LA GRANDEUR VUE DE PLUS PRES ENCORE
Pendant toute sa maladie, Adeline, confinée dans ses appartements, n'avait pu recevoir personne, pas même son père ni sa mère. La consigne étant à la fin levée, le marquis et la marquise de Neuvilette eurent la permission de venir déjeuner avec leur fille. Après avoir tendrement embrassé Adeline, la marquise lui dit :
« Chère enfant, puisque le couvert est mis, nous ne ferions pas mal, je crois, de déjeuner. Dis qu'on serve ! »
Adeline sonna.
Un domestiqua se présenta aussitôt.
« Dites qu'on apporta le déjeuner.
— Je suis valet introducteur cliez madame la duchesse; mas fonctions ne m'appellent pas ailleurs, répondit M. le vaiet introducteur.
■ — C'est bien. »
Le domestique s'en alla.
« Que dit-il? s'informa M"'^ de Neuvilette.
— Que cela ne le regarde pas, que je m'adresse à un autre domestique.
— C'est fort digne, en vérité, dit M"'* de Neuvilette, mais je commence à en avoir assez de leurs salamalecs.
■ — Un pays où l'on ne sait à qui parler français, dit aussitôt M. de Neuvilette en homme pressé d'exhal.T sa douleur. Il faut que je demande tout par signe... c'est faiii^ant à mon âge.
— Es-tu heureuse, au moins ? reprit M"'* de Neuvilette.
— J'ai plus que je ne désire, répondit Adeline.
— Tu es comme une reine ici.
• — On dit que la reine n'a pas d'aussi riches appartements.
— Et la cuisine, reprit à son tour le vieux marquis comme s'il n'avait pas été interrompu, est, par ma foi, trop épicée. En Espagne, c'est du poivre; ici c'est du fau. Je ne fais que boire toute la nuit. Le jour je m'incendie et je passe la nuit à m'étcindrc. Quel pa^s! Leur julienne se compose de piment?
— Monsieur le marquis a raison. Ils finiront
par mettre du poivre dans notre lit. Si nous déjeunions pourtant?... »
Adeline sonna une seconde fois.
« Que veut madame?
— Il est midi et demi; dites, je vous prie, qu'on serve à déjeuner.
— J'ai riionneur d'être le porte-queue de madame la duchesse, et madame la duchesse réclame de moi, par erreur, sans doute, l'office de son valet de pied. »
Le porte-queue se retira.
« Que dit-il encore ? qui ce n'est pas son affaire de nous faire servir à déjeuner?
— Tout juste, chère maman.
— Mais alors, sais-tu, ma fille, que tu n'es pas parfaitement heureuse, s'il faut que tu supportes un pareil service autour de toi...
■ — Chaque pays, vous le savez...
— Ce pays, dit M. de Neuvilette, est, dit-on, le paradis terres:re; il paraît que le tabac n'était pas de Virginie dans le paradis terrestre. Regarde, ma fille, regarde ce que ton père est obligé de priser à Lisbonne... de la brique en poudre... Ceci me fait malgré moi songer à Froissart qui m'en apportait toujours de si bon, de si pur. Il ne m'en laissait jamais manquer... Je lui dois au moins cette justice.
— Voilà que vous allez regretter Froissart, ce bon sujet! Quel monstre !
— Je ne le regrette pas, je parle de son attention à m'entretenir de tabac du régent. Voilà tout. On sait que c'était un bourreau, un brutal, un...
JOO ARISTIDE FROISSART.
— Dites un monstre. C'est son nom. Qui sait où il est maiiiienant? Mais enfin si nous déjeunions, ma bonne petite ? »
Adelne saisit un cordon de sonnette tombant dans une encoignure et l'agita :
Parut le chasseur.
« C'est que le premier valet de pied de madame la duchesse étant sorti pour quelque commission que lui aura commandé de faire madame, l'ordre de servir le déjeuner n'aura pas été transmis au chef d'offica.
— Eh bien, donnez-le ; finissons-en! Servez-nous vous-même, dit Adeline impatientée.
— Madame la duchesse sait...
— Quoi?
— Que ma charge, dit presque avec humeur le chasseur méconnu, consiste à me tenir derrière la voiture de madame la duchesse, et non à descendre à la cuisine.
— Encore un qui refuse ! » dit M'"^ de Neuvilette. Le chasseur s'était re.iré.
« Ne sais-tu pas commander? mais là ce qu'on appelle commander!
— Ma chère maman, ici prier et commander sont choses inutiles. C'est l'étiquette qui règne.
— Ceci me rappelh encore, reprit M. de Neuvilette, ce malheureux Froissart : il nous faisait manger quand nous avions faim, même dans ces derniers temps. Nous montions en fiacre avec iui, et vite nous allions dîner, ou au Rocher, ou à l'Ermitage, ou aux Vendanges, et jamais salé et empesté de poivre comme ici.
— Votre monstre de Froissant, dit M™^ de Neuvilette, avait aussi une autre qualité. Mais je rriiiurs de fa m !
— Je conviens, dit tout bas M. de Neuvilette effrayé d'être allé trop loin dans l'éloge de Froissart, qu3 c'était un monstre...
— Si c'est tous les jours ainsi chez toi, tu dois te coucher souvent sans souper; à propos du coucher, nous passons des soirées affreuses dans ce pays. Personne pour voisiner! Personne pour faire notre bouiHote! Et où vas-tu, toi, le soir? au spectacle sans doute ?
— Il n'y a de spectacle que l'hiver à Lisbonne, répondit Adeline, et la noblesse ne s'y rend que lorsque la cour y va.
— J'ai oublié de dire, reprit M"'* de Neuvilette, la seule qualité de ce monstre de Froissart. Il nous menait au spectacle deux fois par semaine, même dans nos jours de discorde. La dern cre pièce qu'il nous fit voir, tu te souviens, Adeline? c'était Napoléon à Brienne... Déjazet était charmante, tu t'amusas beaucoup.
— Je m'amusai beaucoup aussi.
— Vous ! monsieur de Neuvilette ! Mais vous dormiez dans votre loge...
— Et n'est-ce pas encore s'amuser que de dormir au spectacle? J'aime mieux cela que d'avoir à Lisbonne les yeux ouverts.
— Décidément, dit Adeline, vous ne vous plaisez pas beaucoup ici ni l'un ni l'autre. C'est une raison, je le vois, pour que je décide M. de Villa- Réal à retourner à Paris.
— Et tu feras bien!
— Oui, ma fille, ajouta M. de Neuvilette, c'est une bonne idée.
— Mais il faut patienter encore trois mois au moins.
— Est-ce que d'ici-là nous ne déjeunerons pas? Adelinc sonna d.'sespérément une quatrième fois,
et c^tte fois le premier valet de pied se présenta. Il était deux heures et demie.
« J'attends mon déjeuner depuis midi... C'est inouï!... Parce que vous n'étiez pas là, personne n'a voulu vous remplacer. Allez !
— Ce serait inutile, madame la duchesse; le chef d'office n'ayant pas reçu à temps l'ordre de servir le déjeuner, en a disposé...
— Ah! c'est trop fort ! s'écria la marquise de Neuvilette; monsieur le marquis, venez! toi, viens aussi, Adeline ; nous achèterons des gâteaux chez le premier pâtissier que nous trouverons sur notre chemin, et nous déjeunerons du moins.
— Je ne puis vous accompagner, chère maman. Les duchesses ne sortent jamais à pied à Lisbonne.
— Prends ta voiture.
— Elles ne peuvent pas non plus sortir en voiture quand la reine n'est pas à Lisbonne.
— Ni en voiture! Et comment sortent-elles? en ballon, par hasard?
— Elles ne sortent pas du tout. C'est l'étiquette.
— Tiens, ma fille ! dit la marquise avec ce bon sens plein de hauteur tout particulier aux vieilles femmes titrées en France, quand on veut faire de l'étiquette autrement qu'à la cour de France, micu.x
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qu'à la cour de France, ou plus qu'à la cour de France, je ne sais pas si l'on ne ferait pas mieux d'être tout bonnement du peuple. Ah ! ma pauvre fille! ma pauvre fille! je n'ose pas dire tout ce que je pens.; ! »
Monsi-ur et madame de Neuvilette se retirèrent en hochant la tète. Adeline baissa la sienne et soupira.
COURTOISIE d'un tigre.
Si de Villa-Réal eût été un homme mal élevé, il eiît éclaté en reproches de jalousie contre Adeline; mais il était duc, il était fier, et d'ailleurs il n'avait encore que des soupçons sur elle ; il fallait voir, examiner, attendre.
« Ma chère ami:, dit-il en entrant discrètement chez elle, notre gracieuse souveraine est enfin de retour à Lisbonne depuis hier. L'étiquette nous permet maintenant de nous montrer en public, de visiter nos amis et de nous donner des fêtes. En venant vous demander pardon pour mes petites tyrannies passées, je viens vous rendre votre liberté tout entière. Dès aujourd'hui deux voitures seront toujours à vos ordres. Faites-vous conduire partout où le caprice vous dira. Voyez nos promenades, parcourez les campagnes de Lisbonne, passez vos journées chez nos grandes dames portugaises, invitez-les, acceptez leurs invitations. Tout vous est permis...
— C'est donc une permission? interrompit Adeliiie.
— C'est un droit, voulais-Je dire. Usez-en pour votre santé , pour mon bonheur. A propos de bonheur, ma chère Adeline, j'ai pensé à une chose sérieuse qui vous concerne. J'ai placé hier sous votre nom deux millions sur la banque de Vienne Je suis mortel, quoique jeune. Une mort imprévue ne doit pas vous laisser sans ressources...
— Le cadeau est trop riche, dit Adeline, et la pensée trop triste. Nous n'avons pas encore des figures à testament...
— Non, sans doute, mais il faut s'attendre à tout dans ce monde...
— Vous êtes sentencieux comme le malheur, ce matin.
— C'est la seule chose que j'attende, mon amie, dans ma position si haute et si enviée.
— Vous êtes si riche, il est vrai !...
— • Ce n'est pas parce que je suis si riche, reprit de Villa-Réal, que je serais envié, mais parce que je possède la femme la plus jolie, la plus gracieuse, la plus spirituelle de Paris...
— Votre compliment serait plus exact, mon ami, si l'on m'eût vue; mais personne ne me connaît encore à Lisbonne...
— On vous connaîtra bientôt, et je prévois déjà toute l'envie qu'on me portera quand vous serez connue.
— Auriez-vous encore l'intention de me cacher, monsieur le duc? Je croyais que l'inquisition n'existait plus à Lisbonne.
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— Quand madame voudra monter en voiture... vint dire un domestique...
— Voilà ma ^ >nse à votre injuste supposition, reprit le d ^ li, après avoir accompagné Adeline jusqu'à la >i<iure, lui donna la main pour y monter. Adieu, madame la duchesse, lui dit-il en la lui baisant tendrement, adieu ! »
A voir Adeline prendre son élan comme un oiseau longtemps enfermé dans sa cage, à la voir chaque jour parcourir Lisbonne et ses charmants jardins, à la suivre de palais en palais, oii c'était un empressement de la recevoir, on eiït dit qu'il n'y avait que sa liberté de comparable à son bonheur d'être la duchesse de Villa-Réal, c'est-à-dire la femme la plus admirée et la plus enviée de Lisbonne. Personne pourtant n'était moins réellement libre qu'elle.
Un étroit espionnage l'entourait. Non-seulement tous ses domestiques étaient chargés de rapporter ses moindres actions au duc de Villa- Réai, mais, dans chaque maison où elle allait faire visite, une personne payée par le duc l'espionnait.
Dans un semblable pays, la trahison devant nécessairement faire contre-poids à l'espionnage, il arriva qu'un domestique, sans doute pour avoir le double du prix qu'il touchait de la main du duc, vint dévoiler à Adeline l'immense suspicion semée autour d'elle. Ses propres observations la convainquirent bientôt de l'exactitude de cette révélation. Elle en fut attristée ; et, dès ce moment, cette liberté dont elle avait si difficilement
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joui lui parut un horrible guet-apens. Il lui fut affreux de voir dans chaque visaga un visage ennemi, dans chaque bouche une délation, et ce qui l'affligea encore davantage, ce fut de penser que le duc de Villa-Rcal n'avait plus de confiance en elle. Alors elle rentra dans la solitude avec autant de hâte qu'elle en était sortie, et, de peur de voir ses paroles empoisonnées par l'espionnage, elle ne parla plus à personne, excepté à son père et à sa mère. C'était un supplice pour elle lorsque le duc la priait de faire quelque visite, sachant dans quel but le duc l'en priait.
« Mais non, disait-elle, je suis fatiguée...
— Nous mettrons, chère amie, nos meilleurs chevaux à la voiture.
— Je vous en prie, ne m'obligez pas à sortir.
— Mais c'est l'étiquette et non pas moi qui l'exige. 1)
Enfin il revenait avec un acharnement si grand, mais un acharnement si exquis de formes, qu'elle était toujours forcée de céder. Et l'espionnage recommençait.
« Elle ne voit plus, se dit à la fois le duc, en examinant les résultats de ses calculs de jalousie, que son père et sa mère. Certes ! jamais ils ne l'aideront à favoriser les vues d'un amant, si c'est d'un amant qu'elle a reçu cette lettre qu'elle a brûlée avec une si équivoque magnanimité. Ceci me ra sure, dit le tigre en se mettant des gants blancs pour passer dans l'appartement d'Adeline; son projet était, ce jour-là, de la conduire à une soirée donnée par un illustre seigneur portugais
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dont le fils aîné venait d'atteindre sa majorité, le duc de Cadaval.
« Monseigneur...
— Qu'as-tu?
— J'ai découvert...
— Quoi ? parle !
— Je portais des fleurs dans l'appartement de M™" la duchesse...
— Ensuite?
— Elle ne m'a pas entendu entrer, et j'ai vu, avant qu'elle n'ait eu le temps de me voir...
— Quoi donc? Un homme caché chez elle?...
— Un paquet de lettres qu'elle attachait soigneusement avec un cordon, et qu'elle enfermait dans son secrétaire.
— Beaucoup de lettres ?
— Une trentaine environ, monseigneur.
■ — Trente lettres!... Tu as déjà essayé d'ouvrir son secrétaire?
— Oui, monseigneur, et inutilement. On peut le briser, si monseigneur le veut...
— De la brutalité! c'est infâme...
— Mais alors, monseigneur...
— Trente lettres !!!...
— Oui, monseigneur.
— Ecoute! C'est toi qui es chargé d'éclairer, l'appartement de M'^'*' la duchesse.
— Oui, monseigneur.
— Comprends-moi bien. Tu briseras ce soir le secrétaire de M"'* la duchesse ; une fois brisé, tu prendras les lettres ; une fois que tu auras les lettres, tu mettras le feu au secrétaire. Les rideaux.
les tapis, les tentures brûleront... laissa brûler. On sera toujours à temps d'éteindre.
— Cela sara fait, monseigneur.
— A mon retour, ce soir, tu me remettras ces lettres.
— Oui, monseigneur. )>
Après avoir donné ces ordres avec la netteté d'un homme décidé à tout oser pour connaître son sort, le duc passa chez Adeline, qu'il avait résolu de conduire le soir même au bal du ssigneur de Cadaval. La dénonciation qu'il venait d'entendre ne le détourna pas de son premier projet. Il se cuirassa d'un calme de toute piice, comprenant que plus il mettrait de patience dans sa conduite, de Jouceur dans ses yeux, de courtoisie dans ses formes, et plus sûrement il arriverait à son but. On appellera une pareille manière d'agir de l'hypocrisie. Vaut-il mieux donner la préférence à la brutalité? A moins qu'on ne condamne en pareil cas toute recherche, il faut prendre un parti entre les deux systèmes... Mais le duc se dirigeait vers l'appartement d'Adeline.
On y arrivait par une galerie étroite, dont les croisées recevaient le jour des jardins qui entouraient carrément l'hôtel, et en faisaient pour ainsi dire une île entourée d'arbres.
Plein de mille idées diverses, les unes lui retraçant sa honte, les autres lui rappelant sa dignité, beaucoup aussi lui conseillant le doute, il approchait d'un pas irrégulicr et distrait de cet appartement, quand tout à coup il relève la tête et s'ariète.
H Qii donc est avec Adeline, elle qui n'accueille personne dans son intimité, qui ne reçoit son pèrj et sa mire qu'à certains jours privilcgijs? Cependant on cause avec animation, avec gaieté, dans cette pièc^; ordinairement si muette. »
Le duc s'approche encore un peu plus, et tend le cou ; son oreille est frappce des éclats comme il en échappe à la joie; si l'inti;rposition d'ime double porte l'empêche de saisir le s^ns des propos qu'on tient, il devine sans peine qu'ils sont inspires par le contentement d'esprit le plus doux, le plus également partagi. Que ne donnerait-il pas pour arrêter un mot au passage ! Ce mot serait pour lui une révélation tout entiire. Mais rien, rien qu'un bourdonnement confus, assez distinct cependant pour lui permettre de s'assurer que la personne dont la voix domine est un homme.
Un homme avec Adeline ! Si ce n'est pas son père, qui est-ce donc? La voix d'un vieillard n'a pas de ces chaudes explosions, produites par le gaz de la jeunesse.
Voulant mettre un terme à ces indécisions dont son esprit se serait plus étonné qu'alarmé dans toute autre circonstance, le duc tourne, pour entrer, le bouton delà première porte; le bouton ne cède qu'à demi: il résiste, il revient sur lui-même, la porte est fermée.
« Fermée ! jamais Adeline n'a fermé sa porte, se dit le duc. Seule avec un homme dans son appartement dont la porte est fermée! Je ne sais pourquoi... Je sais trop pourquoi, murmura-t-il entre ses lèvres pincées par la colère. Eh bien !
JIO ARISTIDE FROISSART.
sonnons ! si elle est avec quelqu'un, je verrai, je saurai avec qui... et alors... Sonnons ! »
Il allait sonner, un bruit d'instrument se fait entendre. La flûte et le piano ont remplacé la conversation. C'est Adeline qui joue du piano; celui qui l'accompagne sur la flûte est assurément l'homme dont la voix se croisait avec la sienne avant ce concert improvisé.
(( Oh! je saurai qui est avec elle, se dit le duc, je le saurai ! pas de colère, pas de violence. Le mal est fait, la vengeance doit prendre son temps. Comment m'échapperait-elle ? je ne connais d'issue à l'appartement d'Adeline que celle-ci; et je la garde. Nul ne sortira d'ici que je ne le voie : j'attends. »
En attendant la musique allait son train. De Villa-Réal reconnaissait les morceaux affectionnés par Adeline, ceux qu'elle avait retenus pour les avoir entendus à certaines époques de son enfance et de sa jeunesse, ce qui ne les supposait pas très-vieux ; inspirations délicieuses d'Adam et d'Auber, restées dans son esprit comme le souvenir d'un événement heureux de sa vie passée! Un instant l'enthousiasme du souvenir fut si vif qu'Adeline, ce qui ne lai était jamais arrivé depuis son séjour à Lisbonne, se mil à chanter.
Elle chante avec âme, avec feu, avec ivresse; la flûte, le piano, la voix, forment un ensemble dont les vibrations se communiquent à toutes les parties du vaste appartement, étonné d'être tiré de sa léthargie. Cette harmonie décliire le cœur de Villa-Réal. Elle n'est pour lui qu'une affreuse
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raillerie. Le braver ainsi jus-iue chez lui! le traliir avec ce sans-gCne insultant dans son hôtel même ! Mais quel est donc l'homme assez auJacieux pour se moquer de cette manière, de lui, de son nom, de sa djmeure? C'était par trop compter sur les chances du hasard de croire qu'une pareille scène resterait ignorée. Cet homme est moins coupable encore qu'Adeline cependant. Si elle ne l'avait pas appelé, il ne serait pas venu ; si elle ne lui avait pas ouvert la porte, comment, par oîi se serait-il introduit? Quelle femme! celle qui apporte tant de franchise dans la trahison... Le duc sonna; il ne se contenait plus.
Il sonna, et l'on ne vint pas lui ouvrir.
Un autre bruit plus fort a succédé au bruit de la musique. C'est celui de la danse.
Maintenant, Adeline et son amant, — car quel autre nom lui donner? — valsant au son de la iliite; et pour concevoir ce dernier oubli de toute pudeur, de toute convenance chez Adeline, il faut admettre que, tandis que sou valseur joue de la flûte, elle l'étreint toute seule, lui laissant, pour qu'il puisse jouer, les deux bras libres, dernier degré de familiarité.
DeVilia-Réal sonna de nouveau et très-fort, de ses mains en feu, prêt à jeter bas la porte si, cette fois, on n'accourait pas lui ouvrir.
Le bruit de la danse s'arrête soudainement.
« Ouvrez ! ouvrez donc ! » criait-il du dehors.
Un grand silence se fit dans les appartements d'Adeline.
La sonnette retentissait avec violence.
Jia ARISTIDE FROISSART.
On n'ouvrait pas encore.
« Vous n'êtes pas seule, je le sais, disait le duc en ne cessant pas de sonner; je dérange une partie , mais j'en suis fâché. Ouvrez ! mais ouvrez ! »
C'était toujours au dedans le même silence, la même immobilité.
« Voulez-vous, ajoutait le duc, que j'appelle mes gens, et que je les fasse venir avec des marteaux ? »
Enfin on ouvrit. Adeline se présenta...
« Je croyais, balbutia le duc, que vous n'ouvririez jamais : vous m'entendiez cependant...
— On n'entend pas tout de suite, monsieur le duc, quand on est au fond de l'appartement.
— Mais vous êtes fort émue, madame,
— C'est de vous voir ainsi agité...
— Nous nous expliquerions mieux, je crois, dans votre chambre...
— Dans ma chambre !
— Auriez-vous l'intention de m'en interdire l'entrée?
— Moi ! Mais autrefois vous demandiez la permission...
— Aussi je vous la demande, » reprit le duc en souriant.
Son sourire était glacé.
(( Entrez donc, monsieur...
— Mais n'étiez-vous pas, il me semble, avec quelqu'un? dit le duc avant d'entrer dans la chambre d'Adeline.
— Avec ma mère.
— Rien qu'avec votre mère?
— Et mon pire...
— Votre père joue donc de la flûte?... je ne lui connaissais pas ce talent-là...»
Adeline fut terrifiée.
« Votre mire peut-être...
— Monsieur le duc veut plaisanter ce matin.
— Avec qui donc, madame, étiez-vous, avec qui donc causiez-vous , jouiez-vous, dansiezvous?
— Vous m'avez dit, monsieur, repondit Adeline trop vivement attaquée pour ne pas se raidir, que vous vouliez me parler dans mes appartements.
— Vous avez mis beaucoup de lenteur à m'y conduire...
— Rien, monsieur, ne vous empêchait de m'y devancer...
— C'est ce que je prétends faire, » s'écria le duc en passant devant Adeline, qui déguisait mal la frayeur dont elle était atteinte, et qui la gagnait graduellement à mesure qu'elle approchait de sa chambre. Et en effet, elle avait, tant qu'elle avait pu, cherché à éloigner le moment où le duc y pénétrerait. Le duc y était enfin, et elle entrait derrière lui.
« Monsieur et madame de Neuvilette ici! s'écria le duc, qui commença à ne plus rien comprendre au mystère de la situation.
— Oui, monsieur le duc, répondit M"'* de Neuvilette en tirant sa révérence, »
Adeline s'était placée près de la croisée, et
arrachait une à une les ffuillcs des longues branches qui s'avançaient en rameaux jusqu'à elle.
Le dac regardait autour de lui; il questionnait chaque visage, interrogeait les coins de l'appartement d'où il s'attendait à voir sortir celui qui se cachait.
Il y eut une pause de quelques minutes, pendant laquelle chacun des quatre personnage se composa un maintien : Adsline, une espice de sang-froid sous sa pâleur ; M. ds Neuviiettc, une grande indifférence; M"'* de Neuvilette, une audace prête atout; M. de Villa-Réal, uns réserve contrainte.
Enfin, M. de Villa-Réal, s'adr^ssant à M""^ de Neuvilette, lui dit ;
« Madame, j'ai toujours reconnu en vous un grand bon sens.
— Monsieur le duc...
— Vous seriez incapable de donner un mauvais conseil à votre fille.
— Mon chir monsieur de Villa-Réal, repartit aussitôt M""' de Neuvilette, je n'ai pas toujours conseillé ma fille. 3'ai laissé faire beaucoup de choses que je n'approuvais pas; quelques-unes même m'ont très-fort satisfaite, que je n'aurais pas conseillées. Ainsi, je crois que vos éloges ne me sont pas dus... J'aimerais autant ne pas les entendre...
— Cependant, madame, reprit le duc, ce n'est pas à vous que je puis reprocher d'avoir favorisé la scène qui vient d'avoir lieu ici ? »
Adeline avait en ce moment le dos tourné au salon, elle regardait du côté du jardin.
<i Qaelle scèn2, monsieur le duc? de quelle scJne parlez-vous?
— Madame, il est mal de feindre quand ji puis, en m'abaissant à certaines perquisitions, vous confondre tous...
— Nous confondre tous...
— Ne faisait-on pas de la musique ici, il n'y a qu'un instant?...
— Avez-vous aussi défendu à Adeline de se distraire par la musique? Mais savez-vous bien monsieur, puisque vous me provoquez à parler, que votre tyrannie n'a pas ds nom! Vous ne laissez pas sortir ma fille, vous lui défendez les promenades à pied, en voiture, et lorsque vous lui lâchez un instant la chaîne, vous l'espionnez...
— MaJame!...
— N'est-ce pas vrai?
— Ma tyranni;, puisqu'il vous plaît de lui donner ce nom, est aujourd'hui justifiée. Votre fille a un amant...
— En ce cas, dit M"'^ de Neuvilette, elle en aurait deux. »
Le duc frissonna de rage.
« Mais, madame, reprit-il sous le couteau de cette riposte, je ne veux pas de ce partage. Je suis prêt à résigner ma part, mais auparavant je veux qu'on sache comment je l'abandonne.
— Monsieur parle très-haut, dit M™^ de Neuvilette; ma fille, fermez cette croisée...
— Vous m'y poussez, dit le duc, eh bien! que tout s'accomplisse, la confusion et la vengeance. »
Après avoir dit ces mots^ le duc se mit en me-
sure de chercher derrière chaqus mauble, pour voir s'il ne découvrirait pas ceui qu'il piiisumait se cacher.
« Notre présence est au moins inutile, dit M""' de NeiiviLttt. Monsieur le duc nous permetil de nous retirer?...
— Je ne m'y oppose pas, répond't celui-ci en laissant partir M. et M'"" de Neuvilelte, mais en retenant près de lui Adeline froide et tremblante. »
Quand ils furent seuls :
« Adeline, lui dit le duc, apprenez-moi qui est caché ici ; c'est une chose grave; [nais, par l'amour que j'ai loujours eu pour vous, je vous jure de ne pas la rendre en votre présence plus sérieuse qu'elle ne l'est déià. Diies-moi son nom, et je me retire, et je lui donne le temps de sortir de cet appartement. Ce sera ailleurs que chez moi que toute explication aura lieu. »
Adeline ne répondit pas.
« C'est mal, cette obstination à vous taire. Qu'espère :-vous de ce silence, qu'une découverte infaillible, imminente peut couvrir de honte à l'instant même?... Encore une fois, dites-moi qui est caché ici ?
— Personne, monsieur, personne, répondit enfin Adeline.
— Vous mentez. »
Adeline tomba dans un fauteuil, les yeux baissés, la figure blanche, les mains crispées sur sa robe.
(( Je suis donc fou! s'écria le duc, mais je suis donc fou! n'ai-je pas entendu des paroles, des
AUISTIDE FROISSART. J I7
chants? est-ce que tout cela était une illusion? osez le dire... Mais vous n'osez pas le dire... vo is ne m'aimez donc pas, Ad^line ! continua le duc en prenant une main d'Adeline dans ses deux mains. Que vous ai-je fait pour me tromper ainsi? que vous ai-je fa't pour être si cruellement puni? vous, un amant...
— Jamais! s'écria Adcline se dégageant des mains Je ViHa-Réal. Jamais!
— N'est-ce pas que vous n'avez point trahi ma confiance?
— Moi!
— Ah! démentez-moi, je vous en supplie, dites-m i que je me trompe, je vous crois, je veux vous croire. Un jeune homme n'est pas entré ici?...»
Adeline se tut et pleura.
« Vous ne me répondez que par vos larmes! Qu'y a-t-il donc de vrai, de faux dans mes doutes? parlez, mais parlez! vos hésitations me font mourir... Est-ce par force qu'on s'est introduit ici!... mais c'est une supposition impossible. Ces accents joyeux, ces chants, ces danses... Vous étiez trop heureux d'être ensemble; et vous dites que ce n'est pas un amant !
— Non, murmura faiblement Adeline.
— Ah ! vous n'avez pas le courage de votre crime, dit le duc en se promenant avec agitation dans l'appartement. Vous me laissez tout à deviner : mais que me reste-t-il à savoir?... s'interrompit-il; par où s'est échappé cet homme qui, dites-vous, n'est pas votre amant? A moins que
JlS ARISTIDE FROISSART.
ce ne soit par cette croisée... Le duc alla vers la croisée... Ah! c'est par là qu'il s'en est allé... Je n'avais jamais remarqué à quelle faible distance du sol se trouve cette croisée, ni ces arbres placés le long du mur comme des échelles... Oui, cet homme s'est échappé par ici... Dites encore que ce n'est pas un amant!
— Non, monsieur, je vous l'ai déjà dit, s'écria Adeline, et c'est trop que de répéter deux fois de pareilles dénégations.
— Eh bien, madame, soit ; c'est un voleur qui aura trouvé de l'indulgence auprès de vous en faisant valoir, surpris dans votre appartement, ses talents sur la flûte et la valse.
— Je ne répondrai pas...
— Mais les honnêtes gens, madame, n'ont nulle part, que je sache, l'habitude de visiter leurs amis en entrant et en sortant par la croisée. Allons! ne m'abusez pas plus longtemps; ditesmoi ce que vena.t faire ici ce jeune homme, ditesmoi son no.m ou bien attendez-vous à voir accueillir comme des mensonges toutes les paroles qui sortiront de votre bouche.
— Eh bien ! vous saurez son nom.
— Il est donc venu quelqu'un ici...
— Quand l'ai-je nié?
— C'est vrai : vous n'avez pas cherché à me prouver qu'il n'était venu personne. Mais vous me direz son nom.
— Oui, monsieur le duc.
— Dites-le donc sur-le-champ.
— Pas aujourd'hui.
— Demain donc?
— Oui, monsieur le duc, demain.»
— Demain... c'est bien tard... toute une nuit d'attente. Demain, soit! A demain. »
Le duc allait sortir, il revint sur ses pas.
w Ah ! j'oubliais, dit-il, que je ne venais pas chez vous pour être témoin d'une scène à laquelle j'étais loin de m'attendre; je venais pour unmoiif moins pénible. Que ce qui s'est passé ne dérange rien à des proj^jts arrêtés, puisque ce sont d'ailleurs des projets de plaisir conçus pour vous. Ce soir nous irons à un bal où nous sommes invités, vous et moi, par M. de Cadaval.
— Au bal ! tous les deux !
— Oui, madame, il le faut.
— Je croyais, monsieur le duc...
— Nous pouvons tout croire, interrompit de Villa-Réal, mais il faut que le monde ne sache jamais rien. Nous sommes attendus tous les deux ce soir. Je ne sais aucun motif qui doive nous dispenser d'aller à ce bal... A dix heures nos carrosses seront prêts. Encore ce saciitîce, madame.
— Puisque telle est votre volonté, monsieur le duc.
— C'est convenu. Adieu, madame, à ce soir. » En se retirant, le duc baisa froidem.ent la main
d'Adeline.
Il s'en allait: Adeline courut vers lui, le saisit par le bras et lui dit :
« Mais si je suis morte, ce soir ..
— Si vous êtes morte!... dans ce cas, vous m m'accompagnerez pas.
— AdieUj monsieur. »
JïO ARISTIDE FnOISSART.
Jamais reine, le Jour de ses noces, de parut aussi pompeusement vêtue qu'Adeline au bal du duc de Cad aval.
Elle ruisselait de diamants; sa robe fut estimée plus d'un million par les yeux jaloux de ses rivales. C'est à peine si elle pouvait se mouvoir dans cette tour de perles et de pierreries fines.
Pour un Français, Adeline eût été cent fois plus belle en robe de simple mousseline ; mais, pour les gens de cour, trop fiers pour accepter cette simplicité, elle avait atteint le suprême degré de l'éclat et delà distinction. La raideur clant encore un signe de noblesse, la froide immobilité de la ducliessi de Villa-Réal acheva de lui gagner l'estime de toute la grandcsse portugaise. Sous ce masque de gravité elle put du moins cacher la profonde langueur de son esprit. Que lui importait tant de vanité! La tyrannie de Villa-Réal avait flétri son bonheur. Résolument il n'était plus pour elle l'homme auquel elle avait sacrifié sa patrie, ses habitudes et au fond son honneur, car son amour pour lui n'avait jamais entièrement fait taire les murmures de sa conscience.
Le premier étourdissement passé, il eiit fallu que l'amour de Villa-Réal pour elle balançât ses regrets, que cet amour restât tel qu'il était aux premiers jours de leur intimité, c'est-à-dire jeune,
exclusif, étourdi, enfant. Mais du moment où il devenait sombre, jaloux, défiant, dur comme l'étiquette, elle revenait tristement sur le passé, et elle pl-'urait le petit locataire du petit pavillon du faubourî; Saint-Honoré, l'ami mystérieux, l'amant qu'elle avait vu pâle et désespéré à ses pieds la nuit de ses noces. Qu'il lui paraissait changé!
Enfin, pour ne pas le contrarier, elle avait accepté de danser, avec un jeune Espagnol récemment arrivé à Lisbonne, une de ces contredanses lourdes qu'une musique endormante rend encore plus lugubre.
Elle avait cédé à ce nouveau piège du duc qui, voyant des rivaux partout, cherchant surtout celui dont il aurait bientôt la correspondance entre les mains, avait cru trouver ce rival dans ce jeune gentilhomme espagnol. Il ressentit la joie féroce que donne la jalousie, la seule qu'elle donne, lorsqu'il les eut réunis sous son regard inquisiteur. Le moindre geste allait suffire à sa conviction lisse trahiraient par un regard, par une pression de la main, par leur silence même. Ils étaient là et il les voyait ; il les voyait de tous côtés, même en détournant la tête, car des glaces reproduisaient leur imase dans toutes les directions.
La contredanse dura une dami-heure; le supplice du duc de Villa-Réal dura un siècle; mais il ne vit rien, il ne saisit rien, il ne devina rien. La contredanse resta ce qu'elle était : une contredan e.
« Quelle perfidie! murmura-t-il ; si habile déjà! »
En reconduisant Adeline à sa place, son jeune cavalier espagnol lui dit quelques mots à voix basse. La rage du dac se réveilla.
« Que lui dit-il ? »
Adeline s'était arrêtée un instant; le jeune duc avait repris sa confidence. De Villa-Réal s'était levé à demi sur le fauteuil d'où il observait. Tout à coup Adeline, qui avait d'abord pâli en s'apercevant que le duc l'épiait, se sentit si profondément affectée, ou des regards du duc ou des dernières paroles dites par le gentilhomme espagnol, qu'elle tomba évanouie.
Ce fut aussitôt un bruit, un mouvement, une confusion dont on peut se faire une idée.
« Mais, qu'est-ce donc, qu'est-il arrivé ? se demandait-on de toutes parts. La Française s'est évanouie! La duchesse d^; Villa-Réal est morte! »
Le duc de Villa-Réal alla précipitamment vers le jeune Espagnol qui avait osé parler à la duchesse.
Rien qu'en se regardant les deux jeuuis gens se comprirent.
L'Espagnol s'écria avec noblesse :
« Je n'ai rien dit à M""' la duchesse qui ait pu causer s n évanouissement.
— Voilà enfin son amant! s'était dit le duc en voyant tomber Adeline.
— Je vous jure, continuait le jeune Espagnol, que je n'ai dit à madame que ce que vous allez tous entendre. En ayant l'honneur de la ramener à sa place, je lui ai demandé si son mari, M. Froissart, que j'ai beaucoup connu autrefois à Paris, était au bal avec elle, n
L'Espagnol achevait à peine sa plirase, qu'il recevait un soufllet du duc de Villa-Réal, exaspiré, furieux de la honte que jetait sur lui une pareille révélation, faite devant tant d'illustres personnages auxquels il avait présenté Adoline comme sa femme, comme duchesse de Villa-Réal !
L'Espagnol s'élança sur le duc; mais vin::;t personnes Ks séparèrent en leur disant qu'ils se reverraient dans quelques heures sous les murs de la ville.
Tout rentra peu à peu dans un ordre apparent; mais le coup avait été mortel pour Adeline, qui, revenue à elle-mê ne, demanda sa voiture et partit. On savait qu'elle n'était pas la femme du duc de Villa-Réal, et ce qu'elle était n'étant pas sa femme.
Quelle immense joie pour toutes les grandes dames, ses rivales, de pouvoir se dire :
« Elle ne reparaîtra plus dans le monde où nous allons; nous la ferions chasser par nos valets. »
« Cet homme est décidément son amant, dit plus que jamais de Villa-Réal en rentrant chez lui avec Adeline Je n'ai plus rien à savoir. Je n'ai pas même besoin des lettres qu'on va me remettre pour compléter ma conviction. »
LES LETTRES D'ADEHNE.
Après avoir confié Adeline à ses femmes de chambre, le duc se retira dans ses appartements.
Tout s'était passé comme il l'avait voulu. On avait mis le feu au cabinet d'Adeline, le secrétaire avait été brûlé; le valet lui donna le paquet de lettres. Il put voir alors tout au long l'histoire des sensations d'Adeline depuis qu'il l'avait en sa possession. La moitié de ces lettres était datée de Paris, l'autre moitié de Lisbonne; mais, ni les unes ni les autres ne décelaient le nom de celui qui avait osé les adresser à Adeline; audace fort concevable, du reste, car les dernières lettres marquaient déjà un assez grand progrès sur son cœur.
Le duc vit sans peine par ces lettres, dont quelques-unes étaient des réponses, la peinture graduée des souffrances qu'elle éprouvait sous sa domination ; il vit aussi qu'à force de souffrir, Adeline avait fini par écouter la voix du consolateur, et ce jeune consolateur, c'était assurément cet Espagnol du bal. Il n'a trouvé d'autre moyen de la débarrasser des obsessions d'un homme qu'elle aimait encore peut-être, se disait de Villa- Réal,quede dire publiquement en plein bal qu'elle était la maîtresse et non la femme du duc.