‹ Aristide froissartChapitre 37 sur 79 · EN CONSEIL DE FAMILLE · texte numérisé non relu

EN CONSEIL DE FAMILLE

n Ici l'on joue! »

C'est par ces mots que Froissart ouvrit la séance.

« Comment! ici l'on joue! reprit M°" de Neuviljtte. Qu'entendez-vous par ces paroles? »

Adeline soupira : elle devinait par cette entrée en matière quelque nouvelle folie de son mari.

(( Oui, ici l'on jouera à la roulette, reprit Froissart. Vous savez, ou vous ne savez pas, que les maisons de jeu du Palais-Royal et Frascati vicn-

nent d'dtre fermées par ordre du gouvernement. Eh bien ! ma maison s'ouvre des demain aux joueurs exilés.

— Votre hôtel deviendrait une forêt de Bondy, lin coupe-gorge?

— On ne coupera aucune gorge, chère bellemaman Violette, on s'amusera ici en nous enrichissant. Les résultats sont sûrs, venons aux moyens. J'ai besoin de votre aide à tous, de toi d'abord, mon Adeline. »

Adeline rougit, car elb avait le pressentiment de ce que son mari allait exiger d'elle, et, dévouée aux caprices de ce maître fantasque, elle se préparait d'avance à les satisfaire. Elle n'aurait pas demandé mieux que de l'excuser, et même de l'aimer un peu, s'il eiit été moins disordonné, ne voyant rien en lui qui fît jusqu'ici présumer l'intention de la déshonorer par calcul, de l'avilir par méchanceté, ainsi que le supposait sans cesse M"" de Neuvilette, sa mère.

« Nous ! reprit celle-ci, nous, tremper nos mains dans une telle infamie! nous sommes des Neuvilette! Apprenez cela, le Froissart.

— Vous ne tremperez les mains que dans l'or, belle-maman Maigrette, Père beau-père, je veux vous en faire prendre un bain jusqu'à la cheville.

— Monsieur de Neuvilette, on nous prend décidément pour des 113 *, mettez-vous donc en colère!

*. L'une des deux célèbres maisons de jeu du Palais- Royal portait le numéro 113.

— Oui, ma mie, » répondit le vieux Neuviiette, qui voulait avoir un motif avant de se mettre en colère, et qui ne s'y mettait pas toujours quand il l'avait. D'ailleurs, puisqu'il faut le dire, il ne détestait pas autant que sa femme son mauvais sujet de gendre. Il avait été jeune et marquis, il possédait un grand fonds d'indulgence pour les folies de jeunesse.

« Si nous connaissions, reprit-il avec un accent fait pour se concilier tout le monde, ce que projette Aristide, nous pourrions mieux en juger, ce me semble.

— Bien dit! mon cher beau-père; vous allez tout connaître. Le gouvernement perd du coup huit ou dix millions par an en supprimant les jeux ; il s'agit di les recueillir. C'est facile comme bonjour. Voulez-vous ou non ôter votre chapeau à huit ou dix millions qui passent? Nos salons sont respectables... »

M"'* de Neuviljtte poussa un soupir fort ironique.

« Du moins à mes yeux, reprit Froissart.

— A la bonne heure, répéta M'"" de Neuviiette.

— Une roulette, quatre banquiers pour présider la banque, dont vous et moi serons, dit Froissart parlant à son beau-père, et notre fortune est faite sans que le gouvernement en sache le premier mot. Quand il se ravisera, nous serons décamillionnaires.

— M. le marquis serait le banquier de la roulette ! banquier de la roulette! interrompit comme

un coup de tonnerre la marquise indignée. Je lui arracherais les yeux.

— Mais vous aussi vous serez banquière dans la salle des dames, chère maman Raquette.

— Moi ! moi ! moi ! Ah ! c'est trop fort. Je m'en vais, je quitte la place. Suivez-moi, Adeline. Monsieur de Neuvilette, prenez mon manchon et sortez avec nous. »

Froissart retint Adeline, qui, tout émue et désolée de cette scène de famille, commençait à comprendre qu'elle entrait dans cette longue vallée de larmes appelée le mariage.

« Mon ami, dit-elle à Aristide, vous nous faites bien du mal à tous. Renoncez à ce projet dont ma mère ne veut pas. »

M'"* de Neuvilette était revenue sur ses pas.

« Et quel rôle lui destinez-vous dans votre abominable comédie? dit-elle en désignant sa fille à Froissart.

— Je gardais ceci pour la fin, pour le bouquet, répondit Froissart. Le rôle que je lui destine?

— Oui.

— Celui de belle femme.

— De belle femme!... qu'est-ce à dire?

— Quand autrefois vous étiez jeune, reprit Froissart, il y a longtemps...

— Oui, votre père était alors tavernier.

— Restaurateur, s'il vous plaît.

— Soit, gargoticr.

— Restaurateur. Quand autrefois vous étiez jeune, belle-maman 'l'roDipette, et qu'on cherchait à vous marier, ne vous exposait-on pas aux yeux

ARISTIDE FROISSART. lOJ

des jeunes gens avec le plus d'avantages possisiblc? ne leur montrait-on pas vos épaules, vos bras, vos pieds? ne vous faisait-on pas chanter, danser devant eux ?

— Mais, impertinent ! votre femme n'est pas à marier.

— \'ous m'interrompez toujours. Celait une bonne affaire que se ménageaient vos parents, en vous étalant ainsi à la curiosité publique, n'est-ce pas? C'est aussi une bonne affaire que je prétends faire en voulant que ma femme appelle ici par ses grâces, son esprit, son amabilité, les nombreux joueurs qui doivent nous emmiilionner »

II était difficile que ceux qui écoutaient avec une impatience fort peu bienveillante les propos d'Aristide s'élevassent à la hauteur de ses projets sur sa femme.

«Prostituer votre femme, notre fille! grand Dieu ! grand Dieu ! »

De l'indignation rouge. M"'" de Neuvilette était arrivée au désespoir; elle pressait sa fille dans ses bras, et toutes deux se lamentaient.

« Je n'aime pas les tragédies, dit Froissart. Vous ressemblez en ce moment à Clytemnestre et à Iphigénie. Moi, je suis Agamemnon. On a bien du mal cà vous faire heureux. Qui parle de prostituer ma femme? Je veux en faire un beau tableau pour mes salons, un ornement utile... C'est du bon temps, du plaisir que je vous ménage à tous, et vous m'abominez, vous me lapidez ! N'écoute pas ta mère, ajouta Froissart en pinçant les joues d'Adeline, c'est à ton bonheur que je travaille. Tu

lO^ ARISTIDE FROISSAUT.

auras d'abord les plus belles toilettes de Paris; je t'ai acheta vingt robes de soie flambantes ; le coiffeur viendra tous les jours. Bal incendiaire toutes les semaines. Demain on t'apportera quatre parures en diamants.

— Ma fille est perdue! je ne veux pas rester une minute de plus dans cette caverne, monsieur le marquis. C'est une honte ; j'en appellerai à la justice ! au roi ! je me jetterai aux pieds de Sa Majesté !

— Puisque la vôtre ne veut pas de ce bonheur, belle ma.ma.n Aiffrelette, reprit Froissart, toujours aussi calme, je ne prétends pas l'y contraindre; quittez-moi, séparons-nous. »

Le vieux Neuvilette baissa l'oreille. La conclusion ne lui allait pas du tout.

«Vous reprendrez, termina Aristide, votre chambre au cinquième étage, vous rallumerez votre petit feu de cotrets, vous rentrerez dans votre noble misère. Bien entendu que je garde Adeline. Vous y réfléchirez, » ajouta-t-il en levant la séance pour aller donner son avis sur les tables de jeu qu'on venait d'apporter.

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