ON EN DIT LA RAISON
«Je connais cet homme, murmura Aristide! Diable ! si je le connais, je ne le connais que trop. C'est bien lui ! Je ne connais que cela.
Comment l'éviter? li essaya de se présenter de profil à ce grave magistrat, assis en ce moment dans son fauteuil et presque sur un trône. Le geste et l'attitude ne pouvaient se continuer longtemps, obligé, comme il l'était, dî donner le bras à sa femme. Affectant un subit mal de dents, il voulut porter son mouchoir à sa bouche et de manière à cacher la moitii de son visage ; il avait laissé son mouchoir dans son chapeau.
Froissart, désespéré, baissa la tête et s'avança jusqu'aux pieds du maire qui, prenant sa physionomie ofBcielle, dit aux époux d'une voix paternelle :
« Mes enfants, l'union heureuse et sainte que vous allez contracter... » 11 avait relevé la tête et reconnu Froissart. Il s'arrêta.
<i II m'a tuile, dit Froissart. )>
« ... L'union heureuse et sainte que vous allez contracter... » Le maire s'arrêta une seconde fois.
Cette seconde pause fut si longue que les autres mariés qui attendaient leur tour pour contracter l'union heur^;use et sainte commencèrent à murmurer.
« ... L'union heureuse et sainte qui vous allez contracter...
— Sacrebleu ! s'écria à la fin Aristide Froissart, de manière cependant à n'être entendu que du maire, parce que vous m'avez fourni autrefois pour quinze cents francs de bottes que je ne vous ai pas payés, ce n'est pas une raison pour que vous ne me mariiez pas. »
Le maire était un ancien bottier.
Celui-ci poussa un soupir et reprit avec la rapidité d'un écoier empressé de soulager sa mémoire, longtemps en difaut :
« L'union iieureuse et sainte que vous allez contracter est des plus graves. Vous, monsieur, vous devez assistance à votre femme ; vous, madame, vous suivrez partout votre mari. Au nom de la loi, je vous unis. »
Adeline, qui ne s'était aperçue de rien, salua en tremblant ; Fioissart dit au maire :
« Demain, faites présenter votre mémoire à mon hôtel. La dernière paire ne valait pas le diable : elle prenait l'eau de toutes parts. »
ARISTIDE A LEOLISE.
Le hasard voulut que le jour où les nouveaux maries pénéiraient dans l'église, un convoi funèbre y entrait aussi, précédé à son tour d'un groupe qui allait faire baptiser un nouveau-né.
On connaît la cérémonie du mariage religieux. C'est pur comme l'antique. Le voile blanc, l'encens qui pétille, le bouquet, les chants dans l'ombre, l'anneau d'or, tout a été conservé. Combien ce spectacle si calme et si gracieux en lui-même n'était il pas encore relevé par la beauté virginale d'Adeline, enfant encore par la pureté du corps et de la pensée, femme par les graves paroles prononcées par elle à la mairie! La nobl; et décents fille remplissait l'église d'éclat, bien mieux encore que ne le faisaient les bougies, semblable à ces
5<î ARISTIDE FROISSART.
saintes qui sont tout rayons. Si elle détournait un instant la têt.', c'était pour regarder sa mère et son vénérable père, le marq lis de Ncuvilette, à genoux sur la pierre, mêlant, dans une oraison tervcnte, le souvenir de son roi à celui de Dieu.
Quant au vieux Froissart, il disait la seule prière qu'il eût apprise pendant la Terreur :
« O nature, descends , entourée de fle irs et de gazon, et répands ta fécondité sur ces deux créatures. »
Puis il murmurait des vers de l'épître à Uranie, des lambeaux du catéchisme de Delisle-de-Sal!es, le tout coupé de signes de croix, — une prière de transition.
Le prêtre, en offrant l'anneau aux jeunes mariés, dit à Adeline :
« Mademoiselle de Neuvilette, consentez-vous à prendre pour époux devant Dieu M. Aristide Froissart ? »
On attendait la réponse d'Adeline, le Oui éternel, lorsqu'une voix qui sortait du baptistère, une voix d'enfant, et précisément, nous l'avons dit, on en baptisait un en ce moment, cette voix cria en pleurant, en vagissant :
« Maman ! ne te marie pas ! maman, je ne veux pas que tu te maries. Oh ! maman ! maman ! maman ! »
Le prêtre, quoique peu superstitieux, recula de terreur; la foule se regarda, c.ir tout le monde avait entendu. Que signifiait ?...
Adeline épouvantée courut se jeter dans les bras de sa mère.
Ci mouvement d'étoimcment passé, on se dirigea vers le baptistcre, et l'on vit que reniant baptisé dormait d'un sommeil profond. Quand on. demanda à la nourrice s'il n'avait pas dit...
» Que voulez-vous, répondit-elle, qu'il ait dit? il est né il y a quatre jours aujourd'hui. »
C'était une hallucination un peu forte, il est vrai, mais après tout, il était insensé de s'y ariêter davantage. Après une demi-heure de confusion et de trouble, la cérémonie fut reprise, et cette fois Adeline put prononcer le Oui au milieu du silence universel du monument.
Vint le tour d'Aristide Froissart.
Le prêtre lui demanda :
« Aristide Froissart, consentez-vous à prendre pour épouse devant Dieu M"® Adeline de Neuvilette? »
Le Oui fut dit, mais il arriva du fond de la net où était déposé le mort sur lequel se disaient les prières. « Oui, » répéta cette voix sépulcrale, et elle ajouta : « Priez pour moi et pour elle. »
Ce fut une épouvante plus grande encore : sans le prêtre qui fit bonne contenance, tout le monda S3 serait précipité hors de l'église. Adeline serai' morte d'effroi si Froissart ne lui eût dit tout bas :
« C'est moi qui m'amuse; je suis ventriloque. »
Grâce à l'attitude courageuse que garda Adeline après avoir reçu cette étran:;e confidence?, la cérémonie alla jusqu'au bout, et enlin le mariage civil et le mariage religieux furent célébrés.
UNE CONTRADICTION DE NOS MOEURS, Q U I SONT LÉGÈRES, MAIS Q^UI CORRIGENT SOUVENT CETTE IÉGÈRETÉ PAR BEAU- COUP d'infamie, AINSI Q.U'H CONSTE
DE l'exemple suivant.
Quand une jeune fille, le jour de son mariage, se rend à l'église, il n'est pas de compliment hypocritement pudique dont on ne flatte ses oreilles. On la compare :
A la fleur des champs.
A un nuage du matin.
A une sainte de la légende.
A l'écume de la mer.
A un fil de la Vierge.
A un ange du ciel
Toutes ces comparaisons sont sans doute surannées, mais enfin elles ont le mérite de ne pas souiller l-i pensée de celle qui les inspire. A peine estelle de retour de la pieuse cérémonie, que ceux même qui l'ont parfumée d'allégories chastes, comme s'ils se repentaient d'avoir été convenables une fois dans leur vie, lui disent tout bas avec des finesses de satyres et des œillades de faunes :
« Cette fleur ne sera plus si fraîche demain, »
« Ces beaux yeux ne seront pas si brillants dans q lelques heures. »
« Nous savons quelqu'un qui ne dormira pas beaucoup cette nuit, »
ARISTIDE FROISSART. JÇ
« A quelle heure faudra-t-il porter la rôtie a madame? »
Mettre une fille au monde, l'élever avec une" sainte réserve, la garantir contre toute expression, toute image, toute pensée impure, pour la voir, le jour de son maria:;e, le jour suprême de la décence, livrée à des boucs, qui, en tout semblables aux boucs, puent à la fois le musc et la lubricité!
Quand pourrai-je manger un bourgeois ?