CE QUE FROISSART APPELAIT LE BONHEUR
Sans doute, le bonheur peut habiter la mansarde, mais il ne faut pas songer à l'y monter comme on y transporterait un piano. S'il n'y est pas né, s'il n'y a pas été élevé, il n'y demeurera pas un jour, une heure. On ne l'installe pas par voie de déménagement.
Froissart fut un cent millième exemple de cette banale vérité.
Sa pauvre Adelîne eut chaud le jour, froid la nuit dans un espace où son piano tenait si diiûcilemcnt qu'il fallait le déranger chaque fois qu'on ouvrait la porte. Trois petites chambres pour trois personnes habituées depuis plusieurs annies à occuper de vastes appartements ! et dans ces petites chambres aboyait un chien, vaguaient plusieurs chats, et le vent s'engouffrait à plaisir.
Froissart, ayant pris à Clichy les habitudes des gens de l'endroit, sonnait de la trompe depuis sept heures du soir jusqu'à minuit, et échangeait de brillantes variations sur l'air du roi Dagobert avec son ami Beaugency qui lui répondait de l'entre-sol du marchand de vin.
Beaugency était devenu si gras, que les mêmes médecins qui l'avaient condamné un an au para
vant, l'obligeaient maintenant, pour un peu maigrir, à se livrer à ce fatigant exercice. Adeline était obligée alors de fermer son piano pour écouter patiemment ce charivari d'enfer. Et le pauvre marquis écoutait aussi, dans l'impossibilité de goîiter le moindre sommeil ; et M""^ de Ncuvilette qui tempêtait à haute voix comme second-dessus au milieu de la confusion.
Chaque jour c'était un nouveau tumulte.
Froissart, qui avait connu le monde industriel en entrant dans le bourbier de l'industrie, hantait aujourd'hui la fourmilière des artistes non pas sans talent, mais sans mœurs, sans caractère, sans travail, sans réputation, sans aveu, sans habit et souvent sans logement.
C'étaient des acteurs qui avaient eu des succès en Russie, des peintres demandés par le roi de Lahore, des sculpteurs de l'école de Lacervoise, c'est-à-dire qui ne sculptaient jamais, des musiciens destinés à faire une révolution dans leur art : du haut de la mansarde de Froissart, ils crachaient sur l'Académie, sur le Conservatoire, sur le Théâtre-Français, sur le jury des Beaux-Arts; ils crachaient sur tout, et que trop sur le parquet, rendi impraticable pendant ces discussions présidées par Froissart, qui fournissait la chandelle, le logement, les pipes et la bière.
On n'imaginerait pas ce qui se dépensait d'esprit, de gaieté, de saillie, d'élan, de mousse, d'originalité, dans ces trois cellules; mais de l'esprit en vapeur, celui qu'un souffle emporte; de la gaieté, mais celle qui tremble pour son dîner
ARISTIDE FROI3SART. iCj
du lendemain ; de l'originalité, mais celle qui tient de la paresse et de l'incorrection; des qualités enfin à faire pendre ceux qui les possédaient et qui ne valaient pas auprès d'une femme distinguée comme Adelinc, obligée de les subir, le mot poli, le sourire décent d'un homme du monde. Ceci nous ramène directement au duc de Villa- Réal et nous permet de nous placer à la distance de quelques mois.