SIX MOIS DE LA VIE DE FROISSART EN MARIAGE
Nous avons donné, en commençant l'histoire d'Aristide Froissard, la description de sa cave ; il ne révéla pas moins la tournure de son caractère dans la destination qu'il affecta à d'autres pièc.s du vaste hôtel du faubourg Saint-Honoré.
La salle à mander devint un estaminet décoré dans le goût de celui du Phénix, et le salon de réception une salle de billard. On lut sur chaque porte :
Ici l'on peut fumer.
Enfin, sa belle maison, à l'architecture vénérable, cessa d'êvre un hôtel pour se transformer en un restaurant et en un café. Le maître de ces divers établissements, ce fut lui, Aristide Froissart... Et quelle vie il mena !
« Ma petite, dit-il à Adeline quelques jours
aprd'S son mariage, j'ai assez vécu de privations pendant ce qu'on appelle le printemps de la vie, je prétends me dédommager. Veux-tu te laisser être heureuse avec moi? Cela dépend de toi. Si tu étais la femme d'un artiste, on dirait de moi : C'est un rêveur, il no s'occupe jamais que de ses ouvrages. Si tu étais la femme d'un négociant, on changerait de thème, on dirait : Pourvu qu'il gagne de l'argent, il est satisfait ; sa femme est son moindre souci. Je n'ai, grâce au ciel, aucune profession, et j'aime tous les plaisirs. Si tu consens à les partager, je ferai Je toi un joyeux compagnon, je t'ai dit la carte, choisis. »
Sans attendre la réponse d'Adelme, Froissart avait divisé les jours de la semaine en dîners et en réceptions qu'elle présiderait.
On entrait dans la saison d'hiver ; Froissart mit à exécution son plan d'existence. Depuis cinq heures du soir jusq l'à trois heures du matin, ses salons ne dcsemphrent pas.
Ce joyeux monstre-là forçait son pauvre beaupère et sa très-hargneuse belle-mère à tenir table au delà des forc-s humaines et à boire jusqu'à extinction. Au dessert, il obligeait le vieux marquis à chanter, et, à l'insu de la marquise, il la couronnait de fleurs.
Enfin, la liberté étiiblie par Aristide chez lui engendra une telle licence, qu'un jour Adeline lui dit tout émue :
« Mon ami, je suis forcée de vous faire une confidence.
— Quelle confidence?
ARISTIDE FROISSA 11 T. Çl
— La vie que nous menons...
— Attend-'z quj j'allume un ci^'are. Ce sera peut-être long.
— La vie que nous menons... recommença A Jeliiie,
— Est-ce que cela regarde quelqu'un?
•— Ces dîucrs tous les jours...
— Est-ce qu'on s'en plaint? J'ai pour chef de cuisine le meilleur élive de Carême.
— Ces soirées sans cesse renouvelées...
— On s'y amuse, il me semble : musiquj, danses, souper.
— Mon Dieu ! vous ne me comprenez pas.
— Non, je te l'avoue.
— Tous ces jeunes gens que vous invitez...
— Eh bi n ! ce sont des viveurs comme moi. Ne les trouves-tu pas assez gais ?
— Ils le sont trop, mon ami.
— Trop? Comment l'entends-tu?
— Que'qu-fois... souvent ils se permettent...
— De briser un fauteuil, quelques porcelaines, une glace. Ce sont là les profits de la joie.
— Ils se permettent autre chose.
— Quoi donc ?
— Des propos...
— Ris-en ou fais semblant de ne pas les entendre. Et quand tu les entendrais?...
— Quelques-uns ont osé me dire qu'ils m'aimaient.
— Vraiment!
— Cela ne vous étonne pas davantage?
— Si tu n'étais pas si jolie, cola m'étonnerait.
— Il en est un même qui s'est permis de m'écrire et de me demander une entrevue.
— Ne me ds pas son nom, je t'en prie! s'écria Froissart, je veux avoir le plaisir de le deviner; ne me dis pas son num !
— Quoi! c'est ainsi que vous prenez la chose! presque avec joie !
— Avec une joie entière, répliqua Froissart. » Adeline baissa la tête et rougit.
« Mais voilà ce que je désirais en me mariant : une f>imme qui m'offrît le piquant, l'arôme d'une maîtresse, et non pas ce quelque chose de vénérable, de massif, d'ennuyeux, qui s'appelle une péouse. Cela va me faire ouvrir les yeux, m'occuper, me créer un attrait nouveau, et puis je n'en serai que plus courtisé ; un amoureux en fait naître mille. On m'en aimera davantage à cause di toi...
— Et si dans le monde, dit Adeline en relevant la tête, on me prête un amant?...
— Le monde est plus généreux quand il prête, il t'en supposera plusieurs, beaucoup.
— Mais ma réputation, la vôtre enfin?...
— Pourvu que tu n'aies jamais que moi pour adorateur et pour amant, répondit Froissart en ôtant son cigare pour baiser sa femme sur les deux mains, je me moquerai toujours du monde et de son opinion, dont je ne fais pas plus de cas que du tabac de la régie.
— C'est affreux! » pensa Adeline qui se rappela involontairement aussi en ce moment le langage si différent que lui avait tenu dans une nuit de
délire, la première nuit de son mariage, le duc Octave de Villa-Kéal, lan^'a.^e aident, dciicat et plein de celte magniixence de cœur qui fait de l'amour une religion et de la femme aimée une créature céieue.
Octave de Villa-Réal n'avait plus r. paru à l'hôtel depuis sa sortie au milieu de la nuit, depuis la nuit do noces d'Adellne.
Trois mois s'étaient écoulés, et sa disparition aurait pu être ci>nsiJérée comme délinitive, si, quelques jours avant l'expiration du tjrme, une personne ne sj fût présentée en son nom pour payer le loyer et pré>enir que l'appartement continuerait à rester à sa charge-.
Par une attention qui loucha M. Turbot jusqu'aux larmes, Octave avait ordonné à la même personne de lui compter quarante francs de gratification, ainsi qu'il avait l'habitude d'en user lorsqu'il était le locataire réel du pavillon.
Répété de bouclie en bouche par toute la domesticité, ce trait de géuérosité parvint jusqu'à Adelinj, qui profita bientôt d'une occasion pour adresser quelques questions au concierge sur M. de Villa-Réal.
ou M. TURBOT REPARAIT.
Adeline lisait auprès du feu, quand M. Turbot entra un malin pour lui dire que, l'orage de la nuit précédente ayant emporté et brisé beaucoup
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de tuiles, il était urgent de faire appeler les couvreurs. Il venait prendre ses o dres.
« Faites venir les couvreurs, répondit tristement Adeline, puisqu'ils sont nécessaires, et que tous les dégâts soient réparés dans la journée.
— Dans la journée! y songez-vous, madame? Madame ne connaît pas l'hôicl. C'est un monde... Vingt pièces mansardées, puis les écuries, puis les remises, puis les deux pavillons.
— Prenez deux jours, prenez-en quatre s'il le faut.
— Il en faudra dix au moins ! Tenez, madame, je vous dirai, avec votre permission, qu'il vaudrait mieux que cet hôtel m'appailînt que de le voir négli.i;é ainsi qu'il l'est depuis quelque temps. Personne ne s'en occupe ici. Vous m'excusez, n'est-ce pas, madame? »
M. Turbot venait d'indiquer une des plaies du caractère de Froissart, la négligence, la paresse, le dédain des choses sJrieuses.
« Vous avez raison, monsieur Turbot, mais M. Froissart est trop occupé en ce moment pour veiller comme il le voudrait aux intérêts de sa maison. Il se repose beaucoup sur mon pure, sur moi...
— En ce cas, répliqua M. Turbot, vous ne feriez pas mal. madame, de prendre la peine de venir reconnaître avec moi les endroits qui ont le plus besoin Je réparations. Vous verriez s'il ne convie t pas d'appeler aussi les maçons.
— Je le veux bien, répondit Adeline, qui, après avoir pris pour elle la responsabilité d'une r..is-
sion dont son mari ne l'avait paschargéi, ne pouvait guère maintenant refuser la proposition du concierge. Elle l'accompagna donc partout, prenant des notes au crayon, arrêtant les travaux à exécuter, charmant M. Turbot par son esprit d'ordre et sa prévoyance. N'avons-nous rien oublié? lui dit-elle en rentrant chez elle.
— Je ne pense pas, madame.
— Ne m'aviez-vous pas parlé de pavillon?...
— Ah! oui, madame, de celui qu'habiiait M. de Villa-Réal. Quel brave jeune homme I Ou est-il? quand reviendia-t-il ? C'est bien extraordinaire, n'est-ce pas, madame, qu'il ait ainsi disparu?
— Des affaires d'intérêt l'appelaient sans doute dans son pays.
— Lui, des affaires J'intéiêt! Ah bien oui! il n'avait pas plus l'air d'un négociant que vous et moi.
— Des affaires de famille, alors...
— Plutôt cela. Il est pejt-être allé se marier. Il y a, qui sait, quelque passion dans ce départ précipité. Toujours est-il qje celle qui l'épousera n'aura pas fait un vilain rêve. Beau, rangé, tranquille, doux, poli comme d.ins l'ancien régime. 11 ne faut que voir son logement.
— Mais ne me disiez-vous pas que l'orage avait causé quclq les dégâts à son pavillon?
— Toutes les tuiles empotJes.
— Les carreaux sont peut-être brisés aussi?
— Vous m'y faites penser, madame ; et alors vienne un nouvel orage-, l'eau, pénétrant dans rapp4rtcinent, gâtera tous ces beaux tapis, tous
ces jolis meubles comme on n'en fait plus. C'est qu2 c'est au moins aussi beau qu'ici, madame. Un vrai l;)gemein de princesse.
— Il conviendrait donc, mon ami, de prendre des préca liions, afin que ces accidents n'airivasscit pas.
— Si i'ava's ost faire traverser la cour à madame, — mais le pavé est si froid, si humide, — je l'aurais j riée de visiter avec moi le i-'aviilon, et nous aurions vu ensemble les dommages et arrêté les dispositions à prendre pour les réparer.
— Attendez, dit Adeline en jetant un châle sur ses épaules, nous allms monter dans l'appartement de M. de Villa-Réal. C'est un devoir.
— Oui, madame, c'est un devoir. 'Voilà le véritable propriétaire , pensa avec attendrissement M. Turbot. Je vous suis, madame, je vous suis. »
Descendue dans la cour avec son concierge, Adeline la traversa sur la pointe de ses jolies pantoufles algériennes ; elle se fit ouvrir la porte du pavillon. Quand cette porte se fut refermée derrière elle, lorsqu'elle eut pénétré dans cet appartement riche, élégant et mystérieux, imprégné de jeunesse et du suave parfum du repos, elle éprouva au cœur un sentiment aussi doux, mais plus inquiet encore peut-être, que celui dont elle fut agitée la nuit où M. de Yilla-Héal se jeta à ses pieds et lui parla d'amour en pleurant.
ARISTIDE FROISSART SE MONTRE PLUS PROFOND MORALISTE Q.U E TOUS LES BEAUX GÉNIES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
Une nuit qu'Aristide achevait de savourer un bol de punch, aprùs avoir lu son journal du soir, plié SOUS son coude, l'article qui le rendait si pensif en buvant, il se prit à dire:
« Les choses sont donc ainsi arrangées dans ce monde moral ou immoral, qu'on voit, sans motif raisonnable, sans explication possible à donner, des gens qui ont :
Les uns :
Un hôtel,
Maison de campagne,
Le plaisir du spectacle.
Frais l'cté,
Chaud l'hiver.
Tous les contentements.
Tout.
Les autres :
Une pierre.
Un arbre des boulevards, oij se pendre.
Le spectacle du plaisir d'autrui,
Chaud l'été,
Froid l'hiver.
Toutes les peines.
Rien.
— Pourquoi cela? se demanda Froissart. Oui, pourquoi?
Parce qu'il y a un Dieu, disent les uns.
Parce qu'il n'y a pas de Dieu, répondent les autres.
Qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, reprit Froissart, il existait jusqu'ici une compensation aux privations, aux dures peines, aux souffrances, aux douleurs dévolues à ceux qui représentent le plus grand nombre. La chambre des députés a aboli cette compensation; c'était l'espérance. Une loi a abrogé l'espérance en interdisant la ferme des jeux. Dira-t-on que je me trompe, qu'il est toujours permis aux gens qui n'ont rien de penser qu'ils seront un jour loges rue Laffitte, entre cour et jardin, au fond d'un hôtel de marbre? Mais ceci n'est pas de l'espérance, c'est de la folie. Comme l'amour, comme l'ambition, comme tous les sentiments naturels, l'espérance est un sentiment logique. Or, croire qu'on trouvera mille billets de banque derrière le châssis d'un vieux tableau, vingt-quatre mille francs en or au fond d'un pot à beurre, ou le fameux diamant, le régent, en se promenant autour du bassin du Palais-Royal, ce n'est pas de l'espérance, encore une fois, c'est le résultat d'une maladie du cerveau. Le jeu, voilà l'espérance logique, réelle, celle qu'on voit, qu'on touche, dont on se rend nettement compte. On sait où elle est logée , son étage et son numéro sont connus : on sonne.
« Que demandez-vous?
— L'Espérance.
ARISTIDB FROISSART. ÇÇ
— Montez; elle vous attend. Mais, dira-t-on, ceux qui perdent au jeu se pendent, se noient, s'empoisonnent de désespoir. Vous avez donc trouvé le moyen de faire que ceux-là ne se pendront plus, ne se noieront plus , ne s'empoisonneront plus pour cause de misère , parce que vous avez supprimé les jeux de hasard , cœurs tendres, âmes sensibles? O législateurs, dirait Diderot, vous avez secoué le vieil arbre pourri, mais si faiblement qu'au lieu de le renverser vous avez fait tomber le seul fruit qui lui restât. Je supprimerai le O de l'apostrophe emphatique de Diderot, pensa Froissart, et je dirai : Législateurs... » Ici Aristide laissa lourdement tomber sa tête et s'endormit sur la table, sur sa réflexion, sur son journal du soir et sur sa dernière goutte de punch.