GRAND SERVICE RENDU PAR UN CONCIERGE
A peine la file de voitures eut tourné le coin de la rue, que le jeune locataire du pavillon, surpris dans son existence calme, descendit ^ans la cour de l'hôtel, et s'adressant au concierge :
« Quelle est la personne?... dites! Quelle est la personne?...
— Ah ! monsieur, comment pouvez-vous faire cette question ? La peisonne, mais c'est notre propriétaire.
— Non, l'autre... l'autre...
— L'auire? c'est le père de notre propriétaire.
— Vous ne me comprenez pis...
— Si fait!.,. Mais c'est le beau-père de notre propriétaire.
— Je VOUS parle d'une femme...
— Eh bien ! c'est la mère de la femme de notre propriétaire.
— Je vous demande, mon ami, dit M. d» Villa- Réal, quelle est la jeune femme qui occupait avec une dame âgée la voiture découverte?
— Mais c'est votre propriétaire elle-même, maintenant m"'' Adeline de Neuvilette, dans une heure jjnie Aristide Froissant.
— Elle se marie !
— Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Est-ce que madame votre mère ne s'est pas mariée?
— Je vous remercie, dit M. de Villa-Réal en rentrant dans son pavillon. »
En voilà encore au moins pour trois mois, pensa le concierge, quand le petit locataire, c'est le nom qu'il donnait à M. de Villa-Réal, fut remonté chez lui. C'est qu'en effet celui-ci n'était guère entré que deux fois en conversation avec son concierge depuis qu'il occupait le pavillon.
Il travaillait sans cesse, la nuit presque autant que le jour, se faisant apporter son dîner du restaurant voisin et son déjeuner par un petit domestique de couleur, auquel il ne parlait jamais que dans une langue qui faisait le désespoir de M. Turbot.
Une chose me plaît au milieu de tant d'autres qui me déplaisent, c'est la parfaite égalité établis fiar la loi à l'égard de ceux qui viennent contracter
le mariage civil à la mairie. Ducs et roturiers, riches et pauvres, agents de chang^i et chiffonniers, s'asseyent tous, en attendant M. le maire, sur des" bancs de bois et appuient leur dos contre un mur tout nu. Qu.-lques autres circonstances de la vie ne viennent pas moins mervcilieusenient à propos moraliser l'humanité. Naît-on? la même eau nous baptise ; se marie-t-on ? le même banc grossier nous reçoit ; meurt-on? la même terre nous recouvre. Allons! Un peu d'égalité, cela ne fait pas de mal de temps en temps. Puisque vous ne vouiez pas de celle qui élève, vous goiJterez du moins de celle qui abaisse.
Rien n'embellit les choses comme le bonheur : d'ordinaire personne ne remarque la nudité de cette salle. Nul ne remarqua ce jour-là que M. le maire avait le nez rouge et fendu comme un chien de chasse. Au contraire, M. de Ncuvilette disait :
« Quel air vénérable a cet homme ! »
M"'* de Neuvilette ajoutait :
« C'est bien siir quelque vieux gentilhomme ! »
Et quand M. le maire appela les époux Froissart, Adeline l'eût volontiers embrassé comme si c'eût été son propre père. Seul, Aristide Froissart n'éprouva pas au même degré cette émotion universelle.