‹ Aristide FroissardChapitre 3 sur 3 · SA · texte numérisé non relu

SA

pour être offert à mademoiselle Adeline de Neuvileite.

— Il est plein d'attentions charmantes, dit Adeline en se jetant dans les bras de sa mère, qui dit à son mari, malgré la présence de M. Froissart : Monsieur le marquis, pour être du peuple, le Froissart a des manières de chevalier.

Le centre du coffret de santal contenait ces riches banalités dont il est à peine utile de dresser l'inventaire : parure en diamants, châles de cachemire, mouchoirs de batiste, robe de tulle, etc., etc.

Au fond du coffret reposait, enveloppé dans du papier de soie, un livre, qui passa aussitôt des mains de M. le marquis de Neuvilette dans celles de sa fille Adeline.

Adeline l'ouvrit et lut, Elle lut ceci :

Les trente-six manières de faire le punch, par Aristide Froissart, qui a écrit, imprimé et relié cet ouvrage, tiré à deux exemplaires dont l'un a été donné à mademoiselle Adeline de Neuvilette , et dont l'autre a été déposé dans la bibliothèque de l'estaminet Hollandais.

Les autres cadeaux avaient trop plu à Adeline et à sa famille, pour que ce petit volume, incartade d'un esprit bizarre, n'amusât pas au lieu de surprendre désagréablement. C'était, du reste, un bijou typographique. Enfin la corbeille, puisqu'il faut conserver ce nom, enchanta, ravit, exalta tout le monde. Le père Froissart aurait volontiers fait dans le bon temps un appel au peuple pour qu'il décernât à son fils Aristide les honneurs du triomphe. Il se borna à dire : S'il avait un peu plus de respect pour l'opinion publique!

Un seul nuage jeta son ombre sur le plaisir éprouvé par chaque personne, et pourtant aucune des quatre n'osa se permettre une remarque. Ces précieuses choses enfermées dans le coffret de santal, et les bijoux et les cachemires et le voile , ce voile merveilleux , tout puait horriblement le tabac.

On sonna de nouveau.

C'était Aristide Froissart.

Après les politesses d'usage, madame de Neuvilette pria qu'on la laissât quelques instants seule avec son gendre. On se retira. Froissart se trouva livré sans défense à sa future belle-mère.

et )be quelle manière il v «tit &n.

— Vous savez, M. Froissait, dit madame de Neuvilette, prenant la parole , l'illustre origine de notre race, et la ligure qu'elle faisait sous l'ancienne monarchie. Nous sommes gens de qualité. Je ne dis pas cela pour vous mortifier, mais pour vous inviter, en vous introduisant dans notre famille , à avoir pour notre fille les égards les plus grands et les plus légitimes. C'est un trésor que nous vous donnons. A la faveur de son nom, quoiqu'elle portera désormais le vôtre, vous pourrez pénétrer dans un monde réservé à la naissance , dans un monde où votre fortune, quelque grande qu'elle soit, ne vous aurait jamais permis d'entrer. Vous

y serez, grâce à ma fille, favorablement accueilli. Si le sort ne nous eût pas été contraire, nous aurions eu le droit de marier notre Adeline à un gentilhomme, mais les malheurs du temps nous commandent d'être modestes et de sacrifier notre gloire à son bonheur. Vous la rendrez heureuse, car elle a tous les droits à l'être : son instruction est aussi étendue que si nous l'eussions destinée à épouser un prince. Ces belles qualités augmenteront encore le respect que vous aurez pour elle. Vous n'oublierez jamais l'infériorité naturelle, sinon humiliante, de votre position à l'égard de la sienne, quoique vous trouverez toujours dans son affection de quoi oublier la distance tracée entre elle et vous. Ne l'obligez point, ce serait l'avilir, à descendre à des soins domestiques indignes d'elle. La ta-

che des serviteurs ne doit point déshonorer les mains nobles et délicates d'une fille de haute naissance. Aimez-la avec vénération. Par là il arrivera que vous n'aurez point fait regretter à ses parents de vous l'avoir donnée.

Madame de Neuvilette se tut. Froissart lui répondit :

— Pourriez-vous me dire , madame la marquise, si mademoiselle votre fille sait racommoder les chaussettes?

Madame de Neuvilette se leva avec fierté et sortit.

l&éfLs x'wxib toc £xo*%2*sixt, étant 0#tiï.

Je m'aperçois d'une chose, se dit-il, c'est que lorsqu'on se marie, ce n'est pas sa femme qu'on épouse, c'est sa belle-

mère. D'où je conclus que si j'épouse Adeline , je serai le mari de sa mère ; très bien! mais qu'il arrive que ma femme me vexe , et je m'en prendrai à ma belle-mère ; et si ma femme me rend malheureux, je mettrai à la porte ma belle-mère. C'est cela, et si j'ai un enfant , je le ferai nourrir par ma bellemère.

QLutxe té&exion fc* iTroissart,

Je ne me marierai pas.

Il prit ensuite son chapeau et se leva pour 6orlir ; mais la porte était fermée. Madame de Neuvilette, en s'en allant, avait par mégarde donné un tour de clef. Pendant le premier quart d'heure, Frois-

sart espéra qu'on viendrait bientôt le délivrer ; mais une heure se passa et personne ne parut. Au bout de la seconde heure l'impatience s'empara de lui et il frappa de toutes ses forces aux portes de l'appartement. On ne pouvait pas l'entendre à la distance où il était des autres pièces. Cependant il se faisait tard ; minuit ne tarderait pas à sonner ; Froissart ouvrit une croisée : elle donnait sur un jardin. De cette croisée à la treille du jardin se plaçaient deux étages. Comment les franchir? Il aurait renoncé, quoique agile, à cette descente périlleuse, si, à force de chercher autour de lui, il n'eût aperçu, dans l'ombre du mur, un tuyau de conduite, dont il eut aussitôt l'idée de se faire une échelle. Du bas de la croisée, il passa, en Raccrochant à la jalousie, à ce tuyau qu'il embrassa

et, avec une prudence, du reste, assez facile, il se glissa jusqu'à la treille du jardin. Une fois sur ce radeau libérateur, il gagne un mur de séparation, et, à cheval sur ce mur, il rampe de clôture en clôture jusqu'à la rue. Il saute et tombe sur une patrouille grise. Nous vous guettions, lui dit le chef. Le coup a réussi. A la conciergerie !

— N'ête-vous qu'un voleur? lui demanda le chef de la patrouille grise.

— Trouvez-vous que ce n'est pas assez? lui répondit Froissart.

— Vous pourriez être un assassin.

Voyons, avez-vous du sang sur vos habits? Vou& en avez!

— C'est de mon sang ; je me suis blessé à la main en me glissant le long de ces murs de jardins.

— Quj avez-vous tué ?

— J'ai tué l'ennui d'être enfermé pendant deux heures dans un appartement.

— Pourquoi vous êtes-vous enfui?

— Pour éviter de devenir le mari de mademoiselle de Neuvilette, une des plus jolies demoiselles de Paris, mais qui a une mère.

— C'est un voleur qui contrefait le fou, s'écria le chef de la patrouille grise; conduisons-le à la préfecture de police.

Comme il n'était que minuit et qu'à cette heure, Paris, pendant l'été, n'est

pas encore dans son lit, beaucoup de personnes, qui sortaient du spectacle, s'étaient attroupées autour de la patrouille et se disaient en désignant Froissart : — Comme il a l'air forçat libéré !

Un autre ajoutait : C'est l'assassin des époux Mercier.

Un troisième affirmait que Froissart lui avait volé sa montre l'hiver dernier.

Un quatrième se mit à dire : Ne voyezvous pas que Monsieur est en bas de soie, en escarpins, en jabots, en habit noir? Depuis quand va-t-on voler et assassiner les gens en habit de cérémonie? Monsieur me paraît plutôt revenir d'un rendez-vous d'amour que d'avoir fui le lieu d'un crime. Tenez, au bout de ces

murs, il y a une fenêtre ouverte, une lampe ; une jolie personne occupe cet étage. Je le sais, je suis du quartier. Allez à cette maison et informez-vous de ceux qui l'habitent, si Monsieur n'y est pas connu. Ce raisonnement ne déplut pas à la foule. Elle le fit adopter par le chef de la patrouille grise qui proposa aussitôt à Froissart de le confronter avec les gens de la maison d'où il s'était échappé, afin de lui éviter, si c'était possible, la pénible corvée d'aller à la conciergerie.

<D£t*n fuient Usthcees shez iït.fci? £ltu#%Utte

Après avoir donné deux heures à son indignation, les deux fatales heures d'arrêt forcé qui avaient déterminé Froissart

à prendre la fuite, madame de Neuvilette descendit au salon et dit :

— Je ne veux pas de M. Aristide Froissart pour gendre. Mais d'où vient, reprit-elle, qu'il n'est pas ici ? Voilà deux heures que je l'ai quitté...

— Deux heures ! s'écria-t-on. Où peutil être? Nous ne l'avons pas vu. Comme on se disposait à aller voir s'il était encore dans l'appartement où madame de Neuvilette lavait laissé, on sonna. C'était la patrouille grise qui ramenait Froissart, au milieu d'une foule accrue de distance en distance.

Œcutt ùi&logue entre le eheî he la patrouille grise et madame la marquise fc* Uleuvilette.

— Connaissez-vous ce particulier?

— Oui, Monsieur.

— Vous manque-t-il quelque chose?

— Pourquoi cette question?

— Nous avons lieu de croire que monsieur vous a volé.

— Volé!

— Nous lavons ramassé au moment où il franchissait un mur de jardin qui se prolonge jusque sous une fenêtre de votre appartement.

— Je ne m'explique pas bien, répondit madame de Neuvilette, pourquoi monsieur a pris cette voie pour sortir, quand il avait la facilité de s'en aller comme tout le monde par la porte de la maison; mais il est vrai, toutefois, que monsieur était ce soir dans ce salon que vous me désignez.

Un murmure ironique se fit dans la foule.

— Madame a une fille, reprit le chef de la patrouille grise.

— Oui, Monsieur.

— Jeune?

— Mais, Monsieur...

— Fort jolie?...

— Mais, Monsieur...

— Passionnée?...

— Mais, Monsieur...

— Suffît. Lâchez cet homme, commanda le chef à ses soldats. Ce n'est pas un voleur.

Et ce furent alors des rires confus, des propos malins, des suppositions scandaleuses parmi les mille personnes témoins de cette scène, et dont beaucoup habitaient le quartier.

La porte de la maison s'était refermée sur madame de Neuvilette et sur Froissart, qui comprit dans quelle funeste position il venait de mettre, par son imprudence, mademoiselle Adeline de Neuvilette. En entrant dans le salon, d'où elle avait tout entendu, Froissart alla vers elle, et lui dit :

— Ma foi ! Mademoiselle, ce que vous avez maintenant de mieux à faire, c'est de m'épouser. Dieu et la patrouille grise le veulent.

Cette fois, madame de Neuvilette se garda bien de refuser son consentement.

Huit jours après, les mariés, les parents des mariés et les amis des parents des mariés allaient en grande pompe à la mairie, où Ton fond la chaîne nuptiale, et à l'église, où on la rive.

Œtttc excisée fcu îzubanxg &aïnt-4fy0xi0xé.

L'hôtel Froissart avait deux corps de logis, ou, si l'on veut, deux pavillons demi-circulaires sur la rue, coupés par la porte cochère. Dans l'un habitait le concierge, dans l'autre un jeune homme parfaitement inconnu à son concierge, ce qui est beaucoup dire. Celui-ci ne savait que le nom de son paisible locataire, M. de Villa-Réal. Ni visiteur indiscret, ni suscriptionde lettre trop significative, n'avait jusqu'ici répondu à l'inquiète et toutefois respectueuse curiosité de M. Turbot. Depuis dix-huit mois ce nom, qui pouvait être espagnol ou portugais, italien ou même français, était la seule indication dont le vénérable M. Turbot avait dû se contenter.

Au moment où les voitures qui menaient les nouveaux mariés, leurs témoins et leurs amis, à la mairie et à l'église, franchissaient la cour de l'hôtel, M. Turbot, le concierge, s'était placé pour mieux voir sur le seuil de la porte de son pavillon, et le jeune locataire du pavillon opposé avait mis la tête à la croisée du sien. Adeline de Neuvilette et sa mère étaient dans un landau découvert, si haut de forme que la gracieuse tête delà jolie mariée passa presque à la portée de la main du locataire du pavillon. Dans ce moment, leurs yeux se rencontrèrent. M. de Villa- Réal poussa un tel cri d'admiration, en voyant Adeline si belle, que celle-ci rougit comme une groseille, elle plus blanche que son voile une minute auparavant. Si, en ce moment, son bouquet de fraîches fleurs d'oranger eût touché ses joues,

il se serait changé en fleurs de grenadier.

UUn #&vw*xàx fc<: Ujctux*.

Je ne sais où j'ai lu, mais je sais que le livre m'a plu infiniment, que Charlotte Corday, allant de la prison à l'échafaud, aperçut dans la foule hurlante l'homme qu'elle aurait voulu aimer, et que celuici découvrit dans Charlotte Corday, la femme idéale qu'il cherchait depuis longtemps. Un coup-d'œil les foudroya de cette double révélation ; si bien que Charlotte Corday,du haut de la charrette,tendit en souriant la main au jeune homme, et que celui-ci s'en saisit aussitôt, en criant : Vive le Roi! Jeté dans le même tombereau pour avoir proféré ce cri, il eut le bonheur d'être mis à mort quelques

minutes après, sur l'échataud où Charlotte Corday perdit la vie.

<&*anfc *exv\c* ta n$nx y&x «n tQvusxtxge.

A peine la file de voitures eut tourné le coin de la rue, que le jeune locataire du pavillon, surpris dans son existence calme, descendit dans la cour de l'hôtel, et s'adressant au concierge :

— Quelle est la personne?... dites!

Quelle est la personne?. ..

— Ah! Monsieur, comment pouvezvous faire cette question? La personn e, mais c'est notre propriétaire.

— Non, l'autre... l'au tre...

— L'autre? c'est le père de notre propriétaire.

— Vous ne me comprenez pas...

— Si fait... Mais c'est le beau-père de notre propriétaire.

— Je vous parle d'une femme...

— Eh bien ! c'est la mère de la femme de notre propriétaire.

— Je vous demande, monami, dit M. de Villa-Réal, quelle est la jeune femme qui occupait avec une dame âgée la voiture découverte ?

— Mais c'est votre propriétaire ellemême, maintenant mademoiselle Adeline de Neuvilette , dans une heure madame Aristide Froissart.

— Elle se marie !

— Qu'y a-t-il d'étonnant à cela ? Estce que madame votre mère ne s'est pas mariée.

— Je vous remercie, dit monsieur de Villa-Réal en rentrant dans son pavillon.

— En voilà encore au moins pour trois mois, pensa le concierge, quand le petit locataire, c'est le nom qu'il donnait à M. de Vil'a-Réal, fut remonté chez lui. C'est qu'en effet celui-ci n'était guère entré que deux fois en conversation avec son concierge depuis qu'il occupait le pavillon.

Il travaillait sans cesse , la nuit presque autant que le jour , se faisant porter son dîner du restaurant voisin et son déjeûner par un petit domestique de couleur auquel il ne parlait jamais que dans une langue qui faisait le désespoir du M. Turbot.

Ctrtsrtib* £t çlxzbuxX à la matrt*.

Une chose me plaît au milieu de tant d'autres qui me déplaiseit , c'est la parlaite égalité établie par la loi à l'égard de deux qui viennent contracter le mariage civil à la mairie. Ducs et roturiers, riches et pauvres, agents de change et chiffonniers, s'asseyent tous, en attendant M. le maire, sur des bancs de bois et appuient leurs dos contre un mur tout nu. Quelques autres circonstances de la vie ne viennent pas moins merveilleusement à propos. Naît -on? la même eau nous baptise ; se marie-t-on ? le même banc grossier nous reçoit ; meurt-on ? la même terre nous recouvre. Allons ! Un peu l'égalité, cela ne fait pas de mal de tem;)s

en temps. Puisque vous ne voulez pas de celle qui élève, vous goûterez du moins de celle qui abaisse.

Rien n'embellit les choses comme le bonheur : d'ordinaire personne ne remarque la nudité de cette saile. Nul ne remarqua ce jour-là que M. le maire avait le nez rouge et fendu comme un chien de chasse. Au contraire, M. de Neuvilette disait : — Quel air vénérable a cet homme ! Madame de Neuvilette ajoutait : — C'est bien sûr quelque vieux gentilhomme ! et quand M. le maire appela les époux Froissart, Adeline l'eût volontiers embrassé comme si c'eût été son propre père. Seul, Aristide Froissart n'éprouva pas au même degré cette émotion universelle.

<B)n en fcii lu raison.

— Je connais cet homme, murmura Aristide. Diable! si je le connais, je ne le connais que trop. C'est bien lui! Je ne connais que cela.

Comment l'éviter? Il essaya de se présenter de profil à ce grave magistrat, assis en ce moment dans son fauteuil et presque sur un trône. Le geste et l'attitude ne pouvaient se continuer longtemps, obligé, comme il l'était, de donner le bras à sa femme. Affectant un subit mal de dents, il voulut porter son mouchoir à sa bouche et de manière à cacher la moitié de son visage ; il avait laissé son mouchoir dans son chapeau.

Froissart, désespéré, baissa la tête et

s'avança jusqu'aux pieds du maire qui, prenant sa physionomie officielle, dit aux époux d'une voix paternelle :

— Mes enfants , l'union heureuse et sainte que vous allez contracter... Il avait relevé la tête et reconnu Froissart. Il s'arrêta.

— Il m'a tuile, dit Froissart.

— L'union heureuse et sainte que vous allez contracter... le maire s'arrêta une seconde fois.

Cette seconde pause fut si longue que les autres mariés qui attendaient leur tour pour contracter l'union heureuse et sainte commencèrent à murmurer.

« L'union heureuse et sainte que vous allez contracter...

— Sacrebleu ! s'écria à la fin Aristide Froissart de manière cependant à n'être

entendu que du maire, parce que vous m'avez fourni autrefois pour quinze cents francs de bottes que je ne vous ai pas payés, ce n'est pas une raison pour que vous ne me mariiez pas.

Le maire était un ancien bottier.

Celui-ci poussa un soupir et reprit avec la rapidité d'un écolier empressé de soulager sa mémoire, longtemps en défaut :

« L'union heureuse et sainte que vous « allez contracter est des plus graves. « Vous, Monsieur, vous devez assista tance à votre femme ; vous, Madame « vous suivrez partout votre mari. Au « nom de la loi je vous unis.

Adeline , qui ne s'était aperçue de rien, salua en tremblant; Froissart dit

au maire

— Demain, faites présenter votre mémoire à mon hôtel. La dernière paire ne valait pas le diable : elle prenait l'eau de toutes parts.

Le hasard voulut que le jour où les nouveaux mariés pénétraient dans l'église, un convoi funèbre y entrait aussi, précédé à son tour d'un groupe qui allait faire baptiser un nouveau-né.

On connaît la cérémonie du mariage religieux. C'est pur comme l'antique. Le voile blanc, l'encens qui pétille, le bouquet, les chants dans l'ombre, l'anneau d'or, tout a été conservé. Combien ce spectacle si calme et si gracieux en luimême n était il pas encore relevé par la

beauté virginale d'Adeline, entant encore par la pureté du corps et de la pensée, femme par les graves paroles prononcées par elle à la mairie. La noble et décente fille remplissait l'église d'éclat, bien mieux encore que ne le faisaient les bougies, semblable à ces saintes qui sont tout rayon. Si elle détournait un instant la tète, c'était pour regarder sa mère et son vénérable père, le marquis de Neuvilette, à genoux sur la pierre, mêlant, dans son oraison fervente, le souvenir de son roi à celui de Dieu. Quant au vieux Froissart, il murmurait la seule prière qu'il eût apprise pendant la Terreur : « 0 « nature, descends, entourée de fleurs et « de gazon, et répands ta fécondité sur « ces deux créatures. » 11 priait à sa manière, marmottant des vers de l'épitre à Uranie, des lambeaux du catéchisme de

Delisles-de-Salles, le tout coupé de signes de croix, une prière de transition. Le prêtre, en offrant l'anneau aux jeunes mariés, leur dit :

— Mademoiselle de Neuvilette, consentez-vous à prendre pour époux devant Dieu, M. Aristide Froissart?

On attendait la réponse d'Adeline, le Oui éternel, lorsqu'une voix qui sortait du baptistère, une voix d'enfant, et précisément, nous l'avons dit, on en baptisait un en ce moment, cette voix cria en pleurant, en vagissant :

— Maman! ne te marie pas! maman, je ne veux pas que tu te maries. Oh ! maman! maman! maman !

Le prêtre, quoique peu superstitieux, recula de terreur ; la foule se regarda, car tout le monde avait entendu. Que signifiait?...

Adeline épouvantée courut se jeter dans les bras de sa mère.

Ce mouvement d'étonnement passé, on se dirigea vers le baptistère et Ton vit que l'enfant baptisé dormait d'un sommeil profond. Quand on demanda à la nourrice s'il n'avait pas dit...

— Que voulez -vous, répondit - elle, qu'il ait dit? il est né, il y a quatre jours aujourd'hui.

C'était une hallucination un peu forte, il est vrai ; mais après tout, il était insensé de s'y arrêter davantage. Après une demi-heure de confusion et de trouble, la cérémonie fut reprise, et cette fois, Adeline put prononcer \eoui au milieu du silence universel du monument.

Vint le tour d'Aristide Froissar t.

Le prêtre lui demanda :

— Aristide Froissart, consentez-vous à prendre pour épouse devant Dieu, mademoiselle Adeline de Neuvilette?

Le Oui fut dit, mais il arriva du fond de la nef où était déposé le mort sur lequel se disaient les prières. Oui, répéta cette voix sépulcrale, et elle ajouta : Priez pour moi et pour elle.

Ce fut une épouvante plus grande encore : sans le prêtre qui fit bonne contenance , tout le monde se serait précipité hors de l'église. Adeline serait morte d'effroi si Froissart ne lui eût dit tout bas : a C'est moi qui m'amuse, je suis ventriloque.»

Grâce à l'attitude courageuse que garda Adeline après avoir reçu cette étrange confidence, la cérémonie alla

jusqu'au bout et enfin le mariage civil et le mariage religieux lurent célébrés.

ttte contradiction îte nos mxurs qui sont lé~ gères mats qui corrigent sauvent cette légèreté p&r beaucoup iïinixmie, ainsi (\uiï conste î>e Vexenvple suivant.

Quand une jeune fille, le jour de son mariage, se rend à l'église, il n'est pas de compliment hypocritement pudique dont on ne flatte ses oreilles. On la compare :

A la fleur des champs, A un nuage du matin, A une sainte de la légende, A l'écume delà mer, A un fil de la Vierge,

A un ange du ciel.

Toutes ces comparaisons sont sans doute surannées, mais enfin elles ont le mérite de ne pas souiller la pensée de celle qui les inspire. A peine est-elle de retour de la pieuse cérémonie, que ceux mêmes qui l'ont parfumée d'allégories chastes, comme s'ils se repentaient d'avoir été convenables une fois dans leur vie, lui disent tout bas avec des finesses de satyres et des œillades de faunes :

— Cette fleur ne sera plus si fraîche demain.

— Ces beaux yeux ne seront pas si brillants dans quelques heures.

— Nous savons quelqu'un qui lie dormira pas beaucoup cette nuit.

— A quelle heure faudra-t-il porter la rôtie à Madame?

Mettre une fille au monde, l'élever avec une sainte réserve, la garantir contre toute expression, toute image, toute pensée impure, pour la voir, le jour de son mariage, le jour suprême de la décence, livrée à des boucs, qui, en tout semblables aux boucs, puent à la ibis le musc et la lubricité !

— Quand pourrai-je manger un bourgeois?

Œln tétno'xxxin tnsibU*.

Tandis que les convives prenaient place à la clarté d'un grand nombre de bougies autour d'une table chargée d'argenterie et de cristaux, et ouvraient leur esto*

mac à la vapeur des plats qu'on déposait devant eux, le jeune duc Octave de Villa- Real , accoudé sur sa croisée qui donnait sur la cour , plongeait son regard entre l'ouverture des rideaux du salon où se faisait la noce, et l'arrêtait sur le visage pâle, radieux, étonné,, d'Adeline, reine de ce banquet. Aimer une femme, l'aimer de son premier amour, le jour où elle se marie, c'est entrer dans la vie du cœur par une tempête. Il éprouvait une jalousie, une douleur, un désespoir semblables à la jalousie et à la douleur qu'il aurait ressenties s'il eût réellement connu Adeline depuis l'enfance, s'il l'eût réellement perdue en ne pouvant empêcher qu'elle passât dans les bras d'un autre. Sous la voûte obscure de la croisée il gémissait de son mal comme d'une trahison. Si Adeline souriait parfois aux

paroles qui se disaient autour d'elle, Octave s'irritait et éclatait en mouvements intérieurs de jalousie. Il lui semblait que tous ces regards , que tout ce bruit vorace qui se faisait dans l'atmosphère où elle respirait , souillaient l'adorable pureté de toute sa personne. Pourquoi ne l'avoir pas vue plus tôt, se disait-il ensuite , j'en aurais été peut-être aimé ? être aimé d'elle c'eût été le bonheur pour toute la vie. Mais dans quelques heures elle sera madame Froissart, la femme de mon propriétaire. Elle ne saura que j'existe que parce que je lui paierai exactement mon loyer de six cents francs. Quelle platitude après quel rêve!

fàetXexicns excessivement eoxxxtes au $ujet ves télexions qutàetatte be 3i7iUa-£U:al faisait à sa exo\sée1 tuxlMe en ail t>e bœuf.

Elle aurait fait son bonheur , disaitil, mais il îv ajoutait pas : J'aurais fait le sien. Tous les hommes raisonnent à peu près ainsi. Qu'était après tout M. Octave de Villa-Réal ? D'où venait-il? Il était comte, marquis peut-être. Belle réponse! Le chef des claqueurs d'un des théâtres des boulevards est bien marquis. Quoiqu'il fût marquis ou comte , qu'était donc M. de Villa-Réal?

£ habit ne ixit pz* le maine -, le logement ne U fait pas fcairauia^*.

Du bas de l'escalier par où Ton parvenait'au pavillon de M, de Villa-Réal jusqu'à la plus haute marche s'étendait un tapis richement bariolé'de fleurs, et d'un marcher doux et tiède l'hiver. Au dessus de la porte de l'antichambre , une petite statue de marbre blanc se penchait et indiquait du doigt l'entrée aux visiteurs. A cause de la forme même du pavillon, les deux pièces qui venaient ensuite , c'est-à-dire la salle à manger et le salon étaient toutes deux circulaires sous un plafond enchâssé dans une corniche d'un goût tout à fait Louis XV. C'était un enlacement d'enfants en bois doré , une

chaîne de jeunes baigneurs dont les bras dodus , les jambes en mouvement , se croisaient avec une amusante variété d'attitudes ; tableau nautique que complétait un dauphin sculpté au plafond et par la bouche duquel descendait un lustre composé de quatre écailles transparentes de tortues de mer. Les murs étaient cachés derrière d'anciennes tapisseries des gobelins, pâles mais expressives, représentant les principaux traits de la vie d'Henri IV, à grands renforts de devises naïves, brodées. Si les meubles de ce salon, lequel servait aussi de cabinet à M. de Vilia-Réal, n'étaient pas nombreux , ils étaient du moins d'un choix ingénieux. Chaque siège avait sa forme et était fait d'un bois particulier. Près de la chaise de jonc se rangeait le fauteuil d'ébène taillé par Boule, et venaient à la

suite l'antique bergère à sujet pastoral , le pliant de soie du Directoire et le fauteuil napoléonien à tête de sphynx, hélas! tout ce qui est resté de la campagne d'Egypte. Près de la croisée doublement voilée par un rideau de dentelles et par un rideau jaune souci fleurissaient deux jardinières, toujours garnies des plus belles fleurs des serres de Noisette. Tout, enfin dans cet appartement, frais en été, chaud en hiver, tout, portes, tapisseries, manteaux de cheminées, portières, sonnettes, pendules en vieux saxe, disait le goût, l'élégance et la distinction du jeune locataire, et aurait fait rêver une tendre association d'existence à plus d'une de ces belles et faciles paresseuses de la rue du Helder , mais qui ne sait aujourd'hui combien on s'expose à l'erreur en cherchant à définir la naissance ou la ri-

chesse du locataire par la physionomie du local ? Si l'on en doutait. . .

^oici rçtt*IfïUi?0-uttSi tocs infcunfcng ç\ur0n «tarait pu 0upp0&gx bi#ne$ Woccmpet cet appar tentent be îéc.

Un prince en voyage,

Un dentiste anglais,

Une modiste,

Un danseur de l'opéra,

Un vaudevilliste garçon, Un espion russe,

Un entraîneur de chevaux.

Il était bon, car c'était Aristide Froissait qui l'avait dicté à son maître d'hôtel. Dire tous les mets dont il se composait, ce serait tomber dans ce choléra descriptif qui a commencé par les montagnes de l'Ecosse et a fini, s'il est fini, par des clous de lauteuil. Prenons le dîner à sa fin : c'est assister au plus chaud engagement delà bataille.

Deux cents personnes parlaient à la fois. C'était une mitraille de verbes sans sujets, une grêle d'adverbes sans verbes, un gâchis de propos sans queue ni tète.

Ici une conversation politique, là un dialogue sur la littérature du feuilleton,

cette belle et noble littérature inconnue aux XVIIe et XVIIIe siècles. Et Lacervoise, le sculpteur, qui disait à un marchand de vin de Bercy :

— Voici, Monsieur, ce qu'est l'art.

— Oui, Monsieur, répondait le négociant à moitié gris.

— L'art, c'est la forme, la forme, c'est l'art.

— Oui, Monsieur.

— La forme, c'est vous, c'est cette bouteille, c'est la nature poussée au relief, c'est vous; il prenait le nez au négociant.

— L'art, c'est Giotto, c'est Coxcie, c'est Mazaccio. Je ne connais que cela; Etes-vous ronde-bosse?

— Oui, Monsieur.

— Tant mieux; poursuivons : vous êtes ronde-bosse.

— Oui, Monsieur.

— Vous allez encore mieux me comprendre. L'art, c'est le style, et le style, voici tout uniment ce que c'est...

Ici Lacervoise ferma l'œil gauche, ouvrit tout rond l'œil droit, tira la langue dont il toucha le bout avec l'extrémité d'un de ses doigts, la rentra et la fît claquer contre son palais, en s'écriant :

Voilà le style, le grand style.

— Oui, Monsieur.

— Je me félicite de vous avoir fait partager mes opinions.

— Ah ça ! reprit enfin le bourgeois, vous faites sans doute des monuments funèbres ?

— Moi ! jamais ; bon pour les maçons, s'il vous plaît.

— Vous faites donc des statues, des Hercule en bronze, des Samson en marbre?

— Moi toucher au marbre! A quoi bon? Je suis l'homme du jet. Une poignée de plâtre, de la salive, et voilà un chef-d'œuvre.

— Vous fabriquez alors de ces petits bons dieux qu'on vend sur les boulevards?

— Vous voulez rire ?

— Que faites-vous donc dans votre atelier ?

— Atelier! Est-ce que je connais l'atelier? Mon atelier c'est ma tète, ce sont mes mains, c'est ma pensée.

— Mais quand vous avez des commandes

— Je n'en ai jamais...

Ici le bourgeois regarda Lacervoise pour s'assurer qu'il n'avait pas affaire à un fou.

Il frémit de lui voir un couteau à la main.

Plus loin, c'était madame de Neuvilette qui, ayant pris à part le vieux Froissart, lui disait avec une doucereuse impertinence :

— Ainsi donc, monsieur Froissart, nous voilà pour tout de bon devenus bons parents?

— Ce m'est un grand honneur, Madame, d'en convenir.

— Pourtant nous n'avons pas toujours été cousins, il me semble.

— Il faut le plus possible ne conserver

le souvenir que des choses heureuses.

— Aussi je me souviens que cet hôtel où je fus fort heureuse, nous appartenait autrefois.

Le vieux Froissart toussa.

Redoutant le tour que prenait la conversation, le marquis de Neuvilette y entra timidement pour étouffer le serpent.

— Ne parlons pas du passé.

— Il nous plaît d'en parler, monsieur Froissart et moi, répliqua la marquise.

Savez-vous, continua-t-elle, que vous ne l'avez pas acheté bien cher, monsieur Froissart, ce bel hôtel?

— Je ne me souviens plus guère...

— Mais rien du tout. Vous nous payâtes comptant...

— J'ai beaucoup dépensé en réparations...

— En sorte que vous croyez l'avoir encore acheté trop cher?

— Je ne dis pas cela. Elle me roule tout nu sur des épines, pensa Froissart.

— Comme elle ose lui parler ! murmurait le marquis. Où allons-nous?

— Pour un républicain austère, ce n'était pas trop mal. Salons dorés, galerie de tableaux, jardin à l'anglaise, cour d'honneur, écurie. Vous gardâtes aussi les chevaux, je crois?

— C'étaient de vieux chevaux.

— Ah! vraiment! Tout cela dit d'un ton merveilleusement ironique par la marquise de Neuvilette, prêtait à la con-

versation un caractère de comédie digne de la scène.

— Vous y êtes-vous bien trouvé du moins? ajouta-t-elle.

Le marquis épouvanté n'était déjà plus sûr de n'être pas dénoncé le lendemain au comité de salut public.

Quant à Froissart, il se croyait de vant une des cours prévôtalesde 1815.

— Vous savez, ma chère, se permit pourtant de dire le vieux marquis, qu'à son retour Louis-le-Désiré prononça ces belles paroles : Union et oubli.

— Vous entendez, Madame, dit Froissart en répétant avec un sourire forcé la réflexion du marquis.

— Je le sais si bien, dit la marquise,

que les Froissait et les Neuvilette s'unissent aujourd'hui. Quant à l'oubli...

— Est-ce que vous n'y consentiriez pas? demanda Froissart qui s'était déjà cru sauvé par la maxime de Louis XVIII.

— Mais c'est vous qui vous refusez à l'oubli, monsieur Froissart. C'est vous...

— Moi? par exemple !

— Est-ce que vous n'êtes pas toujours un peu terroriste au fond de l'âme ?

— Je ne suis qu'un pauvre vieillard revenu de beaucoup d'erreurs.

— Vous me charmez en parlant ainsi, ajouta la marquise. Entre nous, repritelle d'une voix mielleuse, est-ce que vous étiez sincère lorsque vous tourmentiez tant ces pauvres royalistes?...

— Le torrent vous emporte : on a la main forcée, répondit Froissart.

— Oui, forcée à prendre. Eh bien!

mon cher monsieur Froissart, je vous ai toujours jugé ainsi : un homme faible

mais bon. Aussi, s'il faut vous parler avec franchise, j'ai été bientôt consolée de la perte de mes biens en songeant qu'ils étaient tombés entre des mains dignes de les posséder.

— Vous êtes trop bonne : je n'ai eu que le tort de profiter des malheurs du temps.

— Non, en vérité, monsieur Froissartf j'ai été consolée de voir mes biens entre vos mains, et la preuve que je dis vrai, c'est que je vais vous confier un secret. . . .

— Un secret! parlez, Madame.

— Vous possédez depuis longtemps cet hôtel; eh bien ! vous ignorez comme tout le monde une cachette...

— Une cachette, dites-vous?...

— Où se trouve renfermé un trésor.

— Un trésor !

— Je l'y ai mis le jour où vous fûtes forcé de nous chasser de cet hôtel pour vous y loger. Loyalement, ce trésor est à vous...

— Ah! Madame, vous poussez trop loin...

— Oui , il vous appartient, Monsieur Froissart, puisque nous n'avez jamais été, malgré les apparences, qu'un royaliste égaré. N'est-ce pas?

— Madame... oui, Madame.

— Je vous crois : je vous crois si bien que je n'hésite pas à vous demander, sans craindre de blesser votre loyauté, avant de vous dire où est cette cachette...

— Que faut-il faire?

— Dire avec moi de cœur et dame :

Vive le roi !

— Eh bien ! vive le roi ! dit Froissart.

— Mais le roi Louis XVIII, appuya madame de Neuvilette.

— Celui que vous voudrez, répliqua Froissart.

Madame la marquise de Neuvilette se leva aussitôt, alla vers la cheminée, en toucha la plaque , qui s'ouvrit sur-lechamp.

Froissart crut voir par cette ouverture étinceler le trésor.

Un rouleau s'échappa du vide laissé derrière la plaque, et la marquise se hâta de le remettre à Froissart, qui le défit.

Le trésor était un portrait du roi Louis XVI, un portrait quelle avait caché pendant les mauvais jours de la Révolution.

— Il est à vous, dit la marquise avec une fierté terrifiante, il est à vous comme l'hôtel, comme tout ce que vous nous avez pris. Mais je suis bien vengée : je vous ai fait dire : Vive le roi ! oh ! vous l'avez dit.

Le vieux Froissart voulut se retirer.

— Oh ! restez, lui dit madame de Neuvilette ; nous n'en serons pas moins bons parents pour cela. Nous savons vivre.

$Mt0qn'U * Hé question he Vhotel1 eueate un nt0t sut ce sujet.

Nous avons dit que la cour de l'hôtel Froissart se dessinait circulairement à partir de la grande porte, et que les deux ailes allaient, en se développant, se rencontrer avec le corps de logis même. A droite, et du côté de la loge du concierge, se trouvaient les écuries ; à gauche, le pavillon occupé par Octave de Villa-Réal, bâtisse d'un charmant rococo , à la toiture tourmentée et à petites écailles pour tuiles. Le mur, courbé en demi-lune qui aboutissait à ce pavillon, soutenait les terres de la partie du jardin, espèce de cap de verdure, qui s'étendait jusque s là. Des vases de marbre, d'où sortaient, au printemps, des touffes de géranium d'Es-

pagne et des gerbes de marguerites doubles, le garnissaient pittoresquement.

La saillie de ce mur confinait si étroitement au pavillon d'Octave, que le premier vase de marbre effleurait le bord de sa eroisée. En suivant ce chemin, la vue découvrait, si elle obliquait un peu, les extrémités du vaste jardin de l'hôtel et la porte qui communiquait de la chambre à coucher d'Adeline à la petite terrasse, porte gracieusement peinte en vert, et par où sortaient, au gré du vent, depuis quelques jours, depuis que l'hôtel s'était paré pour recevoir la jeune mariée, des langues de rideaux roses et des banderolles diaphanes de mousseline brodée.

Mais, si Octave parcourait du regard avec délices ces jolis détails, charmes de son oisiveté, il lui était interdit de se les approprier dune manière plus réelle. Le

locataire à six cents francs eût été bien osé de descendre de sa croisée sur ce mur, et de s'élancer de ce mur dans le jardin Froissart, fût-ce pour cueillir une de ces belles fleurs que les gens riches ne voient pas, n'aiment pas, et qu'ils possèdent pourtant.

ftexnettùns-nous à table .

Beaugency, qui n'avait plus que six mois à vivre d'après les calculs de ses médecins, et rien ne faisait croire à une erreur de leur part, et qui, par conséquent, n'avait plus que cinquante mille francs pour aller jusqu'à sa mort, mangeait, buvait, et riait comme le plus sain et le plus heureux des hommes. Il engloutissait les vins de Bordeaux , les vins

d'Espagne, tous les vins possibles, avec l'avidité d'un matelot russe. On l'eût dit de fer. Et pourtant ses yeux enfermés dans un cercle cendré, ses joues creuses, son teint plombé, sentaient le sapin. De loin en loin, une grimace mal déguisée trahissait le déchirement de ses entrailles* Il poussait un petit cri, et il recommençait à manger, à boire, à rire. Il riait de 1'imperturbabie lyrisme de son voisin, la dernière guitare, qui , échauffé par les vins de Froissart, ne laissait pas échapper un mot sans le transformer en romance*

— Quel beau jour pour notre ami Froissart! lui dit Beaugency. 11 répondit sur-le-champ en fredonnant :

« C'est un beau jour que l'hyménée.

« Il arrive paré de fleurs.

— Assez ! criait Lacervoise le sculp-

teur de l'autre bout de la table. Tais-toi et bois du bordeaux, troubadour I

Aussitôt la dernière guitare reprit :

i Bordeaux, je ne souhaite

« Nul de tes grands châteaux ,

m Garde Château-trompette,

« Je veux Château Margaux.»

— Assez ! assez ! criait Lacervoise.

Nous sommes à table et pas au concert.

Et l'autre reprit sur un air nouveau :

« Ami, tu te trompes, la vie

« est un concert, « Où chacun chante sa partie

« comme au dessert. ■»

Indigné de la fécondité de la dernière guitare, le sculpteur s'écria : Mais décidément c'est un affreux sabbat.

Le mélomane avait déjà répliqué par ces vers :

u De la Tamise à l'Ebre t C'est un même sabbat:»

— Tu ne te tireras jamais de cette rime , dit au chanteur son mourant voisin Beaugency.

A l'instant même la dernière guitare leva la tête et dit :

« Pour ton convoi funèbre « Je compose un Stabat. »

En seigneur féodal qu'aucune vérité n'offensait venant des poètes, Beaugency dégagea de son cou où une chaîne d'or l'attachait , sa belle montre à répétition, et il donna la montre et la chaîne à la dernière guitare.

&xxstiî>e tfxoxtsxrt twtttt\ue ouvertement aux usages à cette partie fcu repu*.

Avant de dire comment notre Aristide manqua aux usages , ce serait un regret pour nous de ne pas dire la haute estime où nous tenons celui des usages auquel il manqua.

C'est ordinairement au milieu du bal qui suit îe repas des noces , entre minuit et deux heures du matin , quand toutes les femmes et tous les hommes décrivent au son de la musique sur le plancher des milliers de tourbillons , que les nouveaux époux disparaissent en valsant. Leur valse ne s'achève que dans la chambre nuptiale. Cela suffirait à nos yeux pour

donner à la danse un caractère moral.

Le moyen en outre, nous semble excessivement poétique : il est chaste et mystérieux pour tout le monde. Rien n'appelle l'attention. Cherche-t-on autour de soi la jeune fille qui dansait il n'y a qu'un instant? on est étonné de ne plus la voir; ou plutôt on n'est pas étonné : voilà ce que je voulais approuver et dire.

Or, sans attendre le bal, Froissart et sa femme disparurent au dessert.

<£jfat produit y ut cette bispxtitiott.

Personne, sur trois cents convives, ne remarqua que les nouveaux époux s'étaient éclipsés. Une telle distraction en dit plus sur l'état des esprits qu'avaient émus les vins de Froissart, que toutes les

peintures les plus hollandaises auxquelles on serait tenté de recourir pour exprimer l'heureuse ivresse des convives.

Œanfct* qu'on 0* gxisatt.

Voici ce qu'éprouva Octave de Villa- Réal, quand il vit se lever la mariée et Aristide Froissart l'accompagner discrètement, car lui n'avait perdu aucun de ses mouvements depuis le commencement durepas ; — ce qu'il éprouva quand il vit se glisser la lumière d'un appartement à l'autre, deux ombres toujours se dessiner sur les rideaux, et enfin la lumière et les deux ombres s'arrêter dans la chambre à coucher dont les rideaux blancs et roses lui avaient paru si jolis à voir, ce qu'il éprouva, ce fut d'abord :

Une secousse dans tous les membres, du froid dans les veines, et une détaillance universelle. Son premier mouvement fut de vouloir sortir, de quitter Thôtel pour toujours, de quitter Paris.

Son second mouvement fut de rester. On veut voir la profondeur de l'abîme qui s'ouvre sous les pieds, le feu qui consume la ville qu'on aime. Octave resta à sa croisée, quoiqu'il souffrît, quoiqu'il fût vingt fois sur le point d'étouffer, de mourir. Une demi-minute s'était à peine écoulée, que l'une des deux ombres, et il lui fut facile déjuger que c'était celle du nouveau marié , quitta brusquement la chambre à coucher, repassa par les mêmes pièces, et reparut enfin au salon.

Octave ne se trompait pas ; c'était bien Aristide Froissart qui retournait au salon après avoir conduit sa femme dans la chambre à coucher.

(ëtonnemettt fcvs convives h 0a vue.

Les uns se croyaient métamorphosés en eau-de-vie de Dantzick, les autres en vieux cognac, les femmes avaient l'œil diamanté, la lèvre en feu, l'oreille rouge, quand ils virent entrer dans le salon, Aristide Froissart coiffé d'un bonnet de coton, enveloppé dans une robe de chambre perse, et les pieds dans des pantoufles de velours amaranthe. Madame de Neuvilette hennit. Qu'est-ce à dire ? s'écria-telle. Où est ma fille? — Elle est au lit, répondit froidement Froissart en s'asseyant dans un fauteuil qu'il poussa au milieu du salon, comme un homme qui se disposée parler.

CUistifc t £xQ\*asivt paxU et ce qu'il fcit méxïte tfêtxe écouté.

— J'ai découvert, commença-t-il par dire, ce qu'est l'amour.

Les jeunes filles rougirent d'entendre faire une pareille exposition de doctrine par un homme qui était enrobe de cham. bre.

Les veuves se regardaient en souriant.

— Polisson ! dit en elle-même madame de Neuvilette.

— Voilà qui est un peu ronde-bosse, dit de sa place le sculpteur Lacervoise. Écoutons !

Aristide répéta gravement

—J'ai découvert ce qu'est l'amour. Savez-vous ce que c'est ? une immense curiosité, rien de plus. Si les femmes se cachaient le nez, on mourrait d'envie de voir leur nez ; on ferait des déclarations d'amour à leur nez ; on leur demanderait en pleurant de se laisser baiser le bout du nez. Tout cela parce qu'elles le tiendraient caché. Il est donc vrai que nous n'aimons dans les femmes que ce qu'elles dérobent à notre curiosité. L'amour lui-même n'est donc qu'une curiosité vague, immense... Mais voici pourquoi je vous dis tout cela en robe de chambre perse, en bonnet de coton et en pantoufles amaranthes. Si je suis destiné à être ce que lut le doge Cornaro. . .

— Polisson l murmura madame la marquise deNeuvilette.

—Si je suis destiné à cela, je ne le serai

que par le fait de l'un de vous. Je vois d'ici tous ceux avec lesquels il est de raison que je passe ma vie et particulièrement ma jeunesse. Si je dois être Marino Faliero, le futur amant de ma femme est assurément parmi vous.

— C'est fièrement ronde-bosse, disait toujours Lacervoise.

— Polisson! polisson! cria celte fois madame de Neuvilette.

Vous êtes un gueux de parler ainsi de votre femme devant le monde, oui, un gueux, un manant, un pied plat, un Froissart, c'est tout dire, s'écria madame de Neuvilette. Monsieur le marquis! justice de cet insolent.

Le marquis dormr.it.

— Belle-maman Vinaigrette, je n'ai

pas fini, répliqua Aristide, qui métamorphosait toujours sous forme de diminutif, le nom de Neuvilette si sacré pourtant aux yeux de celle qui le portait.

jetante moitié t>e et rçit'atfratt à *bix* OLtistibe £rois8&tt? tnate qui métitc in&niment moins b'êtve écouté.

Le moyen le plus sûr de me mettre à l'abri de ce sot désagrément, reprit-il, c'est tout simplement de satisfaire votre curiosité. Je vais vous montrer ma femme absolument comme si c'était Diane ou Junon... Elle est assez belle pour cela,... Venez, Messieurs.

Froissart s'était levé et avait déjà pris un flambeau...

Madame de Neuvilette lui en lança un autre à la tête.

Ce fut alors un horrible choc d'injures et de menaces entre la belle-mère et le gendre, se traitant réciproquement de fou, de misérable, de démon. Honteux d'assister à cette scène de famille, les convives s'esquivèrent peu à peu sans attendre le plaisir du bal. Ils n'auguraient pas grand bien d'un ménage dont les débuts étaient si heureux.

Le vieux Froissart s'était retiré le premier en disant : « La conduite d'Aristide « me prouve de plus en plus la nécessité « d'une éducation nationale et profondeur ment catholique. »

Dès qu'il ne vit plus personne autour de lui, Aristide appela un domestique et lui dit :

— Rapportez le bœuf et apportez des pipes.

Ce à quoi la dernière guitare ajouta en chantant :

a Mangeons du bœuf jusqu'à l'aurore, c Le projet me semble assez neuf; m Oui ! que Phœbus nous trouve encore « Mangeant du bœuf. »

Ce ne fut pas une médiocre surprise pour Octave de voir, après la fuite agitée de tous les invités, les domestiques de l'hôtel poser sur la table que n'entouraient plus que Froissart et ses trois amis, un énorme quartier de viande rôtie et des assiettes pleines de pipes et de tabac. Les pipes furent chargées et allumées; bientôt Octave n'aperçut plus qu'à travers un nuage de fumée ce groupe qu'il croyait voir à chaque instant se lever et partir afin de permettre au nouveau ma-

rié d'aller joindre sa jeune épouse. Comme il n'avait jamais éprouvé aussi peu d'envie de dormir, il résolut de rester à sa croisée tant que durerait cette scène.

Une heure, deux heures sonnèrent et les quatre personnages ne cessèrent pas de battre les cartes, de boire des liqueurs, d'allumer leurs pipes. Cependant la lampe placée dans la chambre à coucher de la mariée répandait toujours sa lueur paisible au dehors. — Est-elle seule, pensait Octave, et comment explique-t-elle l'étrange conduite de son mari? Que se passe-t-ildans son cœur depuis trois heures que son mari, au lieu d'être auprès d'elle, est plongé dans le plus ignoble passe-temps ? on l'aura trompée, car il est impossible qu'une personne si belle, d'une nature si choisie, ait consenti à passer sa vie avec un semblable débau-^

ché ? Encore un de ces horribles mariages ou plutôt de ces abominables marchés comme il s'en fait tant dans Paris. Pauvre enfant ! triste victime de la pauvreté de ses parents! Mais la misère n'est-elle pas préférable à l'affreuse condition de prêter ses lèvres aux lèvres d'un misérable, infectant leau-de-vie et le tabac? quel supplice égale celui-là? Elle qui paraît digne des soins les plus doux, les plus délicats, dont le visage respire la noblesse des grandes races, la candeur des filles élevées à l'ombre des bons exemples, elle que j'aurais écoutée, moi, avec la docilité d'un esclave, servie à genoux, adorée, oui, adorée! On dirait que celui qui l'a épousée ne se sent pas digne d'un pareil trésor, à l'incroyable lenteur qu'il met à le posséder. Mais les heures s'écoulent, et à chaque instant il peut me

donner un cruel démenti. Oh ! que cette pensée me fait du mal ! Non, non, cette femme n'était pas pour lui, il l'a achetée, il Ta volée, il me la prise.

Le duc Octave de Villa-Réal n'avait que vingt-deux ans, et il aimait pour la première fois de sa vie.

De propos en propos solitaires il s'échauffa tellement l'imagination, et l'imagination est semblable à ces forêts qui s'embrasent seules à force de s'agiter, que sans avoir la conscience de ce qu'il fit, il enjambale bord de sa croisée, posa deux pieds chancelants sur le mur du jardin et au très grand risque de se tuer 'en tombant sur le pavé de la cour, il parcourut le mur circulaire et arriva jusqu'au perron de la porte de la chambre à coucher d'Adeline.

Les volets n'étaient que croisés à l'espagnolette qu'il soulève et les volets s'écartent; il pousse la porte vitrée, elle était fermée; mais le bruit qu'il fait, quoique léger, est entendu, et Ion ouvre. En même temps une voix dit : Je croyais que vous seriez venu par l'autre côté. » C'était Adeline elle-même, qui, en reconnaissant son erreur (elle avait cru parler à son mari), jette un cri et devient pâle.

— Monsieur ! Monsieur ! . . .

— Madame, rassurez-vous, je vous en supplie... je vais vous apprendre

— Qui êtes-vous? que me voulezvous?

En prononçant ces paroles saccadées qui étaient bien loin encore d'exprimer

tout le trouble de sa pensée, Adeline cherchait à croiser plus étroitement avec des gestes émus le peignoir brodé dans lequel elle était enveloppée. Elle était comme saisie par un grand froid.

— Encore une fois, Monsieur, qui êtesvous, que venez-vous faire ici ?

— Je vous ai vue aujourd'hui pour la première fois, Madame, vous alliez vous

marier Je suis logé dans un pavillon

de votre hôtel... vous êtes revenue de la cérémonie... toute la soirée, j'ai attaché ma vue sur vous par une fenêtre d'où je

pouvais tout voir Je suis devenu fou . . .

j'ai vu le monde qui remplissait vos salons s'en aller en désordre... vous êtes restée seule dans votre chambre... votre

mari joue aux cartes avec ses amis

Je vous ai dit que je suis fou. . . je vous le

répète, car je vous aime, Madame, je vous aime.

La figure bouleversée d'Octave disait encore mieux que sa voix l'état de son àme.

Jamais femme ne s'était trouvée dans une position aussi étrange. Entendre une protestation d'amour la nuit même de son mariage, à deux pas de son mari, dans la même minute qui pouvait l'amener comme témoin de cette scène !

Saisie par un sentiment qui ressemblait beaucoup à la terreur, elle n'avait pas la force de parler ; ses grands yeux noirs doux et effrayés allaient de la figure décolorée d'Octave à la porte de la chambre par où, à chaque instant, elle croyait voir entrer son mari.

— J'ai commis une faute grave, je le

sais, reprit Octave d'une haleine brisée, mais vous avez le moyen de m'en punir sur-le-champ, poussez un cri, tirez le cordon de cette sonnette et je suis aussitôt entouré, saisi, tué, s'ils le veulent, par votre mari et ses amis. Je sais cela, Madame... mais je vous aime. Qu'ils viennent, je ne me défendrai pas.

— Mais que voulez-vous de moi, Monsieur?

— Rien, Madame... j'ignore même comment je me trouve ici ; le chemin que j'ai pris pour venir jusqu'à vous

— Eh bien! Monsieur, partez, je vous en prie, laissez-moi... vous ne voulez pas me faire mourir de honte !... Quedirais-je, mais que dirais-je s'il entrait ?

— Je m'en vais... je vous quitte...

oui... s'il entrait ! Oh!... Madame, pour-

quoi ne suis -je pas celui que vous attendez?

Et quoique debout près de la porte du jardin, quoique décidé sans doute dans sa pensée à s'en aller sur la prière d'Adeline , Octave fit machinalement deux pas en avant , saisit sur un fauteuil la robe de noce de la jeune mariée, la presse convulsivement contre son cœur, contre ses lèvres. Il pleurait.

La passion , c'est du feu , elle allume tout autour d'elle. Adeline n'avait déjà plus de colère pour Octave ; elle éprouvait de la pitié, une espèce d'intérêt involontaire ; si elle portait encore ses yeux effrayés sur la porte qu'elle craignait tant de voir s'ouvrir, elle les ramenait avec bienveillance sur celui qui lui parlait comme on ne lui avait jamais parlé , qui

la regardait comme elle n'avait jamais été regardée.

— Encore une fois, reprit-elle , mais avec une douceur ineffable dans ses instances, partez! partez!...

— Oui, mais dites-moi que vous me pardonnez !

— Oui!... mais partez!...

— Oui, et pour toujours... oui, je pars... je quitte cette maison, Paris, cette nuit même.

Octave avait mis ses deux mains sur son visage, et ses pleurs coulaient à travers ses doigts.

— Madame, reprit-il quelques secondes après d'un ton désespérément calme , je suis le duc de Villa-Réal ; si votre mémoire vous rappelle un jour mon nom ,

ce nom, du moins, ne sera pas une souillure dans voire souvenir. Adieu, Madame! adieu!

Octave était tombé à genoux et avait posé ses lèvres sur le coussin où Adeline appuyait la pointe de son pied en l'écoutant.

— On vient ! s'écria Adeline, c'est mon mari! Oh! mon Dieu!... relevez -vous, Monsieur, partez ! En poussant un cri sourd, elle s'était baissée; son front rencontra dans ce mouvement la bouche d'Octave, qui exhala un gémissement déchirant.

Aristide entrait. — Douze pipes ! dit-il en secouant la cendre de la douzième à l'angle de la cheminée. Douze pipes...

c'est beau, une nuit de noces.

Si nous tapions de l'œil, ajouta-t-il

en frappant sur l'épaule d'Adeline et en se détirant. Ma foi ! j'ai sommeil, et toi?

£i mot U pU*0 silbovable et le plu© attteux jt>e la Xan#ue ixanexise, c'est tou

Toi

Signifie :

Je possède ce que j'ai si longtemps désiré.

J'ai vingt ans, elle seize, nous n'avons qu'un même verre.

Elle me suivrait au bout du monde sur un signe.

Avec elle jusqu'à la tombe.

Peut-être nous reverrons-nous encore là-haut !

~ 167 — Toi

Signifie :

Je suis enchaînée aux pieds et aux mains.

J'ai seize ans, lui soixante, et nous n'a. vons qu'un même oreiller.

Je suis forcée de le suivre partout où il voudra.

Avec lui jusqu'au tombeau.

Si nous allions nous revoir là-haut !

Enfin , le toi venait d'être prononcé , et les pleurs d'Octave n'étaient pas encore secs sur le tapis.

Mais tout k coup Adeline prêta une oreille attentive.

La porte de l'hôtel venait de se fermer

en éveillant les échos de tous les coins de la cour.

— Qui peut sortir è cette heure-ci ? se demanda Froissart. Lacervoise, Beaugency et la dernière guitare dorment tous les trois sous la table. Au fait, que nous importe ! Bonne nuit à tout le monde. Il souffla sur la lampe.

— Cour des Messageries, dit Octave au cocher du cabriolet dans lequel il monta sur la place Beauveau.

Retirée dans sa chambre avec le marquis de Neuvilette , madame de Neuvilette songea à l'affront qu'elle avait reçu de la part de son gendre ; cette pensée lui tint lieu de trois tasses de café noir. Assise dans son fauteuil, auprès de la cheminée , elle triomphait du sommeil qui avait déjà vaincu M. le marquis , derrière

comprends rien à son départ. Il ne m'a pas averti ; tous ses meubles y sont encore. Cependant sa manière d'agir prouve qu'il n'a plus l'intention de revenir. Faudra-t-il mettre l'écriteau?

— Tu es fou, lui dit Froissart ; puisqu'il n'a pas donné congé c'est qu'il veut garder l'appartement. N'est-ce pas, Adeline?

— Mais j'ignore, moi. . . jeneconnais pas qnels sont les usages... mais je suis de votre avis... il faut attendre.

— Qu'est-ce donc que ce locataire, demanda madame de Neuvilette, un jeune homme, dites-vous? quelque pauvre diable ruiné à la bourse?

— Un charmant jeune homme, répondit

madame Turbot, la femme du concierge, bon, doux, poli, tranquille; depuis six mois il n'était pas rentré une seule l'ois après onze heures. Il n'est pas pauvre, Madame, comme vous le croyez, tout son service de table est en vaisselle plate. Monsieur de Villa-Réal est loin, fort loin d'être pauvre.

— De Villa-Réal, s'écria madame de Neuvilette, mais c'est le nom d'une des premières familles du Portugal. Un Villa- Réal ! je suis fâchée qu'on ne me l'ait pas présenté.

— Mon ami, reprit à son tour Adeline, que cette conversation intéressait et gênait également, mon ami, dit-elle au concierge, je vous remercie de votre bouquet et de vos vœux : Gardez-nous toujours bien

Comme le concierge et sa femme se retiraient, le jardinier, qui attendait son tour, les arrêta et prit texte, pour faire acte de présence, des derniers mots quil venait d'entendre.

— Empêchez donc, dit-il, puisque vous gardezsibienlamaison, monsieur Turbot, qu'on ne vienne la nuit pétrir mon gazon et jeter a bas mes vases de marbre.

—Quoi donc ! dit le concierge ; qu'y at-il?

— Il y a que cette nuit un voleur a suivi le mur du jardin jusqu'à la porte de la chambre à coucher de Madame, — il suffit de voir pour s'en convaincre la trace de ses pieds , — et que dans ce trajet un vase a été renversé et brisé.

— Je gage ma tôle que personne n'est entré dans l'hôtel à celle heure-là, s'écria M. Turbot.

— Qu'est-ce que j'en ferais de ta tête? si c'était un ognon de tulipe, je ne dis pas.

— Mais si c'était un voleur pourtant, il aurait pris quelque chose : Que manquet-ilici?

— Je ne sais pas ce qu'il manque, mais je dis qu'on a foulé le gazon, cassé un vase.

— Une des personnes qui dînaient ici hier, intervint Froissart, sera allée se promener au jardin et aura laissé les traces dont vous parlez ; cela ne vaut pas la peine qu'où s'en occupe davantage.

— Je veux bien, dit le jardinier.

— Laisse-nous, dit Froissart.

— En tout cas, reprit le jardinier, cette personne-là a dû se blesser quelque part, comme à la main, en voulant s'accrocher au vase qu'elle a l'ait tomber, car il y a beaucoup de sang à cet endroit du jardin.

— Nous saurons cela .... Adieu, mon bonhomme, adieu!

— Il ne faut donc pas mettre l'écriteau sous le pavillon du jeune locataire? redemanda à Adeline le concierge en s'en allant.

— Non, dit Adeline d'une voix étouffée par son mouchoir, et son visage avait en

ce moment la pâleur de son mouchoir :

Non ! répondit-elle au concierge.

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Nous avons donné, en commençant l'histoire d'Aristide Froissart, la description de sa cave; il ne révéla pas moins la tournure de son caractère dans la destination qu'il affecta à d'autres pièces du vaste hôtel du faubourg Saint- Honoré.

La salle à manger devint un estaminet décoré dans le goût de celui du Phénix , et le salon de réception une salle de billard. On lut sur chaque porte : Ici l'on

peut fumer.

EnOn , sa belle maison , à l'architecture vénérable, cessa d'être un

hôtel pour se transformer en un restaurant et en un café. Le maître de ces divers établissements , ce fut lui , Aristide Froissart

Et quelle vie il mena !

— Ma petite, dit-il à Adeline quelques jours après son mariage, j'ai assez vécu de privations pendant ce qu'on appelle le printemps de la vie, je prétends me dédommager. Veux-tu te laisser être heureuse avec moi ? Cela dépend de toi. Si tu étais la femme d'un artiste , on dirait de moi : C'est un rêveur, il ne s'occupe jamais que de ses ouvrages ; si tu étais la femme d'un négociant, on changerait de thème, on dirait : Pourvu qu'il gagne de l'argent , il est satisfait , sa femme est son moindre souci. Je n'ai, grâce au

ciel, aucune profession, et j'aime lous les plaisirs. Si tu consens à les partager, je ferai de toi un joyeux compagnon. Je t'ai dit la carte , choisis.

Sans attendre la réponse d'Adeline, Froissart avait divisé les jours de la semaine en dîners et en réceptions qu'elle présiderait.

On entrait dans la saison d'hiver; Froissart mit à exécution son plan d'existence.

Depuis cinq heures du soir jusqu'à trois heures du matin, ses salons ne désemplirent pas.

Ce joyeux monstre - là forçait son pauvre beau-père et sa très hargneuse

belle-mère à tenir table au delà des forces humaines et à boire jusqu'à extinction. Au dessert , il obligeait le vieux marquis à chanter, et, à l'insu de la marquise , il la couronnait de fleurs.

Enfin, la liberté établie par Aristide chez lui engendra une telle licence, qu'un jour Adeline lui dit tout émue :

— Mon ami, je suis forcée de vous faire une confidence.

— Quelle confidence ?

— La vie que nous menons...

— Attendez que j'allume un cigare.

Ce sera peut-être long.

— La vie que nous menons, recommença Adeline...

— Est-ce que cela regarde quelqu'un ?

— Ces dîners tous les jours. . .

— Est-ce qu'on s'en plaint? J'ai pour chef de cuisine le meilleur élève de Carême.

— Ces soirées sans cesse renouvelées...

— On s'y amuse , il me semble : musique, danses, souper.

— Mon Dieu ! vous ne me comprenez pas.

— Non , je te l'avoue.

— Tous ces jeunes gens que vous invitez...

— Eh bien ! ce sont des viveurs comme moi. Ne les trouves-tu pas assez gais?

— Ils le sont trop , mon ami.

— Trop? Comment l'entends-tu?

— Quelquefois... souvent ils se permettent...

— De briser un fauteuil , quelques porcelaines, une glace. Ce sont là les profits de la joie.

— Ils se permettent autre chose.

— Quoi donc?

— Des propos...

— Ris-en ou fais semblant de ne pas les entendre. Et quand tu les entendrais?...

— Quelques-uns ont osé me dire qu'ils m'aimaient.

— Vraiment !

— Cela ne vous étonne pas davantage?

— Si tu n'étais pas si jolie , cela m'étonnerait.

— Il en est un môme qui s'est permis de m'écrire et de me demander une entrevue.

— Ne me dis pas son nom , je t'en prie, s'écria Froissait, je veux avoir le

plaisir de le deviner; ne me dis pas son nom!

— Quoi ! c'est ainsi que vous prenez la chose ! presque avec joie !

— Avi c une joie entière , répliqua Froissart.

Adeline baissa la tête et rougit.

— Mais voilà ce que je désirais en me mariant : une femme qui m'offrit le piquant, l'arôme dune maîtresse, et non pas ce quelque chose de vénérable , de massif, d'ennuyeux, qui s'appelle une épouse. Cela va me faire ouvrir les yeux, m'occuper, me créer un attrait nouveau, et puis je n'en serai que plus courtisé ; un amoureux en fait naître mille. On m'en aimera davantage à cause de toi...

— Et si dans le monde, dit Adeline i. 12

— 18fc —

en relevant la tête, on me prête un amant...

— Le monde est plus généreux quand il prête, il t'en supposera plusieurs, beaucoup.

— Mais ma réputation, la vôtre enfin...

— Pourvu que tu n'aies jamais que moi pour adorateur et pour amant, répondit Froissart en ôtant son cigare pour baiser sa femme sur les deux mains , je me moquerai toujours du monde et de son opinion, dont je ne fais pas plus de cas que du tabac de la régie.

C'est affreux! pensa Adeline qui se rappela involontairement aussi en ce moment le langage si différent que lui

avait tenu dans une nuit de délire, la première nuit de son mariage, le duc Octave de Villa-Réal, langage ardent, délicat et plein de cette magnificence de cœur qui fait de l'amour une religion et de la femme aimée une créature céleste.

Octave de Villa-Réal n'avait plus reparu à l'hôtel depuis sa sortie au milieu de la nuit, depuis la nuit de noces d'Adeline.

Trois mois s'étaient écoule's , et sa disparition aurait pu être considérée comme définitive, si, quelques jours avant l'expiration du terme, une personne ne se fût présentée en son nom pour payer le loyer et prévenir que l'appartement continuerait à rester à sa charge.

Par une attention qui toucha M. Tur-

bot jusqu'aux larmes, Octave avait ordonné h la même personne de lui compter quarante francs de gratification, ainsi qu'il avait l'habitude d'en user lorsqu'il était le locataire réel du pavillon. Répété de bouche en bouche par toute la domesticité, ce trait de générosité parvint jusqu'à Adeline, qui profita bientôt d'une occasion pour adresser quelques questions au concierge sur M. de Villa-Réal.

<£>u i&. ^turbot reparaît.

Adeline lisait auprès du feu , quand M. Turbot entra un matin pour lui dire que l'orage de la nuit précédente ayant emporté et brisé beau ~ip de tuiles, il

était urgent de faire appeler les couvreurs. Il venait prendre ses ordres.

— Faites venir les couvreurs, répondit tristement Adeline , puisqu'ils sont nécessaires, et que tous les dégâts soient réparés dans la journée.

— Dans la journée ! y songez-vous - Madame? Madame ne connaît pas l'hôtel.

C'est un monde... Vingt pièces mansardées, puis les écuries, puis les remises, puis les deux pavillons.

— Prenez deux jours, prenez-en quatre, s'il le faut.

— Il en faudra dix au moins ! Tenez, Madame, je vous dirai, avec votre permission, qu'il '■'tidrait mieux que cet hôtel m'appartînt que de le voir négl.

ainsi qn'il l'est depuis quelque temps.

Personne ne s'en occupe ici. Vous m'excusez, n'est-ce pas, Madame?

M. Turbot venait d'indiquer une des plaies du caractère de Froissart, la négligence, la paresse, le dédain des choses sérieuses.

— Vous avez raison, monsieur Turbot, mais M. Froissart est trop occupé en ce moment pour veiller comme il le voudrait aux intérêts de sa maison. Il se repose beaucoup sur mon père, sur moi...

— En ce cas, répliqua M. Turbot, vous ne feriez pas mal, Madame, de prendre la peine de venir reconnaître avec moi les endroits qui ont le plus besoin de réparations. Vous verriez s'il

ne convient pas d'appeler aussi les maçons.

— Je veux bien, répondit Adeline, qui , après avoir pris pour elle la responsabilité d'une mission dont son mari ne l'avait pas chargée , ne pouvait guère maintenant refuser la proposition du concierge. Elle raccompagna donc partout, prônant des notes au crayon, arrêtant les travaux à exécuter, charmant M. Turbot par son esprit d'ordre et sa prévoyance. N'avons-nous rien oublié?

lui dit-elle en rentrant chez elle.

— Je ne pense pas, Madame.

— Ne m'aviez'vous pas parlé de pavillon?...

— Ah! oui, Madame, de celui qu'ha-

bitait M. de Villa-Réal. Quel brave jeune homme ! Où est-il? quand reviendra-t-il ? C'est bien extraordinaire , n'est-ce pas , Madame, qu'il ait ainsi disparu?

— Des affaires d'intérêt l'appelaient sans doute dans son pays.

— Lui, des affaires d'intérêt! ah bien oui ! il n'avait pas plus l'air d'un négociant que vous et moi.

— Des affaires de famille, alors...

— Plutôt cela. Il est peut-être allé se marier. Il y a, qui sait, quelque passion dans ce départ précipité. Toujours est-il que celle qui l'épousera n'aura pas fait un vilain rêve. Beau, rangé, tranquille, doux, poli comme dans l'ancien

régime. Il ne faut que voir son logement.

— Mais ne me disiez-vous pas que l'orage avait causé quelques dégâts à son pavillon?

— Toutes les tuiles emportées.

— Les carreaux sont peut-être brisés aussi?

— Vous m'y faites penser, Madame ; et alors vienne un nouvel orage , l'eau , pénétrant dans l'appartement, gâtera tous ces beaux tapis, tous ces jolis meubles comme on n'en fait plus. C'est que c'est au moins aussi beau qu'ici , Madame. Un vrai logement de princesse.

— Il conviendrait donc, mon ami, de

prendre des précautions, afin que ces accidents n'arrivassent pas.

— Si j'avais osé faire traverser la cour à Madame, — mais le pavé est si froid , si humide — je l'aurais priée de visiter avec moi le pavillon, et nous aurions vu ensemble les dommages et arrêté les dispositions à prendre pour les réparer.

— Attendez , dit Adeline en jetant un châle sur ses épaules, nous allons monter dans l'appartement de M. de Villa-Réal.

C'est un devoir.

— Oui, Madame, cest un devoir. Voilà la véritable propriétaire , pensa avec attendrissement M. Turbot. Je vous suis, Madame , je vous suis.

Descendue dans la cour avec son concierge, Adeline la traversa sur la pointe

de ses joliespantouflesalgériennes ; ellese fit ouvrir la porte du pavillon. Quand cette porte se fut refermée derrière elle, lorsqu'elle eut pénétré dans cet appartement riche, élégant et mystérieux, imprégné de jeunesse et du suave parfum du repos, elle éprouva au cœur un sentiment aussi doux, mais plus inquiet encore peut-être que celui dont elle fut agitée la nuit où M. de Villa-Réal se jeta à ses pieds et lui parla d'amour en pleurant.

tnoxaXisU <\we t0«0 Xt$ hcaux génit* be la

Un nuit qu'Aristide achevait de savourer un bol de punch, après avoir lu dans son journal du soir, plié sous son coude,

l'article qui le rendait si pensif en buvant, il se prit à dire :

Les choses sont donc ainsi arrangées dans ce monde moral ou immoral, qu'on voit, sans motif raisonnable, sans explication possible à donner, des gens qui ont : Les uns,

Un hôtel,

Maison de campagne, Le plaisir du spectacle , Frais Pété, Chaud l'hiver, Tous les contentements.

Tout.

Les autres,

Une pierre,

Un arbre des boulevards où se pendre,

Le spectacle du plaisir d'autrui, Chaud l'été, Froid Thiver, Toutes les peines.

Rien.

Pourquoi cela? se demanda Froissait.

Oui, pourquoi?

Parce qu'il y a un Dieu, disent les uns.

Parce qu'il n'y a pas de Dieu, répondent les autres.

Qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, reprit Froissart, il existait jusqu'ici une compensation aux privations, aux dures peines, aux souffrances, aux douleurs dévolues à ceux qui représentent le plus grand nombre. La chambre des députés a aboli cette compensation ; c'était l'espérance. Une loi a abrogé l'espérance en

interdisant la ferme des jeux. Dira-ton que je me trompe, qu'il est toujours permis aux gens qui n'ont rien de penser qu'ils seront un jour logés rue Laffitte, entre cour et jardin, au fond d'un hôtel de marbre. Mais ceci n'est pas de l'espérance, c'est de la folie. Comme l'amour, comme l'ambition, comme tous les sentiments naturels, l'espérance est un sentiment logique. Or, croire qu'on trouvera mille billets de banque derrière le châssis d'un vieux tableau, vingt-quatre mille francs en or au fond d'un pot à beurre ou le fameux diamant, le régent, en se promenant autour du bassin du Palais-Royal, ce n'est pas de l'espérance, encore une fois, c'est le résultat d'une maladie au cerveau. Le jeu, voilà l'espérance logique, réelle, celle qu'on voit, qu'on touche, dont on se rend nettement compte.

On sait où elle est logée, son étage et son numéro sont connus : on sonne. — Que demandez- vous ? — L'espérance. — Montez; elle vous attend. Mais, dirat-on, ceux qui perdent au jeu se pendent , se noient , s'empoisonnent de désespoir. Vous avez donc trouvé le moyen de faire que ceux-là ne se pendront plus, ne se noieront plus, ne s'empoisonneront plus pour cause de misère, parce que vous avez supprimé les jeux de hasard, cœurs tendres, âmes sensibles?

0 législateurs, dirait Diderot, vous avez secoué le vieil arbre pourri, mais si faiblement qu'au lieu de le renverser vous avez fait tomber le seul fruit qui lui restât. Je supprimerai le 0 de l'apostrophe emphatique de Diderot, pensa Froissart, et je dirai: Législateurs1.... Ici Aristide laissa lourdement tomber sa tête et s'en-

dormit sur la table, sur sa réflexion, sur son journal du soir et sur sa dernière goutte de punch.

31 réunit le Uvfoemain son beau - pète ni 0a belU-mtte en sonçcxX fc* famtll*.

— Ici Ton joue !

C'est par ces mots que Froissart ouvrit la séance.

— Comment ! ici l'on joue ! reprit madame de Neuvilette. Q'entendez«vous par ces paroles?

Adeline soupira : elle devinait par cette entrée en matière quelque nouvelle folie de son mari.

— Oui, ici l'on jouera à la roulette, reprit Froissart. Vous savez, ou vous ne savez pas, que les maisons de jeu du

Palais-Royal et Frascati viennent d'être fermés par ordre du gouvernement. Eh bien! ma maison s'ouvre dès demain aux joueurs exilés.

— Votre hôtel deviendrait une foret de Bondy, un coupe-gorge?

— On ne coupera aucune gorge, chère belle-maman Violette, on s'amusera ici en nous enrichissant. Les résultats sont sûrs, venons aux moyens. J'ai besoin de votre aide à tous , de toi d'abord , mon Adeline.

Adeline rougit, car elle avait le pressentiment de ce que son mari allait exiger d'elle, et, dévouée aux caprices de ce maître fantasque, elle se préparait d'avance à les satisfaire. Elle n'aurait pas mieux demandé que de l'excuser, et même de

l'aimer un peu, s'il eût été un peu moins i 13

désordonné, ne voyant rien en lui qui fît jusqu'ici présumer l'intention delà déshonorer par calcul, de l'avilir par méchanceté, ainsi que le supposait sans cesse madame de Neuviiette, sa mère.

— Nous! reprit celle-ci, nous, tremper nos mains dans une telle infamie ! nous sommes des Neuviiette ! Apprenez cela, le Froissart.

— Vous ne tremperez les mains que dans l'or , belle-maman Maigrette. Père beau-père,je veux vous en faire prendre un bain jusqu'à la cheville.

— Monsieur de Neuviiette, on nous prend décidément pour des 113, mettezvous donc en colère !

— Oui, ma mie, répondit le vieux Neuviiette, qui voulait avoir un molif avant de se mettre en colère, et qui ne s'y met*

tait pas toujours quand il l'avait. D'ailleurs,, puisqu'il faut le dire, il ne détestait pas autant que sa femme son mauvais sujet de gendre. 11 avait été jeune et marquis, il possédait un grand fonds d'indulgence pour les folies de jeunesse.

— Si nous connaissions, reprit-il avec un accent fait pour se concilier tout le monde, ce que projette Aristide, nous pourrions mieux en juger, ce me semble.

— Bien dit ! mon cher beau-père ; vous allez tout connaître. Le gouvernement perd du coup huit ou dix millions par an en supprimant les jeux ; il s'agit de les recueillir. C'est facile comme bonjour. Voulez-vous ou non ôter votre chapeau à huit ou dix millions qui passent ? Nos salons sont respectables. . .

Madame de Neuvilette poussa un soupir fort ironique .

— Du moins à mes yeux, reprit Froissart.

— A la bonne heure, répéta madame deNeuvilette.

— Une roulette, quatre banquiers pour présider la banque, dont vous et moi serons, dit Froissart parlant à son beaupère, et notre fortune est faite sans que le gouvernement en sache le premier mot. Quand il se ravisera, nous serons décamillionnaires.

— Monsieur le marquis serait banquier de la roulette ! banquier de la roulette! interrompit comme un coup de tonnerre la marquise indignée. Je lui arracherais les yeux.

— Mais vous aussi, vous serez banquière dans la salle des dames, chère maman raquette.

— Moi ! moi ! moi ! Ah! c'est trop fort. Je m'en vais, je quitte Ja place. Suivezmoi, Adeline. Monsieur de Neuvilette, prenez mon manchon et sortez avec nous.

Froissart retint Adeline, qui, tout émue et désolée de cette scèae de famille, commençait à comprendre qu'elle entrait dans cette longue vallée de larmes, appelée le mariage.

— Mon ami, dit-elle à Aristide, vous nous faites bien du mal à tous. Renoncez à ce projet dont ma mère ne veut pas.

Madame de Neuvilette était revenue sur ses pas.

— - Et quel rôle lui destinez-vous dans votre abominable comédie? dit-elle en désignant sa fille à Froissart.

— Je gardais ceci pour la fin, pour le

bouquet, répondit Froissart. Le rôle que je lui destii$?

— Oui.

— Celui de belle femme.

— De belle femme, qu'est-ce à dire?

— Quand autrefois vous étiez jeiflie, reprit Froissart, il y a longtemps...

— Oui, votre père était alors tavernier.

— Restaurateur, s'il vous plaît.

— Soit, gargottier.

— Restaurateur. Quand autrefois vous étiez jeune, belle maman trompette, et qu'on cherchait à vous marier, ne vous exposait-on pas aux yeux des jeunes gens avec le plus d'avantages possible? ne leur montrait-on pas vos épaules, vos bras, vos pieds , ne vous faisait-on pas chanter, danser devant eux?

— Mais,, impertinent ! votre femme n'est pas à marier.

— Vous m'interrompez toujours. C'était une bonne affaire que se ménageaient vos parents, en vous étalant ainsi à la curiosité publique, n'est-ce pas? c'est aussi une bonne affaire que je prétends faire en voulant que ma femme appelle ici par ses grâces, son esprit, son amabilité, les nombreux joueurs qui doivent nous emmillionner.

Il était difficile que ceux qui écoutaient avec une impatience fort peu bienveillante les propos d'Aristide, s'élevassent à la hauteur de ses projets sur sa femme.

— Prostituer votre femme, notre fille ! grand Dieu ! grand Dieu ! De l'indignation rouge, madame de Neuvilette était arrivée au désespoir, elle pressait sa fille dans

ses bras, et toutes deux se lamentaient.

— Je n'aime pas les tragédies, dit Froissart. Vous ressemblez en ce moment à Clytemnestre et à Iphigénie Moi, je suis Agamemnon. On a bien du mal à vous faire heureux. Qui parle de prostituer ma femme9 Je veux en faire un beau tableau

pour mes salons, un ornement utile

C'est du bon temps, du plaisir que je vous ménage à tous, et vous m'abominez, vous me lapidez! N'écoute pas ta mère, ajouta Froissart en pinçant les joues d'Àdeline, c'est à ton bonheur que je travaille. Tu auras d'abord les plus belles toilettes de Paris; je t'ai acheté vingt robes de soie flambantes ; le coiffeur viendra tous les jours. Bal incendiaire toutes les semaines. Demain on t'apportera quatre parures en diamants.

— Ma fille est perdue, je ne veux pas rester une minute de plus dans cette caverne, monsieur le marquis. C'est une honte, j'en appellerai à la justice! au Roi ! je me jetterai aux pieds de Sa Majesté !

— Puisque la vôtre ne veut pas de ce bonheur, belle maman aigrelette, reprit Froissart, toujours aussi calme, je ne prétends pas l'y contraindre ; quittez-moi, séparons-nous.

Le vieux Neuvilette baissa l'oreille. La conclusion ne lui allait pas du tout.

— Vous reprendrez, termina Aristide, votre chambre au cinquième étage, vous rallumerez votre petit feu de cotterets, vous rentrerez dans votre noble misère.

Bien entendu que je garde Adeline. Vous y réfléchirez, ajouta-t-il en levant la

séance pour aller donner son avis sur les tables de jeu qu'on venait d'apporter.

$J)itt0ii attachée.

Quand le gouvernement tolérait les jeux à Paris, il n'existait que cinq ou six maisons où Ton jouât. Depuis leur suppression, plus de cent maisons sont prises chaque année en flagrant délit de jeu.

C'est que le mai que fait le gouvernement, il le fait bien; et que le bien qu'il fait, il le fait mal.

j&uu*0tt0 &tt5ttfc* fftoïeB&xU

Afin de suffire aux nouvelles dépenses

qu'entraîna l'achat de l'immense matériel

d'une maison de jeu, montée comme il

'entendait, Froissart emprunta cent dix

mille francs sur son hôtel, mais ils lui lu*

rent prêtés à un taux si élevé, qu'à l'heure de la restitution ces cent dix mille francs ressemblèrent beaucoup à cent cinquante mille. La somme n'était pas exorbitante; qu'on en juge : Changer tout le mobilier, doubler le nombre des domestiques, et tripler leurs gages, recevoir magnifiquement tous les jours, continuer ce train dévie pendant au moins six mois, le soutenir jusqu'au moment d'opérer des bénéfices, si ce moment venait jamais.

Aristide oublia une chose, une seule en devenant banquier clandestin d'une maison de jeu ; c'est qu'il fallait avoir beaucoup d'argent pour en gagner aux autres, qu'il fallait leur montrer constamment quarante mille francs en or pour

chaque jour leur en arracher mille en argent. Les cent dix mille francs empruntés sur son hôtel avaient trop vite coulé par d'autres issues pour qu'il restât encore assez d'argent à Froissart, obligé de remplir les conditions d'un banquier des jeux.

Si a xec0i\x* aux ^rattfc* mûven*.

Après d'inutiles demandes à son père, Jean-Cascaret Froissart, il lui adressa une seconde page des fameux mémoires,, espérant qu'elle produirait sur lui le même effet que la première. Il eut soin de répéter le titre :

Mémoires de mon père

Jean Frcissart Accusateur public eu 93.

C'est ainsi que s'ouvrait cette seconde révélation historique.

« La première famille innocente que « mon père, Jean Froissart, fit jeter dans « les prisons de l'Abbaye, en 93, fut « Thonorable maison du comte de... »

— C'est bien ! murmura le vieux Froissart, et il tira de son portefeuille quarante billets de mille francs.

Le lendemain , un vicaire de Saint- Thomas-d'Aquin les remettait discrètement à Aristide, extraordinairement surpris du choix de l'intermédiaire. Est-ce que mon père deviendrait dévot? se dit*

il ; où allons-nous? La joie de toucher la somme énorme qu'il avait soutirée à son père l'empêcha de creuser la supposition et de voir par conséquent tout ce qu'elle renfermait de grave pour l'avenir.

première soirée.

Monsieur et madame de Neuvilette et leur fille Adeline ne s'étaient pas quittés depuis leur entrevue avec Aristide, qui, poussant avec une ardeur toujours croissante la réalisation de son projet, était parvenu enfin à inaugurer sa première soirée. A neuf heures, les deux battants de la grande porte de l'hôtel s'écartèrent, et une file de voitures circula dans la cour illuminée. Dès ce moment, ce fut un murmure perpétuel de voix criant : M. le marquis et madame la marquise de Cabes-

terre, M. le comte et madame la comtesse de Fromenville! M. le baron de House-Muller de Muller-House ! madame la baronne de Radicoffani !

A ces noms illustres et sonores, la marquise de Neuvilette leva la tête et dit : Mais, Dieu me pardonne, monsieur le marquis, ce sont des gens de qualité, de très haute qualité.

A peine avait elle exprimé son admiration, que la porte de la chambre s'ouvrit, et que Froissart, en habit à la française, suivi de quatre domestiques, tenant des flambeaux d'argent dans leurs mains gantées, parut en disant :

Aurai-je l'honneur de conduire au salon madame la marquise de Neuvilette ? on n'attend plus qu'elle pour commencer la soirée.

Tandis qu'il achevait sa phrase, un homme d'un air touf à fait respectable offraitle bras à Adeline, qui baissa la tête et accepta.

La première soirée fut étincelante.

La seconde soirée orientale : mais quelqu'un vola, par distraction, un flambeau d'argent. Passons sur cette misère.

La troisième soirée rapporta dix mille francs de bénéfice à Froissart.

La quatrième soirée fut marquée par un léger incident : le prince de Lahore fut trouvé porteur de fausses cartes.

Glissons sur beaucoup d'autres soirées, et arrivons à la quinzième, celle où Froissart réalisa trois cent quarante-cinq mille francs de gain. Si cela continue, dit-il en se retirant dans ses appartements,

j'achèterai ie château de Chambord, qui est à vendre. Je me passerai cette fantaisie.

C'est à ce moment de prospérité qu'il entra un matin chez le marquis, son beaupère, suivi de deux domestiques portant une aiguière et une serviette.

— J'avais promis de vous faire prendre un bain d'or, lui dit-il , je viens tenir ma promesse; ôtezvos pantouflles et vos bas.

— Mais...

— Otez vos pantouflles et vos bas.

Il fallut que le marquis plongeât ses pieds dans l'or et réalisât la métaphore de son gendre : ce qui fut fait. Le marquis prit un bain d'or jusqu'à la cheville.

& m txe trait fc* gxxxibeux VQlxtztfogtfxffl&sàxt.

— Du train que tu y vas, dit-il à Beau-

gency, son ami, condamné et abandonné i 14

par la faculté, tu peux vivre trois mois : tes moyens ne te permettent pas de mourir plus tôt. Eh bien! ne sors plus de chez moi, et enfonce- toi dans l'abondance et les plaisirs. Tu seras mort dans deux mois au plus tard.

Dans le même accès de générosité , il donna deux cents louis à la dernière guitare, afin qu'il pût réaliser une fois dans sa vie le plus caressé de ses rêves ; le bonheur de faire imprimer et graver toutes ses romances avec accompagnement de guitare. Paris fut aussitôt inondé de Nocturnes à deux voix pour guitare, de romances intitulées : Le Retour de la guitare, le Réveil de la guitare, ta Guitare régénérée, et tous les marchands de nouveautés étalèrent derrière leurs carreaux : La nouvelle métkode pour apprendre la guitare

sans maître* Paris ue sut que penser de ce

débordement de paroles et lie musique inspirées par la guitare.

Quant à Lacervoise, le fameux sculpteur qui ne sculptait pas par respect pour son art, Aristide lui dit: — Veux-tu faire le tombeau de mon père ?

— De ton père qui est vivant, voilà qui est assez ronde-bosse !

— Cela lui sera peut-être agréable et puisque tu ne tailles pas de tombeaux pour les morts, qu'il soit dit du moins que tu en as sculpté un pour un vivant.

— Ça me va ! mais laisse-moi les coudées franches I

— Je te laisse libre dans ta fantaisie, poète !

— Tu me comprends.

— Combien te faut-il?

—• Dix mille francs.

— En voilà douze mille.

— Dans trois mois tu auras le plan de l'œuvre.

— Tu sais ce que mon père a été?...

— Oui, un homme politique. Le génie de la politique sera symbolisé...

— Il a été restaurateur.

— Nous fondrons les deux symboles; sois tranquille. Style! ronde-bosse! saillie! relief! la fantaisie ! l'élan ! le geste! Tu seras content.

C'est ainsi qu'Aristide Froissart se conduisit avec l'amitié; nous allons voir comment la fortune se conduisit envers Froissart.

Le mois qui suivit ne ressembla pas au premier.

Pendant la première quinzaine Froissait perdit quatre-vingt mille francs et on lui vola trente-trois couverts à filet.

Pendant la seconde quinzaine, il perdit encore cent trente mille francs. A cette époque de fâcheuse décadence, un soir qu'il avait groupé devant lui le produit de la vente de tous les bijoux de sa femme, vendus dans la matinée pour former la masse de la banque, et une somme d'environ soixante mille francs déjà gagnée dans la soirée, cette soirée qui promettait de combler une partie des pertes éprouvées, une grande rumeur agita la salle. Aussitôt on vit des gens passer de la table de jeu à la croisée afin de ne pas paraître jouer, d'autres prendre des poignées de cartes et les lancer dans le feu. Dans le même temps et ce temps fut un éclair, des mains furtives se jetèrent sur

l'or des mises et sur l'or entassé devant le banquier. Ce fut un pillage d'effroi, et tous ces gestes cupides se faisaient au milieu de cris étouffés, d'avertissements dits à voix basse. La cause du trouble était ceci. Le procureur du roi, suivi du préfet de police et de plusieurs commissaires, entrait dans les salles de jeu dont chaque issue était déjà gardée.

On devine ce qui s'en suivit : l'argent, ce qui resta d'argent sur la table — les cinquante ou soixante mille francs du banquier — fut saisi. Plusieurs joueurs furent à l'instant même arrêtés. On aurait conduit avec eux en prison, Aristide Froissart, sa pauvre femme à demi-morte de frayeur et de honte, M. et madame de Neuvilette, si un personnage à la parole grave, aux manières dignes, ne fût intervenu pour les protéger. Adeline, en le

reconnaissant, passa de l'épouvante à la stupéfaction. Ce jeune homme qui répondait pour eux tous et les sauvait d'un commencement de déshonneur, c'était le duc de Villa-Réal, lui-même, le petit locataire du pavillon de l'hôtel.

tylue b e\U -tnèx e aptes un ntallxeur ûu un malheur ne ment jamatg seul,

— C'étaient donc des escrocs î s'écria madame de Neuvilette quand un peu de sang-froid lui fut revenu, quelques minutes après la descente de la justice dans l'hôtel de son gendre : vous m'avez fait dame d'honneur d'une cour d'escrocs ! vous avez institué M. le marquis de Neuvilette, banquier d'une société d'escrocs! vous avez fait de ma fille, de votre femme, la reine d'un salon d'escrocs!

quel châtiment , Monsieur, ne méritez-vous

pas? mais vous êtes un monstre! mais vous êtes!...

— Avouez pourtant, belle maman squelette, répondit Froissart en jetant les yeux sur les ruines laissées par le passage de la justice, que vous vous êtes bien amusée pendant deux mois.

— Des escrocs, vous dis-je, des escrocs !

— Franchement je ne savais pas, chère belle maman, que ce fussent précisément des escrocs. Vous y avez été trompée comme moi. Après tout, ajoutat-il, convenez qu'il n'y a plus guère de la gaîté, de l'entrain, de l'esprit, que chez ces gens-là. Dans la haute société on fait de la politique à pierre fendre, dans les livres on ne trouve que de l'imagination et ce qu'on appelle du style ; tout l'esprit

du dix-huitième siècle, tonte la véritable gaîté française s'est réfugiée chez les voleurs.

— Vous périrez sur l'échafaud ! telle fut la réponse de madame de Neuvilette au paradoxe de Froissart.

— Et si jamais je suis pendu répondit celui-ci, je sais bien qui tirera la corde. Quelle autre qu'une belle-mère a jamais été la cause de la mort de son gendre?

&et0utî>c M, ï>e 3fyiU*-&*«I, ** qu'il était.

En arrivant à Lisbonne, M. de Villa- Réal apprit la mort de son père, qui était le possesseur de la plus grande partie des mines de diamants du Brésil. Il hérita d'une fortune qu'aucun chiffre ne peut limiter. Ajoutez des millions à des mil-

lions, et vous amuserez votre esprit sans atteindre la vérité. Si le bonheur s'appréciait au carat comme les diamants qu'il possédait, personne n'eût été aussi heureux que le jeune duc de Villa-Réal. Tout ce que ces immenses richesses lui valurent moralement, ce fut une position, des titres, des dignités sans nombre; avantages presque imperceptibles, car il était d'origine nobiliaire, duc depuis des siècles, et, il faut le dire, plus fier de sa naissance que de ses millions, qu'il eût donnés pour le moindre de ses titres.

Extrêmement avare, son père, lorsqu'il vivait, ne lui faisait qu'une pension de deux mille francs par mois, avec laquelle il était obligé de vivre à Paris, puisqu'il voulait y vivre malgré les antipathies de sa famille pour la France.

Quoiqu'il ne fût pas en position, à cause

de la modicité, et l'on pourrait dire delà pauvreté de ses revenus, de figurer dans le monde aristocratique parisien de la manière large et brillante qu'il lui convenait, il n'était pas moins connu et désigné dans les salons diplomatiques comme l'étranger le plus versé dans les affaires de la politique européenne, et comme l'homme en qui la cour du Brésil mettait une confiance qui relevait presqu'au rang d'ambassadeur de famille.

On a dit la soudaine passion que lui inspira Adeline dès l'instant où leurs yeux se rencontrèrent pour la première l'ois. 11 l'aima, il le lui dit avec tout l'égarement de la passion, de cette passion folle, fantasque, épidémie des millionnaires, et qui leur fait épouser, ainsi qu'on le voit si souvent, des actrices du premier et môme du dernier ordre, lorsqu'ils pour-

raient s'unir à leurs égales. Plus on est haut, c'est banal, mais c'est vrai à dire, et plus la tête tourne facilement. Ici, du reste, rien absolument d'aussi bizarre ne se présentait. Adeline, sans être d'aussi haute condition que le duc de Villa-Réal, appartenait, comme lui, à une famille qualifiée, et d'ailleurs Adeline n'était pas à marier, malheureusement pour elle.

Après avoir donné à la douleur le temps exigé par la tendresse et le respect, le duc de Villa-Réal avait quitté immédiatement Lisbonne pour revenir à Paris, où son projet était de vivre et de dépenser somptueusement la millième ou la dix millième partie de ses revenus, où son projet... Mais son projet était de voir Adeline, de la voir toujours. Mais dans quel but? Dans celui de la voir : n'est-ce pas assez? Il entrait à peine dans son pa-

villon, sa chaise de poste était à peine cachée sous la remise, qu'il lut témoin de la scandaleuse scène, du terrible démêlé de Froissart avec la justice. Favorablement accueilli dans le monde où il avait lié de hautes amitiés,dans les réu nions où se rend la haute magistrature, il avait pu étendre sa protection sur la famille, dont il était encore le locataire, et lui épargner l'infamie d'une arrestation ; c'est ce qu'il avait fait avec une simplicité noble, et obtenu avec une générosité à la hauteur de la sienne.

M. et madame de Neuvilette n'avaient rien compris à cette intervention presque miraculeuse. Froissart s'était dit : On est, ma foi ! bien sot de tant s'effrayer ; il y a toujours quelqu'un dans la vie pour vous tendre la main quand vous allez glisser ; Adeline seule s'était dit tout bas : Mon

Dieu! quel malheur qu'il ait vu notre honte !

£*linfe*mftfttJb'iitt vxxïné.

En secouant les oreilles, Froissart se dit, quelques jours après sa triste mésaventure, le choc a été rude, mais il ne faut passe laisser abattre ; si ces gens de justice étaient venus une heure plus tard, j'encaissais le soir même de leur visite près de cent mille francs. J'ai eu mon Waterloo. Le sort de la bataille a dépendu de quelques minutes. Mais vaisje pour cela m'enterrer dans le désespoir? bah ! c'est à recommence r. ..

Un valet entra au milieu de ce monologue de Froissart.

— Monsieur !

- Qu'ya-t-il?

— C'est le mémoire du tapissier : dix mille francs...

— Qu'il revienne...

— J'ai eu le tort, reprit Froissait, de donner trop d'éclat à mon projet : j'ai éveillé les soupçons de la police...

— Monsieur.

— Encore!

— C'est le mémoire de Chevet ; cinq mille quatre-vingt-deux francs...

— Qu'il repasse un autre jour.

— Avec du mystère plus d'adresse

dans le choix des invités, .... au lieu de dîners, de simples collations...

— Monsieur!

— Une troisième fois !

— C'est le mémoire de votre bijoutier; vingt-trois mille francs, quarante centimes.

— Qu'il laisse son mémoire !

— Je ne m'y prendrai plus ainsi à l'avenir. C'est une leçon dont je ferai mon profit. D'abord...

— Monsieur!

— Encore un mémoire !

— Oui, Monsieur.

— Tous les mémoires se sont donc donné rendez- vous aujourd'hui! On me croit donc bien riche depuis hier?

— Non, Monsieur, c'est parce qu'on vous sait ruiné depuis hier.

— Ce valet a dû servir chez quelque philosophe de l'antiquité.

— Non, Monsieur, répondit le valet qui avait entendu la réflexion de Froissart, mais chez deux agens de change..,

— Qui jouaient comme moi, à la roulette ?

— Non, Monsieur, sur les fonds publics.

jF*0î00«rt et 0« Umvne.

— Ehî bien, bonne, dit-il à Adeline d'un ton amical et en homme presque repentant , nous n'avons pas été heureux l'autre soir. Il faut nous consoler. Et puisque tu partages d'ailleurs avec moi les contrariétés de ce coup de pied du sort, il doit me paraître plus léger...

Ce début toucha Adeline ; \\ lui laissait espérer une espèce de révolution dans le caractère de son mari. Elle lui tendit la main avec bonté.

— A la bonne heure ! toi , tu ne me déchires pas comme a fait ta mère : quelle femme !

— Il faut l'excuser , mon ami ; ma

mère est une personne d'un autre temps, d'un esprit d'ordre et de tranquillité : elle ne comprend pas les folies de la jeunesse et surtout qu'on ait regret de les avoir commises. Elle ne sait pas comme moi que vous avez le cœur excellent, que vous m'aimez...

— Mais c'est parce que je t'aime, interrompit Froissart, que je me suis embarqué dans cette affaire. Que voulais-je? que veux-je encore? que ma maison ne soit pas une galère pour moi, une prison pour les autres, l'arrière-boutique d'un épicier. J'aile courage de mon caractère:je prétends bien vivre, faire bien vivre ceux qui m'entourent, vivre enfin. Parce que je n'ai pas réussi au premier début, ce n'est pas une raison pour m'en vouloir. On accorde trois débuts aux acteurs. Tu ne m'en veux pas?...

— Non, mais à l'avenir , mon ami , essayons de vivre autrement...

— C'est que tu ne peux pas être heureuse autrement. Je te connais mieux que tu ne te connais.

— Ne dites pas cela. C'est si bon, c'est si durable la satisfaction domestique qui résulte de l'économie dans les dépenses, du choix des amis qu'on se fait...

— Tu ne sais pas, ma parole d'honneur! combien tu étais ravissante de joie, étonnante de beauté, au milieu de toutes ces femmes dont pas une ne vaut ta chaussure.

— Les convenances demandaient, mon ami, que je me montrasse parée, gaie, contente; d'ailleurs ne l'avez-vous pas exigé ?

— Tu dansais par force, soit ! mais

qui est-ce qui danse comme toi? îu étais aimable par force, mais qui est-ce qui est aimable comme toi? tu...

— Mon ami, ne songez plus — encore une fois! — à cette existence-là; voyez les chagrins qu'elles nous a attirés...

— Venons à ces chagrins. Notre malheur est réparable, très réparable.

— Oui, mon ami, par l'emploi de sages moyens.

— Par les mêmes moyens.

— Que dites-vous? vous vous proposeriez...

— Il n'est pas encore temps de s'expliquer là-dessus. Mais écoule-moi....

— Avant de vous écouter, mon ami, permettez-moi de vous conseiller une démarche que la politesse, à défaut de tout autre sentiment, vous engage à faire sans

retard. Nous devons à la générosité de M.deVilla-Réallafaveur de n'avoir pas été ignominieusement traînés devant les tribunaux.

— Mais je comptais bien aller le remercier.

— Alors vous m'avez prévenue dans mon désir ; j'en suis heureuse ; mais vous auriez dû déjà remplir cet acte d'impérieuse gratitude.

— Comme nous nous rencontrons à merveille ! Je venais justement chez toi au sujet de ce jeune homme ; et c'était pour te prier d'aller toi-même le remercier.

— Moi!

— Pourquoi cette exclamation? Une femme, une jeune femme s'acquitte toujours mieux de ces sortes de démarches-

à. C'est moins sec.

— Je ne pense pas comme vous. . . cela ne se doit pas... Lui-même, M. de Villa— Real, trouverait étonnant... déplacé...

— Va ! il sera infiniment plus flatté de ta présence que de la mienne.

— Je n'irai pas, je vous l'affirme, chez M. de Villa-Réal. Il est inutile d'y penser.

— Eh bien! j'irai, puisque tu ne veux pasy aller toi-même. Cela dérange mes projets, n'importe. L'affaire eût été plus délicatement conduite par toi ; par moi elle ira plus rondement. Je lui dirai en bon voisin de venir dîner chez moi quand il lui plaira, de considérer ma maison absolument comme la sienne, de ne pas plus se gêner enfin avec moi que moi avec lui; que ton désir, autant que le mien, est de le voir devenir notre ami, notre meilleur ami.

— Qu'allez-vous faire? Vous ne réflé-

chissez pas sur les conséquences d'une telle familiarité; mieux vaut cent fois paraître impoli, ingrat, que d en agir ainsi.

— Je ne te comprends plus ; tu ne veux pas te rendre toi-même chez M, de Villa- Real pour lui porter nos remercîments; tu trouves mauvais que j'y aille...

Il était difficile qu'Adeline expliquât à Froissart les véritables motifs de la lutte intérieure à laquelle elle était livrée. Le laisser aller chez le duc, c'était, dans sa pensée, lui faire jouer un rôle affreux ; s'y présenter elle-même... elle!

— Décide-toi, reprit Froissart. Le temps nous marche sur les talons. Car, si je ne vais pas chez M. de Villa-Réal, ou je ferai banqueroute, car je suis ruiné, voilà le mot; ou, pour ne pas faire banqueroute, je suis obligé de vendre cet hôtel, tout ce qui nous reste; entends-tu?

— Vendre l'hôtel ! mon Dieu ! ce bien de famille auquel ma mère attache tant de prix, où elle, sa mère, la mère de sa mère sont nées. Vendre l'hôtel ! mon père en mourrait de douleur, lui qui a failli mourir de joie lorsqu'il y est rentré, le jour où, par notre mariage, l'hôtel lui a été pour ainsi dire rendu. Vous ne ferez pas cela. Ce serait affreux ! ce serait affreux ! Mais quel rapport, continua-t-elle en changeant de ton brusquement, y a-til entre le mauvais état de nos affaires et M.deVilla-Réal?

— Nous y voici. Je dois, à l'heure qu'il est, près de trois cent mille francs que je ne sais où diable prendre. On ne veut plus me prêter ni sur mes terres ni sur cet hôtel , déjà grevé d hypothèques.

M. de Villa-Réal est richissime. Ne t'agite pas ainsi. Je ne projette pas de le voler.

Il est richissime ; il a des mines de diamants; il prête aux rois, à son empereur. Je sais tout cela. Je sais encore qu'en ce moment il est à la recherche d'un beau logement dans ce quartier. Au lieu d'acheter un hôtel, ce qui n'est pas toujours facile; — pour ma part,je n'en connais pas un seul qui soit à vendre dans le faubourg ; — au lieu de louer un étage dans quelque grande maison, ce qui est mesquin dans sa position, qu'il achète... C'est ici, Adeline, qu'il faut m'écouter. En allant chez lui pour le remercier, tu lui proposeras en mon nom de lui vendre tout simplement le premier étage de notre hôtel. L'affaire nous convient, à lui et à nous, sous tous les rapports. Nous lui donnons, pour trois cent mille francs, le premier étage de l'hôtel avec les écuries, le jardin et les deux pavillons. Parla, il pourra dire de

son côté que l'hôtel lui appartient; du nôtre, nous pourrons en dire autant, car en réalité nous l'habiterons toujours, sauf qu'au lieu d'occuper le premier étage, un peu frais l'hiver, nous nous logerons au second étage, aéré, commode, sec, et d'où la vue est illimitée. Demande-lui trois cent mille francs pour cet étage et les dé" pendances, et nous sommes sauvés. Maintenant tu n'as plus de raison pour craindre de te présenter chez lui ; ce n'est pas une visite de reconnaissance que tu vas lui faire, tu te rends auprès de lui pour lui proposer une affaire, une bonne affaire.

Le cœur d'Adeline battait toujours d'indécision. Perdre l'hôtel où elle était née, réduire son mari à faire banqueroute à la suite dune ignoble affaire de police correctionnelle, ou aller chez M. de Villa— Real...

— Vous le voulez, dit-elle à Froissart avec une noble résignation et une douleur qui lui remplit les yeux de larmes.

Vous le voulez! y avez-vous bien

pensé?... ne craignez-vous pas?... Vous le voulez? Sérieusement vous le voulez?

— Tu devrais être déjà de retour, répondit Froissart , si tu m'aimais comme tu dis que tu m'aimes.

— Eh bien ! j'obéirai.

— Quand iras-tu chez lui ?

— Tout de suite.

Adeline sortit; elle était résignée au sacrifice.

Elle touchait à peine la dernière marche de l'escalier que Froissart se dit : — Si elle conclut ce marché, je prends aussitôt ma revanche. Il n'y aura que l'étage de changé.

Sont quoi ttyoze Vesyéxttncg.

Rentré dans son petit pavillon , véritable grotte de fée, le jeune duc de Villa- Real fut heureux comme le plongeur, qui, après une longue absence, revient à la surface de l'eau; il respire, il revoit le ciel, le soleil, la terre et lui-même. Il était au milieu de ce Paris qu'on déteste, qu'on aime tant! dans la maison de la jeune femme dont l'image l'avait accompagné partout et le ramenait enfin à la même place. Quoiqu'il fût de l'école froide et vernie des hommes politiques, il n'avait pas encore étouffé en lui le cri de la jeunesse, le chant des passions. Il mettait seulement une distinction particulière dans les sentiments qui, chez les autres, vont étourdiment et tête baissée au but soit pour l'atteindre, soit pour le

manquer. La réserve d'une éducation royale lui tenait lieu de la timidité qui dore une passion vraie comme celle qu'il éprouvait. I) se serait joué de tout, s'il eût été, avec ses principes, obligé de se faire un nom et une fortune, avantages qu'il possédait largement; il se serait joué de tout , excepté , jusqu'ici , de l'amour. L'homme du grand monde cédait poliment le pas à l'homme amoureux.

Il s'enferma, tira ses rideaux, ralluma son feu, mit ses pantoufles chéries, et, du fond du fauteuil dans lequel il s'était assis, il promena un regard consolé sur ces charmants tableaux, sur ces douces créations animées du souffle de Roqueplan et de Diaz , ces deux peintres du bonheur tranquille, de la poésie odorante et recueillie. Et je suis chez elle, se confiait-il tout haut, je suis chez elle !

Pauvre jeune femme, pauvre adorable femme! ajoutait-il. —Quel mari! quel mari ! comme elle doit souffrir dans cette dépendance qui sera bientôt de l'abjecjection! qu'elle était pâle, éplorée, éperdue, effarée, l'autre soir! A qui a-t-elle raconté sa douleur ? qui a séché ses larmes? que je suis heureux d'avoir fait quelque chose pour elle!

En s' abandonnant au courant de cette rêverie , Villa-Réal laissa flotter sa vue où elle voulut aller, du feu amusant de la cheminée à la porte bien close, du plafond paisiblement éclairé parla lanterne transparente au tapis semé de fantasques arabesques. 11 vit luire un point sur ce tapis, et trois ou quatre fois ce même objet qu'enflammait un fil de lumière jailli du foyer frappa ses regards. Il quitta son fauteuil pour voir ce que pou-

vait être cet objet qui persistait à inquiéter son attention ; il s'en approcha : c'était une épingle. Un sourire de pitié courut sur ces lèvres. Qu'avais-je donc l'espoir que ce serait? Tiens ! se reprit-il en la regardant de près à la lumière, elle n'est pas faite comme les épingles ordinaires... la tête n'est pas si grosse... Oui, j'en ai vu de semblables sur la toilette de la marquise de Santander.C'estune épingle de façon anglaise. Il n'y a pas longtemps qu'on se sert à Paris de ces sortes d'épingles ; je n'en ai jamais eu ici. Mais comment est-elle ici ? Une épingle de femme, ce ne peut être

que la femme du concierge... madame Turbot. Elle ! mais madame Turbot a soixante ans passés ; non ! ce n'est pas elle qui a pu la laisser tomber chez moi. Qui donc est venu?...

De Villa-Réal sonna.

Pampas, le domestique <le couleur, parut.

— Fais monter M. Turbot.

Est-ce que je vais demander à ce brave homme si cette épingle est à lui? grave question! Le déranger pour cela.

M. Turbot semblait attendre derrière la portière la faveur de se montrer à son jeune locataire, tant il fut prompt à se présenter.

— Quelle joie pour nous, monsieur de Villa-Réal! quel bonheur pour tout le monde que votre retour !

— Mon brave monsieur Turbot, je n'ai pas pu vous rapporter des oranges de Lisbonne d'où j'arrive; mais je vous prie d'accepter, à l'occasion de mon retour, ces dix pièces d'or de mon pays : j'étais

plus sûr de les conserver que des oranges. Vous avez Tort bien tenu le pavillon pendant mon absence, je vous en remercie, monsieur Turbot.

— C'était un devoir pour moi, monsieur le duc ; mais je n'ai pas été seul à le remplir. Une bien aimable dame m'a aidé de ses conseils , madame Froissart elle-même...

De Villa-Réal, en entendant ces mots, se leva, courut à son secrétaire qu'il ouvrit, en retira une boîte en velours où se trouvait renfermé le portrait de sa mère, et il y déposa l'épingle qu'il avait ramassée sur le tapis.

— J'aurai bientôt l'honneur, dit-il ensuite à M. Turbot, d'aller remercier madame Froissart de son attention. Adieu , monsieur Turbot, adieu! Je suis un peu

T. I. Ifi

fatigué excusez-moi si je vous congédie si tôt.

— J'aime ce garçon-là , murmura M.

Turbot en se retirant , comme j'aurais aimé ce pauvre Dauphin s'il eût vécu. Un cœur de prince , un véritable cœur de prince.

— Elle est entrée ici ! s'écria de Villa- Real lorsqu'il fut seul; elle a respiré ici ! Dès ce moment ce pavillon m'appartient. Dussé-je l'acheter au million, tant que je vivrai personne ne l'occupera que moi et après moi personne ne l'habitera.

4C& 0*jC0nfe* gnttevue.

C'est sur le perron du grand escalier de l'hôtel que madame Froissart , allant , hez M. de Villa-Réal, et que M. de Villa-

Real, allant chez madame Froissart, se rencontrèrent.

Pendant quelques minutes ils se regardèrent sans pouvoir se parler.

— Madame, dit enfin M. de Villa-Réal, j'avais l'honneur de me présenter chez vous à titre de locataire pour vous importuner d'une demande, mais vous sortez....

Le ton riant quoique gêné de M. de Villa-Réal fit rentrer les brûlantes couleurs qui s'étaient allumées sur les joues d'Adeline;et, encouragée par cette demifamiliarité , elle eut assez de présence d'esprit pour ne pas lui répondre : J'allais aussi chez vous.

— Une visite de peu d'importance, répondit-elle 9 ne doit pas nous priver de lhonneur de recevoir aujourd nui une

personne à qui nousdevons tant, M. Froissart et moi.

Le chapeau à la main, de Villa-Réal suivit Adeline" jusqu'au premier étage où était le salon.

Après l'avoir conduite au canapé , de Villa-Réal s'assit sur une chaise à quelques pas d'elle; et, reprenant le fil des dernières paroles qu'elle avait dites au bas de l'escalier, il dit à son tour :

— Je croyais, en venant ici, n'avoir qu'une faveur à solliciter, Madame, maintenant j'ai aussi une grâce à attendre de vous. Cette grâce est que vous ne me parliez plus du service de hasard que j'ai été si heureux de vous rendre le soir démon arrivée. J'aurais désiré vous être utile dans une tout autre circonstance. Mais on ne choisit pas son bonheur. La grâce est accordée, n'est-ce pas?

— Et la faveur aussi , ajouta Adeline émue du ton de parfaite convenance qu'avait mis dans ce peu de mots le jeune homme, aux genoux duquel elle avait résolu de s'humilier. Non , jamais , pensa-t-elle , je ne lui dirai maintenant ce que Froissart m'a chargée de lui demander.

— Prenez garde, Madame, de me l'accorder trop vite, cette faveur ; si vous alliez vous repentir de votre générosité?...

— Vous ne me demanderez , j'en suis sûre, reprit Adeline, qu'une chose qu'il serait honorable à M. Froissart de vous donner.

— Vous avez eu la bonté de me deviner, Madame.

— Mais pas encore....

— Je suis votre locataire.

— Je crois m'en souvenir, monsieur le duc ; et je crois savoir aussi que vous songez à nous quitter. Le logement est si petit, si incommode....

— Le quitter ! Et j'aurais appelé cela une faveur, Madame?

Une longue pause mesura l'instant où de Villa-Réal se tut et celui où il reprit d'une voix moins assurée :

— Non , Madame, je ne veux pas le quitter. Il est possible que j'achète bientôt un hôtel , étant obligé de recevoir chez moi les personnes qui me font l'honneur de m'accueillir chez elles ; mais ce projet ne me fera pas renoncer à venir passer tous les jours quelques heures dans un pavillon où j'ai goûté les plus agités... les plus heureux moments de ma vie.

— S'il en est ainsi , répondit Adeline, je pense que M. Froissait.,..

Il est probable qu' Adeline n'aurait jamais trouvé la fin de sa phrase, si de Villa- Réal, à ce nom de Froissart, jeté comme un bouclier entre deux combattants, n'eût aussitôt repris :

— C'est précisément à M. Froissart que je viens demander la faveur de renouveler mon bail.

— Il vous l'accordera sans peine, interrompit Adeline qui croyait que la conversation, un peu chancelante d'abord , allait rentrer dans la banalité des affaires. Vous désireriez un bail d'un an , de deux ans....

— De toujours , Madame.

— De toujours !

, — Je ne connais pas beaucoup les affaires , dit Adeline , mais il me semble, monsieur le duc, qu'on ne peut contracter pour toujours.

— En matière de loyer , c'est possible, et vous avez raison , répliqua de Villa- Real : nous mettrons alors pour quatrevingt-dix-neuf ans. La loi le permet.

— Quelle idée ! s'écria en riant Adeline, vous avez donc l'espoir de vivre jusque là ?

— Non, Madame ; mais j'ai peur qu'on ne me chasse avant ce temps écoulé.

— Monsieur le duc parle-t-il sérieuse" ment?

— Je parle très sérieusement, Madame, quand je souhaite de passer un bail aussi long que la loi le permet.

— Mais vous auriez bien meilleur marché, Monsieur, d'acheter ce pavillon qui vous plaît tant.

— Me le vendrait-on, Madame?

— Oh! mon Dieu! pensa Adeline, on

dirait qu'il devine l'intention de mon mari ; il va au devant de ce que j'allais si péniblement lui proposer, il m'épargne la contrariété d'ouvrir ce marché qui dit

nos désastres Je ne puis, je ne dois

pas négliger de faire ce que Froissart m'a recommandé... ce serait mal...

— Peut-être mon mari, reprit-elle, vous vendrait ce pavillon, mais je crois... En effet, il m'a parlé quelquefois de le vendre...

— A d'autres qu'à moi, Madame?

— Je ne vous connaissais pas encore, monsieur le duc.

De Villa-Réal s'aperçut du faux pas qu'il venait de faire; il se hâta de reprendre :

— Peut-être y a-t-il quelque difficulté à lever?... Je vous ai interrompue, vous alliez la dire...

— Une très grande. M. Froissart considère, je crois, le pavillon que vous habitez^ le pavillon opposé, le jardin et le premier étage de l'hôtel comme un tout indivisible.

— Mais j'achète le tout, s'écria de Villa-Réal sans réfléchir sur cette bizarre façon de vendre un hôtel.

— Je répéterai votre proposition à mon mari, dit Adeline qui sentait que l'entretien ne se prolongeait pas sans douleur pour elle, obligée de servir de courtier de vente. Son mari la mettait dans l'affreuse nécessité de proposer elle-même la vente d'un hôtel auquel elle tenait comme elle aurait tenu à l'existence d'un membre de sa famille.

— Mais si vous me vendez le premier étage, reprit de Villa-Réal avec ré-

flexion, vous avez donc le projet de sortir de l'hôtel?

— Nous le quitter! oh! jamais, Monsieur, jamais!

— Comme moi le pavillon, dit le jeune duc avec la même passion dans la voix. Pourtant où irez-vous?... à moins que vous ne deveniez mes locataires...

— Non, Monsieur, mais vos voisins; nous irions habiter le second étage, plus sec, plus commode, dont la vue est plus étendue, dit Adeline répétant machinalement les pauvres raisons de son mari.

— Ah ! je comprends, dit de Villa-Réal qui n'eut pas de peine à comprendre qu'on allait lui céder ce qu'on eût Été un peu plus tard dans la triste nécessité d'offrir , et cette réflexion en produisit bien d'autres dans son esprit.

— Marché fait ! ajouta-t-il en tendant la main à Adeline. C'est ainsi qu'on traite dans mon pays...

— Oh ! pas encore, Monsieur ! répondit Adeline qui , par un beau sentiment de délicatesse dans sa position , ne voulait pas brusquer te marché de peur de trop paraître y tenir ; pas encore... vous ne savez pas le prix que M. Froissart vous demandera.

— Je sais le prix , Madame , je le sais. Ce sera le prix que M. Froissart exigera. Ce soir vous me le ferez connaître, et demain votre homme d'affaires enverra chercher à la banque la somme fixée par M. Froissart. Le marché est-il fait maintenant ?

De Villa-Réal avait tendu une seconde fois la main ; Adeline laissa prendre la sienne.

— Je me croirais peut-être digne de poser mes lèvres sur voire main, Madame, si je sortais de risquer ma vie pour vous; mais je viens de parler d'argent, et cela n'est pas d'un gentilhomme. Vous n'aurez pas, Madame, cette hardiesse à me pardonner.

Il serra , à la manière anglaise , la main d'Adeline, et il dit en se retirant :

— Je serai un bon voisin , Madame , je ne ferai pas du bruit sur votre tête.

Dès qu'il fut parti , Adeline s'écria : Mon Dieu! je vous remercie : j'ai sauvé mon mari d'une ruine, et je n'ai pas à rougir.

<&u*I<|tU0 txiis tt gestes *bt £to\ssnti.

Quand il apprit que le marché était conclu, Froissart prit sa femme dans les

bras, lui fit faire trois lois le tour du salon en valsant ; puis, la soulevant, il lui dit : Quoique légère comme une plume de cygne, tu vaux ton pesant d'or. Le lendemain il enfermait dans les tiroirs de son secrétaire, trois cent mille francs en billets de banque.

jS)e quelle manière U se conduisit envers se* créanciers quanti il eut cet argent»

Il ne paya personne. C'est l'usage quand on a de l'argent.

£xts\ssart au deuxième étage.

Aux dimensions près, le second étage de l'hôtel était digne du premier. Froissart s'y installa avec la famille de sa femme. Mieux avisée depuis les menaces de son gendre, madame de Neuvilette se

résigna à le suivre, aimant encore mieux cela que de s'en aller vivre sous les toits d'une mansarde. Sa dignité souffrit beaucoup de ce changement ; mais après tout, se dit-elle, le second étage de l'hôtel, c'est encore l'hôtel. Nous sommes toujours logés chez nous, chez les Neuvilette.

SrtfUaUation bu bue be t&}iUa-$U'al ban* *an pxemiet étage.

Par une annexe à son marché avec Froissart, le duc avait acheté, outre ce second étage, les meubles qui s'y trouvaient. Tout prit une face nouvelle en passant sous le nouveau maître. L'ordre et le silence colorèrent de leur gravité les moindres parties de ce fastueux mobilier. Ils firent d'un hôtellerie un temple solennel, où l'on n'entra plus que la décence sur les lèvres et en parlant bas.

Une bruyante valetaille se retira devant des domestiques polis; et ces mille petits soupers, table d'hôte de Sardanapale, se concentrèrent dans quelques rares dîners diplomatiques où l'on discourait sans bruit. L'enfer avait fait place au paradis, quoique l'enfer fût encore dans l'hôtel. Il avait élu domicile au second étage, où nous le suivrons s'il plaît au lecteur de nous suivre.

&vant he izixe monUt un Ha&c a« 4CgtUn\x.

Quand il fut dans l'appartement que lui avait si bizarrement vendu corps et âme Aristide Froissart, le duc de Villa-Réal remarqua avec peine qu'il avait acheté sans le savoir un piano d'Érard, une harpe, une volière , douze miniatures de

madame Mirbel, de Mulnieret de Saint, c'est-à-dire douze chefs-d'œuvre, une bibliothèque en ébéne contenant les œuvres complètes de Victor Hugo, de Lamartine et de Balzac. Son exquis savoir-vivre lui dit tout de suite à qui de Froissart ou d'Adeline appartenaient ces dieux domestiques dont le cœur d'une jeune femme souffre tant à se détacher. Aussitôt il ordonna à ses gens de les porter à l'étage supérieur, et Adeline reçut en même temps ce billet :

« Madame, « Une erreur qu'il m'appartient de « réparer, vous a fait oublier, dans vo- « tre ancien logement, quelques objets « dont je n'ai pu devenir possesseur par « la raison qu'aucun prix ne saurait les « payer. Souffrez donc, Madame, que je

« vous les renvoie en vous exprimant le i 17

« regret de les avoir gardés plus d'un

« jour.

« J'ai l'honneur d'être, Madame, « votre très humble et très dévoué « serviteur,

« Octave, duc de ViLLà-RÉAL. »

Cette action était simple et belle.

Elle inspira à Adeline cette pensée :

« Pourquoi ne lui avons- nous pas « vendu l'hôtel tout entier et n'en som- « mes-nous pas sortis le même jour ?

tfxoiss&xt fuit bes affaire, heMxcaup

On se souvient de l'orage d'affaires qui creva sur Paris quelques années après 1830. On ne parlait que par actions. Ce fut la peste noire des petits rentiers qui

voyaient vingt et trente pour cent à gagner , eux dont l'argent rapportait à peine le cinq.

Froissart fut mordu comme tant d'autres. Puisque la police défend les jeux de cartes et qu'elle permet les jeux d'actions, jouons aux actions, se dit-il. Il n'y a que le nom de changé, brave police ! Il se faufila donc dans la bande de condottieri qui exploitait Paris à la clarté du soleil. Gomme on le savait encore assez riche et confiant , on l'entoura de projets plus ou moins superbes, tous susceptibles , il va sans dire, de centupler sa fortune en quelques mois. Il entra dans ces sortes d'affaires par la porte de l'amusement ; il y vit comme tant d'autres la séduction du pharaon et de la roulette, moins le danger. Dès lors nouveaux visages, mais nouveaux dîners, nouvelles dépenses. On

passait les journées à dresser des actes de société , des tableaux de bénéfices , à peindre des modèles d'actions, à l'aire des souches et la nuit à boire.

Beaugency , Lacervoise et la dernière guitare reparurent sur l'horizon avec l'astre de la fortune , non qu'ils fussent de mauvais amis , on le verra bientôt, mais ils eurent un motif nouveau pour venir égayer la cour de leur roi Aristide Froissart. Comme ils figurent tous les trois dans cette histoire , il importe de ne pas les laisser en arrière et dans l'ombre.

Beaugency, on s'en souvient peut-être, n'avait plus que trois mois à vivre la dernière fois que nous avons fait mention de lui. Les trois mois s'étaient presque écoulés, et, ce qui confond toutes les prévisions humaines, il était arrivé qu'au lieu de maigrir, de s'éteindre, de mourir enfin

sous le poids de sa maladie mortelle, et aggravéeparla débauche la pluseffrénée, Beaugency avait tout à coup retrouvé le chemin de la santé. Il avait vu d'abord ses couleurs revenir à ses joues, une chair nouvelle s'étendre sur ses os, ses yeux briller, et successivement renaître en lui l'homme qui allait descendre au tombeau. Mais, ô malheur trop peu prévu! il avait si bien compté sur la mort, qu'il parvenait au terme fixé à sa vie par l'arrêt de la faculté avec quelques pièces d'or seulement. Le jour où il allait ne plus lui rester qu'un sou pour vivre, et ce jour était proche, il se porterait à merveille, et il entrerait dans une longue carrière d'années à parcourir. Voilà pour Beaugency. La mort l'avait volé.

Pas une seule romance de la dernière guitare ne s'était vendue, et pourtant il

croyait avoir eu un immense succès. Son orgueil n'était pas tout à fait erroné, puisqu'on aurait difficilement trouvé deux exemplaires de ses compositions lyriques chez un marchand. Prévoyant le chagrin qu'aurait éprouvé son ami si elles étaient restées sans acheteur, Aristide les avait achetées lui-même en bloc et les avait brûlées. Napoléon usa, dit-on, de la même galanterie envers les poésies de Delille et de M. de Fontanes. Je crois cependant qu'elles furent noyées par son ordre au milieu de la rade de Brest.

C'est vers l'époque de ce retour de fortune arrivé à Froissart que Lacervoise,le sculpteur qui ne sculptait jamais, présenta à son Mécènes le dessin du tombeau qu'il lui avait commandé.

— Tu seras content, dit Lacer voise à Froissart en déroulant avec lenteur une

feuille de papier vélin .Je t'apporteleprojet

du tombeau que tu m'as commandé pour ton père. Tu vas voir ! c'est à vous donner l'envie de mourir. Ton père,m'as-tu dit, a joué un grand rôle pendant la Révolution?

— Je t'ai dit qu'il avait été restaurateur.

— Il s'agissait donc de représenter sur son monument les symboles de la politique.

Froissart ajouta :

—Et de la gastronomie principalement.

— Ici, tu vois, reprit Lacervoise en in* diquant du doigt certaines parties du dessin, les populations sagitant sans ordre sur la terre ; elles se déchirent, se tuent, se détruisent. Celles-ci agitent des épées, celles-là roulent des canons. Le massacre durerait toujours, ce qu'on voit par ce

fleuve de sang qui coule au milieu du tableau comme pour exprimer la durée indéfinie de la lutte, si la politique ne venait enfin régulariser la position de ces malheureux. Elle s'avance sur un char antique, traîné par des bœufs, image de la sage lenteur de ses résolutions. D'une main elle tient un compas, de l'autre le globe du monde. N'oublions pas ensuite...

— Tu oublies toi-même que mon père, je te le dis pour la centième fois, mon cher Lacervoise, était restaurateur. Tu me montres là le tombeau d'un César, d'un Machiavel et d'un Napoléon.

— Il faut pourtant idéaliser, répliqua Lacervoise avec humeur.

— Il faut comprendre ausëi.

— Si ce travail ne te convient pas, disle tout de suite.

— Je l'aurais désiré plus clair, plus positif.

— Ah ! te voilà comme les autres ; tu es de ceux qui veulent comprendre.

— Mais, oui... un peu...

— C'est bien! dit Lacervoise. Tu reviens à l'Empire , à M. Fontaine, à l'Académie, à Montfaucon.

— Mais, conviens-en, tu m'as fait là une charade.

— N'en parlons plus, riposta sèchement Lacervoise. Il n'y avait plus que toi et moi au monde pour comprendre l'art, et tu le trahis. N'importe! je me reste. Nous serons toujours amis, mais plus de rapport d'artiste entre nous. Car, dès ce moment, s'il faut te le dire, je t'estime autant comme goût que l'arc de triomphe du Carrousel et les tours de Saint- Sulpice.

Lacervoise roula le vélin où était tracé le plan du tombeau destiné au père de Froissart, et il sortit. Cette explication jeta pendant quelques mois de la froideur entre les deux amis ; mais ils devaient bientôt se retrouver plus unis que jamais.

Ëxoxzs&xt e*t snxle yotni ùe cxhx une gvxnb* aflairc par actions.

La société n'est pas moins féconde que la nature à varier les types qui sortent de son moule. Vous croyez tout connaître; traversez seulement le ruisseau, et vous tombez au milieu de nouveaux visages, de nouveaux caractères, d'autres mœurs, d'autres langues.

Dès que Froissart eut mis le pied dans le pays des affaires et des affaires comme

on les faisait vers 1835, ses salons furent pleins de gens issus d'une autre race, gens parlant vite, debout, se levant à six heures du matin , courant en cabriolet les quatre coins de Paris, avec les poches bourrées de projets. Ils assiégeaient Froissartqui lesécoutaitsouvent du haut de son lit. Ces confidences l'instruisaient aux affaires et lui plaisaient par leur côté aventureux. A ce momentlà surtout qu'elles n'étaient pas encore déshonorées par la friponnerie, elies présentaient quelque chose de grand à l'imagination. Il s'agissait d'ouvrir des mines inconnues pour en tirer des métaux ; de joindre par des canaux , deux pays éloignés l'un de l'autre, d'alimenter toute une population à la fois. 11 y eut un beau frémissement en France, immense corps qu'on ne remue pas sans l'électri-

cité d'une idée. Froissart, qui aimait les étrangetés, se passionna pour les affaires par actions, et ses trois cent mille francs lui permirent de prendre dans presque toutes ces affaires un intérêt d'associé ou d'actionnaire.

11 prit des actions dans :

Les brasseries ,

Les imprimeries,

Les tanneries ,

Les constructions,

Les houilles ,

Les asphaltes ,

Les bitumes ,

Les chemins de fer ,

Les restaurants-omnibus ,

Les cabriolets-niilord ,

Les Vespasiennes ,

Les mines d'or,

Et dans beaucoup d'autres opérations, dont nous ne nous souvenons plus, mais dont les rentiers se souvinrent dans ce monde, et les noyés et les asphyxiés dans l'autre.

&i#ne évident be "bîesCbenee que tout le monte ttf* ye nt-ètte pas remarque.

Ce signe, ce sont les dîners au restaurant. Fût-ce le Rocher de Cancale, dès qu'un restaurant ouvre ses salons à un homme qui fut riche , c'est que les salons de cet homme ne sont plus assez beaux pour recevoir, c'est que ses vins ne sont plus assez délicats, c'est que ses cuisiniers ne sont plus assez renommés, c'est que son service d'argenterie n'est plus assez riche. Suivez-le d'ailleurs :

Du Rocher il passe au café de Paris, du café de Paris, il descend à Champeaux, il se faufile chez Tabar , de Tabar il revient chez lui , manger du pain et un oignon. Froissart parcourait cette échelle depuis qu'il était dans les affaires, et il acquérait tous les vices qui naissent de la fréquentation des restaurants.

Il parlait très haut et comme les garçons de restaurant.

Il ne buvait presque plus d'eau, car les restaurants rendent ivrognes.

Dès qu'il avait mangé, il lui fallait le spectacle et des spectacles honteux pour l'intelligence, la viede restaurant rendant libertin et cynique.

Il portait le chapeau sur l'oreille, et

son oreille était rouge comme chez tous ceux qui mangent habituellement dans un endroit où une bouche de chaleur brûle le dos et un bec de gaz calcine les yeux.

A la rigueur, Froissart aurait pu mener ce genre de vie et ne scandaliser personne, s'il n'eût forcé Adeline à le suivre de restaurant en restaurant, et de mauvais théâtre en mauvais théâtre, s'imaginant qu'elle était heureuse d'entendre les impudicités de tel ou de tel vaudevilliste , célébrées par mademoiselle Dejazet.

— Cela n'a pas grande valeur littéraire, lui disait-il dans ses retours de bon sens, mais il vaut encore mieux assister au spectacle le plus vicieux du monde que d'écouter une tragédie. Rieji n'est plus immoral que l'ennui.

Ordinairement, après ces orgies, il ramenait sa femme en fiacre.

— Un fiacre! murmurait le grave M. Turbot en ouvrant avec ironie les deux côtés de ia belle porte-cochère ; un fiacre I

— C'est aussi dans un fiacre, ajoutaitil mentalement, que Louis XVI est allé à l'échafaud. Le fiacre est la fin de tout.

ZXws putxe 00U0 I* tous ton chut.

Avant de devenir à rien, les actions industrielles qu'une tourbe d'étourneaux avides avaient échangées contre du bon argent, présentèrent le spectacle offert autrefois par la banque de Law et les assignats. Rien n'étant indéfini comme

rien, elles s'élevèrent pendant quelque temps à un taux fabuleux. Les prudents, les mieux avisés, les poltrons vendirent, mais les hardis, les braves gardèrent en porte- feuille. Ils espérèrent en des bénéfices monstrueux, ils réalisèrent en imagination des trois cents pour cent. Pourquoi, se disaient-ils , les actions que nous avons prises dans chacune de ces opérations, n'égaleraient-elles pas un jour en prospérité les actions de la Gazette des Tribunaux, du Constitutionnel et des mines d'Anzin, ces trois grâces, ces trois vertus théologales éternellement citées comme des modèles de succès !

Froissart fut de ceux qui gardèrent : il attendait le bon moment sur le moelleux oreiller de l'existence qu'il s'était arrangée entre le hasard et la paresse.

— Veux-tu connaître la couleur du r 18

bonheur? dit-il un jour à sa temme en ramenant devant son secrétaire; la voilà. Regarde ! Rubens n'en employa jamais d'aussi expressives. Froissart avait disposé sur une étagère comme un peintre dispose ses teintes sur la palette , les actions diversement coloriées qu'il avait dans les spéculations dont Paris retentissait en ce moment.

On voyait des actions :

Bleu de ciel ,

Bleu Byron ,

Rose tendre , Chamois ,

Beurre frais ,

Vert démeraude t

Blanc d'amande,

Jaune d'or.

— C'est l'arc-en-ciel , ajouta-t-il en

terminant la brillante revue de ses richesses, de toutes nos félicités futures ; saluons l'arc-en-ciel.

£es ttgttes reviennent littév*Ument enx Venu.

L'été de 1835 fut très chaud; Froissart avait pris l'habitude d'aller l'après midi faire baigner son chien au delà d'Auteuil, afin de se fournir un prétexte pour aller avec ses amis manger une matelotte à Boulogne .

Ce chien n'était ni undogue, niunépagneul,ni un Terre-Neuve, ni quoique ce soit;un chien parisien enfin. Peut-être son intelligence valait-elle mieux que son poil , mais qui pouvait le savoir? Son maître était beaucoup trop paresseux pour lui enseigner à jouer au domino ou à former des mots avec des lettres. Quoi qu'il en

soit, il s'appelait Phénix, comme un des confidents des tragédies de Racine.

Phénix paraissait si satisfait de nager dans la Seine, que Froissart eut envie de l'imiter.

Il était tard; l'atmosphère brûlait, une lbngue rangée d'arbres étendait un tapis d'ombre sur l'eau ; il se décida. Froissart se déshabille et entre dans cette immense baignoire.

Il perd bientôt pied, et, bon nageur , il arrive, après quelques coupes hardies, au tiers du fleuve. Lui et son chien se livrent pendant une heure, dans cette eau fraîche et paisible, au charme delà natation. Tout à coup Froissart aperçoit de son horizon liquide un fiacre qui s'arrête à l'horizon terrestre, c'est-à-dire à l'endroit où il avait déposé ses habits. Quatre

hommes en descendent et semblent l'examiner. Après avoir subi cette investigation dont il ne s'inquiéta guère, il se remit à nager. Peu après il vit ces deux mêmes hommes se déshabiller et se mettre à l'eau. — Ce sont des amateurs , pensa Froissart ; nous allons donc faire unepartie, moi, Phénix et eux ; mais ils vont bien, murmurait-il, ce ne sont pas tout à fait des novices ; ils allongent fièrement. Pendant ce monologue les deux nageurs parvinrent en nageant à se placer l'un à droite , l'autre à gauche de Froissart qu'ils saluèrent par son nom.

— Ils me connaissent, se dit Froissar en leur rendant la politesse, mais ils ne me sont pas inconnus non plus. Où donc les ai-je vus? Dans l'eau il n'est pas facile de se rendre un compte exact de l'identité d'un homme.

— Vous nagez fort bien , monsieur Froissart, lui dit l'un d'eux.

— Vous i e me de\ez rien, Mssieurs.

— Cependant, dit le second des deux nouveaux arrivés, vous tenez votre corps trop hors de l'eau, c'est dangereux.

— Dangereux, et en quoi? demanda Froissart d'abord étonné, puis intrigué, et enfin un peu inquiet de la présence de ce fiacre, des allures de ces hommes qui le connaissaient et qu'il ne connaissait pas; inquiet surtout de voir deux autres personnages de la même société, debout sur la grève et observant tout. Est-ce dangereux parce qu'on peut être vu?

— Pas absolument à cause de cela, mais parce qu'il est plus facile de se noyer en nageant de cette façon-là. On se fati-

gue vite; et si l'on se trouve au large, on se noie.

L'explication ôtait déjà un peu de son anxiété à Froissart, lorsque le premier des deux nouveaux venus lui dit :

— Votre chien mord-il, monsieur Froissart?

— Jamais; il est trop intelligent pour mordre.

— Ah! il ne mord pas? dit l'autre.

— Non, je vous l'assure. Mais pourquoi tiennent-ils tant à savoir si Phénix mord ou ne mord pas? Finalement, ces hommes-là me veulent quelque chose.

Les deux hommes restés sur les bords observaient toujours.

— Ah ! mon Dieu ! je suis pris, se dit Froissart en retrouvant dans sa mémoire le souvenir fatal de ces deux hommes :

ce sont des gardes du commerce ! Depuis trois jours je les rencontre partout où je suis; ils vont m'empoigner.

Immédiatement Froissart plonge à une très grande profondeur, avec la pensée de reparaître aussi loin que ses forces le lui permettront, et de gagner ensuite l'autre bord si c'est possible.

Que voit-il au fond de l'eau? Ses deux espions, les deux gardes du commerce ; ils avaient plongé en même temps que lui.

Il remonte à la surface, ils sont déjà à ses côtés.

— Vous plongez comme une sonde, monsieur Froissart.

— Et vous, Messieurs, comme tout ce qu'il vous plaira.

— Il va être nuit, pensa Froissart, la

nuit venue ils n'ont plus le droit de m'arrêter. Je nagerai donc jusqu'à la nuit.

— Il va être nuit , se confièrent tout bas les deux gardes du commerce ; il importe de s'en emparer le plus tôt possible.

— D'habitude, nagez-vous longtemps, monsieur Froissart?

— Je nage ordinairement jusqu'aux premières étoiles.

— Eh bien! vous avez tort, monsieur Froissart; l'eau n'est guère bonne à ce moment-là; elle est crue.

— J'aime leau crue; mon médecin m'a ordonné des bains d'eau crue.

Sans se le dire, les deux gardes du commerce convenaient entre eux qu'il n'était pas trop prudent de mettre la main sur Froissart qui nageait bien et

conséquemment a urait pu leur échapper.

Ils craignaient beaucoup aussi Phénix malgré la bonne recommandation de son maître. Froissart, ayant pénétré les intentions des deux nageurs, avaitïort bien pu dire que son chien ne mordait pas.

Devinant, à la longueur de leur expédition, l'embarras où étaient leurs compagnons, les deux autres gardes du commerce restés sur les bords se déshabillèrent à leur tour et se dirigèrent vers Froissart qui comprit alors l'inutilité d'une plus longue diplomatie. Vaincu, il imita Charles XII qui, prisonnier des Turcs àBender, et ne voulant pas passer pour l'être, resta constamment couché dans son lit. Froissart fit noblement et dédaigneusement la planche afin de se laisser emporter par les quatre gardes du commerce qui le forcèrent de s'habiller à la hâte et

de monter en fiacre, la nuit étant proche et l'illégalité aussi.

Dans leur précipitation ils ne donnèrent pas à Froissart le temps de mettre son habit qui resta sur les bords de la Seine.

On le conduisait à Clichy, cette sainte Pélagie du nord.

— Bien joué , leur dit Froissart , une fois en voiture, bien joué ! c'est original ; jamais, je crois, on n'a arrêté un débiteur de cette manière-là. Sur l'eau! mais c'est mythologique, Messieurs !

Étonné de la philosophie railleuse du prisonnier pendant le trajet d'Autenil à la prison de Clichy, un des gardes du commerce, homme profond dans s a profession, lui dit :

— Monsieur Froissart, je n'ai jamais

vu l'esprit ni le vin de Champagne empêcher un homme d'aller en prison.

— Ni l'eau de Seine, répondit vivement Froissart qui, frappé pourtant de la finesse de la pensée du garde du commerce, ajouta : L'esprit peut ne pas empêcher d'y entrer, mais il doit en faire sortir.

— J'en doute, murmura le garde du commerce en offrant poliment la main à Froissart pour descendre du fiacre.

Le fiacre qui est la fin de tout ! avait dit avec une si haute raison M. Turbot.

Une seconde fois Froissart entendit grincer derrière lui les verroux de la dette.

&0U8 Us vetvoux.

11 avait à peine fait connaissance avec son nouveau logement qu'il reçut quinze invitations à dîner ou à souper de quinze prisonniers différents, auxquels il répondit par quinze acceptations et quinze invitations de sa part à autant de dîners et de soupers. Le soir même de son arrivée, il commença à remplir ces doubles engagements de politesse.

Le lendemain, en s'éveillant fort tard, Froissart se dit : — J'écrirai aujourd'hui à ma bonne petite femme que je suis ici. Le lendemain il se dit : Je ne manquerai pas d'écrire à ma bonne petite femme que je suis ici ; et le troisième jour : Hier j'ai oublié décrire à ma bonne

petite femme que je suis ici ; le quatrième jour : 11 faut pourtant que j'écrive à ma bonne petite femme que je suis ici ,• le cinquième jour : N'ai-je pas écrit à ma bonne petite femme que je suis ici ? Les jours suivants, Froissartse persuada qu'il avait écrit à sa bonne petite femme pour lui apprendre qu'il était enfermé à Clichy.

ftmittat bu silence *&* £xo\*sxx\r

Chaque jour pendant la saison d'été, il se noie un homme à Paris quand il ne s'en noie pas deux. Le jour où Froissart ne rentra pas chez lui , il fut constaté qu'une personne qui se baignait entre le pont d'Iéna et le pont des Invalides, avait tout à coup disparu sous l'eau et n'avait

plus été retrouvée. Ce jour-là aussi, Thabit de Froissart lut ramassé sur les bords de la Seine au dessus du pont d'Iéna.

Dans son habit était son portefeuille et dans son portefeuille son nom et son adresse; il résulta des rapprochements de ces deux accidents que l'habit appartenait au noyé et que le noyé était Froissart. Ajoutez à cette induction le silence absolu de Froissart et il paraîtra naturel que sa famille se résignât à le considérer comme victime de son imprudence , comme noyé , enfin comme mort. Froissart passa pour mort.

Le premier jour où l'on crut à la mort de Froissart, le jeune duc de Villa-Réal , suivant une progression toute contraire à celle de Froissart, écrivit à Adeline une

lettre de condoléance ; le second jour il mit sa carte à la porte de l'intéressante veuve ; le troisième il se présenta chez elle et fut reçu. On parla des qualités du mort ; le quatrième jour on parla beaucoup plus de soi-même que du mort ; le cinquième jour on ne s'occupa que de soimême , quoiqu'au fond du cœur Adeline ne fût pas aussi pressée d'oublier Froissart que ceux qui l'entouraient , que le duc de Villa-Réal surtout. Avec la réserve ordinaire qu'il apportait dans toutes ses actions, celui-ci avoua à Adeline l'intention où il était de lui offrir sa main dès l'expiration du deuil. Obligée de répondre à cette proposition, Adeline demanda un mois; et elle fut amenée à permettre au duc de venir la voir aussi souvent que les circonstances l'autoriseraient.

Cri jbe ùouUuxke fâtabame Ibe £Ktu»ïltttt tx% apprenant la moxt bc son #enî>xe.

— C'est un fier débarras ! mon Dieu !

îàccxets fc* iïî. be Zlcuv'iUtig.

— Eh bien! non ! disait le vieux marquis en se confiant à sa fille, je ne suis pas de l'avis de ta mère. Le pauvre Froissart avait mille bizarreries, des défauts, beaucoup de défauts , mais il t'aimait.

C'était un diable, mais un diable plein d'esprit, de cœur, de franchise ; il aurait pu te rendre plus heureuse, sans doute ; mais les autres maris ne sont déjà pas si parfaits.il n'est pas de mauvais tours qu'il ne m'ait fait oublierpar quelque attention; il me cachait toujours ma tabatière, mais c'est lui qui me donnait le meilleur tabac à priser.

Devant ces éloges, Adeline se taisait

ou, après les avoir entendus, elle embrassait bien tendrement son père.

£es Olxte pleurent la yexte Tbe gtoisauxt.

— Si j'étais Beethowen, se dit la dernière Guitare, je composerais un oratorio sur la mort de mon protecteur , mais puisque je ne suis pas Beethowen, j'exhalerai ma douleur dans plusieurs romances pour guitare en l'honneur de mon ami mort.

Et l'on vit paraître simultanément :

Les larmes d'Aristide Froissart , romance à deux voix pour guitare.

Lf amitié au tombeau de Froissart, autre romance à deux voix pour guitare.

Froissart parmi les anges, solo pour guitare.

Quand nous disons qu'on vit paraître

ces diverses romances, nous nous trompons. Il est plus exact de dire que personne ne les vit paraître.

£U»tr* txtbnt fc« boulin*.

— Un père est toujours un père, pensa Lacervoise, je veux aller offrir au père de Froissart un tombeau pour son fils. Je m'engage à le faire gratis; il n'aura à payer que vingt mille francs pour le bronze, le marbre et les maçons, enfin ce qu'il en coûte pour tous les tombeaux élevés gratis.

%Wp0tt0«feu pèxc froissart à lu proposition fcu statuaire £&£gxxioxse.

— Je sais, Monsieur, lui répondit-il,

quo mon fils Aristide vous avait commandé un tombeau pour moi. C'est une pensée pieuse dont il aura la récompense, même avant le bienfait de l'exécution. Je veux donc que le tombeau qu'il me destinait lui soit élevé au Père Lachaise. Il pensait m'en faire jouir, qu'il en jouisse le premier !

— J'accepte la commande! répondit Lacervoise. Toujours est-il qu'ils sont fièrement rondes-bosses dans cette famille!

Ç£«nfct0 qu'on pleurait $X0t09*xt.

Use liait avec d'aimables banqueroutiers qui avaient conservé dans la captivité toute la joyeuse humeur des meilleurs jours; avec de jeunes et charmants escrocs, parlant admirablement de tous

les détails de la vie élégante ; chasses, courses , paris , boxes ; les uns et les autres visités chaque jour par des femmes fraîches comme les fleurs le jour où on les achète. Froissait, qui leur était connu de réputation, fut accueilli par eux avec bonheur, et avec eux il apprit à se moquer du créancier sous toutes les formes , de l'endosseur et du carrossier, du tailleur et du tapissier, du bottier et de l'ébéniste. Il fit un grand pas de plus dans cette vie de bohémiens pour laquelle il s'était senti toujours un faible.

Dans l'impossibilité de distraire trop bruyamment Adeline de son deuil , le duc lui portait chaque jour, pour intéresser son

attention, un dessin représentant quelqu'une des belles propriétés qu'il possédait en Portugal. Vastes jardins, eaux traversant des bois de citronniers, forêts de myrthes, châteaux bâtis au temps des Maures. Et le jeune duc disait en promenant le doigt et l'attention d'Adeline sur ces magnifiques choses : — Un jour , Madame, nous habiterons ensemble ces châteaux où la plus antique noblesse lusitaine sera fière d'être reçue par vous; un jour, Madame, nous nous promènerons ensemble dans ces bois ; nous respirerons ensemble la fraîcheur de ces lacs, ma future duchesse de Villa-Réal.

Mais hélas ! que les châteaux en Portugal ressemblent aux châteaux en Espagne. Ils parcouraient en idée pour la centième fois les allées de leurs forêts

de myrthes et d'orangers , quand un domestique entra et remit une lettre à Àdeline. Elle l'ouvre, et à l'instant même, châteaux, forêts, prairies, citronniers, s'évaporent; le rêve est fini. Cette lettre est deFroissart.

Elle poussa un cri :

« Ma chère amie » , écrivait-il à sa femme , « je ne suis pas bien sûr de t'a- « voir écrit depuis que je suis ici, dans la <r prison pour dettes. Quoi qu'il en soit, « envoie-moi dans la journée un che- « vreuil de Chevet , huit livres de truffes, « six bouteilles de vin de Bordeaux 1827, « et le plus de liqueurs que tu pource ras.

« Je n'ai pas besoin de te dire le motif « pour lequel je suis dans la prison pour

c dettes. Si je n'en suis pas sorti le len- « demain en faisant vendre quelques- « unes de mes actions, c'est que je n'ai « pas eu le temps de m'occuper de ma « liberté depuis que je suis ici. Dans huit « jours cependant je serai auprès de toi, « parce que j'espère avoir rendu à ces « messieurs tous les dîners qu'ils m'ont «r donnés. J'ai gravé ton nom sur mes « fers. N'embrasse pas ta mère pour « moi.

« Ton mari,

Adelineet de Villa-Béal se regardèrent pendant un quart d'heure sans pouvoir se parler.

îO'tfù venait la pUtloeopiuc >* f rotessrt.

Il n'avait pris si joyeusement son parti, au grand étonnement du garde de commerce, que parce qu'il se croyait sûr de faire rançonner son vieux terroriste de père en l'épouvantant de nouveau par l'envoi de quelque autre feuillet des redoutables mémoires. A défaut il vendrait, ainsi qu;il venait de l'écrire à sa femme, quelques-unesdesesactionsbeurrefraisou ventre de biche; mais avant tout il voulait avoir recours à son père. Un père se retrouve, une action vendue ne revient jamais. Aussi, dès qu'il eut rendu aux dettiers de Clichy toutes les politesses qu'il en avait reçues, il se hâta de faire parvenir sous enveloppe , à son père

Jean Froissart, un nouveau chapitre toujours précédé du titre spécial :

iftémeites t>e mon ytxt 3*an Sfioiesaxt, &£€\\&&tei\x public en 03.

Ce troisième envoi commençait ainsi :

« La première tète innocente que fit tomber mon père, devenu accusateur public, lut celle du vénérable duc de...» etc.

Froissart attendait tranquillement depuis huit jours environ le résultat de sa toute filiale communication ; il aurait , pour ainsi dire, noué ses paquets pour sortir de Clichy, étant dans la ferme persuasion que son père, effrayé de ces si terribles mémoires , ne refuserait pas plus cette fois que les autres , de

payer ses dettes, lorsqu'un personnage grave, aisé à reconnaître pour un ecclésiastique, entra un matin chez lui.

Entre sa cravate noire et le collet de sa redingote brou-de-noix, on apercevait un cordon noir, l'ordre du Saint-Sépulcre, un cordon rouge, l'ordre supérieur de la Légion-d'Honneur.

Ces divers signes, cette figure calme et pincée, annonçaient un membre du haut clergé de Paris, un de ces hommes inflents à toutes les époques, et que, sous la Restauration, on appelait membres de la

Congrégation.

— J'aià vous annoncer, dit-il doucereusement àFroissart, une bien tristenorve'Je.

Votre honorable père, le fondateur de tant d'établissements pieux, la providence des

pauvres, le Vincent-de-Paule de notre paroisse , est dangereusement malade.

Avant de mourir, car il croit sa fin prochaine , il désire que vous preniez connaissance du testament qu'il a dressé à son lit de mort.

Froissart lut ces quelques mots :

c Je lègue et laisse tous mes biens, et « cela sans aucune exception, meubles « et immeubles, à ma paroisse Saint- « Thomas-d'Aquin, ce qui est dans ma c volonté et dans mon droit, ayant déjà « donné à mon fils Timoléon-Aristide « Froissart, tout ce qui lui revenait et « même beaucoup au delà.

« Je fonde aussi à perpétuité une « messe qui sera dite à chaque anniver- « saire de ma mort , en ladite église de

« Saint-Thomas-dAquin , pour le repos « de mon âme.

« Moi, Jean-Cascaret Froissart.»

— Ainsi, mon père me déshérite, s'écria Froissart, il me déshérite pour donner tous ses biens à l'église ! lui i le vieux!...

Ici Froissart s'arrêta et regarda de la tète aux pieds l'homme qu'il avait devant lui.

— Je comprends,se reprit-il brusquement, mon père n'a plus peur, le moyen est usé. Mais cependant si pour me venger, je les publiais, ces mémoires qu'il affecte tant de ne plus craindre, le saint homme? si...

— Vous êtes à Clichy, êtes-vous ja-

mais allé en cour d'Assises? demanda le haut personnage.

— Est-ce qu'on oserait ?. . .

— N'essayez pas, monsieur Froissait, n'essayez pas, répéta l'inconnu en se retirant. M. votre père ne craint pas la publication de ces mémoires. Mais vous, craignez-la î

— Ah ! l'auteur de mes jours se fait protéger maintenant par la prêtraille ! ah! vieux loup, vieux renard! tu les connais donc toutes !

L'envoyé mystérieux était sorti.

— Mais il me reste encore pour m'en

aller d'ici, pensa Froissart que me

reste-t-il? mes actions dans les brasseries, les tanneries , les imprimeries , les verreries, les mines d'or, les bitumes, les

cabrolets-milords , les restaurants-omnibus. Vite, écrivons à ma femme qu'elle en vende quelques-unes, et sortons d'ici. C'est de l'or, je le sais, mais il faut changer son or.

Trois jours après, Adeline, à peine revenue de l'étonnement qu'elle avait éprouvé en apprenant la résurrection de son mari, répondait à celui-ci que les actions sur lesquelles il fondait l'espoir de sortir delà prison pour dettes, étaient tombées dans un discrédit si grand qu'il ne trouverait pas à les placer. Il devait les regarder comme autant de non-valeurs. Adeline se désolait beaucoup, à la suite de cette fatale nouvelle, de ne pou-

voir rien faire pour le tirer dune position qui n'était plus ignorée de personne. Depuis longtemps elle avait vendu tous ses diamants, la seule ressource qui lui serait resiée, si elle n'avait déjà été épuisée. Elle n'osait pas en mentionner une dernière, de peur de tomber, après l'avoir employée, auplusbasdegrédudénuement.

Y recoujir, paraissait à Adeline un effort dont le résultat ne compenserait pas la douleur, quoiqu'elle sentît et qu'elle s'avouât qu'aucun sacrifice ne devait lui coûter pour rendre la liberté et la considération du monde à son mari.

Je t'ai comprise, répondit Froissartà Adeline, n'hésite pas : quand un vaisseau va périr , on jette son lest à la mer. Je-

tons notre lest. Vends le second étage de notre hôtel à notre ami M. de Villa-Réal, à qui nous avons déjà vendu le premier étage et tire-moi de Clichy, où je ne puis plus lutter de magnificence avec les hôtes que j'y ai trouvés et où je resterais trop au dessous de ceux que la dernière débâcle industrielle y envoie. Depuis cet orage où mes actions ont péri, il arrive ici par fournées des ruinés du premier ordre.

Clichy ressemble à un petit Versailles. On meuble pour ces touchantes infortunes des cellules sur le modèle des boudoirs de la rue Saint-Georges : on parle de donner une livrée aux geôliers. Le séjour deviendra inhabitable à cause de la dépense et du train à mener. Je ne suis plus assez riche, je te le répète, pour vivre en prison. Vends donc le plus tôt possible ce second étage à notre ami M. de Villa-

Real . C'est un centime pour lui, pour nous, c'est une espèce de demi-aisance. Xoushabiterons les mansardes, je l'avoue, mais ies mansardes de 1 hôtel nous suffiront. Le bonheur n'est pas une question d'espace. Rappelle-toi la chanson de Béranger:

Dans un grenier qu'on est bien. . . etc. Avec toi, d'ailleurs, où ne se plairait-on pas? Nos trois vieux amis embelliront notre solitude.Tu feras de la musique avec la dernière guitare, tandis que j'éventrerai la question d'art avec Lacervoise, et ce pauvre Beaugency qui a le malheur de se porîer de mieux en mieux , m'écrit-il.

Nous aurons un billard ei un amour d'estaminet dont j'ai tracé le plan dans ma tête. Nous ferons la poule en famille.

Ajoute à ce tableau de bonheur, ton père ronflant dans un coin et ta mère me maudissant dans l'autre. Tu mo parles du

monde ! Il dira : Froissart lut riche autrefois ; aujourd'hui Froissart est heureux. Vends donc ce second étage, afin que nous touchions à ce bonheur au dessus duquel il a'y a plus que le ciel physiquement et moralement parlant...

Ton ami,

& jolie îemtnt ^ni sollicite, mxxi pirfcu.

Qui se montra furieuse, ce fut madame de Neuvilette. Son monstre de gendre vendait le second étage de l'hôtel au duc de Villa-Réal. Cependant sa grosse colère s'arrêta tout à coupcomme un torrent qui rencontre un rocher sur son chemin. L'eau brisée éclate en poussière, la colère devint du rire et un rire auquel le

bon marquis ne comprit rien. Il crnt que sa femme était folle. Madame de Neuviletle n'avait jamais été plus sensée.

On devine que le duc écouta la proposition de Froissart , en homme parfaitement heureux de l'accepter ; il acheta non seulement le second étage, mais tout le reste de l'hôtel, qui, parla lui appartint tout entier, en laissant les pièces du comble à la disposition de Froissart, devenu par le fait son locataire. Avec cet argent immédiatement compté, Froissart fut libre et revint au milieu de sa famille qui se logea avec lui sous les toits de rhôtel.

Les maisons à Paris sont le thermomètre le plus exact de la progression des ortunes. Letroisiè me étage est le zéro </u thermomètre : au dessous habite ce

qui a ou croit avoir, au dessus ce qui n'a plus, ou qui bientôt n'aura plus. Froissart marquait quarante degrés à l'ombre.

C# f\xxt £xo\z*zxt appelait U hanhcur.

Sans doute, le bonheur peut habiter la mansarde, mais il ne faut pas songer à l'y monter comme on y transporterait un piano. S'il n'y est pas né, s'il n'y a pas été élevé, il n'y demeurera pas un jour, une heure. On ne l'installe pas par voie de déménagement. Froissart fut uncent millième exemple de cette banale vérité. Sa pauvre Adeline eut chaud le jour, froid la nuit dans un espace où son piano tenait si difficilement qu'il fallait le déranger chaque fois qu'on ouvrait la porte. Trois

etites chambres pour trois personnes

habituées depuis plusieurs années à occuper de vastes appartements! et dans ces petites chambres aboyait un chien , vaguaient plusieurs chats, et lèvent s'engouffrait à plaisir.

Froissart, ayant pris à Clichy les habiA tudes des gens de l'endroit, sonnait de la trompe depuis sept heures du soir jusqu'à minuit et échangeait de brillantes variations sur l'air du roi Dagobert avec son ami Beaugency qui lui répondait de l'entre-sol du marchand devin. Beaugency était devenu si gras que les mêmes médecins qui l'avaient condamné un an auparavant l'obligeaient maintenant pour un peu maigrir à se livrer à ce fatigant exercice. Adeline était obligée alorsde fermer son piano pour écouter patiemment ce charivari d'enfer. Et le pauvre marquis écoutait aussi, dans l'impossibilité de

goûter le moindre sommeil; et madame de Neuvilette qui tempêtait à haute voix comme second-dessus au milieu de la contusion.

Chaque jour c'était un nouveau tumulte.

Froissart, qui avait connu le monde industriel en entrant dans le bourbier de l'industrie, hantait aujourd'hui la fourmilière des artistes non pas sans talent, mais sans mœurs, sans caractère , sans travail, sans réputation, sans aveu, sans habit et souvent sans logement. C'étaient des acteurs qui avaient eu des succès en Russie, des peintres demandés parle roi de Lahore , des sculpteurs de l'école de Lacervoise, c'est-à-dire qui ne sculptaient jamais, des musiciens destinés à iaire une révolution dans leur art : du haut de la

mansarde de Froissart ils crachaient sur l'acadômie, sur le Conservatoire , sur le Théâtre- Français, sur le jury des beauxarts, ils crachaient surtout, et que trop sur le parquet, rendu impraticable pendant ces discussions présidées par Froissart, qui fournissait la chandelle, le logement, les pipes et la bière. On n'imaginerait pas ce qui se dépensait d'esprit, de gaîté, de saillie, d'élan, de mousse, d'originalité, dans ces trois cellules ; mais de l'esprit en vapeur, celui qu'un souffle emporte; de la gaîté, mais celle qui tremble pour son dîner du lendemain; de l'originalité, mais celle qui tient delà paresse et de l'incorrection ; des qualités enfin à faire pendre ceux qui les possédaient et qui ne valaient pas auprès d'une femme distinguée comme Adeline, obligée de les subir, le mot poli, le sourire décent d'un

homme du monde. Ceci nous ramène directement au duc de Villa-Réal et nous permet de nous placer à la distance de quelques mois.

£tt cvise.

Une nuit, le duc de Villa-Réal entendit uu bruit extraordinaire dans les mansardes, si toutefois le mot extrordinaire n'est pas trop faible quand on songe que le bruit ne cessait jamais dans cette région. Il écouta et il entendit , en prêtant l'oreille au bas de l'escalier, Froissart qui disait d'une voix affreusement avinée : Je vous dis que c'est la plus belle, la plus flambante des opérations qu'on ait jamais faites, et quand on a mis en actions des mines qui n'existaient pas, des forêts

encore en graines, je puis me permettre , moi, Timoléon-AristideFroissart, de mettre en actions ma femme qui est belle, spirituelle, gracieuse et qui existe.

— Votre femme! votre femme! entendait-on crier madame de Neuvilette.

— Moi! Monsieur, disait Adeline d'une voix pleine de larmes et de noblesse.

Moi!

— Oui ! toi ! la plus belle des mines d'or, le capital le plus sur. C'est une idée ! Je refais ma fortune ^ussi infailliblement que je te le dis : chaque action sera de miile francs : l'opération comptera cent actions : total, cent mille francs. Est-ce que tu ne vaux pas cent mille francs comme un sou ?

— Ivrogne! Taisez-vous! vous ven-

driez votre femme cent mille francs ?

Vous !

— Trouvez-vous que ce n'est pas assez, maman Chouette?

— Mais il y a des lois, il y a des juges , ilyadesécbafauds!

Sans faire attention à l'explosion de sa belle-mère, Froissart reprit :

— Il n'est pas un de mes amis qui ne voudra prendre une action.

— Mais c'est infâme , Monsieur, ce que yous dites là !

Le duc reconnut la voix d'Adeline. II monta aussitôt l'escalier avec rage pour aller châtier celui qui osait parler ainsi à une femme. C'est sa femme, réfléchit-il à la porte, et il est chez hû! 11 descendit en déchirant ses mains.

Froissart continuait :

— Je ferai l'aire demain les premières annonces dans les journaux.

— Je me tuerai, dit Adeline , dont la voix apporta un nouveau frémissement de colère au duc qui écoutait.

— Je vous tuerai, moi, s'écria madame de Neuvilette en se jetant sur un couteau et en se précipitant sur Froissart que ce mouvement forcené dégrisa à demi. 11 retint le bras de sa belle-mère, et il lui dit avec le calme instantané qui marque le passage d'un orage à l'autre...:

— Ce coup de couteau, belle-maman, est la première chose que vous m'ayez donnée depuis que j'ai le bonheur d'être votre gendre. Vous n'eussiez même pas eu cette générosité envers moi , si vous eussiez daigné m'écouter jusqu'au bout. Oui , belle-maman Tempête, — il tenait

toujours le bras de sa beile-mère. — On gagnera votre fille avec un billet de mille francs, mais celui qui la gagnera, écoutez bien ceci! s'oblige à vous prendre sur le marché. Jugez s'il y pensera à deux fois avant de réclamer le gain qu'il aura fait.

Il achevait cette phrase, dont l'outrage surpassait tout, lorsque le vieux marquis de Neuvilette, qui, jusque là, n'avait rien dit, se leva, en entendant maltraiter ainsi sa femme, prit sa pantouffle et dit à Froissart :

— Canaille, vous ne valez pas le soufflet d'un gant à 18 sous.

La pantouffle du marquis, dédaigneusement lancée, alla frapper Froissart au visage.

Il faut croire que le vieux marquis de Neuvilette mit tant de noblesse dans son

insulte, que Froissait sauta sur une cravache posée sur le piano de sa femme et s'abandonna à la plus ignominieuse vengeance contre son beau-père.

Terrible jusqu'alors, la scène prit à ce moment un caractère si alarmant, que le duc de Villa-Réal, ne se contenant plus, s'élança, suivi de ses gens, dans l'escalier de la mansarde ébranlée par les cris. A l'instant même, il vit plutôt tomber que descendre trois personnes pâles et pleines de terreur. Sauvez-nous! sauvez-nous! crièrent-elles en se précipitant dans son appartement; au nom du ciel ! sauvez-nous ! De Villa-Réal ferma aussitôt sa porte et dit à Adeline : — Madame, rassurez -vous; vous ne courez plus aucun danger ; vous êtes chez moi et personne!... Mais Adeline s'était évanouie. Pendant qu'il lui faisait respirer

des sels, il appelait, il sonnait ses domestiques qui accouraient et il leur commandait de donner tous leurs soins à M. de Neuviletie et à sa femme, celle-ci émue de colère, celui-là tremblant d'effroi.

Quand cette crise si violente commença à s'apaiser, de Villa-Réal put apprendre de la bouche de madame de Neuvilette, que Froissart, leur gendre, dépassant le terme de ses brutalités, avait cinglé un coup de cravache au visage de sa femme. Un mouvement nerveux fit pousser un cri d'indignation à Villa-Réal ; involontairement ses mains se portèrent sur le manteau de la cheminée où reposaient dans leur boite ses pistolets de voyage. Mais il se relint. Réduisant son rôle à celui d'hôle généreux, il souleva Adeline encore évanouie et la porta sur un sopha.

C'était précisément dans la délicieuse petite chambre quelle occupait autrefois, et où eut lieu, la première nuit de son mariage, une scène que ni lui ni elle n'oublieraient jamais. Pendant que le marquis et sa femme se remettaient peu à peu de leur terrible commotion, Adeline de son côté revenait à la vie ; elle rouvrait lentement les yeux. Quand elle fut tout à fait ranimée, elle regarda autour d'elle et elle demanda : — Oùsuis-je?

— Chez vous, Madame, lui répondit le duc.

Il était à genoux, au bord du sopha, tenant la main d' Adeline dans la sienne, attendant le moment du réveil : — Chez vous, Madame, répéta-t-il. Adeline voulut répondre : elle était encore trop faible ; elle sourit tristement et soupira.

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