‹ Aristide froissartChapitre 49 sur 79 · AVANT DE FAIRE MONTER UN ETAGE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVANT DE FAIRE MONTER UN ETAGE AU LECTEUR

Quand il fut dans l'appartement que lui avait si bizarrement vendu coi ps et âaie Aristide Froissart, le duc de Villa-Réal remarqua avec peine qu'il avait aclieté sans le savoir un piano d'Erard, une harpe, une volière, douze miniatures de M"'* Mirbe!, de Mulnicr et de Saint, c'est-à-dire douze chefs-d'œuvre, une bibliothèque en ébène contenant les œuvres complètes de Victor Hugo, de Lamartine et de Balzac. Son exquis savoirvivre lui dit tout de suite à qui de Froissart ou d'Adeline appartenaient ces dieux domestiques dont le cœur d'une jeune femme souffre tant à se détacher. Aussitôt il ordonna à ses gens de les porter à l'étage supérieur, et Adeline reçut en même temps ce billet :

« Madame,

« Une erreur qu'il m'appartient de réparer, vous a fait oublier, dans votre ancien logement, quelques objets dont je n'ai pu devenir possesseur par la raison qu'aucun prix ne saurait les payer.

Souffrez donc, madame, que je vous les renvoie en vous exprimant le regret de les avoir gardés plus d'un jour.

« J'ai l'honneur d'ctre, madame, votre trèshurable et très-dévoué serviieur,

« Octave, duc de Villa-Réal. »

Cette action était simple et belle.

Elle inspira à Adeline cette pensée :

« Pourquoi ne lui avons-nous pas vendu l'hôtel

tout entier et n'en sommes-nous pas sortis le

même jour ! »

FROISSART FAIT DES AFFAIRES, BEAUCOUP d'affaires.

On se souvient de l'orale d'affaires qui creva sur Paris quelques années après 1830. On ne parlait que par actions. Ce fut la peste noire des petits rentiers qui voyaient vingt et trente pour cent à gagner, eux dont l'argent rapportait à peine le cinq.

Froissart fut mordu comme tant d'autres. Puisque la police défend les jeux de cartes et qu'elle permet les jeux d'actions, jouons aux actions, se dit-il. Il n'y a que le nom de changé; brave police 1 II se faufila donc dans la bande de condottieri qui exploitait Paris à la clarté du soleil. Comme on le savait encore assez riche et confiant, on l'entoura de projets plus ou moins

Ij(î ARISTIDE FROISSART.

superbes, tous susceptibles, il va sans dire, de centupler sa fortune en quelques mois. Il entra dans ces sortes d'affaires par la porte de l'amusement; il y vit, comme tant d'autres, la séduction du pharaon et de la roulette, moins le danger. Dès lors nouveaux visages, mais nouveaux dîners, nouvelles dépenses. On passait les journées à dresser des actes de société, des tableaux de bénéfices, à peindre des modèles d'actions, à faire des souches, et la nuit à boire.

Beaugency, Lacervoise et la Dernière Guitare reparurent sur l'horizon avec l'astre de la fortune, non qu'ils fussent de mauvais amis, on le verra bientôt, mais ils eurent un motif nouveau pour venir égayer la cour de leur roi Aristide Froissart. Comme ils figurent tous les trois dans cette histoire, il importe de ne pas les laisser en arrière et dans l'ombre.

Beaugency, on s'en souvient peut-être, n'avait plus que trois mois à vivre la dernière fois que nous avons fait mention de lui. Les trois mois s'étaient presque écoulés, et, ce qui confond toutes les prévisions humaines, il était arrivé qu'au lieu de maigrir, de s'éteindre, de mourir enfin sous le poids de sa maladie mortelle, et aggravée par la débauche la plus effrénée, Beaugency avait tout à coup retrouvé le cliemin de la santé. Il avait vu d'abord ses couleurs revenir à ses joues, une chair nouvelle s'étendre sur ses os, ses yeux briller, et successivement renaître en lui l'homme qui allait descendre au tombeau. Mais, ô malheur trop peu prévu ! il avait si bien compté sur la mort, qu'il

parvenait au terme fixé à sa vie par l'arrêt de la Faculté avec quelques pièces d'or seulement. Le jour où il allait ne plus lui rester qu'un sou pour vivre, et ce jour était proche, il se porterait à merveille, et il entrerait dans une longue carrière d'années à parcourir. Voilà pour Beaugency. La mort Tavait volé.

Pas une seule romance de la Dernière Guitare ne s'était vendue, et pourtant il croyait avoir eu un immense succès. Son orgueil n'était pas tout à fait erroné, puisqu'on aurait difficilement trouvé deux exemplaires de ses compositions lyriques chez un marchand. Prévoyant le chagrin qu'aurait éprouvé son ami si elles étaient restées sans acheteur, Aristide les avait achetées lui-même en bloc et les avait briilées. Napoléon usa, dit-on, de la même galanterie envers les poésies de Delille et de M. de Fontanes. Je crois cependant qu'elles furent noyées par son ordre, au milieu de la rade de Brest.

C'est vers l'époque de ce retour de fortune arrivé à Froissart que Lacervoise, le sculpteur qui ne sculptait jamais, présenta à son Mécènes le dessin du tombeau qu'il lui avait commandé.

« Tu seras content, dit Lacervoise à Froissart en déroulant avec lenteur une feuille de papier vélin. Je t'apporte le projet du tombeau que tu m'as commandé pour ton père. Tu vas voir ! c'est à vous donner l'envie de mourir. Ton père, m'as-tu dit, a joué un grand rôle pendant la Révolution?

— Je t'ai dit qu'il avait été restaurateur.

IjS ARISTIDE FROISSART.

— Il s'agissait donc de repriisenter sur son monument les symboles de la politique. »

Froissart ajouta :

« Et delà gastronomie, principalement.

— Ici, tu vois, reprit Lacervoise en indiquant du doigt certaines parties du dessin, les populations s'agitant sans ordre sur la terre ; elles se déchirent, se tuent, se détruisent. Celles-ci agitent des cpées, celles-là roulent des canons. Le massacre durerait toujours, ce qu'on voit par ce fleuve de sang qui coule au milieu du tableau comme pour exprimer la durée indéfinie de la lutte, si la politique ne venait enfin régulariser la position de ces malheureux. Elle s'avance sur un char antique, traînée par des bœufs, image de la sage lenteur de ses résolutions. D'une main elle tient un compas, de l'autre le globe du monde. N'oublions pas ensuite...

— Tu oublies toi-même que mon père, je te le dis pour la centième fois, mon cher Lacervoise, était restaurateur. Tu me montres là le tombeau d'un César, d'un Machiavel et d'un Napoléon.

— Il faut pourtant idéaliser, répliqua Lacervoise avec humeur.

— Il faut comprendre aussi.

— Si ce travail ne te convient pas, dis-le tout de suite.

— Je l'aurais désiré plus clair, plus positif.

— Ah ! te voilà comme les autres ; tu es de ceux qui veulent comprendre.

— Mais, oui... un peu...

— C'est bien ! dit Lacervoise. Tu reviens à

l'Empire, à M. Fontaine, à l'Académie, à Montfaucon.

— Mais, conviens-en, tu m'as fait là une charade.

— N'en parlons plus, riposta sichcm^nt Laccrvoise. Il n'y avait plus que toi et moi au monde pour comprendre l'art, et tu le trahis. N'importe! je me reste. Nous serons toujours amis, mais plus de rapports d'artiste entre nous. Car, dès ce moment, s'il faut te le dire, je t'estime autant comme goiit que l'arc de triomphe du Carrousel et les tours de Saint-Sulpice. »

Lacervoise roula le vélin où était tracé le plan du tombeau destiné au pcre de Froissart, et il sortit.

Cette explication jeta pendant quelques mois de la froideur entre les deux amis ; mais ils devaient bientôt se retrouver, plus unis que jamais.

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