‹ Aristide froissartChapitre 14 sur 79 · PHYSIONOMIE MORALE ET P0LIT1Q UE DE M. FROISSART · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE MORALE ET P0LIT1Q UE DE M. FROISSART

Son extérieur n'était guère plus offensif que celui de M. de Neuviletie ; seul point de comparaison à établir entre lui et rcicgant marquis. Il ressemblait à ses grands patrons Ro'-cspicrre et Marat, très-chétits et fort laids tous les deux. Il avait même la vue faible du premier ; il ne distin:;uail pas les objets à deux pas. Mais au contraire de as deux grandes figures de la Révolution, le pure Froissart s'était fait révolutionnaire par excès de

poltronnerie et de cupidité. Il s'était attelé au char de la Révolution de peur de monter dans son tombereau. Dès qu'il fut riche par le pillage des biens du marquis, il commença à comprendre et à s'expliquer le mérite de la propriété : il trembla de se voir dépouiller à son tour. Son temps de terreur eut lieu quand tout devint tranquille autour de lui, parce qu'alors on put voir les déplacements de fortune qui s'étaient faits pendant l'orage. La peur, qui l'avait transformé en tigre, le ramena à ses premières proportions de mouton. Il n'eut rien tant à cœur que de passer pour un brave homme, un caractère doux, un esprit attaché à ses devoirs, ne se mêlant pas de politique et prêt à être cru volontiers un homme pieux. De loin en loin le curé de sa paroisse recevait des dons anonymes, mais pas assez anonymes pourtant pour qu'il ne lui fût facile de deviner d'où ils émanaient. Enfin le bon M. Froissart se permettait tous les jolis actes de vertu à sa portée, excepté le plus grand de tous, celui auprès duquel tous les autres n'étaient rien, à vrai dire, celui de restituer au marquis de Neuvilette les propriétés, l'argent, les bijoux qu'il lui avait volés en 93. C'était un perpétuel combat entre son désir de garder ce qu'il s'était habitué à posséder et son désir encore plus grand, non de rendre, mais de faire légitimer ses rapines. Cette interminable lutte le poussait toujours au pied de sa victime, et c'est pour en finir qu'il avait fait le rêve si hardi mais au fond si logique et si facile d'unir son fils Aristide à la fille du marquis de Neuvilette.

PORTRAIT AU PASTEL d'ADELINE DE NEUVILETTE.

Devant nous est une de ces feuilles blanches comme les aiment tant les bons et les mauvais peintres. Prenons le fusain et traçons un ovale pur sur ce bristol glacé. Ces deux arcs noirs sont les sourcils, ce croissant sera la base du nez, et cette double sinuosité la bouche. Voilà le cou, voilà les épaules. Repassons avec la mine de plomb sur ces traits charbonnés, et arrêtons avec précision ces yeux dont nous allons si bien placer le point lumineux, que nous aurons déjà la moitié de l'expression.

L'expression est tout simplement de la grâce, de la réserve et de la distinction.

La grâce, parce que le pli de l'œil accompagne le pli de la bouche ; la réserve, parce que la paupière voile l'œil ; la distinction, parce que tout n'est ni extraordinaire ni commun. Il faut encore un peu relever le pincement des narines, et tourmenter dans le même sens le mouvement des lèvres.

Maintenant, empâtons de blanc et d'un violet cendré ces tempes qui tournent si bien, ni trop en rond comme des billes de billard, ni trop à angle aigu comme les coins de rues. Ce violet et un peu de vermillon nous aideront à tracer des veines sous l'œil, près de la bouche, et à préparer la teinte tendre du cou et son gracieux piédestal. Ce rose et ce filet blanc qui l'Oclaire nous donnent

la bouche ; plus ouverte que cela ; ne craignons pas de la chilïonner. Un trou à droite, un trou à gauche dans les ioues. Ces joues ne tremblent pas assez. Il nous faut de la réalité. Plus d'ombre dans les parties rentrantes. Boucher nous regarde. Couvrez-moi des reflets de cette chevelure noire ces belles chairs Pompadour de seize ans. Ce nez ne relève pas autant que l'expression de ce joli visage l'exige. Du noir sous la narine gauche, la droite paraîtra plus transparente et plus rose. Animez-moi votre statue maintenant. Un coup de clair ici, là et là. Ce front est beau, mais mort, allumez-moi un rayon qui le parcoure. Venons aux épaules et au sein...

Je ne sais pas pourquoi je me donnerais tant de mal et vous peindrais un chef-d'œuvre, pour qu'au bout du compte vous estimiez autant mon travail que si je vous disais : Ad^line avait des yeux d'azur, des cheveux d'un noir d'cbène, des dents de nacre, un sein d'al'.^âtre et une taille de nymphe.

Notez que les plus habiles en sont là. Je me bornerai donc à vous dire, comme dans ces romans du siècle passé qui vous paraissent si bien faits, si bien écrits : Adeline de Neuvilette inspirait l'amour par .sa beauté, le respect par sa modestie, et l'estime par sa brillante éducation.

Choisissez celui de ces trois portraits qui vous conviendra le plus. Cela m'est parfaitement indifférent.

ARISTIDE FHOISSART.

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