PLUSIEURS PALAIS ET SON COEUR
Dans l'impossibilité de distraire trop bruyamment Adeline de son deuil, le duc lui portait chaque jour, pour intéresser son attention, un dessin représentant quelqu'une des belles propriétés qu'il possédait en Portugal. Vastes jardins, eaux traversant des bois de citronniers, forêts de myrtes, châteaux bâtis au temps des Maures. Et le jeune duc disait, en promenant le doigt et l'attention d'Adeline sur ces magnifiques choses :
« Un jour, madame, nous habiterons ensemble ces châteaux, où la plus antique noblesse kisitaine sera fière d'être reçue par vous ; un jour, madame, nous nous promènerons ensemble dans ces bois; nous respirerons ensemble la fraîcheur de ces lacs, ma future duchesse de Villa-R.cal ! »
Mais hélas ! que les châteaux en Portugal ressemblent aux châteaux en Espagne 1 Ils parcouraient en idée pour la centième fois les allées de leurs forêts de myrtes et d'orangers, quand un domestique entra et remit une lettre à Adeline. Elle l'ouvre, et à l'instant même, châteaux, forêts, prairies, citronniers, s'évaporent; le rêve est fini. Celle lettre est de Froissart.
Elle poussa un cri.
« Ma chJre, amie, » écrivait-il à sa femme, « je
ne suis pas bien sûr de l'avoir écrit depuis que je suis ici, dans la prison pour dettes. Quoi qu'il en soit, envoie-moi dans la journée un chevreuil de Clievet, liuit livres de trulTcs, six bouteilles de vin de Bordeaux 1827, et le plus de liqueurs que tu pourras.
« Je n'ai pas besoin de te dire le motif pour le quel je suis dans la prison pour dettes. Si je n'en suis pas sorti le lendemain en faisant vendre quel ques-unes de mes actions, c'est que je n'ai pas eu le temps de m'occuper de ma liberté depuis que jo suis ici.
« Dans huit jours cependant je serai auprès de toi, parce que j'espère avoir rendu à ces messieurs tous les dîners qu'ils m'ont donnés. J'ai gravé ton nom sur mes fers. N'embrasse pas ta mère pour moi.
« Ton maii,
Adeline et de Villa-Réal se regardèrent pendant un quart d'heure sans pouvoir se parier.
d'où venait la PHItOSOPHIE DE FROISSART.
Il n'avait pris si joyeusement son parti, au grand étonnement du garde de commerce, que parce qu'il se croyait sûr de rançonner son vieux terroriste de père en l'épouvantant de nouveau
par l'envoi de quelque autre feuillet des redoutables mémoires.
A défaut il vendrait, ainsi qu'il venait de l'écrire à sa femme, quelques-unes de ses actions beurre frais ou ventre de biche ; mais avant tout il voulait avoir recours à son père. Un père se retrouve, une action vendue ne revient jamais.
Aussi, dès qu'il eut rendu aux detliers de Clichy toutes les politesses qu'il en avait reçues, il se hâta de faire parvenir sous enveloppe, à son père Jean Froissart, un nouveau chapitre toujours précédé du titre spécial :
Mémoires de mon père, Jean Froissart, accusateur public en g3.
Ce troisième envoi commençait ainsi :
« La première tête innocente que fit tomber mon père, devenu accusateur public, fut celle du vénérable duc de... » etc.
Froissart attendait tranquillement depuis huit jours environ le résultat de sa toute filiale communication ; il aurait, pour ainsi dire, noué ses paquets pour sortir de Clichy, étant dans la ferme persuasion que son père, effrayé de ces si terribles mémoires, ne refuserait pas plus cette fois que les autres de payer ses dettes, lorsqu'un personnage grave, aisé à reconnaître pour un ecclésiastique, entra un matin chez lui.
Entre sa cravate noire et le collet de sa redingote brou de noix, on apercevait un cordon noir,
l'ordre du Saint-Sépulcre, un cordon rouge, l'ordre supérieur de la Légion d'honneur.
Ces divers signes, cette figure calme et pincée, annonçaient un membre du haut clergé de Paris, un de ces hommes influents à toutes les époques, et que, sous la restauration, on appelait membres de la Congrégation.
« J'ai à vous annoncer, dit-il doucereusement à Froissart, une bien triste nouvelle. Votre honorable père, le fondateur de tant d'établissements pieux, la providence des pauvres, le Vincent de Paul de notre paroisse, est dangereusement malade. Avant de mourir, car il croit sa fin prochaine, il désire que vous preniez connaissance du testament qu'il a dressé à son lit de mort. )>
Froissart lut ces quelques mots :
« Je lègue et laisse tous mes biens, et cela sans aucune exception, meubles et immeubles, à ma paroisse Saint-Thomas-d'Aquin, ce qui est dans ma volonté et dans mon droit, ayant déjà donné à mon fils Timoléon-Aristide Froissart tout" ce qui lui revenait, et même beaucoup au delà.
« Je fonde aussi à perpétuité une messe qui s;ra dite à chaque anniversaire de ma mort, en ladite église de Saint-Thomas-d'Aquin, pour le repos de mon àme.
«Moi, Jean-Cascaret Froissart.»
« Ainsi, mon père me déshérite ! s'écria Froissart, il me déshérite poar donner tous ses biens à l'Eglise! lui! le vieux!... »
Ici Froissart s'arrGta et regarda de la tCte aux pieds l'homme qu'il avait devant lui.
« Je comprends, se reprit-il brusquement, mon père n'a plus peur, le moyen est usé. Mais cependant si pour me venger je les publiais, ces mémoires qu'il affecte tant de ne plus crainire, le saint homme ? Si...
— Vous êtes à Clichy ; êtes-vous jamais allé en cour d'assises? demanda le haut personnage.
— Est-ce qu'on oserait?...
— N'essayez pas, monsieur Froissart, n'essayez pas, répéta l'inconnu en se retirant. Monsieur votra père ne craint pas la publication de ces mémoires. Mais vous, craignez-la !
— Ah ! l'auteur de mes jours se fait protéger maintenant par la prêuaille ! ah ! vieux loup, vieux renard ! lu les connais donc toutes? »
L'envoyé mystérieux était sorti.
« ^^ais il me reste encore pour m'en aller d'ici, pensa Froissart... que me reste-t-il ? mes actions dans les brasseries, les tanneries, les imprimeries, les verreries, les mines d'or, les bitumes, les cabriolets-milords, les restaurants -omnibus. Vite, écrivons à ma femme qu'elle en vende quelquesunes, et sortons d'ici. C'est de l'or, je le sais, mais il faut changer son or. »
l'or de froissart.
Trois jours après, Adelinc, à peine revenue de l'étonncment qu'elle avait éprouvé en apprenant la
résurrection de son mari, répondait à celui-ci que les actions sur lesquelles il fondait l'espoir de sortir de la prison pour dettes, étaient tombées dans un discrédit si grand qu'il ne trouverait pas à les placer. Il devait les regarder comme autant de non-valeurs. Adeline se désolait beaucoup, à la suite de cette fatale nouvelle, de ne pouvoir rien faire pour le tirer d'une position qui n'était plus ignorée de personne. Depuis longtemps, elle avait vendu tous ses diamants, la seule ressource qui lui serait restée, si elle n'avait déjà été épuisée. Elle n'osait pas en mentionner une dernière, de peur de tomber, après l'avoir employée, au plus bas degré du dénûment. Y recourir, paraissait à Adeline un effort dont le résultat ne compenserait pas la douleur, quoiqu'elle sentît et qu'elle s'avouât qu'aucun sacrifice ne devait lui coiiter pour rendre la liberté et la considération du monde à son mari.