MEMOIRES DE MON PÈRE, JEAN FROISSART, ACCUSATEUR PUBLIC EN
Le manuscrit commençait ainsi :
« La première famille que spolia mon père fut... »
Le père Froissart ne voulut pas en lire davantage. Le lendemain, son fils sortait de Sainte-Pélagie, libre de toutes dettes, et en parfaite disposition d'en contracter de nouvelles.
WéUtminatxan fcu pèxe Sxoisexxt kVenlbxoit ÎDe V&venix ùe 00U &U, peu bien aimé.
Si je le place dans une maison de commerce, se dit-il, il n'ira jamais; si je le fais soldat, il désertera; il n'est bon à rien ; marions-le.
<&xxeux Vun bvxi yhe.
Comme la plupart des pères, M. Froissart se trompait sur le compte de son fils, quoique la conclusion de son raisonnement lût juste, que son fils Aristide Froissard n'était bon à rien. Son flls était une de ces précieuses natures que personne ne comprend et que tout le monde connaît.
Plus raffinés que nous, les Grecs ont
ont donné une place d'honneur dans l'histoire de leur philosophie à ces caractèreslà. D'abord, Aristide Froissart, quoique le plus paresseux de ses condisciples autrefois au collège de Charlemagne, savait le latin et le grec comme aucun professeur ne connaît ces deux langues. Aucun sens ne l'embarrassait. Mais, quand il avait lu une page d'Homère, il la déchirait et il la roulait en cigarettes. On l'a vu consumer sous cette forme un chant tout entier de l'Iliade. En moins de deux mois , il avait lu et retenu nos meilleurs écrivains depuis le XVIe siècle. Puis, comme son père le tenait à court d'argent à cette époque, il les avait tous vendus à la livre à l'épicier de la pointe Saint-Eustache. S'il connaissait faiblement les langues modernes , dont il ne faisait pas un cas infini, il savait le blason
aussi bien que feu Chardin. Il était rare, lorsqu'il était un peu allumé par les vapeurs du souper, qu'il ne s'étendît pas sur la banquette d'un estaminet , pour déchiffrer, au milieu de la fumée, l'écusson de quelque vieille famille de Bavière ou de Hongrie, car il avait presque toujours sur lui ou un petit traité de blason, ou une table de logarithmes, ou YErotica biblion. Il était aussi adroit de ses mains qu'il était intelligent ; il réussissait à ravir dans la ciselure difficile, fouillait le liège si ingénieusement, qu'il avait exécuté en relief un plan du Louvre d'une merveilleuse exactitude ; il aimait les oiseaux, qu'il élevait et empaillait comme un naturaliste; un escamoteur opérait-il devant lui , il savait le tour avant qu'il fût fini. Enfin, tout ce qui se pense de sensé dans les fortes têtes, tout
ce qui se dit de spirituel dans un salon, tout ce qui se crée de neuf, de gracieux dans les arts, il le pensait, il pouvait le dire, il pouvait le réaliser. Et cependant, ainsi que l'avait dit son père Jean Froissart, il n'était bon à rien, parce qu'il était mobile, paresseux à faire arrêter, rien qu'en la regardant, la roue d'un moulin, dédaigneux à l'excès de toute gloire, disant qu'il aimait mieux une mauviette en salmis que Napoléon et toutes ses batailles, nullement curieux, adorant une foule de choses que les adeptes seuls comprennent et pratiquent : sachant nonseulement l'endroit de Paris où se boit le meilleur café, mais l'heure de la soirée où les cafetières échauffées le font meilleur, le mois de l'année où les huîtres sont le plus savoureuses, le bureau de tabac où les cigares ont le goût le plus
fin, le marchand de comestibles qui reçoit douze heures avant ses confrères les sardines fraîches de l'Océan. Il était, du reste, le plus habile homme de Paris pour donner à une pipe cette cuirasse noire et dorée qui ne s'obtient qu'en la bourrant et en la fumant avec une sagacité peu commune. C'était de l'avis de tous les habitués de l'estaminet Hollandais, le premier culotteur de pipes. Il n'en manquait pas une. Si l'on voyait un homme religieusement accroupi sur une pipe enveloppée dans un linge humide, et fumant cinq heures de suite pour achever son expérience, on pouvait dire : C'est Aristide Froissart. Quel état pouvait, raisonnablement, convenir à une pareille organisation? Par quel côté attacher à une profession un homme trop mou pour exécuter, trop spirituel pour vouloir se
donner pour savant, trop savant pour se piquer de n'être que spirituel? Il se bornait à vivre de la vie des sens , à manger la fortune de son père et un peu à la boire. Il y avait en lui de l'Alcibiade, du Diogène, mais pardessus tout du Froissart.
position sociale fc« tnar^uis be QeuviUtU.
Ruiné par la Révolution française sous les traits de Jean Froissart et par l'incendie du Cap, M. deNeuvileîte avait réclamé à double titre d'émigré et de colon, à l'époque du milliard et de l'indemnité votée aux colons de Saint- Domingue. Ses pertes comme colon
s'élevaient à cinq cent mille francs et ses pertes comme émigré à un millions Le gouvernement, auprès duquel il était sans protection, lui accorda quinze cents francs en trois paiements.
&tllijcu}f tfc kg ttX sxteXUnt ntaurrçwjs.
Son ombre sur le mur offrait le profil d'Henri IV moins la barbe. La houppe au sommet du front couronnait un nez méridionalement aquilin et nerveux et appelait comme chez le Béarnais un men* ton un peu en sabot. Un des plus agréables incidents des soirées d'hiver, était pour madame de Neuvilettede faire placer son mari de manière à ce que son ombre profilât sur le mur l'image du bon roi. M. de Neuvilette se prêtait à
tout. C'était la bonté même, avec ses yeux bleus très clairs, son visage avenant et son sourire de race comme le balancement du corps chez les Bourbons.
Le cher homme n'avait jamais eu grand esprit même au bon temps, mais il avait eu et avait encore cet autre esprit qui tient lieu du grand et qui est souvent préférable. Il respectait les femmes et il serait plutôt mort debout que de leur dire : Je suis fatigué de porter votre épagneul. Si son bon sens était léger comme son corps, du moins il n'était pas faux. 11 pensait que la vie d'un honnête homme n'est jamais si douce que sous le joug d'une obéissance : il avait d'abord obéi à sa mère, puis à sa femme, toujours à son roi, et cela sans jamais analyser son devoir. 11 agissait fort sensément, car..... Quel rapport cela a-t-il avec cette histoire?
(Sut***™* fctt ysx& £ to'xzz&xt et fc« mxxquis ht $le%w'xUttg.
Vous êtes toujours dans l'intention de donner votre fille à mon fils? alla demander un jour le vieux Froissart au marquis de Neuvilette. — Toujours, lui répondit celui-ci, puisque cela est convenu entre nous depuis avant qu'ils lussent nés.
— En ce cas, dit le vieux révolutionnaire, voici ce que je donne à mon fils :
Cent mille francs comptant,
Mon château de Vertumi,
Mes terres de la Grenouillère,
Mes bois de Saint-Uran,
Et mon hôtel du faubourg Saint-Honoré.
— Et vous, reprit Froissart, que donnez-vous à votre fille?
— Mon cher, lui répondit le marquis de Neuvilette, je lui donne exactement tout ce que vous donnez à votre fils.
Il est impossible de dire à un homme avec plus d'esprit et de courtoisie : Vous êtes un voleur.
Le mot avait trente-cinq ans de bouteille. Le vieux Froissart en fut comme grisé.
Son extérieur n'était guère plus offensif que celui de M. de Neuvilette; seul point de comparaison à établir entre lui et l'élégant marquis. Il ressemblait à ses grands patrons Robespierre et Marat, très chétifs et fort laids tous les deux. Il avait même la vue faible du premier; il ne distinguait pas les objets à deux pas. Mais au contraire de ces deux grandes figures de la révolution, le père Froissart s'était fait Révolutionnaire par excès de poltronnerie et de cupidité. Il s'était atelé au char de la Révolution de peur de monter dans son tombereau. Dès qu'il fut riche par le pillage des biens du mar-
quis, il commença à comprendre et à s'expliquer le mérite de la propriété : il trembla de se voir dépouillé à son tour: Son temps de terreur eut lieu quand tout devint tranquille autour de lui, parce qu'alors on put voir les déplacements de fortune qui s'étaient faits pendant l'orage. La peur qui l'avait transformé en tigre, le ramena à ses premières proportions de mouton. Il n'eut rien tant à cœur que de passer pour un brave homme, un caractère doux, un esprit attaché à ses devoirs, ne se mêlant pas de politique et prêt à être cru volontiers un homme pieux. De loin en loin le curé de sa paroisse recevait des dons anonymes, mais pas assez anonymes pourtant pour qu'il ne lui fût facile de deviner d'où ils émanaient. Enfin le bon M. Froissart se permettait tous les jolis actes de vertu à sa
portée excepté le plus grand de tous, celui auprès duquel tous les autres n'étaient rien, à vrai dire, celui de restituer au marquis de Neuvilette les propriétés, l'argent, les bijoux qu'il lui avait \ olés en 93 . C'était un perpétuel combat entre son désir de garder ce qu'il s'était habitué è posséder et son désir encore plus grand, non de rendre mais de faire légitimer ses rapines. Cette interminable lutte le poussait toujours au pied de sa victime, et c'est pour en finir avec elle qu'il avait fait le rêve si hardi mais au fond si logique et si facile d'unir son fils Aristide à la fille du marquis de Neuvilette.
— 53 — ■ ^extrait an ^usUl V&fc*)rtrttf ** tHenviUttt*
Devant nous est une de ces feuilles blanches comme les aiment tant les bons et les mauvais peintres. Prenons le fusin et traçons un ovale pur sur ce bristol glacé. Ces deux arcs noirs sont les sourcils, ce croissant sera la base du nez, et cette double sinuosité la bouche. Voilà le cou, voilà les épaules. Repassons avec la mine de plomb sur ces traits charbonnés, et arrêtons avec précision ces yeux dont nous allons si bien placer le point lumineux, que nous aurons déjà la moitié de l'expression. L'expression est tout simplement de la grâce, de la réserve et de la distinction. La grâce, parce que le pli de l'œil accompagne le pli de la bouche ; la
réserve, parce que la paupière voile l'œil ; la distinction, parce que tout n'est ni extraordinaire ni commun. Il faut encore un peu relever le pincement des narines, et tourmenter dans le même sens le mouvement des lèvres. Maintenant, empâtons de blanc et d'un violet-cendré ces tempes qui tournent si bien, ni trop en rond comme des billes de billard, ni trop à angle aigu comme les coins de rues. Ce violet et un peu de vermillon nous aideront à tracer des veines sous l'œil, près de la bouche, et à préparer la teinte tendre du cou et son gracieux piédestal. Ce rose et ce filet blanc qui l'éclairent nous donnent la bouche ; plus ouverte que cela ; ne craignons pas de la chiffonner. Un trou à droite, un trou à gauche dans les joues. Ces joues ne tremblent pas assez. Il nous faut de la réalité. Plus d'ombre dans les
parties rentrantes. Boucher nous regarde. Couvrez-moi des reflets de cette chevelure noire ces belles chairs Pompadour de seize ans. Ce nez ne relève pas autant que l'expression de ce joli visage l'exige. Du noir sous la narine gauche, la droite paraîtra plus transparente et plus rose. Animez-moi votre statue maintenant. Un coup de clair ici, là et là. Ce front est beau mais mort, allumez-moi un rayon qui le parcoure. Venons aux épaules et au sein...
Je ne sais pas pourquoi je me donnerais tant de mal et vous peindrais un chefd'œuvre, pour qu'au bout du compte vous estimiez autant mon travail que si je vous disais : Adeline avait des yeux d'azur, des cheveux d'un noir débène, des dents de nacre, un sein d'albâtre et une taille de nymphe.
Notez que les plus habiles en sont là. Je me bornerai donc à vous dire, comme dans ces romans du siècle passé qui vous paraissent si bien laits , si bien écrits : Adeline de Neuvilette inspirait l'amour par sa beauté, le respect par sa modestie, et l'estime par sa brillante éducation.
Choisissez celui de ces trois portraits qui vous conviendra le plus. Cela m'est parfaitement indifférent.
\!Xn mot sut &cn ebvacatwxt.
Il était touchant de voir les privations que s'imposaient monsieur et madame de Neuvilette , pour donner une éducation accomplie à leur chère Adeline, et il faut le dire, ces sacrifices étaient bien plus selon leur tendresse que selon la prudence
et la saine raison. Que ferait leur fille de toutes ces sciences, de tous ces arts d'agrément, sans une dot pour les faire pardonner? Madame de Neuvilette avait, d'année en année, vendu toutes ses malines, toutes ses riches parures en point d'Alençon, M. de Neuvilette ses habits de cour, dont quelques-uns portaient pour boutons des diamants de vingt-cinq louis la pièce, afin de payer les maîtres et répétiteurs d'histoire, les maîtres de géographie, les maîtres de dessin, les maîtres de danse, et surtout, mais surtout, les professeurs de piano.
<&s que jt pense ton yroicBseux be piettxa,
II est d'usage qu'on paie, dans un pensionnat, un professeur d'histoire, par mois 50 fr.
Un professeur de géographie 25
Un professeur de littérature 40
Le professeur de piano a vingt francs par cachet, ou six cents francs par mois par élève; ainsi, s'il a dix élèves, il gagne six mille francs par mois. Ses appointements sont donc cent vingt fois plus forts que ceux du professeur d'histoire, deux cent-quarante fois plus élevés que ceux du professeur de géographie, et cent cinquante fois seulement plus forts que
ceux du professeur de littérature. Ordinairement, le professeur de piano est un gros monsieur qui a de gros favoris noirs, très épais, dont le commerce ne se borne pas seulement à vendre ses notes, car il vend aussi ses sonates et ses difficultés. Vendre des difficultés me semble prodigieux. De là à vendre des impossibilités il n'y a qu'un pas. Ils finiront par vendre du vin. Ils vendent aussi leurs pianos pour la bagatelle de dix mille francs.
Il est vrai qu'une élève d'un de ces célèbres professeurs peut au bout de trois ans déchiffrer ce qui suit et l'exécuter sur le piano.
Lieder.
ZXQ — TTZ — VRR — BDF — HHFI.
C'est k mourir d' admiration.
Qlbslxnc est x*ttï£e fc* ygnsion.
Mais on excuse M. de Neuvilette d'avoir tant et si dispendieusement cherché à orner l'esprit de sa fille, si on veut admettre ses raisons pour en avoir agi ainsi. Cette fille était son unique enfant. Il croyait que le nom des Neuvilette l'obligeait à ne rien négliger pour donner à sa fille, à défaut de fortune, une instruction au niveau de sa naissance. D'ailleurs, elle ne lui faisait pas regretter ses sacrifices sans nombre : depuis qu'on l'avait retirée de pension, Adeline charmait la vieillesse de sa famille par sa bonté , sa conversation , ses travaux. Elle remplissait de distraction leurs soirées d'hU
ver en faisant des lectures choisies ou en exécutant au piano quelques morceaux qui n'étaient pas des difficultés.
^tog*£* fcu yhe Ëtoiz&sixt à lu veçhexcke fc*
S0tf fcÏ0.
Quand M. Froissart et M. de Neuvilette furent d'accord d'unir leurs enfants , M. Froissart alla chercher son fils à son dernier logement. Le portier lui dit : M. Aristide Froissart n'y est pas. — Quoi! déjà sorti, à sept heures du matin ? — Quand rentrera-t-il ? — Je l'ignore. — Comment , vous l'ignorez? — Oui, Monsieur : voilà trois mois que nous l'avons pour locataire, et il n'a pas paru une seule fois. Vous ne feriez pas mal de vous adresser au faubourg
du Roule , la dernière maison avant la barrière. — Mais c'est à deux lieues d'ici?
A la maison de la barrière du Roule, le portier en entendant prononcer le nom d'Aristide Froissart , se mit à dire ou plutôt à crier : M. Aristide Froissart, c'est un gueux, un libertin, une mauvaise paye, un mange tout! est-ce qu'on sait où ça loge ! Mais, mes braves gens, leur dit M. Froissart, vous m'épouvantez , je suis son père. — C'est différent, reprit alors le portier d'un ton radouci et cependant encore défiant, c'est que je vous avais pris pour un créancier. Pour les dégoûter de revenir ou d'aller ailleurs le chercher, M. Froissart nous fait une petite pension de quarante sous par jour ; il
nous paie pour que nous leur disions beaucoup de mal de lui. Les créanciers sont si effrayés de nous entendre, qu'ils renoncent tous à le trouver et que quelques-uns ne pensent plus à s'en faire payer. Vous voyez que nous gagnons bien l'argent que nous donne M. votre fils. Si vous aviez la bonté de le lui dire...
— 0 corruption ! dit le père Froissart. Mais enfin, est-il chez lui en ce moment? demanda -t- il ensuite au portier. — Il ne doit pas être levé, il n'est encore que sept heures.
Puisque vous êtes son père, son vénérable père , répondit le portier , je puis vous dire qu'il vient rarement ici le jour, et qu'il passe ordinairement la nuit au passage des Panoramas, csca-
lier S, chez madame de Sainte-Sabine.
Vous demanderez M. Jupiter. M. votre fils a pris ce nom.
— Je rougis pour mon nom d'homme !
s'écria le vieux Froissart en allant à pied au passage des Panoramas. Il monta l'escalier S, tira le manche de cravache qui terminait le cordon de sonnette ; une jeune femme ouvrit ; elle était enveloppée dans un cachemire jaune fané. Un bout d'épaule rose débordait. Ce bout d'épaule disait l'âge, la profession, les mœurs de madame de Sainte-Sabine.
— Monsieur Jupiter, s'il vous plaît, demanda en rageant le vieux Froissart.
— Vous venez pour ses bottes?...
— Non, Madame.
— Ah! c'est pour le dernier panier de vin?
— Non, Madame.
— Je vous remets à présent , vous venez pour le quart de chevreuil?...
— Je suis son père.
— Ah! vous êtes le père de Jupiter? enchantée, Monsieur, de vous voir si matin. Mais si vous désirez parler à M. votre fils, vous le trouverez au Cercle d'or, sur les boulevards, à deux pas d'ici.
— Qu'est-ce que le Cercle dor, Madame, s'il vous plait ?
— C'est le grand estaminet...
— Très bien. 0 mœurs! ô mœurs!...
J'ai l'honneur de vous saluer.
M. Froissart entra dans le grand estaminet du Cercle d'or, et il ne vit pas son fils. Cependant Aristide Froissart y était, mais tant d'amis l'entouraient que son père eut quelque peine à le découvrir d'abord. Enfin il traversa des nuages de fumée de pipe, côtoya vingt tables, et parvint enfin à s'asseoir auprès de son fils.
Son fils Aristide jouait au domino.
— Pourriez-vous sortir un instant?
— Ah ! c'est vous, mon père.
— Pourriez-vous sortir un instant?
— Impossible dans ce moment : nous jouons la belle ; Monsieur me doit cinquante consommations. Mais parlez toujours.
— Ici? y songez-vous?
— Mais sans doute...
Et reprenant la partie, un instant interrompue... — Trois et blanc.
— J'ai à vous parler de choses très se-* rieuses.
— Raison de plus. Cela ne souffre pas de retard.
— Encore une fois, voulez-vous sortir?
— Trois partout.... Si vous voulez attendre que la partie soit finie?
— En avez-vous pour longtemps?
— Jusqu'à deux heures... blanc et quatre.
— Il n'en est que huit.
— Je nen ai pas : allez !
— Il s'agit de votre mariage, et vous voulez!...
— C'est vous qui voulez; moi, je ne veux rien. Domino ! Reste à trente.
— Vous savez que je veux que ce mariage se fasse dans un mois. J'ai mes raisons.
— Très bien ! — A vous la pose , Monsieur.
— Je ne puis, au milieu de ce bruit...
— Mais puisqu'il s'agit de mon mariage avec mademoiselle de Neuvilette, je vous comprends à merveille !
— C'est qu'il faudrait songer à vous présenter chez ses parents.
— Cela se fera. Je passe mon double six.
— Vous devez songer aussi à votre cadeau de noces , il faut que nous allions
ensemble choisir, acheter les objets d'usage.
— Nous irons. Domino ï
— Ce n'est pas tout.
— Quoi encore!...
— Votre genre de vie...
— Mon père, vous allez me faire perdre.
— Cette maison, à l'extrémité du faubourg du Roule...
— Garçon , un petit verre ! — Prendriez-vous quelque chose ?
— Je vois que vous êtes incorrigible...
— Mon cher père , dit Froissart en prenant la main à son père, vous me parlez souvent de la nature : elle n'a pas créé
les petits verres pour les jeter devant les pourceaux.
— La femme que vous allez épouser mérite tant d'égards...
— Voulez-vous lui donner un bon conseil? dit Aristide, engagez-la à ne pas inépouser.
Le conseil ne cadrait pas du tout avec les projets du père Froissart, et voilà pourquoi il avait jusqu'ici tant ménagé son fils, mis tant de patience à lui parler à cette table d'estaminet, entre des pipes et beaucoup de petits verres.
— Quel jour vous présenterez-vous chez M. de Neuv dette?
— Dans quinze jours, lui dit. Aristide en lançant en l'air les dominos, car il venait de perdre trente consommations du coup.
— Mon père, ajouta Aristide au vieux Froissart, si vous étiez mon ami au lieu d'être mon père, je vous jetterais ce petit verre au visage. Vous m'avez fait perdre... Mais, comme vous êtes mon père , je vais le boire à votre santé en vous priant de le payer.
C* que **tttemait lac c0tbeilU fc* «0** 0 oi&etXc par Qtrist tt> e ^tffitf&sixt à Zibeline fr* $.*»viletU.
Il est essentiel de dire d'abord que le père Froissart, pendant les quinze jours qui suivirent sa visite à l'estaminet du Cercle d'or, ne put parvenir à rencontrer son fils, malgré ses infatigables perquisitions. Les nouveaux, les anciens logements furent inutilement fouillés ; point
d'Aristide. Les quinze jours s'écoulèrent, et il ne parut pas davantage. Désolé de ce contretemps, le père Froissart n'alla pas moins chez M. de Neuvilette le jour convenu pour la rédaction du contrat; lui et son fils Aristide étaient attendus.
M. de Neuvilette, qui avait repris la poudre pour cette cérémonie, madame de Neuvilette, toute parée dans le goût de Marie- Antoinette, et Adeline, vêtue simplement d'une robe de mousseline blanche, offraient la noble et touchante gravité commandée par le caractère de la journée. Ils se levèrent pour recevoir M. Froissart, qui les pria d'excuser son fils s'il n'était pas venu avec lui , mais il ne tarderait pas à paraître; le choix de quelques objets destinés à combler la cor-
beille, motivait son absence. Que va-t-il arriver de tout ceci ? pensait-il en donnant ces excuses en l'air aux Neuvilette. Il ne viendra pas, il est caché dans quelque café où il joue au domino. Je ne parviendrai jamais à mener à fin ce mariage.
La préoccupation de M. de Neuvilette, et elle était sérieuse aussi, était de savoir ce que pensait de son costume de marquis M. Froissart. 11 l'avait mis, malgré sa terreur de M. Froissart, et il l'avait mis complet. Le brave homme ne pouvait s'imaginer qu'il ne courait pas le danger d'aller à l'échafaud en s'exposant ainsi aux yeux de l'ancien accusateur public.
Ses yeux étaient sur les yeux de Froissart, qui, à son tour, à force d'être examiné par M. de Neuvilette, crut que celui-ci
avait découvert en lui quelque partie de vêtement dont lui, Froissart, aur ait hérité plutôt par le fait du droit de conquête que par le droit de naissance. Et malheureusement, il n'était que trop vrai en ce moment, qu'il avait sur lui un jabot , une cravale de mousseline brodée, et une chemise qui avaient appartenu, avant la Révolution, au pauvre marquis. En sorte quil s'établit ce dialogue entre le marquis, tremblant pour ses habits de l'ancien temps, et le Froissart père, vêtu du linge de M. de Neuvilette,
— Vous ne m'en voudrez pas, M. Froissart, si, par un retour vers le passé, dans une circonstance tout exceptionnelle, j'ai misunœil de poudre. Ma femme l'a voulu, ma fille
— Comment, mais comment M. le
marquis, cela vous sied à ravir ; cela vous rajeunit de dix ans. Moi sévère pour la poudre! quand j'ai pris aujourd'hui, par inattention en m'habillant, une cravate dont vous reconnaissez peut - être le
point
Le chiffre du marquis de Neuvilette, brodé aux cornes de la cravate, s'étalait sur les parements du gilet rouge de Froissart .
— Je ne me souviens guère C'est
d'un joli goût Vous êtes presque cravaté comme un marquis, M. Froissart.
Il a reconnu sa cravate, pensa le vieux Froissart. Dans un instant il va reconnaître sa chemise.
De son côté, le marquis de Neuvilette pensait : Il a pardonné la poudre, mais cet habit de soie, ce jabot, ce gilet à la
sénéchale, cette épée, cette culotte chamois. Il reprit :
— C'est une scène de famille; j'y ai appelé le passé avec quelque plaisir, je ne vous le cacherai pas , avec quelque exagération peut-être. Mais après tout, ajouta-t-il, parce que vous portez ce beau diamant au milieu du jabot, comme c'est un peu plus la mode aujourd'hui, et parce que je porte au doigt celui-ci , monté en camée, faut-il véritablement nous regarder d'un mauvais œil ?
— Est-ce qu'il aurait reconnuson diamant, se dit avec effroi le vieux Froissart en entendant cette dernière comparaison du marquis de Neuvilette, pauvre marquis qui n'avait pas un diamant au doigt, lui ! mais un morceau de cristal.
— Nous en vouloir pour si peu ! repli-
qua le Froissart en abattant son jabot sur le diamant, et en fermant, ce qu'il regrettait de n'avoir pas fait plus tôt, son volumineux gilet rouge. Nous en vouloir ! iûais ces temps sont passés.
— N'est-ce pas qu'ils sont passés? répliqua M. de Neuvilette avec plus de joie encore que de certitude.
— Deux pauvres vieillards doivent aimer à le supposer.
— Oh! oui, M. Froissart.
— Ce gilet rouge ! murmurait sourdement encore cependant M. de Neuvilette, il y tient trop.
— Cet habit de soie, cette poudre, réfléchissait de son côté M. Froissart, comme il y tient encore !
— Je vois toujours en lui la Révolution!
— C'est toujours un ci-devant.
Pendant que ces deux hommes , ou plutôt ces deux principes, échangeaient ainsi sous un masque riant leur inextinguible appréhension, mademoiselle de Neuvilette pensait à deux choses à la fois, malgré Lebnitz, qui prétend qu'on ne pense jamais qu'à une seule chose.
£xoi&8&xt ?
Elle ne l'avait jamais vu, et personne, pour beaucoup de raisons, ne lui avait jamais dépeint son caractère. Dans cette position une jeune fille ressemble à la Loi. Cette Loi dit : Le doute doit
toujours s'interpréter en faveur du pré-
venu.
£t* *>*«* t hoese auxquelles posait &**U«* he Sleuvïleite.
Côté droit du cerveau .
Est-il bien?
L'aimerai-je?
M'aimera-t-il?
Si j'allais ne pas lui plaire !
Côté gauche du cerveau.
Qu'y aura-t-il dans la corbeille?
S'il y avait un collier de perles !
Combien y met-on de paires de gants?
Quel sera le plus bel objet de la corbeille?
<&eyevfoaut OLbeline ùe Skexx&ilette at*ait béjh eu plusieurs «munis.
L'un lui avait baisé la main en partant pour Constantinople.
L'autre avait obtenu d'elle un ruban couleur de feu le jour qu'il l'avait rencontrée.
Un troisième lui avait doucement arraché un tendre aveu un soir qu'ils se promenaient ensemble sur le lac Léman.
Celui-ci avait l'ait retentir son nom dans les bois de citronniers de l'île de France.
Celui-là l'avait aimée dans les solitudes du Nouveau-Monde , au bord du Meschacébé.
Il ne reste plus qu'à dire les noms de ces divers amants d'Adeline deNeuviîette. L'un était Renaud, l'autre Tancrède, celui-ci Saint-Preux, celui-là Paul, et le dernier était Chactas. Adeline avait donc pris dans les plus beaux livres, les plus beaux, les plus poétiques, les plus tendres des hommes pour en faire ses amants. Comment rèvait-elle, de quelles perfections ne dotait-elle pas l'amant réel quelle devait rencontrer un jour et qu'elle destinait, dans sa chaste pensée, à devenir son mari ?
On sonna.
Chacun éprouva une impression particulière.
Un domestique entra , et déposa sur une table un coffret en bois de santal tout cerclé d'argent.
— De la part de M. Aristide Froissart, dit le domestique en se retirant.
La corbeille n'était déjà pas une corbeille , mais un coffret ; premier affront fait à l'usage. Il est vrai que, lorsque M. Froissart l'ouvrit , il s'en échappa un air délicieusement joué. C'était d'un timbre charmant; un orgue de fée.
M. Froissart, disons-nous, ouvre le coffret, et que voit-il d'abord? deux billes de billard . Il pâlit : le jeu de domino n'est pas loin, pensa-t-il. Allons !
— Laissez, laissez, s'écria Adeline:
donnez-naeicela. Elle tournales boules sur elles-ir^mes, an: me en le ferait d'une boîte, et elles s'ouvrirent : dans l'une était un voile d'une magnificence, d'une richesse de dessii à faire mcunr d'envie C hantilly. Madame de Neuvilette, elle qui
avait vu de près le voile de la princesse de Lamballe le jour de son mariage avec M. de Penthièvre, ne pût s'empêcher de s'écrier : Divin Sauveur ! c'est encore plus beau! Dans l'extrême bande du voile était écrit, en petites lettres à jour : Dessiné par moi, Aristide Froissart, à l 'intention de mademoiselle Adeline de Neuvilette.
Le cœur d' Adeline s'épanouit.
Dans l'autre bille était une paire de bracelets digne du voile.
La chaîne qui formait le corps du bracelet était une suite de petites tètes ciselées avec un admirable goût, et chacune d'elles offrait le portrait d'une femme célèbre de l'antiquité. Sur le fermoir, la pointe du burin avait gravé dans l'or:
Ciselé par moi, Aristide Froissart, et