LA SECONDE ENTREVUE
C'est sur le perron du grand escalier de l'hôtel que M"'^ Froissart, allant chez M. de Villa-Réal, et que M. de Villa-Réal, allant chez M"'* Froissart, se rencontrèrent.
Pendant quelques minutes, ils se regardèrent sans pouvoir se parler
«Madame, dit enfin M. de Villa-Réal, j'avais l'honneur de me présenter chez vous à titre de locataire pour vous importuner d'une demande, mais vous sortez... »
Le ton riant quoique gêné de M. de Villa-Réal
fit rentrer les brûlantes couleuis qui s'étaient allumées sur les joues d'AJeline ; et, encouragcc par cette demi-familiarité, elle eut assez de présence d'esprit pour ne pas lui répondre : «J'allais aussi chez vous. »
« Une visite de peu d'importance, répondit-elle, no doit pas nous priver de l'honneur de recevoir aujourd'hui une personne à qui nous devons tant, M. Froissart et moi. «
Le chapeau à la main, de Villa-Réal suivit Adeline jusqu'au premier étage, où était le salon.
Après l'avoir conduite au canapé, de Villa-Réal s'assit sur une chaise à quelques pas d'elle; et reprenant le fil des dernières paroles qu'elle avait dites au bas de l'escalier, il dit à son tour :
« Je croyais, en venant ici, n'avoir qu'une faveur à solliciter, madame ; maintenant j'ai aussi une grâce à attendre de vous. Cette grâce est que vous ne me parliez plus du service de hasard que j'ai été si heureux de vous rendre le soir de mon arrivée. J'aurais désiré vous être utile dans une tout autre circonstance. Mais on ne choisit pas son bonheur. La grâce est accordée, n'est-ce pas?
• — Et la faveur aussi, ajouta Adeline émue du ton de parfaite convenance qu'avait mis dans ce peu de mots le jeune homme, aux genoux duquel elle avait résolu de s'humilier. Non, jamais, pensat-elle, je ne lui dirai maintenant ce que Froissart m'a chargée de lui demander.
— Prenez garde, madame, de me l'accorder trop vite, cette faveur; si vous alliez vous repentir de votre générosité?...
— Vous ne me demanderez, j'en suis sûre, reprit Adcline, qu'une chose qu'il serait honorable à M. Froissart de vous donner.
— Vous avez eu la bonté de me deviner, madame.
— Mais... pas encore..,
■ — Je suis votre locataire.
— Je crois m'en souvenir, monsieur le duc, et je crois savoir aussi que vous songez à nous quitter. Le logement est si petit, si incommode...
— Le quitter ! et j'aurais appelé cela une faveur, madame! »
Une longue pause mesura l'instant où de Villa- Réal se tut et celui où il reprit d'une voix moins assurée :
(i Non, madame, je ne veux pas le quitter. II est possible que j'achète bientôt un hôtel, étant obligé de recevoir chez moi les personnes qui me font l'honneur de m'accueillir chez elles ; mais ce projet ne me fera pas renoncer à venir passer tous les jours quelques heures dans un pavillon où j'ai goûté les plus agités... les plus heureux moments de ma vie.
— S'il en est ainsi, répondit Adeline, je pense que M. Froissart... »
Il est probable qu'Adeline n'aurait jamais trouvé la fin de sa phrase, si de Vill.i-Rcal, à ce nom de Froissart, jeté comme un bouclier entre deux combattants, n'eût aussitôt repris :
(i C'est précisément à M. Froissart que je viens demander la faveur de renouveler mon bail.
— Il vous l'accordera sans peine, interrompit
AniSTIDE FROISSART. 129
Adeline, qui croyait que I?. conversation, un peu chancelante d'abord, allait rentrer dans la banalité des alTaircs. Vous désireriez un bail d'un an, de deux ans...
■ — De toujours, madame.
— De toujours !... Je ne connais pas beaucoup les affaires, dit Adeline, mais il me semble, monsieur le duc, qu'on ne peut contracter pour toujours.
— En matière de loyer, c'est possible, et vous avez raison, répliqua de Villa-Réal : nous mettrons alors pour quatre-vingt-dix-neuf ans. La loi le permet.
— Quelle idée ! s'écria en riant Adeline ; vous avez donc l'espoir de vivre jusque-là?
— Non, madame; mais j'ai peur qu'on ne me chasse avant ce temps écoulé.
— Monsieur le duc parle-t-il sérieusement?
— Je parle très-sérieusement, madame, quand je souhaite de passer un bail aussi long que la loi le permet.
— Mais vous auriez bien meilleur marché, monsieur, d'acheter ce pavillon qui vous plaît tant.
— Me le vendrait-on, madame?
— Oh! mon Dieu! pensa Adeline, on dirait qu'il devine l'intention de mon mari ; il va au devant de ce que j'allais si péniblement lui proposer, il m'épargne la contrariété d'ouvrir ce marché qui dit nos désastres... Je ne puis, je ne dois pas négliger de faire ce que Froissart m'a recommandé... ce serait mal...
— • Peut-être mon mari, reprit-elle, vous vendrait
IJO ARISTIDE FROISSART.
ce pavillon, mais je crois... En efTct, il m'a parlé quelquefois de le vendre...
— A d'autres qu'à moi, madame ?
— - Je ne vous connaissais pas encore, monsieur le duc. »
De Villa-Réal s'aperçut du faux pas qu'il venait de faire ; il se hâta de reprendre :
« Peut-être y a-t-il quelque difficulté à lever?... Je vous ai interrompue, vous alliez la dire...
— Une très-grande. M. Froissart considère, je crois, le pavillon que vous habitez, le pavillon opposé, le jardin et le premier étage de l'hôtel comme un tout indivisible.
■ — Mais j'achète le tout! s'écria de Villa-Réal sans réfléchir sur cette bizarre façon de vendre un hôtel.
— Je répéterai votre proposition à mon mari, dit Adeline qui sentait que l'entretien ne se prolongeait pas sans douleur pour elle, obligée de servir de courtier de vente. Son mari la mettait dans l'affreuse nécessité de proposer elle-même la vente d'un hôtel auquel elle tenait comme elle aurait tenu à l'existence d'un membre de sa famille.
— Mais si vous me vendez le premier étage, reprit de Villa-Réal avec réflexion, vous avez donc le projet de sortir de l'hôtel ?
— Nous, le quitter ! Oh ! jamais, monsieur, jamais.
— Comme moi le pavillon, dit le jeune duc avec la même passion dans la voix. Pourtant oii irez-vous ?. . . à moins que vous ne deveniez mes locataires..
— Non, monsieur, mais vos voisins ; nous irions habiter le second étage, plus sec, plus commode, dont la vue est plus étendue, dit Adeline, répétant machinalement les pauvres raisons de son mari.
— Ah ! je comprends, dit de Villa-Réal qui n'eut pas de peine à comprendre qu'on allait lui céder ce qu'on eîit été un peu plus tard dans la triste nécessité d'offrir ; et cette réflexion en produisit bien d'autres dans son esprit.
— Marché fait ! ajouta-t-il en tendant la main à Adeline. C'est ainsi qu'on traite dans mon pays...
< — Oh ! pas encore, monsieur ! répondit Adeline qui, par un beau sentiment de délicatesse dans sa position, ne voulait pas brusquer le marché de peur de trop paraître y tenir; pas encore... vous ne savez pas le prix que M. Froissart vous demandera.
— Je sais le prix, madame, je le sais. Ce sera le prix que M. Froissart exigera. Ce soir vous me le ferez connaître, et demain votre homme d'affaires enverra chercher à la banque la somme fixée par M. Froissart. Le marché est-il fait maintenant?»
De Villa-Réal avait tendu une seconde fois la main ; Adeline laissa prendre la sienne.
« Je me croirais peut-être digne de poser mes lèvres sur votre main, madame, si je sortais de risquer ma vie pour vous ; mais je viens de parler d'argent, et cela n'est pas d'un gentilhomme. Vous n'aurez pas, madame, cette hardiesse à me pardonner. »
Il serra, à la manière anglaise, la main d'Adeline, et il dit en se retirant :
« Je serai un bon voisin, madame, je ne ferai pas de bruit sur votre tête. »
Dis qu'il fut parti, Adeline s'écria en envoyant au ciel un regard de reconnaissance :
«J'ai sauvé mon mari d'une ruine, et je n'ai pas à rougir. »
Q.UEX,Ct»rES FAITS ET GESTES DE FROISSART.
Quand il apprit que le marché était conclu, Froissart prit sa femme dans les bras, lui fit faire trois fois le tour du salon en valsant; puis, la soulevant, il lui dit :
« Quoique légère comme une plume de cygne, tu vaux ton pesant d'or. »
Le lendemain, il enfermait dans les tiroirs de son secrétaire trois cent mille francs en billets de banque.