LA CRISE
Une nuit, le duc de Villa-Réal entendit un bruit extraordinaire dans les mansardes, si toutefois le mot extraordinaire n'est pas trop faible quand on songe que le bruit ne cessait jamais dans cette région. Il écouta et il entendit, en prêtant l'oreille au bas de l'escalier, Froissart qui disait, d'une voi.K affreusement avinée ;
« Je vous dis que c'est la plus belle, la plus flambante des opérations qu'on ait iamais faites, et quand on a mis en actions des mines qui n'e.xistaient pas, des forêts encore en graines, je puis me permettre, moi, Timoléon-Aristide Froissart, de mettre en actions ma femme qui est belle, spirituelle, gracieuse et qui e.'ciste.
— Votre femme! votre femme! entendait-on crier M'"^ de Neuvilette.
— Moi ! monsieur, disait Adeline d'une voi.'c pleine de larmes et de noblesse, moi!
— Oui! toi! la plus belle des mines d'or, le
I(j(î ARISTIDE FaOISSART.
capital le plus sûr. C'est une idie! Je refais ma fortune aussi infailliblement que je te le dis : chaqje action sera de mille francs : l'opération comptera cent actions : total, cent mille francs. Est-ce que tu ne vaux pas cent mille francs comme un sou ?
— Ivrogne! Taisez-vous! vous vendriez votre femme cent mille francs? Vous!
— Trouvez-vous que ce n'est pas assez, maman Chouette ?
— Mais il y a des lois, il y a des juges, il y a des ccbafauds! »
Sans faire attention à l'explosion de sa bjUcmère, Froissart reprit :
« Il n'est pas un de mes amis qui ne voudra prendre une action.
— Mais c'est infâme, monsieur, ce que vous dites là ! »
Le duc reconnut la voix d'Adeline. Il monta aussitôt l'escalier avec rage pour aller châtier celui qui osait parler ainsi à une femme.
« C'est sa femme, réfléchit-il à la porte, et il est chez-lui ! »
Il descendit en dccliirant ses mains.
Froissart continuait :
« Je ferai faire damain les premières annonces dans les journaux,
— Je me tuerai, dit Adeline, dont la voix apporta un nouveau frémissement de colère au duc qui écoutait,
— Je vous tuerai, moi! s'écria M'"^ de Ncuvilclte en se jetant sur un couteau et eu se préci-
pitant sur Froissart que ce mouvement dô,!;risa à demi. Il retint le bras de sa belle-m^Te, et il lui dit avec le calmj instantané qui marque le passage d'un orage à l'autre...
— Ce coup de couteau, belle-maman, est la première chose que vous m'ayez donnée depuis que j'ai le bonheur d'être votre gendre. Vous n'eussiez même pas eu cette générosité envers moi, si vous eussiez dais^né m'écouter jusqu'au bout. Oui, belle-maman Tempûte, — il tenait toujours le bras de sa belle-mère, — on gagnera votre fille avec un billet de mille francs, mais ce]:ii qui la gagn.ra, écoutez bien ceci ! s'oblige à vous prendre sur le marché. Jugez s'il y pensera à deux fois avant de réclamer le gain qu'il aura fait. »
Il achevait cette phrase, dont l'outrage surpassait tout, lorsque le vieux marquis de Neuvilette, qui, jusque-là, n'avait rien dit, se leva, prit sa pa'itoude et dit à Froissart :
(( Canaille, vous ne valez pas le soufflet d'un gant à dix-huit sous. »
La pantouflî du marquis, dédaigneusement lancée, alla frapper Froissart au visage.
Il faut croire que le vieux marquis de Neuvilette mit tant de no'îlesse dans son insulte, que Froissart sauta sur une cravache posée sur le piano de sa femme et s'abandonna à la plus ignominieusî vengeance contre son beau-père.
Terrible jusqu'alors, la scène prit à ce moment un caractère si alarmant, que le duc de Viila- Réal, ne se contenant plus, s'élança, suivi de ses
iCfî ARISTIDE FROISSAUT.
gens, dans l'escalier de la mansarde ébranlée par les cris.
A l'instant même, il vit plutôt tomber que descendre trois personnes pâles et pleines de terreur. « Sauvez-nous! sauvez-nous! crièrent-elles en se précipitant dans son appartement; au nom du ciel ! sauvez-nous! » De Villa-Réal ferma aussitôt sa porte et dit à Adeline :
« Madame, rassurez-vous ; vous ne courez plus aucun danger ; vous êtes chez moi, et personne!...»
Mais Adeline s'était évanouie. Pendant qu'il lui faisait respirer des sels, il appelait, il sonnait ses domestiques qui accouraient et il leur commandait de donner tous leurs soins à M, de Ncuvilette et à sa femme, celle-ci émue de colère, celui-là tremblant d'effroi.
Quand cette crise si violente commença à s'apaiser, de Villa-Réal put apprendre de la bouche de M"'" de Neuvilette que Froissart, leur gendre, dépassant le terme de ses brutalités, avait cinglé un coup de cravache au visage de sa femme.
Un mouvement nerveux fit pousser un cri d'indignation à Villa-Réal ; involontairement ses mains se portèrent sur le manteau de la cheminée, où reposaient dans leur boîte ses pistolets de voyage. Mais il se retint. Réduisant son rôle à celui d'hôte g.'néreux, il souleva Adeline encore évanouie et la porta sur un sopha. C'était précisément dans la délicieuse petite chambre qu'elle occupait autrefois, et où eut lieu, la première nuit de son mariage, une seine que ni lui ni elle
n'oublieraient jamais. Pendant que le marquis et sa femme se remettaient peu à peu de leur terrible commotion, Adeline de son côté revenait à la vie; elle rouvrait lentement les yeux. Quand elle fut tout à fait ranimée, elle regarda autour d'elle et elle demanda :
« Où suis-je?
• — Chez vous, madame, » lui répondit le duc.
Il était à genoux, au bord du sopha, tenant la main d'Adeline dans la sienne, attendant le moment du révoil :
« Chez vous, madame, » répéta-t-il.
Adeline voulut repondre : elle était encore trop faible; elle sourit tristement et soupira.
CHANGEMENT d'eXISTENCE.
Tout se passa comme dans un conte de Perrault, avec cette différence pourtant que la fée protectrice n'était pas tout à fait invisible. Des domestiques oiTîcieux lisaient dans les yeux d'Adeline ses désirs et s'empressaient de les prévenir. Ils semblaient n'avoir jamais eu d'autre maîtresse qu'elle.
Elle restait dans ses appartements avec son père et sa mère, encore plus enchantés qu'elle de l'inimaginable courtoisie de leur sauveur, de leur dieu, M. de Villa-Réal. M"'* de Neuvilette surtout n'avait pas d'expressions assez riches, assez variées, pour caractériser sa chaleureuse reconnaissance.
On ne l'appelait plus, il est vrai, de ces diminulits abhorrés, créés par îroissart, mais pompeusement et à chaque instant, madame la marquise. Toutes les deux heures un domestique était chargé de lui demander si elle voulait prendre. un bouillon, goûter à un fruit en attendant le repas.
Au dîner, le chasseur venait leur dire en ouvrant les deux battants de la porte qu'ils étaient servis.
M. de Villa-Rcal accourait alors au-devant d'eux jusqu'à la première pièce de l'appartement, et prenant Adeline sous un bras. M'"" de Ncuvi- Ictte de l'autre, il les conduisait à leur place. Et quel calme! quelle dignité pendant le repas! Comme le duc évitait avec soin de leur parler de l'accident qui les réunissait si bizarrement chez lui! C'était un sujet trop délicat, trop frais encore, quoique au fond ni Adeline, ni son père et sa mère ne pussent sincèrement regretter d'avoir f.ii cet indigne Froissart et la mansarde dont il avait fait une tabagie, un antre, un enfer. C'était de la part du duc un scrupule poussé à l'excès. Mais cet excès même prouvait sa délicatesse. Sans doute un peu de gêne résultait de cette position sur laquelle de part et d'autre on avait peur de s'exp'.iquer, ce qui lui donnait le caractère d'un rêve ; mais il n'est pas de g^ne qui ne finisse par être tolérable, et il n'en est pas d'ailleurs d'égale au supplice d'attendre sans feu jusqu'à minuit un homme exalté par le vin, répondant par des injures à des prières, et enfin aux observations par des coups decravache.