‹ Aristide froissartChapitre 11 sur 79 · ERREUR DUN BON PERE · texte numérisé non relu

ERREUR DUN BON PERE

Comme la plupart des pères, M. Froissart se trompait sur le compte de son fils, quoique la conclusion de son raisonnement fût juste, que son fils Aristide Froissart n'était bon à rien. Son fils

était une de ces précieuses natures que personne ne comprend et que tout le monde connaît. Plus raflinés que nous, les Grecs ont donne une place d'honneur dans l'histoire de leur philosophie à ces caractères-là. D'abord, Aristide Froissart, quoique le plus pare seux de ses condisciples autrefois au collège de Charlema,'ne, savait le latin et le grec comme aucun professeur ne connaît ces deux langues. Aucun sens ne l'embarrassait. Mais, quand il avait lu une page d'Homère, il la déchirait et il la roulait en cigarettes. On l'a vu consumer sous cette forme un chant tout entier de l'Iliade. En moins de deux mois, il avait lu et retenu nos meilleurs écrivains depuis le xvi" siècle. Puis, comme son père le tenait à couit d'argent à cette époque, il les avait tous vendue à la livre à l'épicier de la pointe Sainte-Eustache. S'il connaissait faiblement les langues modernes, dont il ne faisait pas un cas inrini, il s.xvait le blason aussi bien que feu Chardin II était rare, lorsqu'il éiait un peu allumé par les vapeurs du souper, qu'il ne s'étendit pas sur la banquette d'un estaminet, pour déchiffrer, au milieu de la fumée, l'écusson de quelque vieille famille de Bavière ou de Hongrie, car il avait presque toujours sur lui ou un petit traité de blason, ou une table de logaritlimcs, ou VErotica biblion. Il était aussi adroit de ses mains qu'il était intelligent; il réussissait à ravir dans la ciselure difficile, fouillait le liège si ingénieusement, qu'il avait exécuté en relief un plan du Louvre d'une merveilleuse exactitude; il aimait les oiseaux, qu'il élevait et empaillait comme un

ARISTIDE FROJSSART.

naturaliste; un escamoteur opérait-il devant lui, il savait le tour avant qu'il fût fini. Enfin, tout ce qui se pense de sensé dans les fortes têtes, tout ce qui se dit de spirituel dans un salon, tout ce qui se crée de neuf, de gracieux dans les arts, il le pensait, il pouvait le dire, il pouvait le réaliser. Et cependant, ainsi que l'avait dit son père, Jean Froissart, il n'était bon à rien, parce qu'il était paresseux à faire arrêter, en la regardant, la roue d'un moulin ; dédaigneux à l'excès de toute gloire, disant qu'il aimait mieux une mauviette en salmis que Napoléon et toutes ses batailles ; nullement curieux ; adorant une foule de choses que les adeptes seuls comprennent et pratiquent. Il savait non-seulement l'endroit de Paris où se boit le meilleur café, mais l'heure de la soirée où les cafetières échauflées le font meilleur, le mois de l'année où les huîtres sont le plus savoureuses, le bureau de tabac où les cigares ont le goût le plus fin, le marchand de comestibles qui reçoit douze heures avant ses confrères les sardines fraîches de l'Océan. Il était, du reste, le plus habile homme de Paris pour donner à une pipe cette cuirasse noire et dorée qui ne s'obtient qu'en la bourrant et en la fumant avec une sagacité peu commune. C'était, de l'avis de tous les habitués de l'estaminet hollandais, le premier culotteur de pipes. Il n'en manquait pas une. Si l'on voyait un homme religieusement accroupi SJr une pipe enveloppée dans un linge humide, et fumant cinq heures de suite pour achever son expérience, on pouvait dire : C'est Aristide Froissart. Quel état pouvait, rai-

sonnablemont, convenir à une pareille organisation ? Par qael côte attacher à une profession un homme trop mou pour exécuter, trop spirituel pour vouloir se donner pour savant, trop sava"nt pour se piquer de n'être que spirituel? 11 se bornait à vivre de la vie des sens, à manger la fortune de son père et un peu à la boire. Il y avait en lui de l'Alcibiade, du Diogine, mais pardessus tout du Froissart.

POâlTION SOCIALE DV MARQ.UI3 DE NEUVILETTE.

Ruiné par la Révolution française sous les traits de Jean Froissart et par l'incendie du Cap, M. de Neuvilette avait réclamé à double titre d'émigré et de colon, à l'époque du milliard et de l'indemnité votée aux colons de Saint-Domingue.

Ses pertes comme colon s'élevaient à cinq cent mille francs, et ses pertes comme émigré à un million.

Le gouvernement, auprès duquel il était sans protection, lui accorda quinze cents francs en trois payements.

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