CF. PENDANT ADELINE DE NEUVILETTE AVAIT DEJA EU PLUSIEURS AMANTS
L'un lui avait baisi la main en partant pour Constanlinop^e.
L'autre avait obtenu d'elle un ruban couleur de feu le jour qu'il l'avait rencontrée.
Un troisième lui avait doucement arraché un tendre aveu, un soir qu'ils se promenaient ensemble sur le lac Léman.
Celui-ci avait fait retentir son nom dans les bois de citronniers de l'île de France.
Celui-là l'avait aimée dans les solitudes du nouveau monde, au bord du Mescliacébé.
Il ne reste plus qu'à dire les noms de ces divers amants d'Adeline de Neuvibtte.
L'un était Renaud, l'autre Tancrède ; celui-ci Saint- Preux, celui-là Paul, et le d;;rnier était Chactas.
Adeline avait donc pris dans les plus beaux livres, les plus braves, les plus poétiques, les plus tendres des hommes pour en faire ses amants.
Comment rêvait-elle, de quelles perfections ne dotait-elle pas l'amant réel qu'elle devait rencontrer un jour et qu'elle destinait, dans sa chaste pensée, à devenir son mari?
On sonna. Chacun éprouva une impression particulière. Un domestique entra, et déposa sur une table un cotfret en bois de santal tout cerclé d'argent.
« De la part de M. Aristide Froissart, » dit le domestique en se retirant.
La corbeille n'était déjà pas une corbeille, mais un coffret ; premier affront fait à l'usage
Il est vrai que, lorsque M. Froissart l'ouvrit, il s'en échappa un air délicieusement joué. C'était d'un timbre charmant ; un orgue de fée.
M. Froissart, disons-nous, ouvre le coffret, et que voit-il d'abord; deux billes de billard. Il pâlit :
« Le jeu de domino n'est pas loin, pcnsa-t-il. Allons!
— Laissez; laissez, s'écria Adeline : donnez-moi cela. »
Elle tourna les boules sur elles-mêmes, comme on le ferait d'une boîte, et elles s'ouvrirent : dans l'une était un voile d'une magnificence, d'une richesse de dessin à faire mourir d'envie Chantilly. M™* de Neuviiette, elle qui avait vu de pi es le voile de la princesse de Lamballe le jour de son mariage avec M. de Pentliièvre, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Divin Sauveur! c'est encore plus beau! »
Dans rextrème bande du voile était écrit, en petites lettres à jour :
Dessiné par moi, Aristide Froissart, à l'intention
de mademoiselle Adeline de Neuviiette
Le cœur d'Adeline s'épanouit.
Dans l'autre bille était une paire de bracelets digne du voile.
La chaîne qui formait le corps du bracelet était une suite 4e petites toiles ciselées avec un admi-
ARISTIDE FROISSAaT.
rable goût, et chacune d'elles offrait le portrait d'une femme célèbre de l'antiquité.
Sur le fermoir, la pointe du burin avait gravé dans l'or :
Ciselé par moi, Aristide Froissart, et pour être offert à mademoiselle Adeline de Neuviletle-
« Il est pliin d'attentions charmantes, dit Adeline en se jetant dans les bras de sa mère, qui dit à son mari, malgré la présence de M. Froissart : « Monsieur le marquis, pour être du peuple, le « Froissart a des manières de chevalier. «
Le centre du coffret de santal contenait ces riches banalités dont il est à peine utile de dresser l'inventaire : parure en diamants, châles de cachemire, mouchoirs de batiste, robe de tulle, etc., etc.
Au fond du coffret reposait, enveloppé dans du papier de soie, un livre, qui passa aussitôt des mains de M. le marquis de Neuvilette dans celles de sa fille Adeline.
Adeline l'ouvrit et lut. Elle lut ceci :
« Les trente-six manières de faire le punch, par Aristide Froissart, qui a écrit, imprimé et relié cet ouvrage, tiré à deux exemplaires dont l'un a été donné à mademoiselle Adeline de Neuvilette, et dont l'autre a été déposé dans la bibliothèque de l'estaminet hollandais. »
Les autres cadeaux avaient trpp plu à Adeline et à sa famille, pour aue ce petit volume, incar-
tads d'un esprit bizarre, n'amusât pas au lieu de surprendre désagréablement.
C'était, du rcs'.e, un bijou typographique.
Enfin la corbeille, puisqu'il faut conserver ce nom, enchanta, ravit, exalta tout le monde.
Le père Froissart aurait volontiers fait dans le bon temps un appel au peuple pour qu'il décernât à son fils Aristiùe les honneurs du triomphe. Il se borna à dire :
« S'il avait un peu plus de respect pour l'opinion publique ! »
Un seul nuage jeta son ombre sur le plaisir éprouvé par chaque personne, et pourtant aucune d-js quatre n'osa se pcrmeUre une remarque. Ces précii-uses choses entérinées dans le coffret de santal, et les bij ;ux, et les cachemires et le voile, ce voile merveilleux, tout puait horriblement le tabac.
On sonna de nouveau.
C'était Aristide Froissart.
Apres les politesses d'usage, M"^'* de Neuvilette pria qu'on la laissât quelques insta its seule avjc son gendre. On se retira. Froissart se trouva livré sans défense à sa future belle-mère.