ADELINE EST RETIREE DE PENSION
Mais on excuse M. de Neuvilette d'avoir tant et si dispendieusement cherché à orner l'esprit de sa fille, si on veut admettre ses raisons pour en avoir agi ainsi. Cette fille était son unique enfant. Il croyait que le nom des Neuvilette l'obligeait à
ne rien négliger pour donner à sa fille, à défaut de fortune, une instruction au niveau de sa naissance. D'ailleurs, elle ne lui faisait pas regretter ses sacrifices sans nombre : depuis qu'on l'avait retirée de pension, Adcline charmait la vieillesse de sa famille par sa bonté, sa conversation, ses travaux. Elle remplissait de distraction leurs soirées d'hiver en faisant des lectures choisies ou en exécutant au piano quelques morceaux qui n'étaient pas des dilTicullés.
VOYAGE DU PERE FROISSART A LA RECHERCHE DE SON Fil 9.
Quand M. Froissart et M. de Neuvilette furent d'accord d'unir leurs enfants, M. Froissart alla chercher son fils à son dernier logement. Le portier lui dit :
« M. Aristide Froissart n'y est pas.
— Quoi ! déjà sorti, à sept heures du matin ? Quand rentrera-t-il ?
— Je l'ignore.
— Comment, vous l'ignorez?
— Oui, monsieur : voilà trois mois que nous l'avons pour locataire, et il n'a pas paru une seule fois. Vous ne feriez pas mal de vous adresser au faubourg du Roule, la dernière maison avant la barrière.
— Mais c'est à deux lieues d'ici ! »
A la maison de la barrière du Roule, le portier
en entendant prononcer ]e nom d'Aristide Froissart, se mit à dire ou plutôt à crier :
« M. Aristide Froissart, c'est un gueux, un libertin, une mauvaise paye, un mange-tout ! est-ce qu'on sait où ça loge !
— Mais, m3S braves gens, leur dit M. Froissart, vous mVpo'Jvanez, je suis son père.
— C'est différent, reprit alors le portier d'un ton radouci et cependant encore défiant, c'est que je vous avais pris pour un créancier. Pour les dégoûter de revenir ou d'aller ailleurs le chercher, M. Froissart nous fait une petite pension de quarante sous par jour; il nous paye pour qu3 nous leur disions beaucoup de mal de lui. Les créanciers sont si effrayés de nous entendre, qu'ils renoncent tous à le trouver, et que quolques-uns ne pensent plus à s'en faire payer. Vous voyez que nous gagnons bien l'argent que nous donne monsieur votre fils. Si vous aviez la bonté de le lui dire.
— O corruption ! dit le père Froissart. Mais enfin, est-il chez lui en ce moment? demanda-t-il ensuite au portier.
— Il ne doit pas être levé, il n'est encore que sept heures. Puisque vous êtes son pèie, son vénérable père, continua le portier, je puis vous dire qu'il vient rarement ici le jour, et qu'il passe ordinairement la nuit au passaî;e des Panoramas, escalier S, chez M""' de Sainte- Sabine. Vous demanderez M. Jupiter. Monsieur votre fils a pris ce nom.
— Je rougis pour mon nom d'homme ! » s'écria
ARISTIDE FROISSART. Jl
le vieux Froissart en allant à picJ au passage des Panoramas. Il monta l'escalier S, tira le manche de cravache qui terminait le cordon de sonnette; une jeune femme ouvrit; elle était enveloppée dans un cachemire jaune fané. Un bout d'épaule rose débordait. Ce bout d'épaule disait l'âge, la profession, les mœurs de M"'« de Sainte-Sabine.
« Monsieur Jupiter, s'il vous plaît, demanda en rageant le vieux Froissart.
— Vous venez pour ses bottes?..
— Non, madame.
— Ah! c'est pour le dernier panier de vin?.,. . — Non, madame.
— Je vous remets à présent, vous venez pour le quartier de chevreuil ?...
— Je suis son père.
— Ah! vous êtes le père de Jupiter? enchantée, monsieur, de vous voir si matin. Mais si vous désirez parler à monsieur votre fils, vous le trouverez au Grand-Balcon, sur les boulevards, à deux pas d'ici.
— Qu'est-ce que le Grand-Balcon, madame, s'il vous plaît?
■ — C'est le fameux estaminet...
— Très-bien. O mœurs! ô mœurs!... J'ai l'honneur de vous saluer. »
M. Froissart entra dans le grand estaminet du Grand -Balcon , et il ne vit pas son fils. Cependant Aristide Froissart y était, mais tant d'amis l'entouraient que son père eut quelque peine à le découvrir d'abord. Enfin il traversa des nuages de fumée de pipe, côtoya vingt
tables, et parvint enfin à s'asseoir aupnJs de son fils.
Son fils Aristide jouait au domino.
« Pourriez-vous sortir un instant?
— Ah ! c'est vous, mon père.
— Pourriez-vous sortir un instant?
— Impossible dans ce moment : nous jouons la belle; monsieur me doit cinquante consommations. Mais parlez toujours.
— Ici? y songez-vous?
— Mais sans doute... »
Et reprenant la partie, un instant interrompue: « Trois et blanc.
— J'ai à vous parler de choses très-sérieuses.
— Raison de plus. Cela ne souffre pas de retard.
— Encore une fois, voulez-vous sortir?
— Trois partout... Si vous voulez attendre que la partie soit finie?
— En avez-vous pour longtemps?
— Jusqu'à deux heures... Blanc et quatre.
— Il n'en est que huit.
— Je n'en ai pas : allez!
— Il s'agit de votre mariage, et vous voulez!...
— C'est vous qui voulez; moi, je ne veux rien. Domino! Reste à trente.
— Vous savez que je veux que ce mariage se lasse dans un mois. J'ai mes raisons.
— Très-bien. A vous la pose, monsieur.
— Je ne puis, au milieu de ce bruit...
— Mais puisqu'il s'agit de mon mariage avec
m"" de Neuvilette, Je vous comprends à merveille!
— C'est qu'il faudrait songer à vous présenter chez ses parents.
— Cela se fera. Je passe mon double six.
— Vous devez songer aussi à votre cadeau de noces; il faut que nous allions ensemble choisir, acheter les objets d'usage.
— Nous irons. Domino!
— Ce n'est pas tout.
— Quoi encore?...
— Votre genre de vie...
— Mon pJre, vous allez me faire perdre.
— Cette maison, à l'extrémité du faubourg du Roule...
— Garçon, un petit verre! Prendriez -vous quelque chose?
— Je vois que vous êtes incorrigible...
— Mon cher père, dit Froissart en prenant la main de son père, vous me parlez souvent de la nature : elle n'a pas créé les petits verres pour les jet.T devant les pourceaux.
— La femme que vous allez épouser mérite tant d'égards...
— Voulez- vous lui donner un bon conseil? dit Aristide, en£;agez-Ia à ne pas m'épouser. »
Le conseil ne cadrait pas du tout avec les projets du père Froissart, et voilà pourquoi il avait Ju-^qu'ici tant ménagé son fils, mis tant de patience à lui parler à cette table d'estaminet, entre des pipes et beaucoup de petits verres.
« Quel jour vous présenterez-vous chez M. de Ncuvilette?
— Dans quinze jours, lui dit Aristide en lançant en l'air les dominos, car il venait de perdre trente consommations du coup.
— Mon père, ajouta Aristide au vieux Froissart, si vous étiez mon ami au lieu d'être mon père, je vous jetterais ce petit verre au visage. Vous m'avez fait perdre... Mais, comme vous êtes mon père, je vais le boire à votre santé en vous priant di le payer. »
CE QV E RENFERMAIT LA CORBEILLE DE NOCES OFFERTE PAR ARISTIDE FROIS- SART A ADELINE DE NEUVILETTE.
Il est essentiel de dire d'abord que le père Froissart, pendant les quinze jours qui suivirent sa visite à l'estaminet du Grand-Balcon, ne put parvenir à rencontrer son fils, malgré ses infatigables perquisitions. Les nouveaux, les anciens logements furent inutilement fouillJs ; point d'Aristide. Les quinze jours s'écoulèrent, et il ne parut pas davantage. Désolé de ce contre-temps, le père Froissart n'alla pas moins chez M. de Neuvilette le jour convenu pour la rédaction du contrat; lui et son fils Aristide étaient attendus.
M. de Neuvilette, qui avait repris la poudre pour cette cérémonie, M"^ de Neuvilette, toute parée dans le goût de Marie-Antoinette, et Adeline, v^tue simp'ement d'une robe de mousseline blanciie, offraient la noble et touchante gravité com?
mandée par le caractère de la journée. Ils se levèrent pour recevoir M. Froisiart, qui les* pria d'excuser son fils s'il n'était pas venu avec lui, mais il ne tarderait pas à paraître; le choix de quelques objets destinés à combler la corbeille motivait son absence.
Que va-t-il arriver de tout ceci? pensait-il en donnant ces excuses en l'air aux Neuvilette. Il ne viendra pas, il est caché dans quelque café où il joue au domino. Je ne parviendrai j^mais à mener à fin ce mariage.
La préoccupation de M. de Neuvilette, et elle était sérieuse aussi, était de savoir ce que pensait de son costume de marquis M. Froissart. Il l'avait mis, malgré sa terreur de M, Froissart, et il l'avail mis complet. Le brave homme ne pouvait s'imaginer qu'il ne courait pas le danger d'aller à l'échafand en s'exposant ainsi aux yeux de l'ancien accusateur public. Ses yeux étaient sur les yeux de Froissart, qui, à son tour, à force d'être examiné par M. de Neuvil .-tte, crut que celui-ci avait découvert en lui quelque partie de vêtement dont lui, Froissart, aurait hérité plutôt par le fait du droit de conquête que par le droit de naissance. Et malheureusement, il n'était que trop vrai en ce moment qu'il avait sur lui un jabot, une cravate de mousseline brodée, et une chemise qui avaient appartenu, avant la Révolution, au pauvre marquis. En sorte qu'il s'établit ce dialogue entre le marquis, tremblant pour ses habits de l'ancien temps, et le Fro.ssart père, vêtu du linge de M. de Neuvilette.
« Vous ne m'en voudrez pas, monsieur Froissart, si, par un retour vers le passé, dans une circonstance tout exceptionnelle, j'ai mis un œil de poudre. Ma femme l'a voulu, ma fille...
— Comment, mais comment, monsieur le marquis, cela vous sied à ravir; cela vous rajeunit de dix ans. Moi sévère pour la poudre ! quand j'ai pris aujourd'hui, par inattention, en m'habillant, une cravate dont vous reconnaissîz peut-être le point... »
Le chiffre du marquis de Neuvilette, brodé aux cornes ds la cravate, s'étalait sur les parements du gilet rouqe de Froissart.
« Je ne me souviens guère... C'est d'un joli goût... Vous êtes presque cravaté comme un marquis, monsieur Froissart.
— Il a reconnu sa cravate, pensa le vieux Froissart. Dans un instant il va reconnaître sa chemise! »
De son côté, le marquis de Neuvilette pensait :
« Il a pardonné la poudre, mais cet habit de soie ! ce jabot ! ce gilet à la sénéchale ! cette épéc ! cette culotte chamois! »
Il reprit :
« C'est une scène de famille; j'y ai appelé le passé avec quelque plaisir, je ne vous le cacherai ' pas, avec quelque exaiiération peut-être. Mais après tout, ajouta-t-il, parce que vous portez ce beau diamant au milieu du jabot, comme c'est un peu plus la mode aujourd'hui, et parce que je porte au doigt celui-ci, monté en camée, faut-il
véritablement nous regarder d'un mauvais œil?
— Est-ce qu'il aurait reconnu son diamant, se dit avec effroi le vieux Froissart en entendant cette dernière comparaison du marquis de Neuvilette, pauvre marquis qui n'avait pas nn diamant au doigt, lui! mais un morceau de cristal.
— Nous en vouloir pour si pou ! répliqua Froissart en abattant son jabot sur le diamant, et en fermant, ce qu'il regrettait de n'avoir pas fait plus tôt, son volumineux gilet rouge. Nous en vouloir! mais ces temps sont passés.
— N'est-ce pas qu'ils sont passis? répliqua M. de Neuvilette avec plus de joie encore que de certitude.
— Deux pauvres vieillards doivent aimer à le supposer.
— Oh ! oui, monsieur Froissart.
— Ce gilet rouge! murmurait sourdement ei> core cependant M. de Neuvilette, il y tient trop.
— Cet habit de soie... cette poudre... réfléchissait de son côté M. Froissart, comme il y tient encore !
— Je vois toujours en lui la Révolution!
— C'est toujours un ci-devant. »
Pendant que ces deux hommes, ou plutôt ces deux principes, échangeaient ainsi sous un masque riant leur inextinguible appréhension, M""* de Neuvilette pensait à deux choses à la fois, malgré Leibnitz, qui prétend qu'on ne pense jamais qu'à une seule chose.
j8 ARISTIDE FROISSART.
AI MAIT-ELLE, N 'ai M AI T-ELLE PAS ARISTIDE FROISSART?
Elis ne l'avait jamais vu, et personne, pour beaucoup de raisons, ne lui avait jamais dépeint son caractère. Dans celte position une jeune fille ressemble à la Loi. Cette Loi dit :
« Le doute doit toujours s'interpréter en faveur du prévenu. »
lES DF. TJX CHOSES AUX Q.U ELLES PENSAIT ADELINE DE NEUVILETTE.
Cô!é droit du cerveau.
Est-il bien?
L'aimerai-je?
M'aimera-t-il?
Si j'allais ne pas lui plaire!
Côlc gauche du cerveau.
Qu'y aura-t-i! dans la corbeille?
S'il y avait un collier de perles?
Combien y met-on de paires Je gants?
Quel sera le plus bel objet de la corbeille?
AKISTIDE FROISSART. 39