‹ Aristide froissartChapitre 79 sur 79 · AUTRE EVENEMENT · texte numérisé non relu

AUTRE EVENEMENT

En digne Portugais, le duc cacha à Adeline ce qui s'était passé au bal pendant son évanouissement. Convaincu qu'il était trahi par elle, il renonça à toute explication déshonorante pour tous les

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deux; il ne songea plus qu'à se tirer avec noblesse du mauvais pas dans lequel il s'était engagé en provoquant un rival dont il suivait les traces depuis longtemps. Mais avant de répandre son sang, de perdre sa vie peut-être dans ce duel, il écrivit à Adeline;

« Madame,

« Il ne me reste plus aucun doute sur le malheur dont j'ai été frappé l'autre soir au bal du duc de Cadaval. Mes soupçons sont devenus une certitude. Non-seulement vous ne m'aimez plus, mais vous en aimez un autre; et cet autre vous l'aimiez déjà à Paris, vous l'aimiez quand vous écoutiez mes premières protestations, vous l'aimiez quand vous consentiez à me suivre à Lisbonne,

« J'ai des preuves que vous ne mentiez pas seulement à votre mari en vous donnant à moi, mais à moi-même, mais à cette troisième personne aussi, que vous ne vous attendiez pas sans doute à retrouver à Lisbonne, à moins que vous n'eussiez arrêté d'avance le projet de me faire tiouver face à face avec elle, et je ne devine pas trop dans quel intérêt, dans quel but. Je me perds, madame, dans la plus cruelle des obscurités, quoiqu'en marchant toujours sur le terrain des certitudes.

« Que vous ayez quitté votre mari pour vous attacher à moi, je m'explique cette préférence par le peu de sympathie que vous inspiraient k's mœurs de M. Froissart; mais ce que je ne puis m'expliquer, c'est qu'étant libre comme vous Videz de

placer ailleurs une affection à laquelle on ne répondait pas, vous ne me l'ayez pas donnée avec la loyauté d'une telle indépendance.

« Je ne méritais peut-être pas d'être aimé, mais j'avais quelque droit à ne pas être trompé, madame, puisque j'ai respecté votre volonté, votre choix, et n'ai accepté votr^' coeur que lorsqu'il vous a plu de me le donner. J'ai pu avoir des torts; qui n'en a pas? c'est à vous que je le demande. Si je vous ai imposé, malgré moi, les tourments de l'étiquette, c'était pour complaire aux exigences de mon ranj et de ma naissance; pour qu'on ne doutât pas surtout que vous étie/; bien ma femme, la duchesse de Vili:i-Réal. J'ai pu descendre jusqu'à être jaloux, jusqu'à me défier de votre fidélité; mais, dites s'il n'y avait pas dans mon action égale partie d'amour et de crainte, et de crainte, convenez-en, madame, trop vite justifiée! J'avouerais tous ces torts et beaucoup d'autres, madame la duchesse, si, je le répète, vous n'aviez pris d'avance la triste précaution de les rendre inutiles un jour. Ce jour est venu.

« J.' n'ai plus qu'une grâce à vous demander, madame: c'est de quitter Lisbonne aujourd'hui même, ce soir, plus tôt si vous le pouvez, non pas en fugitive, non pas en exilée, mais comme une femme qui a porté mon nom pendant près d'une année. Vous resterez riche pour éblouir ceux qui tenteraient de vous rabaisser ; c'est tout ce que je puis vouloir pour vous en vous quittant, en quittant moi aussi dés demain le Portugal pour toujours. Je vais au Brésil. L'Océan sera entre

nous deux. Ce n'est pas là la plus grande distance, madame, qu'il y aura entre nous désormais.

n Adieu, madame, adieu.

<( Octave de Viha-Réal. n

Aprjs avoir plié cette lettre, le duc da Villa-Réal se rendit avec ses deux témoins hors des murs de la ville, où il trouva, accompagné également de ses deux seconds, son adversaire, le jeune gentilhomme espagnol auquel il venait offrir satisfaction pour la grave offense qu'il lui avait faite.

« Monsieur, lui dit de Villa-Réal en l'abordant, votre nom ?

— Tarifa de Santander.

— Étes-vous gentilhomme?

— Comme le roi.

• — Vieux chrétien?

— Comme Dieu.

— C'est bien.

— A mon tour, reprit le jeune gentilhomme en jetant au loin son chapeau et en tirant son épée du fourreau, je vous adresserai une question.

— Dites, monsieur.

— Pourquoi un gentihommede votre ranga-t-il fait à un gentilhomme comme moi un outrage de valet? Avant de risquer ma vie contre la vôtre, je veux savoir si je la joue contre un fou. ii

Les qjatre témoins s'étaient éloignés hors de ia portée de la voix, sachant bien que leur ministère était parfaitement inutile dans une pareille rencontre, venue à la suite d'un soufflet reçu.

« Monsieur, dit le duc de Villa-Réal, vous êtes l'amant de ma maître sa.

— J'aurais ététoutau plus, reprit le jeune Espagnol en riant, l'amant de la femme de M. Froissart, si j'avais été autre chose pour elle qu'un homme parfaitement indifférent.

— Vous mentez.

— Pourquoi mentirais-je, monsieur? ce serait le moment d'être fat ou jamais, si je voulais me faire une réputation galante aux dépens de M'"* Froissart. Votre nouvel outrage étant au-dessous du premier, il ne porte pas. Voyons si vous serez plus adroit à l'épée.

— Encore un instant.

— Il fait bien chaud, monsieur.

— N'est-ce pas vous qu'elle a vu en France, à quelques lieues de Paris, dans une auberge, il y a environ un an?

— Moi!

— N'est-ce pas vous enfin, monsieur, qui lui avez écrit ces lettres?...

— Ces lettres! »

Le duc remit au jeune Santander le paquet de lettres qu'il avait fait prendre dans le secrétaire d'Adeline.

« Pour avoir écrit ces lettres , il faudrait savoir le français beaucoup mieux que je ne le connais. Je suis fâché, ajouta M. de Stntander, de vous éclairer si cruellement au moment où il ne va plus être t.nips pour vous dî vous occuper d'un rival qui n'est pas moi, je vous le jure..,

— Vous me le jurez.''...

ARISTIDE FROISSART. 3 Zp

— Je vous ai dit, monsieur, qu'il fait bien chaud ce matin.

— Monsieur, recevez donc mes excuses, » s'écria le duc eu croisant le fer avec M. de Santander, et de manière à être entendu des quatre témoins, étonnés de les entendre sortir de la bouche d'un homme qui 8^ précipitait sur l'épée de son adversaire,

L'épée du duc, après un engagement assez court, traversa le gosier du marquis de Santander, qui tomba à l'insiant même en disant :

« Si je reviens jamais de ce coup d'épée, jemc souviendrai des délices de Lisbonne tout le reste de ma vie. »

Le jeune Santander ne devait pas se souvenir des délices de Lisbonne. Le sang l'étouffa : il mourut en riant.

Désespéré de ce meurtre, le duc de Villa-Réal rentra égaré chez lui.

On lui apprit qu'Adeline avait quitté l'hôtel depuis une heure.

Avant de partir elle avait ordonné qu'on remît au duc avec les bijoux, les pierreries, la cassette et tout ce qui lui avait été donné de précieux, un billet qu'il reçut dans ses mains encore ensanglantées.

Il lut:

« Monsieur le duc,

« Je vous jure par ce qu'il y a de plus sacré au monde, par mon père, par ma mère, sur le salut

JJO ARISTIDE FROISSART.

de mon âme, que je n'ai jamais eu d'autre amant que: vous.

« Adcline de Neuvilette. »

Quand le duc put rJflJchir ss^rieiisomcnt et avec toute sa ra'son sur ce qu'il avait fait, sur ce qu'Adelin? lui avait écrit, il était depuis dejx mois dans son lit. Un coup de sang l'avait foudroyé après son affreux et inutile duel, après la lettre d'Adeline.

Dès que sa convalescence qui dura plusieurs mois fut finie, il s'occupa avec toute la frénésie du remords de retrouver Adeline, partie depuis plus d'un an avec son père et sa mère sans qu'il eiît jamais pu découvrir la contrée, la ville qu'elle était allée habiter.

Il se détesta pour l'avoir si promptement accusée, quoiqu'il eût toujours entre les mains les le;tres surprises dans le secrétaire, et qu'il n'eût pas oublié les nombreux indices dont il s'était servi pour arriver de soupçon en soupçon jusqu'à la plus fausse, la plus déplora'''le des certitudes.

Il visita les autres villes du Portugal, il parcourut l'Espa-:ne, l'Italie, de toute la rapidité que permettaient ses immenses revenus ; mais ni les pays du Midi, ni ceux du Nord ne lui rendirent Adeline, tantôt innocente, tantôt coupable dans sa pensée en feu. Dès qu'il la justifiait, il reprenait malgré lui cette fatale correspondance où il lisait des passages tels que ceux-ci :

« Vous vous êtes trompée, Adeline : vous avez cru que la distinction dans un honnuc en était

l'esprit, que la politesse en était la bonté, que la richesse en éiait la granJeur. Le temps vous a prouvé votre erreur. Vous ne serez pas heureuse avec lui, vous ne le serez jamais, pauvre Adeline!

« Je sais tout ce que vous souffrez dans la prison dorée où il vous a enfermée, parce que je connais votre naturel charmant, votre simplicité fra içaise, vos besoins de voir, d'entendre des gens d'esprit, de vivre avec eux, dussiez-vous avoir moins de diamants à votre front, et de perles à vos robes. Celle qui a dit, et c'était une femme de yénie, qu'elle p éférait le ruisseau de la rue du Bac au lac de Genève, expriniait au nom de touies les f mmes vraiment femmes la plus profonde des vérité; qi'elleait jamais trouvées sous sa plume. »

« Eh bien, se disait le duc, ce cri ne proavet-il pas qi'elle était lasse de vivre avec moi, qu'elle souriait à la pensée de me quit'er pour suivre le nouvel amant qui lui écrivait ainsi? Cependant ce dernier billet, écrit de sa main, tracé avec le tremblement de la conviction, ce billet où elle aites'.e Dieu qu'elle ne m'a pas trahi pour un autre amant... »

Ce mystère dans la conduite d'Adeline renJa't fou le duc de Villa-Réal qui, ne sachant plus où la chercher, se laissa conduire en France par les personnes de confiance emmenées avec lui.

Un jour, après cinq ou six ans de recherches infructueuses, il se trouva dans les rues de Paris, sans ce Paris où il avait vécu autrefois si jeune,

si modeste, si heureux, dans ce Paris où il avait connu Adeline, où il en avait été aimé. L'aimant du passé l'attira dans le faubourg Saint-Honoré, devant l'hôtel même dont il avait occupé le petit pavillon. Il chancela, il l'avait reconnu, il osa en franchir la porte.

M N'est-ce pas ici que demeure...

— Que demandez-vous? lui dit un jeune concierge. »

Ce n'était pas M. Turbot.

« N'est-ce pas ici que demeure?...

— Mais qui?... expliquez-vous...

— Monsieur de Villa-Réal.

— Non, monsieur, il est mort en Amérique.

— Mort en Amérique! murmura le duc en souriant tristement. Puisque vous êtes si bien informé reprit-il, pourriez-vous me dire si M. Froissart, ancien propriétaire de cet hôtel, est à Paris?

— II est au Père Lachaise depuis six ans...

— M. Froissart serait mort?...

— Non pas le fils, mais son père, M. Is chevaiijr Froissart.

— Et le fils?...

— Vous m'en demandez trop ; je ne sais pas où est le fils.

— Qu'est-ce qui parle de M. Froissart? »

M. Turbot avait paru à la petite croisée de sa loge.

« Mais je ne me trompe pas! s'écria M. Turbot, c'est M. de Villa-Réal! c'est M. de Villa- Réal ! » Pendant quelques secondes, le vieux concierge hésita s'il descendrait par l'escarer, ou s'il

se jetterait par la croisée pour ctre plus tôt arrivé auprès de M. de Villa-Réal.

Oubliant le rang de son ancien maître, M. Turbot l'entoura de ses deux bras émus, et l'embrassa en pleurant comme s'il revoyait son fils.

Cette effusion passés, le vieux M. Turbot dit à M. de Villa-Réal :

« Mais à qui donc appartient l'hôtel, que personne ne vient plus réclamer les loyers? J'ai là des sacs d'écus et des tas d'or dont je ne sais que faire.

— Mais l'hôtel est à M""^ Aristide Froissart; c'est à elle que cet argent appartient... Elle n'est donc jamais revenue?...

— Jamais! monsieur.

— Ni son mari?

— Non plus. Probablement il n'a pas le droit de toucher à cet argent, car il ne s'en serait pas fait faute sans cela, le bon apôtre. Je me suis laissé dire qu'il vivait à Passy, dans une petite maison de campagne... Vous savez, ou vous ne savez peut-être pas, monsieur le duc, que les ruinés vont tous habiter Passy, parce que le créancier a du mal à les y relancer, et que le vin n'y paye pas de droit; et M. Froissart...

— Je vous remercie de votre bon accueil, mon cher monsieur Turbot, interrompit le duc, peu soucieux d'encourager les inutiles propos du vieux concierge. Adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir avant peu.

— Est-ce que vo;is vous trouveriez mal ! s'écria M. Turbot en voyant tout à coup pâlir la figure

de M. de Villa-Réal, ses yeux s'éteindre et des larmes ruisseler sur S2S joues.

— Ce n'est rien, mon cher ir.onsieur Turbot, ce n'est rien. J'ai éti malade il n'y a pas longtemps; j'éprouve encore parfois certaines défaillances... »

Le jeune duc dî Villa-Réal, en relevant la tête, avait vu la petite croisée du pavillon où il avait passé cette nuit si dojce et si terrible, si émue et si heureuse... Il sa cioyait malheureux! Il avait vu cette croisée et Citte ran:;éc de vases qui conduisaient jusqu'à la chambre d'Adelinc, et la chambre d'Adeline! et le jardin! et les fleurs! Mais ce qui lui avait brisé le cœur... mais tout lui avait brisé le cœur... Voilà pourquoi il avait pleuré.

t'ÉLYSÉE FROISSART.

Entre la barrière de Passy et le château des Tuileries s'éiendait, à la fin du siècle de'nier, un vaste ehamp de terrain que les agrandissements de Chaillot ont réduit aux dimensions fort étroites qu'il a aujourd'hui : c'était ce qu'on appelait les Bons-Hommes Beaucoup de jardins, beaucoup de suiiigu-ttes trés-fréquantécs en été, sont semés comme à la volée sur ce versant, destiné à se rallier un jour à la grande ville. L'endroit peut se considérer jusque-là comms étant du domaine fleuri de la campagne.

A égale distance de la rivière et du sommet de

Chaillot s'éljve une propriété charmante, gaie comme une fête, comme un dimanche dans la belle saison. D'un côtii, la vue se promène sur Paris et ses admirables monuments de tout âge; de l'autre, sur les dentelures boisies de Meudon, les bjis de Saint-Cloud et le parc vaporeux du château de Versailles. Au pied coule la Seine, et au bord de la Seine, sur les deux lignes de la grande route riverain.', s'échelonnent des cabanes ds pêcheu s, chancelantes, poudrenses, mal coiffées, moitié pail.e, moitié boue ; en sorte que la petite propriété dont nous parlons domine le grand chemin par où passent les intarissables flots de voitures allant de Paris à Versailles^ et revenant de Versailles à Pans.

On parvient au plateau sur lequel elle est assise par des scubresa its de terrain fort ruJes l'hiver, quand une branche des peiiis tlleuls ponssaiit çà et là ne vient pas offrir un appui secourab^e à la main. Deux ou trois petits sentiers, il est vrai, tracés dans les champs, cond lisent de Chaillot à la propriété par une pente pi s douce; mais ils ne sont guère praticables que dans les temps secs de gelée. L'été, en revanche, l'un et l'autre chemins ont mille agréments à offrir.

A chaque pas, les yeux s'attachent à quelque épisode fleuri de la route. Sous les aubépines qui ont prodigué pendant les beaux jours du printemps toutes leurs blanches fleurs, pour ne garder que leurs feuilles vivaces et leurs rameaux alertes, verdissent des carrés de gazon naturel, le plus beau de tous les gazons. Aux endroits plus unis,

33<î ARISTIDE FROISSART.

moins penchés de la montagne, croissent, à l'abri d'un contre-fort, et avec toute la symétrie rurale, les légumes de la saison; puis s'éparpillent en tous sens, mai encloses par des pieux ficiiés en terre, des guinguettes aériennes, chalets des Parisiens : le Point du Jour, la Bonne Friture, la Vue de l'Ecole Militaire, modestes gardes-mangers où d'abord l'on ne trouve rien, mais où l'on finit par obtenir du bon vouloir du tavernier des côtelettes, un bon gigot, une savoureuse matelotte, une salade constellée de capucines, du bon pain et un respectable petit vin; et tout cela à bon marché, et assaisonné d'un air à donner envie de manger le dôme des Invalides.

Le soleil s'enfonçait bien loin au milieu des bois épais de Versailles et de Marly qu'il embrasait dans sa chute; il allait être nuit, lorsque de Villa-Réal franchissait d'un pas douteux, car les indications qu'il avait reçues ne paraissaient pas le conduire au but avec la rectitude d'une boussole, les mille sentiers verdoyants de la colline des Bons-Hommes.

Sa voiture l'attendait au bas, sur la grande route. S'il évitait de demander la maison de campagne qu'il cherchait, c'est qu'il n'en apercevait qu'une seule au sommet de la colhne qui méritât d'appartenir à un propriétaire bourgeois, à quelque amateur retiré des bruits de Paris. Les autres portaient toutes plus ou moins le caractère de leur destination, et se traliissaient par la joie des locataires; cliaicts et guinguettes trébuchant sur leur base, exhalant à cette heure du soir l'odeur

ARISTIDE FROISSART. Jf/

du sureau, de l'acacia, du vin, de la violette, du hareng grillé et de la lavande.

Enfin de Villa-Réal, après avoir laissé sous ses pieds es groupes de restaurants rustiques, parvint au plateau le plus élevé de son ascension; il toucha à la haie de clôture de la maison de campagne qu'il avait toujours considérée de loin comme celle oii devaient finir ses recherches.

Les premières étoiles éclairèrent son entrée dans cette propriété, dont le corps de logis blanchissait au delà d'un carré de vignes qu'il traversa et au bout d'un vaste verger tout embaumé de pommiers en fleurs.

Jamais plus douce soirée de printemps n'avait régné sur la campagne de Paris. De Villa-Réal se serait cru dans les jardins de Lisbonne, si son attention, pleins d'autres sujets, avait eu le loisir de se livrer aux comparaisons. Rien ne s'était opposé jusque-là à sa marche solitaire.

Quoique faibles, les ombres la protégeaient. Sur une terre attendrie par la moiteur du soir, ses pas tombaient sans bruit.

Au bout d'un quart d'heure de marche, il s'arrêta à la dernière rangée de pommiers plantée en rideau à quelque distance de la maison vers laquelle il s'était irrégulièrement dirigé. Aller plus loin était imprudent.

On l'eût aperçu au rez-de-chaussée de cetie maison, fort convenablement construite, carrée, élevée do deux étages, percée de plusieurs croisées, quelques-unes gaiement masquées de jalousies vertes, les autres entrebâillées et laissant

deviner ce bon luxe de campagne, d^mi-bjurgeois, demi-rustique; à ce rez-de-chaussée donc se dessinaient, avec quelque majesté, trois portes-fenêtres, toutes trois ouvertes en ce moment.

Quoique placé à trente ou quarante pas de cette première et principale pièce de la maison, de ViUa-Réal dis'.ingua clairement un groupe de plusieurs personnes assises autour d'une table et qui prenaient leur repas du soir.

Les cinq hommes et les deux femmes qui l'entouraient semblaient heureux d'être ensemble. Ils suspendaient le mouvement des fourchettes pour causer, pour rire, pour se tendre la main d'un côté de la table à l'autre. C'était une grande rapidité de gestes, de paroles, un feu perpétuel de propos. Plus le souper s'avançait et plus l'animation augmentait, au grand étonnement de celui qui observait tout et qui, riche à millions, jeune, plus jeune que tous les convives, ne comprenait pas un bonheur si bruyant, si expansif, dans des conditions si étroites, et qui, à vrai dire, ne comprenait plus le bonheur. Cette pensée n'était pas la seule dont il se tourmentât.

Il avait hésité, il avait frémi, il avait douté en entrant dans cette propriété; son anxiété eiitété plus douloureuse encore si, depuis longtemps, il n'eiit éprouvé un choc semblable à la vue de chaque objet lui rappelant Adeline.

L'espoir de retrouver Adeline partout, à chaque nouvelle minute, à chaque déplacement nouveau, l'avait trop promené d'erreur en erreur, trop souvent déçu, pour qu'il ne fût pas en ^ardc contre

iTIDE FROISSART. JJp

ces surprises soudaines. Il vainquit donc le tressaillement dont il avait été siiisi, pour se rapprocher de ces silhouettes qui se dessinaient au fond d'un salon, à la clarté des bougies.

Il se porta un peu à droite de l'endroit où il s'était d'abord caché, et gagnant un côté du jardin hors de l'axe de la maison, il marcha dans cette direction jusqu'à ce qu'il fiât arrivé, — ce qu'il fit sans trop de maladresse, — dans la masse d'ombre projetée par la maison même. Quelques pas encore, et il aurait franchi les marches extérieures du salon. Il les aborda doucement par un des angles tournants, et à pas de loup il vint s'asseoir, retenant son haleine, et ramassant son corps, juste au bord d'une des trois portos, au bord de la dernière. On ne pouvait pas le voir, et il entendait tout.

Il écouta.

« Je vous disais donc, reprit un des interlocuteurs, que je me trouvai une seconde fois au Havre sans un sou dans ma poche. »

De Villa-Réal reconnut aussitôt la voix de celui qui parlait.

« C'est M. Aristide Froissart, murmura-t-il. Je suis donc chez lui ! »

Aristide Froissart, ne lui donnant pas le temps de réfléchir, poursuivit :

« Dans ce même port du Havre où le vaisseau sur lequel elle s'était embarquée avait mis à la voile jquatre mois auparavant. »

« Elle?... répéta de Villa-Réal, elle?... Un vaisseau parti?... du Havre?... Que veut-il dire? De

qui parle-t-il? A quelle époque fait-il allusion? » « C'iitait quelques jours après notre fameuse aventure de la Boule-Rouge. Or, continua Froissart, j'étais sans le sou. Paris bien loin derrière moi, devant moi l'Océan, avec moi la misère.

— Que devins-tu?

— Tu allas te noyer?

— Voyons, quel parti pris-tu? »

Ces trois interruptions coup sur coup apprirent à de Villa-Réal que Froissart soupait en ce moment avec ses trois plus anciens commensaux, ses trois compagnons dans la bonne et mauvaise fortune, Beaugency, Lacervoise le sculpteur et la Dernière Guitare. Ils se retrouvaient, après des vicissitudes sans nombre, assis autour de la même table, comme s'ils n'avaient pas vieilli d'un jour, comme s'ils étaient encore à Meudon, soupant avec des coryphées et un lion, A la vérité, ils semblaient beaucoup plus calmes qu'alors, s'ils étaient au moins aussi heureux maintenant.

« Ce que je devins? répondit Froissart. Je me mis à lire les afBches.

— Excellent moyen pour dîner.

— Ne dédaignez rien dans le malheur, pasfriême le malheur, mes amis. Au bout d'une heure et demie de lecture...

Pas moins, mon cher Beaugency. Au bout d'une heure et demie de lecture j'aperçus un petit carré de papier blanc, fraîchement collé, sur lequel on avait écrit à la main:

On demande un valet de chambre à l'hôtel d'Angleterre,

J'arrCte un passant et je lui demande : « Où est l'hôtel d'Angleterre? — Prenez cette rue, c'est à l'angle de l'autre, me répondit-il ; c'est à cinquante pas d'ici. — Vous vous trompez, monsieur, lui dis-je en le quittant, ce n'est qu'à deux pas d'ici, n Je cours, j'arrive, j'avais peur qu'un autre ne m'eût devancé... une place de valet de chambre!

— Y songeais-tu? s'écria le sculpteur. Allons donc !

— • Toi, valet de chambre! murmura, la Dernière Guitare. »

D'autres étonnemcnts se manifestèrent dans le salon, mais pour Viila-Réal ils se perdirent tous dans une même confusion de sons.

« J'arrive à Thôtel d'Angleterre. — Quelle est la personne qui a besoin d'un valet de cliambre? — Numéro lo, me répondit-on, le grand salon. Je monte au grand salon. Je sonne, on m'ouvre. Un monsieur moitié Anglais, moitié Français, Anglais par la mise, par l'abandon, Français par l'accent parisien, me demande si j'ai déjà servi, je l'affirme. Il me demande encore si je sais lire, écrire, calculer ; et je lui réponds que je lis parfaitement, que j'écris moins bien, mais enfin que je sais écrire et que je connais mes quatre règles. Il sourit de ma science et me propose quatre-vingts francs de gages par mois, la table et le logement, cela va sans dire. Il se rendait aux eaux de Dieppe et je l'accompagnerais; nous visiterions ensuite l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. Si je n'avais jamais été valet de chambre, celui qui m'interrogeait n'en avait jamais eu; je m'en aperçus aux confidences

qu'il me fit. Il avait oublié la ligne qui sépare le secrétaire du domestique. Mon interrogatoire achevé, j'allai me joindre aux autres domestiques de mon maître: un cuisinier, uncL'mme de chambre, un nègre, un groom. Ils me reçurent fort mal d'abord.

— Mais tu veux plaisanter, mon ami, dit la Dernière Guitare. Tu me donnes là un sujet de romance.

— Plaisanter!

— Mais oui, ajouta Lacervoise. C'est un peu trop ronde-bosse.

— Mes amis, reprit Froissart, je n'ai pas été roi absolu, et je ne puis par conséquent vous dire le bonheur qu'on goûte à l'être, mais je vous jure que si l'on choisissait son bonheur, c'est (après celui d'être ici avec vous) le bonheur d'être valet de chambre que je choisirais.

— Mais la liberté !

— La liberté ! Dans quelle position de la vie a-t-on plus de liberté ? Acteur, vous êtes l'esclave du public depuis six heures du soir jusqu'à minuit, et le reste du temps celui de votre directeur; peintre, esclave de votre palette du lever au coucher du soleil; employé, vous êtes à la chaîne depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; mais valet d; chambre, vous sortez huit ou dix fois par jour pour faire les commissions de votre maître, et lorsqu'il est au spectacle ou en soirée, vous allez où bon vous semble. Et quelle vie! Point de souci ! A dix heures le déjeuner ne manque pas; à six heures le dîner ne se fait pas atten-

dre ; les mets de votre maître sont les vôtres; les vins de votre maître sont vos vins ; il y goûte, vous les buvez.

— Mais la dignité humaine! dit une vois plus cassée et que de Vi!la-Réal ne reconnut pas d'abord.

— Elle est belle votre dignité humaine! c'est la digne sœur de votre liberté. Parlez-moi de la dignité d'un médecin qui va visiter par dignité deux fois par jour les sécrétions de sas malades ; ou de la dignité d'un poëte qu'on sifP.e comme un chien courant, après qu'il a donné un an de sa vie à la création d'un drame; ou de la dignité... Mais où avez-vous mis la dignité? qu'est-ce donc que la dignité? ne sommes-nous pas tous en exécration les uns aux autres? Si nous sommes tous d'accord pour trouver de l'indignité à être valet de chambre, c'est par jalousie, c'est que véritablement c'est la condition la plus douce, la plus égale, la plus insoucieuse, la plus honorable qui existe. Il est peu de maîtres qui ne voulussent être à la place de leurs valets de chambre.

— Je bois .lu paradoxe de Froissart! s'écria Beaugency.

— Messieurs, buvons tant qu'il vous plaira, mais vous allez voir dans quelques instants s'il n'est pas vrai que la plupart des maîtres sont moins heureux que leurs domestiques.

— Que ne prennent-ils leur place?

— Ils n'osent pas. Ils croient comme vous à la liberté, à la dignité humaine! Mieux accueilli auprès des autres domestiques, je leur demandai

si notre maître était usurier, banquier ou rentier enfin s'il était très-riche, puisqu'il menait un train de millionnaire, voiture, clievaux, cuisinier. Ils ne purent me donner qu'un seul éclaircissement : c'est que la très-jeune et très-jolie femme qui était avec lui, et qu'il appelait Julia, n'était pas sa femme.

— C'était donc ?

— Oui... »

« Mais pourquoi Froissart se trouvait-il au Havre? » répétait encore dans son coin de silence et d'ombre Villa-Réal, qui était resté attaché au premier incident de la narration d'Aristide Froissart, narration qu'il suivait péniblement, mais avec un intérêt forcé cependant.

« Oui, ils sont cent fois moins heureux que leurs domestiques, s'écria Froissart en versant du vin de Champagne à ses convives. — Un soir, nous étions à Dieppe depuis deux mois, — le troisième mois que j'étais au service de mon maître, — il me pria, tandis qu'il serait au spectacle, de lui préparer comme de coutume ses lampes, son verre d'eau sucrée, de mettre des cigares sur son bureau. Il s'en alla ensuite avec madame. Depuis longtemps je me questionnais afin de savoir ce que pouvait faire mon maître pour user chaque nuit jusqu'à la dernière goutte l'huile de ses lampes, l'eau de sa carafe, pour consommer tout son sucre et fumer dix ou douze cigares. J'avais calculé qu'une telle consommation prenait au moins la durée de la nuit. Ma curiosité s'était arrêtée là ; je la satisfis

inal>;rc moi le jour où il m'avait été recommandé un peu plus expressément que de coutume de ne manquer à aucune des dispositions à prendre pour la nuit.

« Après avoir fait tout ce que mon maître m'avait recommandé, je m'étendis sur un fauteuil, selon l'usage des valets de cliambre, et je m'endormis dans un coin : cela m'arrivait souvent, mais je m'éveillais toujours une heure après,

« Ce soir-là, soit qu'il fit plus chaud, soit toute autre cause, je ne m'éveillai pas. Monsieur et madame revinrent du spectacle et je n'entendis rien. Quand je rouvris les yeux, je m'aperçus avec effroi que monsieur travaillait à son bureau. Deux heures sonnaient à la pendule. Madame dormait. Je comprimai mes mouvements, je raccourcis mon haleine et ne bougeai pas. Aucun bruit ne m'avait trahi. D'ailleurs monsieur parlait haut en écrivant, et sa plume faisait grand bruit sur le papier. Il écrivait, il écrivait beaucoup, il ne cessait pas d'écrire, et ce n'étaient pas des lettres; qu'écrivait-il?

« Au bout d'une heure, j'entendis qu'il s'écria avec satisfaction : « Ah! grâce au ciel ! voilà mon « article pour la Revue des Deux-Mondes fini ! »

«Serait-ce un homme de lettres! pensai-je; et je repris mon attention. Lui, aiguisa sa plume, but un verre d'eau sucrée, alluma un nouveau cigare et recommença sa besogne.

« Il était quatre heures, lorsque je l'entendis exhaler un autre soupir de contentement et dire : « Enfin, voilà mon dernier chapitre achevé. L'éJi-

« teur le recevra demain soir; maintenant aux • épreuves ds mon feuilleton pour la Presse ! »

« Autre cigare, autre verre d'eau sucrée, autres travaux. Mon maître se pencha sur des épreuves d'imprimerie, et pendant deux heures, c'est-à-dire jusqu'à six heures et demie du matin, il promena sa main sur de grandes marges qu'il couvrit de signes, de notes et de corrections.

« Décidément, pensai-je, je suis au service d'un homme de kttrcs.

« A six heures et demie, il dit à haute voix, car il semblait se soulager par ses manifestations orales : « Maintenant, voyons ce que j'ai gagné ce mois-ci. Mon article pour la Revue des Deux- Mondes, 300 francs; mon volume, 1,500 francs; mon feuilleton à la Presse, 500 francs ; total : 2,300 francs. Passons tout de suite aux d-îpenses. Dépenses à l'hôtel, pour moi et mes gens, 1,000 francs ce mois-ci; mes deux chevaux, 200 francs; le cocher, 50 francs; mon groom, 30 francs; la femme de chambre, 40 francs; mou valet de pied, 80 francs; mou cuisinier, 100 francs; mon noir, 20 francs ; loyer de la voiture, 50 francs; total : i,S7o- — Ajouter à ces 1,570 francs, six robes, deux chapeaux, divers objets de toilette pour madame, 563 francs; autre total, 2,133 francs. Or, quand j'aurai payé, continua à dire mon maître, ces 2,133 francs, il me restera... Combien me restera-t-il? Mon maître prit la plume et il dit, après sa soustraction faite : — Il me restera net 167 francs. Il répéta jusqu'à cinq fois ce chiffre; \07 francs. Je suis en bénéfice, ajouta-l-il; oui,

mais le mois prochain, et c'est demain le premier, il me faudra payer au moins autant, davantage, puisque nous partirons pour l'AngL-terre. Allons, je ferai un autre roman plus fort, un autre feuilleton plus long pour ta Presse, un autre article plus étendu pour les Revues. Je suis brisé, ancanti ! s'interrompit-il, le sommeil me tue! Voilà qu'il est grand jour; quelle vis ! » Et continuant son monologue, mon maître se déshabilla et se mit au lit.

« Après ce que je venais de voir et d'entendre, il ne me restait plus aucun doute sur la profession du maître au service duquel j'étais entré ; c'était un homme de lettres, une de ces existences si enviées et si peu connues, qui, pour expier leur célébrité, affectent les goûts et les habitudes des riches, ont chevaux, maîtresse, domestiques, cuisinier, vont aux eaux, parcourent l'Italie, et ne soutiennent cette splendeur factice qu'à force de veilles, de peines inouïes, d'efforts d'imagination, d'excès de travail. En me retirant, je fus saisi de pitié pour ce galérien de l'intelligence, qui n'avait pas même, comme les galériens de Brest et de Toulon, sa nuit de repos et la chance de s'évader !

(t Me faisant un cas de conscience de contribuer aux fatigues de ce forçat volontaire, je lui demandai mon congé à son réveil, lorsqu'il m'eut compté mes trois mois de gage. J'avais calculé d'ailleurs qu'avec cet argent je pouvais obtenir mon passage sur un vaisseau qui se rendait en Portugal. »

« En Portugal ! répéta de Villa-Réal, autour duquel s'amassaient de plus en plus le doute, le

trouble, la tristesse. Celui qui parle en ce moment, pensait-il, est sans nul doute Aristide Froissant; mais est-ce bien lui qui s'est fait, ainsi que je viens de l'entendre, domestique au Havre pour gagner son passage de France en Portugal? Pourquoi allait-il en Portugal? quel motif l'y appelait? S'il y était allé, je l'aurais vu, je l'aurais rencontré... mais peut-être n'est- il pas venu jusqu'à Lisbonne... »

Le jeune duc portugais eut le temps de se livrer à toutes ces réflexions, car Froissart, à cet endroit de son récit, s'était tu, et son silence avait été aussitôt couvert par un duo de guitare et de piano, concert doux et mélancolique comme la nuit qui s'écoulait. « Je crois reconnaître la légèreté de la main qui joue du piano, se dit Villa-Réal ; c'est sa grâce, son velouté, son charme... Mais je me figure toujours qu'elle est où je suis... Oh! que ne donnerais-je pas pour connaître quelles sont tontes les personnes qui se trouvent dans ce salon ! . .. ces dames!... mais je n'ai encore entendu qu'une voix et le son de ces deux instruments... »

A l'instant même, il devait entendre autre chose ; il entendit distinctement, quand la guitare et le piano eurent cessé de s'accompagner, le bruit d'un baiser, de plusieurs baisers même, de ces bons baisers de campagne qui ne regardent pas où ils tombent ni s'ils font du bruit en tombant. Ils paraissaient avoir été donnés en récompense à l'une des deux personnes qui venaient de jouer. Par qui avaient-ils été donnés et par qui avaientils été reçus? c'est ce qu'il fut impossible au jeune

ARISTIDE FHOISSART. 3-1.9

duc de savoir; il sontit saulcmeiit comme une épine qui lui entrait peu à peu dans le cœur.

« Un million! se dit-il, pour voir le visaqe de ceux qui sont là; » et s'oubliant tout a fait, il pencha la tête pour voir...

Un horrible aboiement le força à la retirer, c Je suis découvert!... »

« Ici, Phdnix! cria Froissart... c'est quelqu'un qui passe à travers champs. Ici, Phénix!

— C'est peut-être un pauvre qui est à la porte, dit une voix qui brisa la poitrine de Villa-Réal où elle retentit. Si j'allais voir... si Je lui donnais quelque chose?...

— Est-ce qu'il y a des pauvres en France! se recria Froissart ; tous les pauvres du monde sont en Portugal , la patrie des gueux et des moines... Reste là, bonne; et toi, Phénix, encore une fois, ici ! »

De Villa-RJal n'avait rien pu voir, épouvanté par les jappements du chien.

« Mais c'est elle! se dit-ii, c'est sa voix! c'est le doux son de ses paroles que j'ai entendu. Oh! se reprit-il presque aussitôt... est-ce que je ne deviens pas fou?... Je me suis si souvent trompé, que je me trompe peut-être encore... je n'ai plus la certitude de rien. Pourtant!... »

« Phénix, reprit Froissart, qui paraissait avoir beaucoup de peine à empêcher son chien d'aboyer et de sortir, Phénix se lie à mon histoire. Il m'avait suivi au Havre; dans l'impossibilité de le garder avec moi lorsque je me plaçai comme valet de chambre, je le mis en pension chez un habi-

tant qui, pour vingt centimes par jour, s'était chargé de sa nourriture. Le digne homme ne me donna pas trop iieu de me plahidre de ses procédés envers Phénix.

« Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que j'eus la permission de l'embarquer sur le navire oii j'avais pris passage pour Lisbonne. Le capitaine portugais refusait de le recevoir. Enfin il y consentit, après m'avoir fait prendre l'engagement de nourrir Ph5nix de ma ration de biscuit et d'eau. A ces conditions, moi et mon chien nous montâmes sur le bâtiment, dont les voiles s'enflJrent sans qu'il marchât beaucoup plus pour cela. Nous marchions si peu, qu'à notre troisième nuit de mer une frégate française, qui ne nous prenait pas apparemment pour un navire, mais pour un nuage arrêté sur l'eau, venait vers nous de toute sa vitesse. Notre équipage, c'est-à-dire deux matelots de quart et le capitaine, dormait en ce moment. Sans Phénix, la frégate passait sur nous et nous broyait. Le chien aboya tant, qu'elle finit par nous voir. Nos matelots hélcs par la frégate s'éveillèrent enfin, et nous échappâmes ainsi par miracle, grâce à Phénix, à uns mort presque certaine.

— Je le moulerai, ton chien! dit Lacervoise, le célèbre sculpteur qui ne sculptait jamais.

■ — Merci, dit Froissart, tu en as déjà étouffé trois à ma connaissance pour avoir voulu les mouler.

— Bon! je ne sais plus mon état à présent. Tu me refuses tout. Incapable d'élever un tom-

beau à ton père, je ne suis plus même bon aujourd'iiui à mouler un chien. Envoie-moi à l'abattoir tout de suite.

— Lacervoise, dit Froissart, je t'élèverais des autels si nous vivions dans les temps où l'on en élevait. Personne ne sait comme moi ce que tu vaux; on t'a méconnu, ignoré, trahi. »

Les larmes venaient aux yeux de Lacervoise, qui murmurait :

« Oui, on m'a méconnu, ignoré, trahi !

« Lacervoise, reprit Froissart plus solennellement encore, on dira un jour : « Si Lacervoise avait sculpté, il aurait été le plus grand statuaire du monde ; s'il avait fait des ouvrages, ses ouvrages seraient au-dessus de tous les ouvrages. Malheureusement il n'a jamais sculpté, et il n'a fait aucun ouvrage. »

— Tu es un vrai ami ! s'écria Lacervoise en se jetant au cou de Froissart qui lui dit avec la même effusion : « Tu mouleras Phénix ! »

Au même instant, une voix qui s'accompagnait sur la guitare murmura :

Quand le marbre prépare Ton immortalité, Phéii'x, sur ma guitare Tu dois être chanté.

— J'étais sûr, interrompit Beaugencj', que notre troubadour prendrait la balle au bond, c'est sa maladie : il composera des romances jusqu'au tombeau! Enfant, il chantait; jeune homme, il

chantait; il prend du ventre, j'aporçois quelques cheveux doutcussment noirs à sa tempe, et il chante encore! Si du moins cela t'avait enrichi... mais tu es gueux... comme une romance.

— Mes amis, intervint Froissart, laissons notre compagnon sz livrer tout à son aise à son goût effréné pour la romance ; quant à la pauvreté, n'en parlons plus que pour mémoire, puisque je vous ai mis tous les trois à l'abri de ses coups en y échappant moi-même par miracle. Je ta remercie de ton charmant couplet pour Phénix, dit Froissart à la Dernière Guitare en lui tendant la main.

— Mais je n'ai pas fini, répondit la Dcrnicre Guitare, moins indigné da l'observation peu bienveillante de Beaugency que surpris de ce que Froissart supposait qu'une romance pouvait n'avoir qu'un seul couplet.

— Alors, répliqua Froissart, permettez-moi d'achever l'histoire de Phénix en achevant la mienne. J'arrivai à Lisbonne avec mes derniers ccus, Lisbonne oîi, comme dans toutes les capitales possibles, tout est cher pour l'étranger. Je n'ai pas eu besoin de vous dire ce que j'allais faire à Lisbonne, s'interrompit Froissart, et de vous expliquer pourquoi j'osais y aller avec si peu de moyens d'y prolonger ma résidence ; il n'y a que le cœur pour prendre de ces résolutions périlleuses. »

Il dut se passer autour de la table uni sccne muette assez longue, car Froissart s'étant arrêté avant la fin de sa phrase, on n'entendit plus pendant

quelques minutes que le vague frvimisscmcnt des cordes de la guitare sous les doigts distraits de celui qui en jouait comme malgré lui.

De Villa-Réal attendait, la tête plongée dans les deux mains, les coudes sur ses genoux, que Froissart, qui semblait le torturer à plaisir par des épisodes sans fin, reprît le cours d'un récit dont le dernier mot serait peut-être le coup de lumière et de tonnerre dont il voulait être éclairé et frappé. Mais quel incident suspendait le cours de ce récit?

Oh ! si Villa-Réal avait vu en ce moment l'expression de deux visages, il ne se fût pas demandé pourquoi le silence se prolongeait.

« Très-périlleuses, continua Froissart, vous allez vous en convaincre. Au bout de quinze jours de promenade dans Lisbonne, je me trouvai un beau soir dans mon galetas sans avoir ni déjeuné, ni dîné, ni soupe. Je devrais dire « nous nous trouvâmes, » car Phénix partageait en tout les caprices de mon sort, courant quand je courais à travers les jardins publics, les rues et la campagne, debout dès que j'étais levé, mangeant quand je mangeais, ce qui nous arrivait à tous les deux un peu moins de jour en jour. Enfin le jour se présenta où, après avoir fait ensemble nos cinq ou six lieues habituelles de marche, nous nous trouvâmes, ainsi que je viens de le dire, harassés, à jeun et sans un sou. Vous devinez que ces courses n'avaient pas d'autre but que de découvrir ce que j'étais venu chercher de si loin à Lisbonne et que je ne pouvais raisonnablement découvrir

JS4 ARISTIDE FROISSART.

que par le hasard d'une rencontre dans la rue. Quel espoir! mais tous les espoirs se ressemblent. Voilà pourquoi nous étions toujours dehors.

— Elle qui, précisément, ne sortait jamais alors et qui, peut-être n'était pas encore sortie une seule fois depuis son arrivée à Lisbonne, dit une voix moins jeune, moins pétulante que celles qui avaient pris part jusque-là à la conversation.

« Si cette voix est celle de M""' de Neuvilette, pensa de Villa-Réal, je n'ai plus rien à savoir... j'en aurai la certitude .. Mais jj les nie toutes... Non! Adeline n'est pas ici... non, celle qui fut duchesse de Villa-Réal n'est pas ici... Non, celle qui m'aima n'est pas ici... Non! oh! non! Je dis que non ! »

« Mendier, poursuivit Froissart, me paraissait dur; d'ailleurs à Lisbonne on ne donne qu'aux moines, aux capucins et généralement à ceux qui n'ont besoin de rien. La nuit vint, et Phénix et moi nous nous couchâmes à jeun.

« Le soleil brilla de nouveau, et nous nous regardâmes avec une certaine tendresse mêlée de désespoir.

« A midi je n'avais plus qu'à choisir, entre tendre inutilement la main ou mettre en gage des objets auxquels je tenais presque autant qu'à la vie, que jamais le malheur ne m'avait forcé jusqu'alors de tirer de leur écrin : une bague, une paire de boucles d'oreilles, quelques bracelets et un collier, choses de peu de valeur, tout ce qui me restait d'elle.

« Sans Phénix do:it je voyais les forces diminuer

ARISTIDE FROISSART. JSS

et le regard s'éteindre d'heure en heure, je n'aurais jamais eu le courage de me défaire de ces souvenirs d'un passé que j'aimais maintenant jusque dans les souffrances qu'il m'avait causées.

« Que c'est triste, que c'est poignant ! C'est la mort avec une longue agonie de porter au montde-piété, de poser devant un employé , froid comme l'argent, la bague mystérieuse, le collier attaché autrefois au cou d'une personne adorée. Sévère comme le destin, et comme le destin ayant devant lui une balance, l'employé pèse dans un plateau ce que vous estimez au-dessus d'un monde et il vous dit : « Vingt francs ! » Ah ! c'est affreux, encore une fois, c'est la mort. Tous les gages d'amour, — j'y ai pensé dans ces quarts d'heure de détresse, ■ — devraient être en cuivre, en plomb, en acier, n'avoir aucune valeur intrinsèque, pour que jamais la faim, même la faim! ne s'en fît une ressource.

« J'eus vingt-cinq francs pour les boucles d'oreilles; elles en valaient deux cents par la matière et par le travail, mais j'étais étranger. A cause di moi, mon or perdait beaucoup de carats. Enfin avec ces vingt-cinq francs nous payâmes une partie de nos dettes et nous véciîmes quelques jours Phénix et moi. Mais nous ne découvrions rien de ce que nous cherchions à Lisbonne : un jour seulement, Phénix s'obstina à suivre le sillon laissé dans la boue par les roues d'une voiture. Il flairait, il aboyait dans le sens de cette ligne, il se dirigeait sur elle, il y revenait, il ne voulait pas la quitter. Je ne sais jusqu'où m'aurait conduit la

fantaisie de Phénix, si, à son grand regret, la cause n'en eût disparu tout à coup. Ce sillon qu'il m'avait forcé de suivre avec lui conduisait au Tage, s'arrêtait juste à l'endroit où les personnes qui étaient dans la voiture avaient dii s'embarquer pour traverser le fleuve. Phénix n'étant plus guide par la piste, revint à moi, l'oreille basse.

« Je fus bientôt obligé de faire de l'argent avec des bracelets et la bague comme j'en avais fait avec les boucles d'oreilles, et d'arriver au collier.

« Mais je ne pus me résoudre à me priver en une seule fois de cet objet que j'avais vu si souvent à ton cou, ma chère amie. »

De Villa-Réal laissa tomber un de ses bras le long de son corps; sa main frappa la pierre, l'angle de l'escalier sur lequel il subissait son martyre. Il ne sentit rien.

« A qui parle-t-il, mon Dieu! à qui s'adrcsset-il en ce moment? »

« Ce pauvre Phénix, poursuivit Froissart, avait remarqué que chaque fois que nous sortions du mont-de-picté, j'entrais dans une espèce de restaurant, soit pour déjeuner, soit pour dîner avec le prix des objets mis en gage. Comme nous n'avions recours au mont-de-piété qu'à la dernière extrémité, il arrivait aussi que nous n'allions manger à ce restaurant qu'après un ou deux jours de jeûne. La faim, le bonheur de l'apaiser avec quoique plénitude, avaient laissé une empreinte si profonde dans le cerveau du pauvre Phénix, qu'il allait involontairement du côté de ce restau»

raat, quand nous nous étions trop longtemps promenés dans Lisbonns. J'avais bien di la peine à le ramener vers un autre point. Les mauva's jours surtout il se portait avec furie vers le quartier prcJestiué.

« II vous est facile de prévoir, continua Froissart, que le moment arriva où je fus forcé de porter au mont-de-piété le troisième et dernier fragment du collier. Il arriva! Je louchai trente francs sur ce morceau d'or brisé. Mais^ croyez-moi, je résistai longtemps, tant que je pus, avant de m'en dépouiller : Phénix avait vécu deux jours d'un hareng, moi de quelques oranges, avant de céder à cette nécessité désolante.

«Avec quelle satisfaction, avec quelle joie, avec quel bonheur mon compagnon et moi nous entrâmes dans le restaurant placé près du mont-depiété, d'où nous sortions avec trente francs ! Phénix faillit y pénétrer en brisant un carreau. Comment n'aurait-il pas compris que j'avais de l'argent , et que nous allions luxueusement en dépenser une partie dans le lieu ordinaire de nos festins, lui qui, vingt ou trente fois en deux mois, m'avait suivi au mont-de-piété et au restaurant! Il ne connaissait plus que ces deux endroits à Lisbonne.

« Nous nous régalâmes comme on ne se régale pas au Café de Paris. Pour moi, tout me semblait perdreaux, truffes et champignons, et l'on sait pourtant si la cuisine portugaise est mauvaise. Quel jour de fête! dernier beau jour!

(( Nous nous éveillâmes la semaine suivante dans

la fatale position que nous connaissions déjà, mais plus terrible, plus décisive que jamais, car je n'avais plus rien à vendre ni à engager. Avec quelle anxiété je voyais passer les heures, moins pour moi que pour mon pauvre Phénix, dont je cherchais à amuser la faim par toutes sortes d'adresses, et surtout à la satisfaire en le poussant dans les cuisines que je voyais ouvertes ; mais on le chassait de toutes parts à coups de balai et avec des seaux d'eau.

« Le matin de notre troisième jour de jeûne, je cherche Phénix autour de moi. Plus de Phénix, Phénix m'a quitté. Est-il allé mourir loin de moi, afin de ne pas m'attrister du spectacle de sa mort? Sa disparition me rendit fou. Je cours partout, je cherche, j'appelle, je vais dans tous les endroits où nous avions l'habitude de nous rendre, je n'aperçois pas Phénix. Je vais ailleurs, ailleurs il n'y est pas. Il n'est plus qu'un endroit dans Lisbonne, me dis-je, où j'allais quelquefois avec Phénix, c'est le restaurant voisin du montde-piété. Mais c'est bien loin. Allons-y pour n'avoir rien à nous reprocher. J'y cours. Phénix y était connu. Je m'informe, personne ne l'a vu, personne ! Un mendiant, pourtant, qui d'habitude demandait la charité sur les degrés du restaurant, me dit : « Votre chien?... mais je l'ai vu. — Vous l'avez-vu? et aujourd'hui? — Oui, aujourd'hui. — Y a-t-il longtemps? — Une demi-heure environ. Et tenez ! je crois qu'il est entré dans la grande maison. — Mais c'est le mont-de-piété. — Oui, il me semble l'avoir vu passer sous la porte,

ARISTIDE FROISSAKT. 359

et je l'ai remarqué parce qu'il a franchi les huit marches d'un seul bond.

« Je parcourais déjà les salles du mont-de-piété, cherchant de tous côtis autour de moi, appelant Phénix, l'appelant encore; mais point de répons:-. Je parviens enfin à la salle des bijoux, celle où je n'étais que trop allé; j'approche du bureau de l'employé avec lequel j'avais eu ordinairement affaire; que vois-je, au milieu d'une foule de gens qui ne revenaient pas de leur surprise? Phénix, oui. Phénix lui-même, les deux pattes appuyées sur le bureau de l'employé, et attendant, dans l'attitude où il m'avait vu si souvent, qu'on lui donnât de l'argent; depuis une demi-heure il gardai: Cette position. Le pauvre animal m'avait vu si souvent me présenter à ce bureau et y toucher de l'argent, qu'il y était venu tout seul. J'embrassai Phénix, je le serrai contre moi, comme un ami, comme un frère. Je pleurai, tout le monde pleurait d'att.ndrissement autour de moi. Tenez, voilà que vous pleurez tous, s'écria Froissart, et moi aussi!

— Si j'avais encore mes trois cent mille francs, dit Beaugency, je ferais construire à Phénix un chenil de marbre orné de glaces.

— J'avais dit que je le moulerais, s'écria Lacer- Yoise, ce n'est pas assez : je le coulerai en bronze, je le poserai sur un socle de marbre. Quatre bas-reliefs ; quatre symboles. D'abord un chien au milieu d'une population nombreuse: cette population reste indifférente au malheur d'un homme; le chien sauve son maître; le chien

j60 ARISTIDE FROISSART.

c'est l'Humanitc! Toi, Aristide, tu es la Société, jj lâcherai que tu y ressembles; tu auras la force de la jeunesse et la tristesse d'un vieillard empreintes sur ton •visage. Tu comprends? vous comprenez? Puis, je pousse au relief, à la brutalité, et voilà! et gratis! Tu ne payeras que les frais de maçonnerie.

— Oui, gratis comme le tombeau de son père, pour lequel tu ne lui as pris que douze mille francs, je crois.

— Beaugency, c'est de la personnalité!

— Je crois bien, je ne veux pas faire autre chose.

— Alors c'est une insulie?

— Non, c'est un total : douze mille francs.

— Jamais, dit Froissart, notre ami Lacervoise ne m'a demandé douze mille francs pour faire gratis le tombeau de mon père, c'est moi qui lui ai offert cette somme comme un dédommagement...

— Où est-il ce tombeau? dsmanJa Beaugency.

— Dans ma tête! répondit fi.-rement Lacervoise.

— Cela fait grand bien au père de Froissart, et les douze mille francs sont dans ta poche...

— Allons, messieurs! disaient d'autres voix, un peu de silence! Depuis dix minutes, monsieur chante sur la guitare le beau trait de Phénix.

— Ah! monsieur chante? demanda Beaugency. .

— J'ai fini, répliqua, piquée, la Dernière Guitare.

— Je t'en prie, recommence^ lui dit Beaugency,

ARISTIDE FROISSART. J(>t

— Je ne recommence jamais.

— En voilà un autre qui se fâche! Je me mets à dos tous les beaux-arts.

— C'cst-à-dirc qu'ils te tournent le dos, dit tout bas le sculpteur blessé.

— C'est Elle! s'ccria Froissart, qui l'emporte sur vous tous, en reconnaissance, je suis fâché de le dire. Au lieu de tant s'occuper de monuments que vous ne ferez jamais, mes chers amis, elle s'est emparée de Phénix. Voyez! Bien! très-bien, ma chère amie, caresse-le, attache-le avec ton mouchoir à ta jolie main, car tout ce que Phénix et moi avons souffert, c'est pour toi, charmante; parce que nous étions venus te chercher dans cet enfer de Lisbonne, parce que nous ne voulions pas quitter Lisbonne sans t'avoir vue... Mais écoutez la fin de cette histoire.

« Nous sortîmes tous les deux du mont-de-piété, dont on se disposait à fermer les portes, car il était nuit, et nous nous retrouvâmes dans la rue, désormais notre appartement, sans savoir où aller.

« On m'avait chassé de mon galetas, n'ayant pas pu en payer le loyer; en sorte que je n'avais plus que le ciel sous le ciel. Du reste la nuit était superbe; une lune magnifique. Je me dirigeai vers les bords du Tage.

— Fleuve du Tage ! murmura soudainement, en s'accompagnant sur la guitare, l'éternel chanteur de romances, lui qui semblait, il n'y avait qu'un instant, avoir pris le parti de ne plus chanter.

— Je n'avais guère envie de chanter Fleuve du Tage! en ce moment; je pensais plutôt que ce

fleuve qui roulait autrefois de l'or allait me rouler dans ses profondeurs, si mon sort ne changeait pas sur-le-champ, et je ne voyais pas trop comment il changerait. Après avoir pour ainsi dire reconnu l'endroit où j'allais me noyer, je vois Phénix qui accourt vers moi avec des aboiements, des sauts et des frétillements de queue. Je le suis, et le voilà qui recommence à suivre un sillon de roues exactement comme le jour oîi il m'obligea de descendre jusqu'au fleuve. Cette fois le sillon me ramenait en ville.

<( Phénix marche toujours devant moi. Bientôt nous sommes loin du fleuve : « Je me noierai demain matin, pensai-je, l'eau sera moins froide; allons! » Une demi-heure après j'étais dans le cœur de la ville, dans le quartier des palais. Mille détours, toujours fidèlement suivis par le chien, m'amenèrent enfin devant la porte d'un magnifique hôtel. Là Phénix cessa de courir pour flairer entre cette porte et le sol, étroit passage par lequel il essaya vainement de se glisser.

« A moins d'avoir une intelligence inférieure à celle de mon chien, je ne pouvais douter que dans cet hôtel venait de rentrer une personne dont le souvenir avait pris place dans la mémoire de Phénix.

« Cette circonstance me fit oublier et mes projets de suicide, et mon dénûment, et ma détresse. Je vis sa perdre sous la porte cochère le double tracé des roues, d'où je conclus sans peine que la voiture avait reçu au bord du fleuve la personne conduite à cet hôtel.

ARISTIDE FROISSART. JÔJ

« Cette personne était revenue tard de la campagne; elle avait une campagne de l'autre côté du Tage...

— Est-ce qu'il passe encore quelqu'un pris de la maison? dit Froissart en s'interrompant ; voilà Phénix qui fait encore mine d'aboyer.

a Cet hôtel, continua Froissart, s'isolait par deux de ses côtés des hôtels voisins. Un immense jardin entouré de murs en étendait les proportions, agrandies encore par l'effet de la nuit. Dans la situation d'esprit où j'étais, ce n'est pas l'audace qui me manquait. Je mesure d'un coup d'oeil la hauteur de ce mur et en deux élans je l'assiège. Me voilà sur le mur ; je me glisse, je tombe sans bruit sur une terre gazonnée; je me relève et vais devant moi, guidé à travers les arbres et les bosquets par une lumière qui brillait derrière le rideaux d'une croisée de l'hôtel. J'avance toujours, j'arrive enfin sous cette croisée, un peu plus haute que je ne l'avais imaginé de loin. A cet endroit de mon audacieuse équipée, je m'oriente. Mes calculs me prouvent que je suis exactement derrière l'hôtel oii m'a conduit Phénix, à l'extrémité de l'axe, sous les appartements qu'occupent d'ordinaire les maîtres afin de ne pas être inquiétés par les bruits de la rue.

« Je m'assieds un instant au pied des arbres plantés sous ces croisées; il était environ deux heures. A peine assis j'entends tousser légèrement puis deux rideaux glisser, puis le frôlement de la soie qui se froisse. Je relève la tête, une figure était au-dessus de moi; je la reconnais! C'est elle!

}^4 ARISTIDE PROISSART.

Je prononce un nom, un cri y répond. C'est vous ! c'est moi! Des arbres, vous ai-je déjà dit, s'élevaient en rideau devant cette rangée de croisées. Je m'élance sur l'un de ces arbres, je grimpe et quand je sais au niveau de la croisée ouverte., j'imprime un léger balancement aux branches qui, d'ondulations en ondulations plus fortes, m'y portent v;ans efforts et sans bruit. Une main effrayée saisit ma main, et avec son aide je saute légèrement dans un appartement... Mes amis, nous fûmes bien heureux ! Il vous souvient, le jour où l'usurier Malastre nous prêta quatre mille francs? je fus cent mille fois, un million de fois plus heureux quand je me trouvai dans cette chambre au milieu de la nuit, de cette nuit où je voulais me tuer, quand je me trouvai aux pieds d'Adeline, à qui je disais des paroles étouffées, folles, joyeuses, désespérées. Je lui demandai mon pardon, je ne voulus pas entendre le sien : nous nous purifiâmes tous deux dans les larmes. Quelle nuit ! quelle nuit ! elle me raconta tout, elle m'avoua tout. Nous nous confessâmes nos faiblesses, nos fautes. Elle m'avait toujours aimé , du moins elle n'avait jamais pu me haïr; et plus elle avait connu les ennuis de la richesse, les étouffements de l'étiquette, le joug de la grandeur, plus elle s'était prise à se souvenir avec regret de son pauvre Froissart, si décousu mais si facile, si paresseux mais si naturel, si mauvais sujet mais si bon enfant! si faible mais si tolérant! si vif mais si prompt à venir lécher la main qu'il avait mordue!

Que vous dirai-je encore? ne nous étant pas aimés autrefois parce que nous ne nous étions pas connus, nous nous aimâmes bien alors parce que nous avions connu les autres. Je ne l'avais pas tuée, il fallait bien que je l'adorasse. Jusqu'au jour, assis à ses pieJs, j'écoutai l'histoire, je ne dirai pas de sa faute, mais de la mienne. Que de tortures elle avait endurées, cette pauvre Adeline, sous les diamants et la soie dont un amour de grand seigneur l'avait étouffée! Encore quelques mois d'un pareil supplice et elle en serait morte ! Son sang s'était calciné au feu d'une contrainte de toutes les heures ; sa raison avait perdu sa vivacité dans l'éternelle lutte de sa volonté avec celle d'un despote, armé d'une impitoyable étiquette. Mais je lui apportai la palme de sa trop longue épreuve.

« En me voyant, elle crut voir un libérateur, un ange! J'étais pour elle la patrie, l'air, le ciel, la lumière du pays qu'elle avait quitté, qu'elle n'espérait plus revoir. Enfin elle fut heureuse, elle pleura !

« Je ne la quittai qu'au jour, après être convenus que nous nous retrouverions le lendemain et les jours suivants au même endroit.

« Il y avait deux mois que je la voyais, tantôt en prenant un déguisement, tantôt en me glissant chez elle par le mur du jardin, lorsque notre imprudence fit découvrir au duc de Villa-Réal qu'Adeline entretenait une correspondance.

« Vous savez, mes amis, la suite de cette histoire ; Adeline et moi nous vous l'avons racontée.

}66 ARISTIDE FROISSABT.

« Tandis que le duc de Vi!la-Réal se battait avec un jeune gentilliomme espagnol, transformé en rival par sa frénésie, Adeline, son père, sa mère et moi, nous quittions secrètement l'hôtel du duc, Lisbonne, le Portugal, et nous nous embarquions pour le Havre sur un navire anglais.

« A peine arrivé à Paris, j'apprends la mort de mon père. Mon père, il va sans dire, m'avait déshérité; mais il m'avait trop déshérité.

« Ayant donné tous ses biens à des communautés religieuses, sans me léguer un seul centime, il s'endormit tranquillement dans le sein de la religion.

« Mais sa vengeance, pour être allée trop loin, avait dépassé le but. Sur la demande d'un de mes oncles, le testament fut cassé, et les tribunaux, établissant un partage plus égal, m'accordèrent vingt mille francs de rente, et j'en jouis, ou plutôt nous en jouissons, depuis la mort de mon vertueux père.

« N'est-ce pas un assez beau revenu pour que nous puissions vivre tous les sept jusqu'à la fin du monde, ici, dans l'Elysée-Froissart ?

« Je voudrais pourtant bien savoir ce qu'est devenu ce pauvre duc de Villa-Réal? a-t-il été tué dans son duel ?

— Mon ami! interrompit Adeline.

— Tu as raison... ma chérie! Vite un sourire sur ces pleurs, et je me tais.

— Il est onze heures, madame de Neuvilette.

— C'est-à-dire, monsieur le marquis, qu'il faut aller nous coucher.

ARISTIDE FROISSAKT. JÔ?

— Allons! En place! la main aux dames!» cria la Dernière Guitare en se mettant au piano comme c'était d'usage à l'Élysie-Froissart, chaque soir, avant d'aller se coucher.

Lacervoise avait déjà offert la main à Adeline, Froissart à M'"" de Neuvilette, tandis que Beaugency agitait un tambour de basque et que le vii;ux marquis nouait à ses doigts une paire de castagnettes.

La contredanse commença.

Jamais le bonheur n'eut un caractère si vrai.

Ce n'était pas cet affreux bonheur qu'on éprouve à bondir dans un salon qu'on n'a jamais vu et où l'on ne rentrera jamais ; ce n'était pas le stupide bonheur de tenir dans sa main en dansant la main sans magnétisme d'un être pour lequel on n'a ni amour, ni amitié; c'était le bonheur vrai, sérieux, sain, et qu'on sait devoir durer toute la vie.

C'était admirable, c'était ravissant devoir Aristide Froissart passer des bras de sa belle-mère à ceux de sa femme et se croiser avec Lacervoise qui dansait comme un faune.

Parfois Froissart s'écartait un peu de la pureté académique dans ses balancements et ses en avantdeux ; mais il suffisait que M'"" de Neuvilette lui dit, avec un certain accent : « Aristide ! » pour qu'il devint à l'instant même aussi décent qu'une pensionnaire.

Un galop général autour de la table termina la soirée.

Et le duc de Villa-Réal ?

Il passa en Amérique; il se retiia au fond des

montagnes du Brésil, dans la province de Matto- Grosso, où dtaicnt ses riches mines de diamants.

Un jour il descendit dans la plus profonde. On prétend qu'il n'en est plus sorti. Y est-il mort? Ce serait beau.

Quelle épitaphe et quelle sépulture !

A l'ennui de la vie un tombeau de diamants.

PariE. — CliaiisfS (Jnsincer^ miuiir.eur,, 8?, rue di Bac

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PQ Gozlan, Léon

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