‹ Aristide Froissard (volume 2)Chapitre 4 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

— Elle qui nous aurait tous fait pendre volontiers.

— Diable ! dit Lacervoise, il me vient une idée...

— Fais-la passer.

— Nous sommes pris !

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que nous sommes pris au piège.

— Quel piège ?

— C'est un complot, dit Lacervoise.

— Un complot!

— Froissart ne viendra pas.

— Et la raison?

— La lettre d'invitation que nous avons reçue...

— Eh bien?

— Elle ne venait pas de lui ?

— Mais son écriture?

— D'abord ce n'était pas son écriture, puisque la lettre était lithographiée.

— C'est vrai. De qui serait-elle alors?

— Vous ne devinez pas ?

— Non.

— Elle est de sa belle-mère qui nous a réunis pour nous rendre témoins de la fâcheuse position sociale de notre vénérable ami Froissart , auquel elle compte avec raison que nous irons rapporter tout ce que nous aurons vu ici.

— Voilà un tour l

— Elle en est capable.

— Mais sa fille?...

— Sa fille esf mystifiée comme nous.

— Tout cela est bien possible, dit Beaugency, en avalant un huitième verre d^

Châieauneuf-du-Pape; Beaugency qui, au dire des médecins, devait être mort depuis longtemps.

— Tout cela n'est pas , dit d'une voix plus haate la dernière guitare , puisque voilà Froissait lui-même.

— Froissart!

— M. Froissart !

Froissart entrait. Adeline baissa la tète. Le duc de Villa-Réal ne douta pas un seul instant de quelle manière se terminerait cette entrevue avec le mari de sa maîtresse.

Une illumination de génie éclaira soudainement le cerveau de Froissart. Sa grande supériorité se révéla à lui dès qu'il fut dans le salon entre sa belle-mère, sa femme, des étrangers, des amis.

Dans dix minutes, se dit madame de

Neuvilette , il aura consenti à la séparation. Allons ! tout va bien ; le feu est dans les poudres.

Après avoir remis son chapeau à un garçon , Froissart courut à sa belle-mère, la salua; il salua pareillement sa femme, le duc de Villa-Réal et ses amis , puis il alla s'asseoir à un bout de la table.

— Il est venu , reprit Lacervoise , s'adressant aux amis de Froissart.

— Il est venu.

— Mais alors, c'est bien lui qui nous a invités.

— Il est difficile d'en douter.

— Il aurait donc aussi invité sa bellemère, sa femme, le duc...

— Evidemment.

— Comment sa belle-mère s'est-elle décidée avenir?

— Ah! voilà...

— Il aura inventé quelque moyen.

■— Elle est bien fine pourtant.

— Et comme elle est calme !

— Froissart est calme aussi.

— C'est qu'ils sont d'égale force.

— Mais regardez sa femme.

-^ Pâle comme la mort.

— Pour celle-là, elle est jouée.

— Mais le fonds de tout ceci?

— Le but?

— Qui le sait?

— Messieurs, dit Froissart, excusezmoi si j'arrive un peu tard, je suis venu à pied.

— Cinq lieues à pied , dit madame de Neuvilette.

— Oui, Madame. C'est par ordonnance du médecin. J'ai besoin de faire de l'exercice ; j'engraisse trop. Il attribue cela à mon contentement d'esprit depuisquelque temps.

— Il est fondu tout d'un jet , dit tout basLacervoise. Mais où allons-nous^

— Nous voudrions bien le savoir.

— Vous avez donc quitté Paris à midi?

dit en ricanant madame de Neuvilette.

— A midi moins cinq minutes , Madame.

— Et qu'y a-t-il de nouveau à Paris depuis que nous l'avons quitté?

— Mais beaucoup.

— Eh bien ! monsieur Froissart, le nou-

veau de Saint-Germain doit vous paraître encore plus nouveau que celui de Paris.

— Je ne le suppose pas, Madame.

— Soyez-en sûr, Monsieur.

— Et qu'y a-t-il de si nouveau?

— Mais, vous voyez...

— Quoi donc?

— Connaissez- vous Monsieur? demanda madame deNeuvilette en indiquant M. de Villa-Réal.

— Je tiens Monsieur pour un fort galant homme ; mais Monsieur n'est pas

nouveau pour moi.

Leduc avait, en caractère ferme, pris son parti ; il attendait Tinsulte de Froissart pour y répondre et quitter ensuite la table.

Adeline subissait son martyre avec résignation.

Pour les autres personnes, elles mangeaient, buvaient, et si elles remarquaient de la gêne sur certains visages, elles n'en discernaient pas distinctement la cause, à laquelle, du reste, on ne les avait pas encore intéressés.

— Et vos amis? reprit madame de Neuvilette.

— Le plaisir que j'éprouve à les voir, répliqua Froissart, est toujours nouveau, mais leur individualité n'est pas une nouveauté pour moi.

— Quoi! c'est donc à votre avis un événement tout naturel que le rapprochement de vos amis et de ces messieurs, qui leur sont aussi étrangers qu'à vous , que

la présence ici de vous-même et de nous, de....

— A boire ! dit Froissart avant de répondre.

— Du Frontignan? demandèrent les domestiques.

— Du Madère?

— Du Bourgogne vieux ?

— Du Château-Neuf?

— De tout, répondit Froissart.

On se mit à rire ; et ce fut au milieu de ce rire gai et bienveillant que Froissart dit à madame de Neuvilette.

— C'est un événement tout naturel , puisque vous Tavez préparé.

— Moi!

— Et qui donc?

— Vous pensez...

— Ce n^est pas M. le duc de Villa-Réal. Je le sais trop convenable en toutes choses poux supposer qu'il pût prendre des détours et avoir recours à une main étrangère, lorsqu'il fait à quelqu'un l'honneur de l'appeler à sa table.

— Moi, Monsieur, je n'ai rien écrit...

— Je le sais et je le dis, répondit Froissart.

— Puisque c'est moi, il est inutile d'accuser personne , dit Madame de Neuvilette.

Ce premier engagement qui eut lieu du reste fort poliment de part et d'autre, apprit aux invités que la présence des convives dont les éclats bruyants s'étaient éteints sur le seuil , et celle de Froissart n'appartenaient pas tout-à-fait à l'ordre des événements fortuits.

—La position est terrible pour Madame Froissart et pour Froissart, murmurèrent les amis d'Aristide.

— Et quand on songe , dit l'un d'eux , que ce n'est pas Aristide qui a tramé ce complot .

— J'ai presque peur, répliqua un autre.

J'ai envie d'aller avertir le commissaire de police de St-Germain-en-Laye.

— Pourquoi ?

— Faut-il attendre qu'on se provoque ?

— Laisse donc , répliqua Lacervoise.

Nous sommes de force à faire des colonnes torses de tous ces messieurs, s'ils remuent. On crie , on se jette des serviettes au visage, on casse des assiettes, on monte sur la table. Bas relief.

— Je ne suis pas moins flatté , reprit Froissart, en savourant comme un mar-

chand de vins de Bercy, tous les vins rangés devant lui, de me rencontrer avec M. de Villa-Réal.

— Rencontrer , entendez-vous?

— Après tout, dit Lacervoise, une rencontre ne serait pas absolument sans motif.

— Il lui prend sa femme.

— Cela se voit tous les jours.

— Oui, mais il Tin vite à dîner.

— Cela se voit moins.

— Mais ce n'est pas lui qui lui a écrit de venir.

— Cest cette sorcière.

— Elle ferait battre deux montagnes.

Puisque M. Froissart , continua Madame de Neuvilette , est si heureux de se rencontrer avec M. de Villa-Réal, nous n'avons qu'à le féliciter de son bonheur.

Messieurs, dit-elle aux amis d'Aristide, une santé à M. Froissart. Garçons, du Tokai !

— Du Tokai! répéta Froissart.

La santé de Froissart fut portée avec enthousiasme par ses amis , et avec une civilité obligée par ceux de M. de Villa- Réal qui ne but pas.

L'incident du toast si originalement proposé par Madame de Neuvilette > si ouvertement accepté par Froissart changea la disposition d'esprit des amis de celui-ci. Quant ils virent que Froissart allait au-devant de toutes les railleries de sa belle-mère , et qu'au lieu de l'irriter , ces railleries l'amusaient et le trouvaient prêt à la riposte , ils pensèrent que Froissart ne demandait pas mieux qu'on le plaisantât sur sa singulière position de

mari. Froissart leur était rendu , il valait mieux que leur première opinion sur lui. Froissart se quereller, se battre... allons donc î

Partant de cette opinion soutenue par la chaleur du Bordeaux et duTokai, ils perdirent leur reste de timidité ; ils se lancèrent.

— Voilà comme nous t'aimons, Froissart , dit Lacervoise , de manière à être entendu de toute la compagnie.

— Nous t'aimons ainsi.

— Nous te vénérons!

Ce nouveau langage surprit un peu la belle compagnie, celle dont le duc avait la présidence comme naissance et comme dignité.

— Quels sont ces messieurs? se demandaient-ils.

— Des amis de Madame de Neuvilelte, sans doute.

— Oui , de nos amis , répliqua Madame de Neuvilelte , qui avait entendu. •

— Mais le dernier venu , quel est-il?

le connaissez-vous?

— Un peu.

— C*est aussi un de vos amis.

— Non! c'est mon gendre.

— Oui , je suis le gendre de madame , affirma Froissart en envoyant un salut à sa belle-mère.

— Raille, raille, pensa madame de Neuvilette : nous verrons le dénouement.

— Mais alors, se confièrent tout bas les amis du duc, nous n'avons pas moins que le mari et Tamant dans ce salon. Et que va-t-il s'en suivre?

— Froissart, dit le sculpteur Lacer-

voise, tu es plus grand à mes yeux que la Colonne, cet abominable monument de TEmpire, de l'empire du mauvais goût.

Mais permets-nous de te dire que tu t'es grossièrement trompé le premier jour de tes noces, lorsque tu nous disais... D'abord te souviens-tu du premier jour de tes noces?

— Us y viennent enfin, pensa Mme de Neuvilette.

— Si je m'en souviens !

— Vous vous en souvenez, madame de Neuvilette ?

— Après le souper, dit Lacervoise, déjà gris comme il l'était le jour qu'il tenait à rappeler, nous mangeâmes du bœuf froid.

— Et nous fumâmes jusqu'au jour 1

— Et nous bûmes du rhum ! A propos, II. 7

du rhum', dit Lacervoise aux garçons.

— ■ Ces messieurs veulent donc boire le rhum a vant le vin de Champagne ?

— Ah ! c'est juste. Eh bien ! du Champagne !

-— Voyons, Lacervoise, tu voulais rappeler quelque chose à Froissart ?

— M'y voilà ! Je me souviens que tu descendis en robe de chambre dans le salon où se pressaient tous les gens de la noce et que tu nous dis : Messieurs, j'ai découvert ce que c'est que l'amour ; Tamour n'est que de la curiosité.

— J'ai dit cela ?

— Tu l'as dit î

— Eh bien, c'est sublime, assura Froissart. Je ne connais pas de plus belle définition de l'amour.

— Tu ajoutas : comme il est de raison

que, si je dois être Marino Faliero ou le doge Cornaro,en français Georges Dandin, celui qui doit me rendre tel est parmi vous, je veux d'avance le guérir d'une curiosité dont plus tard je pourrais être gravement victime.

— C'est charmant, dit Froissart.

— Et tu dis ensuite : messieurs, suivezmoi à la chambre nuptiale.

— Parfaitement exact.

— Mais ce qui n'est pas parfaitement exact, cher Froissart, c'est quecen'estpas un de nous qui a poussé la curiosité le plus loin.

Une larme tomba des yeux d'Adeline sur la main désespérée du duc de Villa- Réal.

Et il ne remue pas ! murmura le Duc.

Quand Use tait, je n'ai même pas le droit.

moi , de toucher au manche de ce couteau. Allonsdonc! parlez, attaquez-le donc, écrasez-le donc sous le ridicule, se dit de son côté, mad"medeNeuvilette,etqu'il prenne pour témoins de son déshonneur public tous ceux qui sont ici; et que le consentement à cette séparation de corps et de biens qu'il m'a si constamment refusée , lui sorte par les pores. — Que va-t-il dire ? que va-t-il faire ?

— Aussi je n'accuse aucun de vous , répliqua Froissart avec le plus beau calme, je n'accuse personne de m'avoir fait. . . Madame peut le dire, ajouta Froissart en saluant sa femme avec son verre.

Adeline quitta la table ; la douleur l'étouffait.

On crut que le duc allait la suivre; Use

dirigea vers la place de Lacervoise et lui dit: Monsieur vous êtes chez moi.

— Chez vous, Monsieur, soit!

— Vous devez respecter ceux qui m'honorent de leur présence.

— Je le veux bien :

— Une femme vient de sortir sur vos paroles.

— Je n'ai rien dit...

— Vous avez dit.,.

— Qu'ai-je dit?

— Qu'elle avait un amant.

— Alors c'est pour vous monsieur que je suis venu.

— • Expliquez-vous.

— Voilà une lettre, Monsieur , où l'on me prie de venir dîner avec Tamant de la femme de M. Froissart.

— Cette lettre.... voyons cette lettre....

Apres avoir lu la circulaire de madame de Neuvilette , de Villa-Réal regarda Froissart qui lui dit, comprenant la portée de ce coup d'œil où étaient écrits ces mots : « Vous êtes un lâche si vous avez fait cela. >

— Monsieur, je n'ai pas écrit cette lettre.

— Alors, monsieur, sachez avec moi qui a eu l'infamie de récrire.

— Et quand je le saurai ?

— Quand vous le saurez, vous irez demander raison.

— A qui?

— Ce n'est pas à moi à vous répondre, dit le duc, en sortant du salon.

Quoi ! rien n'apu soulever l'indignation

de ce monstre de Froissart, dit presque à haute voix madame de Neuvilette, ne se contenant plus, exaspérée de n'être pas venue à ses fins, de voir tomber son complot; rien, mais rien! ni l'ironie, ni les allusions, ni les plaisanteries. Messieurs, dit-elle, avec colère, Messieurs, si quelqu'un s'était permis d'oser insulter votre femme, que feriez-vous?

— Madame, ce qu'on ferait en pareil cas. Je tuerais le lâche.

— Entendez-vous, monsieur Froissart?

— J'entends, Madame.

— C'est vous que l'on traite de lâche.

— Je ne le pense pas, ditFroissart, en prenant délicatement un couteau et en le lançant avec une si merveilleuse adresse castillane, qu'il alla se clouer dans le bois de la croisée après avoir coupé et enlevé

une boucle de cheveux à la personne qui venait de parler. Les cheveux se trouvèrent pris dans la fente ouverte sous le tranchant de la lame.

Je ne vous désignais pas, Monsieur, dit Thomme si spirituellement scalpé. C'était l'offenseur que je traitais de lâche.

— Alors je retire mon couteau, repartit Froissart.

— L'insulté est aussi lâche, plus lâche que l'offenseur dès qu'il souffre l'offense, poursuivit madame de Neuvilette.

— Qui est-ce qui est insulté ici ? demanda Froissart.

— Vous I

— Moi?

— Vous 1 vous dis-je.

Et qui donc m'insulte ?

— Tout le monde.

— Et pour quel motif?

— Vous osez le demander!

— J'ose.

— Ma fille, reprit Madame deNeuvilette, ma fille , messieurs , est née dans un rang qui l'obligeait à unir son nom à celui d'un homme grand par son origine , magnifique par sa fortune , remarquable par sa conduite, et surtout qui sût l'apprécier. Elle a épousé monsieur.

— A l'église de l'Assomption , interrompit Froissart.

— Je ne voulafs pas ce mariage, mais son père...

— Moi?

— Oui, vous, M. de Neuvilette.

— Moi?

— Taisez-vous, mangez des fraises, buvez, ne me démentez pas.

Tout ce que la débauche a de révoltant, monsieur nous Ta fait souffrir en devenant l'époux de ma fille.

Monsieur fume...

— Du tabac à moi.

— Monsieur joue.

— Au domino.

— Monsieur nous a ruinés.

— Avec mon argent.

— Monsieur a battu mon enfant ; et monsieur s'étonne que sa femme , jeune, belle , charmante , ait accepté des consolations d'un homme bon , loyal , généreux.

— Moi! je me suis étonné de cela?

— Monsieur s'est indigné.

— Je ne me suis pas indigné du tout.

— Monsieur va dire partout dans le monde que sa femme a un amant.

— Je ne l'ai pas dit.

— Monsieur nous menace de nous traîner aux pieds (des tribunaux et là, de noircir sa femme.

— • Mais je n'ai rien à dire contre elle.

— De livrer notre vie au scandale de la publicité,

— Dieu me garde de cela.

— Il espère faire prononcer une séparation.

■— Ce n'est pas du tout mon intention.

~- Appelez-nous donc si vous l'osez devant la justice. Affirmez que votre

femme a un amant ; et nous dirons

elle dira... je dirai...

— Eh bien! que direz-vous, madame deNeuvilette?

— Je dirai que c'est vrai; je dirai que oui.

— Mais moi je ne dirai rien.

— Vous ne convenez-donc pas qu'elle a un amant? mais votre illusion est inouie, atroce, délirante.

Le café est servi dans l'autre pièce , vint dire un garçon.

On se leva.

— Il était écrit , s'écria, avec fureur, madame de Neuvilette, qui se leva la dernière, qu'il ne s'emporterait pas, que rien ne serait pour lui une insulte. J'y renonce, s'écria-t-elle en lançant sa serviette sur la table ; j'y renonce.

Dans dix jours vous déjeûnerez à Lisbonne, lui dit le duc de Villa-Réal.

— Quoi î nous partons aujourd'hui! s'écria Adeline.

— A l'instant même. Madame. Daignez regarder dans la cour de l'hôtel pour vous en convaincre.

— Six voitures! deux fourgons! Et pourquoi tout ce monde, toutes ces femmes?

— Ces voitures sont de votre suite, Madame, et ces femmes font partie de votre maison. C'est votre lectrice, votre demoiselle de compagnie, votre femme de chambre, votre couturière, votre coiffeuse; puis ce sont, dans les autres voi-

tures, votre médecin, voire intendant, votre secrétaire, mes valets de chambre et tout ce qui compose indistinctement votre maison et la mienne. Nous ne pouvons voyager plus simplement.

Un valet vint dire :

— Quand madame la duchesse voudra monter en voiture...

— Tout de suite, répondit le duc en offrant la main à Adeline qui resta surprise et boule v^ersée du titre que lui avait donné un de ses valets.

Madame de Neuvilette et le marquis étaient déjà à leur place, se carrant sur les coussins en velours de leur bonne voiture, quand le marche-pied de la calèche, uniquement destinée pour Adeline et le duc de Villa-Réal s'abaissa. En y posant le pied, Adelifie laissa échapper un cri

dont Fécho vibra longtemps dans Tesprit de Villa-Réal, au milieu de mille commentaires. Le cri d'Adeline fut : Vitel vite!

— Eh bien, dit au marquis la marquise de Neuvilelte dès que leur voiture fut en mouvement, ma prière a été exaucée, monsieur le marquis.

— Quelle prière?

— Le Froissart n'a décidément que ce qu'il mérite.

Pourquoi donc, se disait le duc qui courait en ce moment sur la route de Normandie, unie alors comme un pont, et riante d'un beau soleil de printemps,pour-

quoi Adeline a-t-elle dit : — Vite 1 vite ! en montant ce matin en voiture ? Oui, pourquoi ce désir, cette exclamation?

Est-ce parce qu'elle regretterait Paris?

Est-ce parce qu'elle ne m'aime pas ? Estce plutôt parce qu'elle était pressée de quitter cet hôtel où elle a été si malheureuse? Est-ce parce qu'il lui tardait autant qu'à moi de nous voir, de nous parler , loin de l'odieux voisinage de son mari? C'est sans doute cela. Mais pourquoi?... Sans le plaisir de se trouv^er seul à seul avec Adeline, le duc de Villa-Réal eût fait seize lieues de pourquoi. Il est vrai que les grandes routes, lorsqu'on voyage, semblent n'avoir été créées que pour répandre des pourquoi.

Pendant une heure, une voiture où se trouvaient aussi un jeune homme et une jeune femme, marcha côte à côte de la calèche du duc de Villa-Réal. La montée étant dure, elles se tenaient l'une et l'autre à peu près sur la même ligne.

— Que ce paysage est beau, mon ami, dit Adeline enthousiasmée à Villa-Réal ; des moutons 1 des chèvres l le chien qui guette! Riez de moi tant qu'il vous plaira, j'aime les bergeries, je comprends qu'on désire être bergère comme Estelle.

— Cette plaine et ces moutons sont à vous, répliqua le duc ; voulez-vousqueje les achète?

— Que c'est ennuyeux , disait l'autre II. 8

femme dans l'autre voiture , et toujours des plaines ! et toujours des moutons ! et toujours des bergers ! C'est à crever d'ennui que de voyager.

Son compagnon soupirait et ses soupirs signifiaient :

— Il y a , certes , quelque chose de plus ennuyeux, en voyage, que les moutons et les bergers.

A quelques mille pas plus loin, Adellne, que tout étonnait, car elle n'avait jamais quitté son arrondissement, s'écria encore en posant sa main sur le genou du jeune duc. Voyez! mais voyez, mon ami, ce château du moyen-âge bâti là-bas sur cette colline verte et solitaire. Que cela fait penser et rêver ! qu'elle est heureuse celle qui possède cette merveille 1

— Son bonheur sera le vôtre, ma bonne

amie, si ce château est à vendre, il n'est qu'à une demi-lieue d'ici ; je vais dire au postillon de nous y conduire. Postillon ! postillon !

— Qu'allez- vous faire? dit Adeline ; je ne puis donc rien désirer que vous ne me proposiez de me le donner?

— Mais sans doute, ma chère amie, répondit le jeune duc d'un accent légèrement ironique; dans notre rang, ce qu'une femme souhaite elle doit l'avoir.

— Dans votre rang les femmes ne doivent donc jamais rien souhaiter?

— Peut-être que non, ma chère amie, parce qu'elles sont censées n'avoir rien à désirer sur la terre ou bien elles laissent croire que celui qui les aime est un avare ou un ingrat.

— J'ai compris, pensa Adeline en rou-

gissant et en se disant : désormais je garderai mes désirs, puisque dans son rang c'est une faute de les montrer.

La femme de l'autre voiture disait de son côté : — Encore un château, mais qui

donc a prétendu qu'on les avait tous démolis? Après une chaumière est-il rien de plus insipide à voir qu'un château?

Quand serons-nous arrivés?

Des sensations si opposées de ces c^c^ux jeunes femmes , l'une joyeuse de tout , l'autre dédaigneuse de tout, on pouvait conclure que la première voyageait avec son amant, que l'autre voyageait avec son mari.

La plus heureuse était donc celle...

Voilà que la grande route nous a rendus comme le duc de Villa-» Real. Prenons

garde ! ou nous allons verser dans Vornière des pourquoi.

La file de voitures à la tête desquelles marchait la sienne entra dans un village où l'on devait déjeûner.

Adeline, qui n'avait jamais voyagé, fut attristée par ce cortège de mendiants qui ne manquent jamais d'entourer les voitures à chaque station.

— Avez- vous de la monnaie sur vous ?

dit-elle à Villa-Réal ; ces pauvres gens font peine à voir.

— De la monnaie? répondit le jeune duc étonné.

— Quelques sous , mon ami.

— Des sous ?

La surprise de Villa-Réal fut encore plus grande.

— Mais oui, des sous; donnez vite, car ces pauvres gens attendent.

— Distribuez-leur cette bourse, répondit le duc, en donnant un petit filet plein d'or à Adeline.

— Mais je ne vois que des pièces d'or dans cette bourse.

— N'y en aurait-il pas assez?

— Mais c'est de l'or ; je vous demandais des sous.

— Je ne puis vous donner que ce que j'ai, dit en souriant le jeune duc, et son sourire avait quelque chose de pénible comme de l'indulgence.

— Soit , dit Adeline en dénouant la bourse et en mettant une pièce d'or dans la main de chacun des mendiants. Ceuxci furent si surpris de cette générosité inusitée, si extraordinairement frappés

de joie , qu'ils s'en allèrent en courant comme des fous ou plutôt comme des voleurs.

— Êtes- vous contente de leur bonheur ? demanda le duc à Adeline.

— Si je n'eusse donné que dix sous à chacun d'eux, ils m'auraient remerciée ; mais vingt francs c'est une fortune, et vous le voyez, il se croient déjà riches ; ils soiit presque déjà ingrats. Vous n'aviez donc pas de monnaie sur vous?

— Ma chère amie, lui répondit le duc avec ce même ton de pénible bienveillance qu'il avait déjà eu lorsqu' Adeline avait manifesté son admiration pour le château gothique; ma chère amie, de même que nous portons des gants blancs, des mouchoirs de batiste , de même nous portons de Tor. C'est un signe de

notre condition. Vous qui avez tant d'intelligence, pourquoi feignez-vous de l'ignorer? Laissons à ceux qui ne portent pas de gants et qui n'ont pas d'or, le soin d'avoir dans leur poche des pièces de cuivre ou des pièces d'argent souillées par les mains de tout le monde. L'or est notre monnaie, comme le blason est notre enseigne. Vous seriez bien aimable à Tavenir de faire comme moi , si vous m'approuvez ; c'est de ne faire usage que de l'or, de ne toucher avec vos blanches mains que de Tor^ puisque les diamants ne sont pas une monnaie.

— Je le veux bien, dit Adeline en rougissant de nouveau de la leçon qu'elle recevait, quoiqu'elle eût été faite avec l'exquise bonté qu'apportait le duc de Villa-Réal dans toutes ses actions.

— Mais comment ferais-je l'aumône?...

— Comme vous venez de la faire à présent, répondit le duc.

— Toujours avec de l'or? rien qu'avec deTor?

— Si vous ne voulez pas donner de l*or, priez vos gens de distribuer pour vous de la petite monnaie aux mendiants de la route, dit le duc, qui, on le voit, tenait aveuglément à son opinion.

— Quoi ! faire faire l'aumône par d'autres, y pensez-vous? toute la satisfaction de la faire est perdue.

— Eh bien 1 donnez, donnez de Tor comme je vous le disais, ma chère amie.

Adeline se tut. Elle ne comprenait pas cette absence de tout milieu raisonnable entre donner des poignées d'or ou ne rien donner du tout; elle pénétrait difficile-

ment dans cette chaussure de fer qu'on appelle l'étiquette.

Mais les mendiants de la route avaient disparu pour faire place à d'autres mendiants, à une nuée de valets d'hôtel, ouvrant des salons aux riches voyageurs.

L'un débarrassait Adelinede son manteau, l'autre réclamait son manchon ; tous se disputaient l'honneur de lui rendre quelque inutile service dans le but de tendre la main avec moins de honte au moment de son départ. En entrant dans un quatrième salon au bout duquel se trouvait le jardin de l'auberge, Adeline , qui avait jeté comme par hasard les yeux sur une glace, poussa un cri qui fit tressaillir d'effroi le duc de Villa-Réal, placé à quelques pas d'elle.

— Qu'avez-vous? lui demanda le duc qui la pressait dans ses bras.

— Rien, je vous assure, rien.

— Cependant ce cri de terreur...

— Une vive douleur au genou; une fausse position de la jambe pendant le voyage; mais c'est déjà passé. Pardon de vous avoir tant effrayé...

— Vous me rassurez, dit le duc en faisant asseoir Adeline et en s'asseyant près d'elle à la table du déjeûner.

— Comme elle est pâle, se disait le duc en la regardant. Comme elle est pâle!

Adeline fut médiocrement satisfaite de voir monter une troisième personne dans leur calèche au moment de reprendre la route du Havre. Quand celte personne qu'elle ne connaissait pas se fut assise en

face d'elle et du duc, celui-ci expliqua aussitôt à Adeline le motif de cette présence.

— Monsieur est votre médecin, dit le duc.

— J'ai cet honneur, ajouta le jeune docteur à cette désignation directe.

— Un médecin! et pourquoi faire un médecin? demanda Adeline.

— Parce que vous êtes malade, ma chère amie.

— Moi!

— N'avez-vous pas souffert, ne souffrez-vous pas encore, dit le duc, de votre genou ?

— Oui, j'ai souffert... mais la douleur n'est plus revenue.

— Elle peut revenir, reprit de Villa- Réal; Monsieur sera heureux d'appli-

quer les ressources de sa vaste et nouvelle science à votre maladie.

^-~ Je n'ai aucune maladie, je vous

-- Ne dites pas cela, continua de Villa-

«^al avec ce ton affable, mais d-irrésis- *'"^ «"*«r,te qui marquait chacune de

-paroles, vous êtes encore toute Pâle

--^^^eur n'est pas d'ailleurs un médecin

comme il y en a fî.„t /. 'wecm

' y en a tant. C est le plus dis-

t'flguédeshomœopathes.

-En effet, vous voyez en moi. dit le docteur, un des ni.. l

' ^^^ P'us acharnés ennp

tnes, nous donnons à i',„ • cine à 1 ""^""^ ™éde-

'' ' '^ «'"Pide médecine des Hip.

P-ate,desGalien,desAmhroisePar.

<lesGornsartetdesBroussais.Grâceau

cieUa Vieille râle; en quelques années

elle sera morte.

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tière.

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devant des yeuxbleusamvdon. et parla

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• .«nation. C'était un homme de ractérise sa naiiou. v, Lte-cinq ans, colort. proprement m»,

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ans dans l'armoire.

Avant d'entreprendre le traitement

demln^oladuc.esse.dit.iUMelme

en la regardant avec l'imperturbable lenteur des homœopathes , je dois vous demander si vous n'avez jamais eu la gale?

— La gale ! s'écria Adeline ; mais Monsieur!...

— Oui, la gale, parce que si vous aviez eu la gale , grâce à mon traitement homœopathique , elle reparaîtrait après la guérison de votre genou ; vous seriez couverte de boutons.

— Mais c'est affreux, Monsieur, ce que vous dites là.

— Madame la duchesse a-t-elle eu ou n'a-t-elle pas eu la gale?

— Je n'ai jamais rien eu de semblable. Mais, en vérité, ces questions...

— En ce cas je vous la donnerai, continua froidement le docteur Vakenski.

— Vous me donnerez I a gale?

— Une fausse gale ; presque rien, une effervescence légère; me lis ensuite vous ne ressentirez plus auciane douleur au genou. C'est une des beat ités de Thomoeopathie de tout chasser à la. peau, et comme la gale...

— Monsieur plaisante , je le crois , dit Adeline, qui, du reste, ne g oûtait pas du tout la plaisanterie.

— Ma chère amie , dit le duc, qui jusque là avait gardé le siler ice , Monsieur traite gravement les choses graves ; il est le médecin de Dona Maria ^ ma bien-aimée souveraine.

Sa petite digression liomœopathique étant faite , le docteur Vakenski ouvrit une petite boîte qu'il < ivait tenue sur les genoux depuis son inst filiation dans la ca-

lèche. Adeline put voir alors, rangées avec l'ordre d'un reliquaire , cinq ou six cents bouteilles pas plus grosses que le corps d'une épingle, dans lesquelles il n'y avait rien du tout.

Vakenski prit ensuite une de ces bouteilles microscopiques et la regarda au jour avec l'attention la plus scrupuleuse, et comme le médecin de la femme hydropique regarde les sécrétions de la malade , dans le fameux tableau de Gerard- Dow.

Il dit après en avoir examiné trois de la même manière :

— Madame la duchesse respirera d'abord celle-ci toutes les heures.

Madame la duchesse respirera ensuite celle-là toutes les demi-heures.

Et madame la duchesse respirera enfin

celle-là tous les quarts d'heures, H. 9

Le docteur Vakenski ferma la boîte et remit les trois imperceptibles bouteilles à Adeline.

L'homœopathie, dit-il ensuite, est d*autant plus admirable dans ses applications, qu'elle ne vous empêche ni de marcher, ni d'aller à vos affau^es, ni de vous livrer à vos plaisirs, au contraire de la Vieille.

— Je ne profiterai guère du privilège en restant enfermée dans cette calèche , dit Adeline visiblement fâchée de ce que le duc s'obstinait à ne pas la délivrer des obsessions du docteur Vakenski. C'était presque de l'esprit; le docteur Vakenski ne comprit pas.

Un seul moyen restait à Adeline pour se débarrasser de ce fléau homœopathique, pour échapper au traitement

du docteur Vakeiiski, c'était de se dire guérie dès le lendemain, ce qu'elle n'oublia pas de faire : mais le docteur, qui ne trouvait pas là son compte, lui dit : C est une fausse guérison. Je vais demeurer près de vous , madame la duchesse , jusqu'à plus ample conviction. Enfin, obligée de mentir, Adeline, qui n'avait que trop retenu le système du docteur, s'écria quelques jours après leur arrivée au Havre, où ils allaient s'embarquer pour Lisbonne : Ah! Monsieur! je sens une tbrte démangeaison derrière l'oreille.

— Vivat Polonia î s'écria le docteur Vakenski, c'est la gale. Autre traitement; nous allons entamer un autre traitement.

Ce ne fut qu'après avoir fait semblant de respirer deux ou trois mille fois cq3 in-

fernales petites bouteilles , qu'Adeline se débarrassa tout à fait du docteur Vakeiiski, cet hoiiiœopathe de qualité, ce docteur de la reine dona Maria, et par conséquent excessivement recommandable et presque sacré aux yeux de l'aristocratique duc de Villa-Réal.

vtwtrt at>antA4if t>t' riaornceofratUt*

Horriblement persécutée par le docleur Vakenski , Adeline , très nerveuse , tomba réellement malade à bord du vaisseau qui les menait à Lisbonne, Mais, redoutant cent fois plus que la maladie, que la mort même, de recourir aux soins du médecin Vakenski , elle souflrit en si-

lence, mangea quand elle aurait dû observer la diète , sourit lorsqu'elle aurait voulu se plaindre, et sexposa àlair vif de l'océan quand il eut fallu qu'elle restât tranquillement et chaudement dans sa cabine. Elle arriva mourante à Lisbonne.

palais.

Plus de quinze jours se passèrent avant qu'Adeline eût repris les forces nécessaires pour parcourir la ville et les admi râbles environs de la célèbre ville où elle était installée^ elle resta enfermée dans les royaux appartements de son palais de la rue de l'Or, ne voyant le duc de Villa- Réal qu'aux heures des repas. Sa mère et son père, que l'etiquetle lui défendait

de recevoir pendant sa maladie, habitaient une aile tout à fait isolée. Celte solitude, interrompue trois ou quatre lois par jour, il est vrai, par la présence de rhomme qu'elle aimait, fut pour elle d'abord un repos dont elle avait besoin; mais cette séquestration prolongée devint, les jours suivants, un vide pénible, et successivement de la tristesse, de la langueur, de la mélancolie. Elle n'en parut que dIus belle et plus intéressante aux yeux de Villa-Réal, toujours aussi fanatiquement épris dans le tête-à-tête, qu'il était grave pour elle devant les gens dont ils étaient entourés. Cette solennité de caractère semblait s'augmenter d'heure en heure en lui depuis leur arrivée à Lisbonne. Il devenait un homme différent. Ce n'était déjà plus le courtisan exclusivement occupé d'amour pour la

souveraine de ses pensées, l'esprit presque français tel qu'il avait brillé à Paris ; sa jeunesse, son langage, son empressement, subissaient une décoloration graduelle. Peut-être souffre-t-il de ma peine, pensait Adeline ; et alors ne suis-je pas injuste de lui tenir compte de ces différences que je crois remarquer en lui, et qui, après tout, ne l'empêchent pas de m'aimer ici comme il m'aimait à Paris?

— Mon ami, lui dit-elle enfin, je suis mieux, beaucoup mieux maintenant ; un peu d'exercice achèverait de me rétablir.

Un éclair de joie passa, à ces premiers mots d' Adeline, sur le visage de Villa- Réal.

— Que je suis heureux de ce que vous me dites ! J'attendais cette bonne nou-

velle de votre bouche, mon amie ; je n'osais pas vous dire que je Tattendais, de peur de vous voir, par complaisance pour moi, me la donner avant le temps.

— Oui, mon ami, ma mélancolie me quitte; la vue de votre belle ville, de cette ville dont vous me parliez sans cesse à Paris, me rendra entièrement la santé, et je la veux pour vous. Je n'ai qu'à mettre mon chapeau, mes gants, et vous allez me donner votre bras. Nous visiterons ensemble, ce matin, les promenades de Lisbonne, les plus rapprochées d'ici, si vous craignez de me fatiguer. Demain, autre but d'exercice : Nous irons voir le quartier des marchands ; aprèsdemain, la Marine ; les jours suivants, les monuments, les éghses. Le bruit de la grande ville, ses habitants, leur langage,

leurs costumes , toutes choses nouvelles pour moi, et doublement précieuses pour moi, puisque je les verrai avec vous, me distrairont, m'amuseront, et, j'en suis sûre , me guériront , si vous le voulez , mon prince.

— Si je le veux, Adeline !

— Eh bien ! c'est convenu. Partons î

Adeline se levait pour mettre son chapeau ; le jeune duc la retint par la main.

— Mais comment vous proposez-vous de sortir? lui dit-il.

— Avec vous. Avec qui donc?

— Avec moi , sans doute ; ce n'est pas ce que je vous demande, Adeline.

— Pardon de ne vous avoir pas compris; vous me disiez...

— Si vous projetiez de sortir à pied ou eu voiture?...

— Pas de voiture! s'écria Adeline, pas de voiture pour quelque temps . je vous en supplie: Nous sommes restés dix jours sur mer , en voilà plus de quinze que je ne sors pas de cet appartement ; quinze et dix, c'est vingt-cinq; presque un mois d'immobilité. J'ai besoin de faire usage de mes jambes ; je veux marcher, aller où il me plaît, vivre, voir, respirer, et vos voitures à Lisbonne sont des tombeaux. Nous sortirons donc à pied, comme à Paris , quand nous allions nous promener aux Tuileries et aux Champs-Elysées.

Deux minutes pour mettre mon chapeau, et nous partons. Je puis même me dispenser de passer dans ma chambre ; je vais sonner, ma femme de chambre m'apportera mon chapeau et mes gants. Dois-je aussi demander une ombrelle?

— Vous saurez qu'à Lisbonne, reprit

de Villa-Réal , les personnes de qualité ne se montrent jamais à pied dans la rue. Ce serait une chose trop inusitée.... cela ne se serait jamais vu... ce serait un événement... ce serait du scandale.

— Vous ne voulez donc pas que je sorte à pied? demanda Adeline avec un accent de soumission qui aurait fait violer l'étiquette la plus sacrée à un gentilhomme français.

— Sommes-nous libres de nos volontés ! répliqua le duc en baisant la main qu'il venait de glacer par un refus. Nous sommes les esclaves d^antiques usages, de vieilles mœurs...

— Sortons donc en voiture, puisque cela est ainsi , mon ami. Conformonsnous aux usages, aux vieilles mœurs, et d'ailleurs mon plaisir est dans le vôtre.

Adeline leva une seconde fois le bras pour sonner sa femme de chambre; une seconde fois de Villa-Réal la retint avec un sourire pénible.

— Je vous ai dit, mon amie, que notre bien -aimée souveraine est depuis huit jours à son palais de plaisance de Cintra.

— Mais nous n'allons pas voir la reine : notre promenade a pour but de me faire connaître quelques parties de Lisbonne, et surtout de me donner un peu d'exercice.

— Vous ne savez donc pas, et o/est véritablement ma faute de ne vous l'avoir pas dit, que lorsque la cour n'est pas à Lisbonne, la haute noblesse aussi est censée ne plus y être? elle est censée avoir suivi Sa Majesté à Cintra. Ou outragerait

cette fiction si Ton se montrait publiquement en plein jour dans une capitale d'où la royauté est absente.

— Et combien de jours Sa Majesté demeurera-t-elle à Cintra? demanda Adeline encore plus découragée que lorsque de Villa-Réal lui avait expliqué combien il était inconvenant de sortir à pied dans

es rues de Lisbonne.

— Deux mois, répondit de Villa-Réal en faisant asseoir Adeline près de lui. Cela va vous paraître bien long...

— Non, mon ami, puisque vous serez avec moi. Mais convenez que les mœurs de Paris sont bien plus faciles, plus naturelles. On sort quand on veut, on sort à pied, on sort en voiture ; personne n'y trouve à redire.

— C'est que la France, ma chère

amie, n'est plus un pays d'aristocratie comme autrefois. C'est une république qui loue les Tuileries à un roi pour un temps plus ou moins long. Laissons ces principes, mon excellente Parisienne, et occupons-nous de vous dédommager au plus vite de l'ennui que vous cause notre manière de vivre. Je ne puis abréger le séjour de la reine à Cintra; mais, puisque vous n^êtes plus malade, je puis, en attendarxt le retour de Sa Majesté , vous faire connaître, dans un dîner que je donnerai dans un mois, les premiers d'entre nos gentilshommes portugais. Nous aurons l'honneur de les recevoir. Il est temps que je leur présente ma femme.. .

— Votre femme ! murmura Adeline en rougissant.

— Seriez-vous ma femme , je ne vous aimerais pas davantage , la seriez-vous

réellement... Les personnes que nous aurons ici dans un mois, n'auraient pas d'autres preuves à nous demander que celles que nous aurions à leur offrir en ce moment, puisqu'il leur a été dit que je m'étais marié à Paris.

D'ailleurs, j'ai prêté des sommes immenses ; je viens en aide chaque jour à la grandesse portugaise. On ne demande à l'or ni quel est son père ni à quelle paroisse il s'est marié.

Mais voici qui est infiniment plus important, ma chère petite duchesse. Ce serait tout à fait se brouiller avec la grandesse portugaise que de faire la plus légère erreur sur les noms qu'elle porte , ou de les estropier en les prononçant.

Appliquez - vous donc à vous souvenir des noms des personnages invi-

tés à notre dîner, de leurs titres, de leur rang, afin de leur montrer, pendant le oours du repas, que vous avez la conscience et la mémoire de leur grande valeur historique.

— Et ces noms? demanda Adeline...

— Les voici.

Le duc tira une longue liste de sa poche et lut :

—Le comte de Mascarenhas de San Vicente da Beira ;

Le marquis Balsamao de Golegàa ;

La marquise Guimaraens.de Monforte de Rio Livre ;

La comtesse Alafoès de Villa Velha de Rodào ;

Le duc Ourique de Freixo de Nu* nians ;

Le comte Sousa de san Joào da Pesqueira;

La duchesse Terres dldanha a Nova:..

— Mais jamais, interrompit effrayée, la pauvre Adeline, je ne pourrai me souvenir de ces noms-là, les dire, les prononcer.

— Il m'en reste encore pourtant deux cents à vous dire.

— Deux cents!

— C'est que si vous ne les savez pas, reprit le duc, il m'est impossible d'inviter ces grands personnages à dîner chez moi. Comment faire? Soyez très gravement malade alors... Je ne vois que ce moyen.

— Malade ! s'écria Adeline, et rester encore deux mois sans sortir de cet appartement?. .Donnez, donnQ2; ces noms. Je

les saurai dans un mois , ou je serai morte.

— Vous êtes charmante , lui dit le duc en Tembrassant sur le front ; dans peu vous serez une duchesse accomplie. Notre lot, ma bonne amie, est de connaître ces choses que vous traitez de vétille à Paris. Supprimez-les, il n'y a plus de noblesse.

Vous vous étonnez de l'ampleur de ces noms! Vous ne savez donc pas le mien, chérie ?

— Ne vous nommez- vous pas Octave deVilla-Réal?

— Ce n'est qu'une faible partie de mon nom. Le voici tel qu'il est porté dans ma famille :

Braamcamp Borges Castello Pinto Corruche Maxapao de Villa-Réal,

— Grand Dieu! Octave, c'est bien plus joli 1

Tu vois devant toi, cher Malastre (c'était le nom de l'usurier), dit Froissart, quatre jeunes gens de bonne famille, complètement à sec, plus à sec que la plaine des Sablons au mois d'août.

Claude Malastre, l'usurier, alla aussitôt s'assurer que les portes du salon étaient fermées, et il ne revint qu'après avoir écouté pendant quelques minutes au bas de Tescalier par lequel sa femme et ses enfants étaient montés dans leur chambre pour se coucher. Il ferma ensuite la porte qui cachait cet escaUer de

communication pratiqué entre le salon et îes pièces supérieures.

Quand il vint reprendre sa place, sa figure n'avait plus Taspect paternel qu'elle offrait quand il causait il n'y avait qu'un instant au milieu de sa famille.

— Vous voulez encore de l'argent, avait dit en revenant , l'usurier Malastre , habitué aux visites de ces messieurs.

— Ou de l'or, riposta Froissart. A Lon choix.

— L'argent est plus rare que jamais, mes amis. Les rentrées ne se font pas, personne ne paie. Au reste, je ne veux plus, je ne puis plus prêter.

— Ne t'avons-nous pas rendu fidèlement? objecta Froissart.

~ Avec bien de la peine.

— Enfin nous t'avons rendu.

— Sans doute. Mais vous me devez encore...

— Bagatelle ! deux mille francs à nous quatre; c'est à reporter sur nouveau compte.

— Toujours de nouveaux comptes !

— Voyons. Au lieu de mettre deux mille francs portes-en quatre mille : nous ne t'en devons que deux.

— Je voudrais , répondit Malastre , feignant de n'avoir pas entendu, que vous trouvassiez un autre prêteur. A franchement parler j'ai plus de bénéfice à faire valoir mes carrières de plâtre du Loiret, qu'à éparpiller ainsi mon argent. D'ailleurs, je suis gêné, très gêné; mes charges de famille augmentent chaque jour; l'État nous écrase d'impôts. Le

croirez- vous? je n'ai pas cent francs chez moi.

Lacervoise pâlit. Notre emprunt coule à fond, pensa-t-iL

Froissart ne se déconcerta pas si vite.

— Cela ne me surprend nullement, répliqua-t-il à Malastre. Tu es trop bon envers certains emprunteurs. On te trompe, on te manque de parole. Cela te décourage. Si tu avais eu de l'argent nous t'aurions prié de nous avancer mille francs seulement. ^

— Seulement! s'écria Malastre. Mais en vérité l'argent fuit de vos mains comme Feau d'un panier. Qu'en faites-vous donc?

— C'est vrai , dit d*un ton comiquement humble Froissart , nous le dépen-

sons vite, mais nous le dépensons bien. Contre ces mille francs que tu nous donnerais, si tu les avais, nous te donnerions tous trois notre signature. Je n'ai plus de bijoux, plus de tableaux, mais nos quatre signatures sont trois beaux diamants.

N'est-ce pas?

— J'aimerais mieux autre chose quoique j'aie, je vous l'assure, une grande confiance dans vos quatre signatures. Une signature , c'est la garantie de l'avenir. Quel forids pouvez-vous faire sur l'avenir, surtout quand votre avenir se réduit à trois mois? car ma femme, vous le savez, ne veut pas que je me risque pour un temps plus long et vous savez aussi que je ne fais rien sans l'avis de ma femme.

— Tu veux rire, Malastre. Quel avenir dis-tu? moi d'abord j'ai un père dont

je suis 1(3 seul et unique héritier. A sa mort, j'aurai trente mille livres de rentes.

— Oui, à sa mort, murmura Malastre.

— Parbleu ! ne faut-il pas qu'elle arrive? Charlemagne a fini par mourir.

— Nous sommes tous mortels sans doute, monsieur Froissart. mais à quoi bon raisonner là-dessus? Tous mes fonds je vous le répète sont occupés.

— C'est bien fait , reprit Froissart , c'est prudent. Cependant je te dirai que mon père était très malade hier.

— Oh! tant pis, dit Malastre.

— Oui . tant pis ; mais pas pour moi , son fiis.^

— Ne parlez pas ainsi, monsieur Froissart.

— Bah î un jour de plus , un jour de moins. Lui mort, je règle avec toi sans attendre le terme de notre lettre de change. Si demain, demain...

— Ne pourriez-vous avoir aussi, monsieur Froissart, la signature vénérée de monsieur votre père lui-même?

— Pourquoi pas celle de Louis XIV?

Au lieu d'endosser mes billets , mon père aimerait tout autant me donner de l'argent. Crois-moi, contente-toi de nos quatre signatures. Celle de Beaugency vaut celle d'un financier ; il a été reçu avocat la semaine dernière, et il doit plaider bientôt une grande affaire au criminel.

Si tu l'entendais plaider î

— Je m'en tirerai à ma gloire si j'en crois mes amis et mes pressentiments, dit Beaugency avec emphase. L'affaire est

* forte. J'ai entre les mains des pièces qu'on ne soupçonne même pas. Je les produis à l'audience. Juges, parties, tout sera attéré. D'ailleurs le barreau parisien est mort. De qui parle-t-on ? de personne. Un homme éminent par la parole est sûr d'un grand retentissement. C'est une place à prendre, c'est un trône à conquérir. Je le conquiers. Je suis jeune, j'ai de la chaleur dans la poitrine ; je m'émeus facilement , je bous ; les paroles m'inondent quand je suis ému. C'est là un des caractères de l'éloquence , ou je ne m'y connais pas.

— Bravo l s'écria Malastre.

— Nous le tenons, se dit Lacervoise.

— Vous feriez peut-être mieux de plaider au civil, reprit Malastre. On gagne moins de gloire, plus d'argent; on se fait en outre une clientelle. Tandis que les grands

criminels ne le sont qu'une fois, et rien ne paye moins bien qu'un grand criminel.

Lacervoise crut recevoir comme une douche d'eau glacée sur la tète. Allons, pensa-t-il, nous n'aurons pas dargent.

Froissart commençait à s'avouer qu'il avait rarement vu Malastre en de si mauvaises dispositions.

Malastre, s'adressant à Froissart, reprit :

— Puis, monsieur Froissart, vous menez encore, soit dit entre nous, une existence trop luxueuse pour un homme ruiné. Vous avez un chien.

— Il m'est indispensable.

— Il doit vous coûter beaucoup.

— Moins que tu ne l'imagines, mon cher Malastre.

— Entin, vous le nourrissez?

— Moins encore que tu ne le crois.

Lacervoise se mit à rire.

— Je suis désolé de ne pouvoir vous satisfaire, reprit l'usurier ; mais je le répète une troisième fois , je n'ai pas chez moi cent francs dont je puisse disposer.

Malastre avait exprimé d'une façon si nette son refus après ces divers assauts tentés contre sa bourse, que Lacervoise s' était levé pour partir, avec toute la funeste impatience des artistes qui, d'ordinaire, au moindre revers, jettent non seulement le manche après la cognée, mais qui se jettent eux-mêmes après la cognée et le manche. H y avait certainement peu à espérer, puisque Froissart s'était hâté de prendre son chapeau pour suivre Lacervoise , cherchant déjà , avec les deux autres amis, à ouvrir la porte.

Cependant après être demeuré en place un instant pour réfléchir , Froissart, sans laisser paraître le moindre dépit, se pencha à l'oreille de Lacervoise et lui dit tout bas quelques mots. Celui-ci s'arrêta brusquement. La détermination lui parut tellement extraordinaire, qu'il ne sut s'il devait la prendre au sérieux 0"! (m rire.

— Malastre , dit Froîssart, déjà à la porte; tu ne peux nous prêter mille francs ; veux-tu m'en prêter quatre mille?

— Revenez tout seul demain matin , répondit Malastre. Nous verrons de nous entendre. Bonsoir, Messieurs 1 ma femme m'appelle.

Les trois jeunes gens se trouvèrent dans la rue.

— Mais le coup est divin ! s'écria Lacer voise en pressant Froissart dans ses bras.

— Que cache-t-il donc de mystérieux, s'écria à son tour la dernière guitare, pour que Malastre, si difficile d'abord pour nous prêter mille francs, se soit décidé sur-le-champ à en lâcher quatre mille.

-- Il n'y a rien de mystérieux là dedans, répondit Froissart avec un air de suffisance. Un usurier est bien moins sûr lorsqu'il ne prête que mille francs à quatre jeunes gens que lorsqu'il prête quatre mille francs à un seul qui a un père rich e.

— C'est beau! s'écria Lacervoise.

— Non, c'est vrai comme une opération de mathématiques, reprit Froissart, qui ajouta : mais reste à savoir mainte-

nant à quel intérêt il prêtera la somme.

— L'intérêt! dit Lacervoise, je le ferais mon héritier universel pour quatre mille francs.

Messieurs, je ne vous dirai pas allons payer nos dettes, mais allons en faire de nouvelles. — Voilà à quoi sert l'argent.

Il n'était pas encore jour le lendemain que Mal astre sortit de chez lui. Il s'enfonça dans le faubourg Saint-Germain; les boutiques commençaient à s'ouvrir.

Malastre s'arrêta à l'entrée de la rue des Mauvais^GarçonSy une des plus sales et des plus vieilles rues du vieux Paris ; il frappa trois coups à une petite porte basse, perdue sous une voûte surbaissée.

Le marteau de la porte était un biscaïen couvert de rouille, percé et retenu par une ficelle à l'intérieur de la maison. La porte était en chêne peint en rouge sale, bordée de fer et semée de clous ; de chacun de ces clous pleuvait un ruisseau de rouille. Poétique fantaisie de l'ouvrier! une demi douzaine de fers à cheval étaient fixés à cette porte. Le biscaïen s'abattait sur une grosse tête de clou. Cela faisait un bruit plat : ce bruit éveillait un chien^ le chien éveillait un homme.

L'homme vint ouvrir.

Claude Malastre s'enfourna dans cette tanière.

— C'est donc toi, Claude?

— C'est moi, Giroflac.

— Entre dans le salon .

Le salon de Giroflac était un véritable

Mont-de-Piété , atrocement mêlé par un coup de vent. Tout s*y entassait. C'était riche et curieux, triste et bouffon à voir. Aux murs pendaient sur une corde des habits , des épées, des pistolets de luxe ; armes, habits, ornements laissés en gage, il est inutile de le dire, par des emprunteurs oublieux. Dans une zone de cette étrange pièce, on apercevait une collection d'animaux empaillés , également laissés en garantie de la promesse de leur maître. Lions, tigres, léopards, hyènes, chacals , tous portant dans leur gueule le bordereau où étaient écrits le jour du prêt et la valeur du prêt. Girofflac chercha au milieu de tous ces rois de la création, rembourrés de paille, un siège où faire asseoir son ami. Il ne trouva qu'un ours. Asseyonsnous là -dessus, dit-il à son confrère; je

n'ai presque rien prêté sur cet objet, c'est n. 11

^ 166 — un boni. Quel bon vent t'amène?

Tiens , tu as un beau tombeau , lui dit Malastre, avant de lui apprendre le motif pour lequel il se présentait de si bonne heure chez lui.

Girofflac lui répondit : c'est le gage d'un jeune fou qui adorait une demoiselle Ste Balue, comme tu peux le voir sur le ci-gît. Le chagrin de l'avoir perdue fut en lui si violent qu'il voulut éterniser sa douleur. Il commanda un tombeau en marbre, en granit et en bronze. Cela coûte. De dépense en dépense, il était déjà arrivé à quatorze mille francs, lorsqu'il fut arrêté tout net par l'argent. Il en manqua, non seulement pour continuer le tombeau, mais pour vivre, si bien qu'on aurait fini par l'y mettre lui-même, s'il ne se fût pas ravisé. Il vint me trouver. Je lui prêtai

cinq cents francs, et il me laissa, comme de raison, son tombeau en gage. Si dans trois jours il ne s*est pas libéré , je vendrai le tombeau pour le poids de la matière. Je suis à peu près sûr de rentrer dans mes avances. C'est comme tu peux le voir de la bonne marchandise.

-— Trèsbien, dit Malastre. Maintenant voici pourquoi je viens. Il me faut quatre mille francs.

— Prends mes lions; mais ne me demande pas de l'argent. Je n'aipas un petit écu sonnant chez moi. Veux-tu deux cents selles de cheval ?— tout cuir du Brésil .

— Il me faut quatre mille francs. Je t'en rends cinq mille dans six mois. Cela teva-t-il?

— Tu as donc découvert une mine?

— Non, mais sur les quatre mille

francs , au cas où je pourrais les prêter, j'ai un bénéflce égal à celui que je te propose.

— Finaud ! tu en gagnes au moins quatre mille sur quatre mille, si tu n'en gagnes pas huit mille. Je te connais comme Phanor, mon chien.

Phanor aboya; il crut que son maître l'appelait.

— Veux-tu, Girofflac?

— Mille sur quatre mille pour six mois. Non, J'en veux deux mille.

— Mais , c'est le capital au bout d'un an.

— Je l'entends bien ainsit Malastre se leva pour partir.

— Voyons, Malastre, ne sois pas si dur envers le pauvre monde. Si c'était pour

toi, jeté prêterais pour rien, au denier dix. Mais je te prête la charrue, et tu moissonnes de l'or: remplis mon petit sac.

Malastre allait sortir.

— Écoute , Malastre , si tu veux faire affaire avec moi , je te cède le tombeau que voilà et ma collection d'animaux; c'est une collection superbe, c'est vivant. Tout cela pour dire que je fais une affaire avec toi.

— Va donc me chercher les quatre mille francs, terrible homme.

— Attends-moi donc, répondit Girofflac, et en m'attendant amuse-toi avec la collection.

Giroffliac était déjà dans la rue.

Il n'alla pas loin. Sur les marches de Saint-Sulpice était accroupi un mendiant goitreux, déguenillé, aveugle , hideux ; araignée d'église. Au moment où, en larmoyant, il disait à une riche dévote : La charité, s'il vous plait /Girofflac lui frappa sur Tépaule.

Le mendiant comprit.

Tous deux entrèrent furtivement dans l'église. A l'ombre d'un gros pilier, Girofflac dit au mendiant : Il me faut quatre raille francs.

— Tout de suite? demanda le mendiant.

— Tout de suite.

— Et qu'aurai-je pour mes prières I

— Deux cents francs, clairs comme tes yeux, quoique tu fasses l'aveugle.

— Pour combien de temps ?

— Six mois.

>— ■ Les noyaux sont rares en ce moment, objecta le mendiant, et mes fonds voyagent.

— D'accord, mais consens-tu?

— Je veux cinq cents francs.

— Comme tu chantes haut! est-ce que nous sommes à vêpres ?

— Décide-toi, Girofflac. J'ai déjà perdu trois sous depuis que tu me tiens-là.

— Soit, cinq cents francs. Mais tu recevras les cinq cents francs, moitié en argent, moitié en perruques. J'ai pour deux cent cinquante francs de cette marchandise.

— Et ces perruques sont-elles neuves ?

— Elles viennent de la succession d'un ancien sénateur.

— Attends-moi, dit à son tour le mendiant à Girofflac. Tu vas avoir ta somme.

— Va.

Le mendiant revint sur ses pas.

— Tu me donneras dix sous pour compenser les aumônes que tu m'as fait perdre , en me tenant si longtemps à confesse.

— Gourmand ! lui dit Girofflac en lui tirant doucement Foreille. Tu les auras. Va ! mais va donc !

Enfin l'argent arriva à Froissa rt et à ses trois amis de cette manière :

Les quatre mille francs avaient coûté cinq cents francs à Girofflac donnés au mendiant; deux mille francs à Malastre,

donnés à GirofQac; quatre mille francs à Froissart, à donner à Malastre.

tn'bixtitxu xnicrc'QahU»

Réduit à ses propres forces, c'est-à-dire à la plus profonde misère, Froissart à bout d'usurier, se dit : la boussole est à peu près inventée , les paratonnerres aussi, qu'inventer ? Si je n'invente rien, je m'abandonne au suicide que je n'ai pas même inventé. Voyons, se dit-il, s'il n'y aurait pas moyen d'abord d'exploiter la science : j'enseignerai le grec en huit leçons qu'on sera libre de ne pas prendre. C'est déjàjfait : l'inventeur a réussi ; il est mort de faim.

— Je suis pris, réfléchit tristement

Froissart, entre Timpossible qui a été atteint et Fimpossible que je n'atteindrai jamais.

— Qu'y a-t-il donc à inventer?

Tout-à-coup une voiture armoriée passa, et en passant elle couvrit de boue un député de l'opposition.

— Manant! malotru ! faquin titré! s'écria le député en entrant dans le palais Bourbon.

Froissart est frappé d'une illumination soudaine.

— Pourquoi , se demanda-t-il , ce député a-t-il insulté ce noble ? s'il était noble lui-même, il se serait tout simplement essuyé, et il n'eût rien dit. G'e^t l'envie qui a excité sa colère; il voudrait être noble, dût-il crotter un jour les

autres. Cent mille pensent et se conduisent comme lui. Si on les faisait nobles, ces cent mille? Et si c'était moi qui les fît nobles?... Oui! si c'était moi , Aristide Froissart, qui sais le blason mieux que personne en France ?

— Rue de Grenelle! cria Froissart à ses bottes, et ses bottes le conduisirent rue de Grenelle.

Froissart entra dans la cour d'un magnifique hôtel.

— Madame, dit-il à la femme du con* cierge, votre premier est-il convenable?

-— Comment ! mais comment ! c'est lé prince Miramolinofski qui l'occupait.

— Cela ne prouve rien. Combien de pièces ?

— Quatre sur la cour, quatre sur le jardin.

— Insuffisant.

— Monsieur a une famille?

— J'en attends deux.

— Monsieur remarquera que nous avons écurie.

— Pour combien de chevaux ?

— Quatre.

— C'est une plaisanterie.

— Monsieur a donc plusieurs équipages?

— Ils voyagent. Combien le loyer?

— Trois mille francs. L'appartement est libre.

— • Allons ! je prends votre bicoque .

Otez llécriteau-

Trois jours après, on lisait en gros ca-

ractères dans tous les journaux, à l'endroit le plus \isible de la page d'annonces :

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