‹ Aristide froissartChapitre 45 sur 79 · FROISSART ET SA FEMME · texte numérisé non relu

FROISSART ET SA FEMME

« Eh bien ! bonne, dit-il à Adeline d'un ton amical et en homme presque repentant, nous n'avons pas été heureux l'autre soir. Il faut nous consoler. Et puisque tu partages d'ailleurs avec moi les contrariétés de ce coup de pied du sort, il doit me paraître plus léger...»

Ce début toucha Adeline; il lui laissait espérer une espèce de révolution dans le caractère de son mari.

Elle lui tendit la main avec bonté.

« A la bonne heure ! toi, tu ne me déchires pas comme a fait ta mère : quelle femme !

— Il faut l'excuser, mon ami ; ma mère est une personne d'un autre temps, d'un esprit d'ordre et de tranquillité : elle ne comprend pas les

IlO ARISTIDE FaOISSART.

folies de la jeunesse et surtout qu'on ait regret de les avoir commises. Elle ne sait pas comme moi que vous avez le cœur excellent, que vous m'aimez...

— Mais c'est parce que je t'aime, interrompit Froissart, que je me suis embarqué dans cette affaire. Que voulais-je? que veux-je encore? que ma maison ne soit pas une galère pour moi, une prison pour les autres, l'arricre-boutique d'un épicier. J'ai le courage de mon caractère : je prétends bien vivre, faire bien vivre ceux qui m'entourent, vivre enfin. Parce que je n'ai pas réussi au premier début, ce n'est pas une raison pour m'en vouloir. On accorde trois débuts aux acteurs. Tu ne m'en veux pas?

— Non, mais à l'avenir, mon ami, essayons de vivre autrement...

— C'est que tu ne peux pas être heureuse autrement. Je te connais mieux que tu ne te connais.

— Ne dites pas cela. C'est si bon, c'est si durable la satisfaction domestique qui résulte de l'économie dans les dépenses, du choix des amis qu'on se fait...

— Tu ne sais pas, ma parole d'honneur, combien tu étais ravissante de joie, étonnante de beauté, au milieu de toutes ces femmes dont pas une ne vaut ta chaussure.

— Les convenances demandaient, mon ami, que je me montrasse parée, gaie, contente ; d'ailleurs ne l'avez-vous pas exigé?

— Tu dansais par force, soit ! mais qui est-ce qui danse comme toi? tu étais aimable par force.

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mais qui est-ce qui est aimable comme toi? tu...

— Mon ami, ne songez plus, encore une fois ! à cette existencc-là ; voyez les chagrins qu'elle nous a attirés...

— Venons à ces chagrins. Notre malheur est réparable, trcs-réparable.

— Oui, mon ami, par l'emploi de sages moyens.

— Par les mêmes moyens.

— Que dites-vous? vous vous proposeriez...

— 11 n'est pas encore temps de s'expliquer làdessus. Mais écoute-moi...

— Avant de vous écouler, mon ami, permettezmoi de vous conseiller une démarche que la politesse, à défaut de tout autre sentiment, vous engage à faire sans retard. Nous devons à la générosité de M. de Villa-Réal la faveur de n'avoir pas été ignominieusement traînés devant les tribunaux.

— Mais je comptais bien aller le remercier.

— Alors vous m'avez prévenue dans mon dcsir; j'en suis heureuse ; mais vous auriez dû déjà remplir cet acte d'impérieuse gratitude.

— Comme nous nous rencontrons à merveille! Je venais justement chez toi au sujet de ce jeune homme, et c'était pour te prier d'aller toi-même le remercier.

— Moi!

— Pourquoi cette exclamation ? une femme, une jeune femme s'acquitte toujours mieux de ces sortes de démarches-là. C'est moins sec.

— Je ne pense pas comme vous... cela ne se doit pas... Lui-même, M. de Villa-Réal, trouverait étonnant.... déplacé...

ARISTIDE PROISSART.

— Va ! il sera infiniment plus flatté de ta présence que de la mienne.

— Je n'irai pas, je vous l'affirme, chez M. de Villa-Réal. Il est inutile d'y penser.

— Eh bien ! j'irai, puisque tu ne veux pas y aller toi-même. Cela dérange mes projets, n'importe. L'affaire eût été plus délicatement conduite par toi; par moi elle ira plus rondement. Je lui dirai en bon voisin de venir dîner chez moi quand il lui plaira, de considérer ma maison absolument comme la sienne, de ne pas plus se gêner enfin avec moi que moi avec lui ; que ton désir, autant que le mien, est de le voir devenir notre ami, notre meilleur ami.

— Qu'allez-vous faire? Vous ne réfléchissez pas sur les conséquences d'une telle familiarité; mieux vaut cent fois paraître impoli, ingrat, que d'en agir ainsi.

— Je ne ta comprends plus ; tu ne veux pas te rendre toi-même chez M. de Villa-Réal pour lui porter nos remercîments ; tu trouves mauvais que j'y aille... >»

Il était difficile qu'Adeline expliquât à Froissart les véritables motifs de la lutte intérieure à laquelle elle était livrée.

Le laisser aller chez le duc, c'était, dans sa pensée, lui faire jouer un rôle aff'reux; s'y présenter elle-même... elle !

«Décide -toi, reprit Froissart. Le temps nous marche sur les talons. Car, si je ne vais pas chez M. de Villa-Réal, ou je ferai banqueroute, car je suis ruiné, voilà le mot ; ou, pour ne pas faire

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banqueroute, je suis obligé de vendre cet hôtel, tout ce qui nous reste, entends-tu î*

— Vendre l'hôtel ! mon Dieu ! ce bien de famille auquel ma mère attache tant de prix, oîi elle, sa mère, la mère de sa mère sont nées. Vendre l'hôtel ! mon père en mourrait de douleur, lui qui a failli mourir de joie lorsqu'il y est rentré, le jour où, par notre mariage, l'hôtel lui a été pour ainsi dire rendu. Vous ne ferez pas cela. Ce serait affreux ! ce serait affreux ! Mais quel rapport, continua-t-elle en changeant de ton brusquement, y a-t-il entre le mauvais état de nos affaires et M. de Villa-Réal ?

— Nous y voici. Je dois, à l'heure qu'il est, près de trois cent mille francs que je ne sais oii diable prendre. On ne veut plus me prêter ni sur mes terres ni sur cet hôtel, déjà grevé d'hypothèques. M. de Villa-Réal est richissime. Ne t'agite pas ainsi. Je ne projette pas de le voler. Il est richissime ; il a des mines de diamants ; il prête aux rois, à son empereur. Je sais tout cela. Je sais encore qu'en ce moment il est à la recherche d'un beau logement dans ce quartier. Au lieu d'acheter un hôtel, ce qui n'est pas toujours facile ; pour ma part, je n'en connais pas un seul qui soit à vendre dans le faubourg ; au lieu de louer un étage dans quelque grande maison, ce qui est mesquin dans sa position, qu'il achète... C'est ici, Adeline qu'il faut m'écouter. En allant chez lui pour le remercier, tu lui proposeras en mon nom de lui vendre tout simplement le premier étage de notre hôtel. L'affaire nous convient, à lui et à nous, sous tous

les rapports. Nous lui donnons, pour trois cent mille francs, le premier C-tage de l'hôtel avec iês écuries, le jardin et les deux pavillons. Par là, il pourra dire de son côté que l'hôtel lui appartient ; du nôtre, nous pourrons en dire autant, car en réalité nous l'habiterons toujours, sauf qu'au lieu d'occuper le premier étage, un peu frais l'hiver, nous nous logerons au second étage, aéré, commode, sec, et d'oii la vue est illimitée. Demandelui trois cent mille francs pour cet étage et les dépendances, et nous sommes sauvés. Maintenant tu n'as plus de raison pour craindre de te présenter chez lui ; ce n'est pas une visite de reconnaissance que tu vas lui faire, tu te rends auprès de lui pour lui proposer una affaire, une bonne affaire. »

Le cœur d'Adeline battait toujours d'indécision. Perdre l'hôtel où elle était née, réduire son mari à faire banqueroute à la suite d'une ignoble affaire de police correctionnelle, ou aller chez M. de Villa- Réal...

« Vous le voulez, dit-elle à Froissart avec une noble résignation et une douleur qui lui remplit les yeux de larmes. Vous le voulez !... y avezvous bien pensé?.., ne craignez-vous pas?... Vous le voulez? Sérieusement, vous le voulez?

— Tu devrais déjà être de retour, répondit Froissart, si tu m'aimais comme tu dis que tu m'aimes.

— Eh bien! j'obéirai.

• — Quand iras-tu chez lui?

— Tout de suite. »

Adeline sortit; elle était résignée au sacrifice.

Elle touchait à peine la dernière marche de l'escalier que Froissant se dit :

« Si elle conclut ce marchi, je prends aussitôt ma revanche. Il n'y aura que l'étage de changé.»

SUR Q.UOI REPOSE l' E S P É R A N C E.

Rentré dans son petit pavillon, véritable grotte de fée, le jeune duc de Villa- Real fut heureux comme le plongeur, qui, après une longue absence, revient à la surface de l'eau ; il respire, il revoit le ciel, le soleil, la terre et lui-même. Il était au milieu de ce Paris qu'on déteste, qu'on aime tant! dans la maison de la jeune femme dont l'image l'avait accompagné partout et le ramenait enfin à la même place. Quoiqu'il fiît de l'école froide et vernie des hommes politiques, il n'avait pas encore étouffé en lui le cri de la jeunesse, le chant des passions. Il mettait seulement une distinction particulière dans les sentiments qui, chez les autres, vont étourdiment et tête baissée au but, soit pour l'atteindre, soit pour le manquer. La réserve d'une éducation royale lui tenait lieu de la timidité qui dore une passion vraie comme celle qu'il éprouvait. Il se serait joué de tout, s'il eiit été, avec ses principes, obligé de se faire un nom et une fortune, avantages qu'il possédait largement; il se serait joué de tout, excepté, jusqu'ici, de l'amour. L'homme du grand monde cédait poliment le pas à l'homme amoureux.

Il s'enferma, tira ses rideaux, ralluma son feu,

mit ses pantoufles chéries, et, du fond du fauteuil dans lequel il était assis, il promena un regard consolé sur ces charmants tableaux, sur ces douces créations animées du souffle de Roqucplan et de Diaz, ces deux peintres du bonheur tranquille, de la poésie odorante et recueillie.

« Et je suis chez elle ! se confiait-il tout haut, je suis chez elle ! Pauvre jeune femme, pauvre adorable femme! ajoutait-il. Quel mari! que! mari! comme elle doit souffrir dans cette dépendance, qui sera bientôt de l'abjection ! Qu'elle était pâle, éplorée, éperdue, effarée, l'autre soir ! A qui a-t-elle raconté sa douleur? qui a séché ses larmes? que je suis heureux d'avoir fait quelque chose pour elle ! »

En s'abandonnant au courant de cette rêverie, Villa-Réal laissa flotter sa vue où elle voulut aller, du feu amusant de la cheminée à la porte bien close, du plafond paisiblement éclairé par la lanterne transparente au tapis semé de fantasques arabesques. Il vit luire un point sur ce tapis, et trois ou quatre fois ce inême objet qu'enflammait un fil de lumière jailli du fo\er frappa ses regards. Il quitta son fauteuil pour voir ce que pouvait être cet objet qui persistait à inquiéter son attention ; il s'en approcha : c'était une épingle. Un sourire de pitié courut sur ses lèvres.

« Qu'avais-jc donc l'espoir que ce serait ? Tiens ! le reprit-il en la regardant de près à la lumière, elle n'est pas faite comme les épingles ordinaires... la tête n'est pas si grosse... Oui, j'en ai vu de semblables sur la toilette de la marquise de

Santandor. C'est une épingle de façon anglaise. Il n'y a pas longtemps qu'on se sert à Paris de ces sortes d'épingles ; je n'en ai jamais eu ici. Mais comment est-elle ici? Une épingle de femme... ce ne peutctre que ia femme du concierge... M^^ Turbot. Elle ! mais, M"'* Turbot a soixante ans passés ; non, ce n'est pas elle qui a pu la laisser tomber chez moi. Qui donc est venu?... »

De Villa-Réal sonna.

Pampas, le domestique de couleur, parut.

« Fais monter M. Turbot... Est-ce que je vais demander à ce brave homme si cette épinîjle est à lui? grave question! Le déranger pour cela... »

M. Turbot semblait attendre derrière la portière la faveur de se montrer à son jeune locataire, tant il fut prompt à se présenter.

«Quelle joie pour nous, monsieur de Villa- Réal ! quel bonheur pour tout le monde que votre retour !

— Mon brave monsieur Turbot, je n'ai pas pu vous rapporter des oranges de Lisbonne d'où j'arrive ; mais je vous prie d'accepter, à l'occasion de mon retour, ces dix pièces d'or de mon pays : j'étais plus sûr de les conserver que des oranges. Vous avez fort bien tenu le pavillon pendant mon absence ; je vous en remercie, monsieur Turbot.

— C'était un devoir pour moi, monsieur le duc; mais je n'ai pas été seul à le remplir. Une bien aimable dame m'a aidé de ses conseils ; M"" Froissart elle-même... »

De Villa-Réal, en entendant ces mots, se leva, courut à son secrétaire, qu'il ouvrit, en retira une

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boîte en velours où se trouvait renfermé le portrait de sa mère, et il y déposa l'épingle qu'il avait ramassée sur le tapis.

« J 'aurai bientôt l'honneur, dit-il ensuite à M. Turbot, d'aller remercier M"'^ Froissart de son attention. Adieu, monsieur Turbot, adieu ! Je suis un peu fatigué... excusez-moi si je vous congédie si tôt.

— J'aime ce garçon-là, murmura M. Turbot en se retirant, comme j'aurais aimé ce pauvre Dauphin s'il eût vécu. Un cœur de prince, un véritable cœur de prince.

. — Elle est entrée ici ! s'écria de Villa-Réal lorsqu'il fut seul ; elle a respiré ici ! Dès ce moment ce pavillon m'appartient. Dusse -je l'acheter un million, tant que je vivrai personne ne l'occupera que moi, et après moi personne ne l'habitera. »

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