DISCOURS
nomme plus aujourd'hui que le Grand Newton. Son nom est devenu le symbole du génie des hautes sciences , comme ceux de Cieëron et de Démosthènes le sont de celui de Tëloquence. Les Anglais sont fiers , et avec raison , d'avoir vu naître parmi eux un si grand homme j ils lui ont prodigué les éloges les plus pompeux j et les Français^ malgré leur rivalité , n'en ont point été jaloux. Newton, au contraire, a été loué et admiré parmi nous^ plus peut-être que s'il eût été notre concitoyen. Au reste , jamais éloges n'eurent un plus digne objet j Newton doit être regardé comme un bienfaiteur de l'humanité entière , puisqu'il l'a éclairée. Sa main est parvenue à soulever un petit coin du voile, et nos yeux ont pu entrevoir quelques-unes de ces loix admirables qui régissent runivers. Ce grand homme devait être frappé plus qu^un autre de ce magnifique spectacle ; aussi ne prononçait-on jamais ^ en sa présence,, le nom de la Divinité, sans qu'il se découvrît et s'inclinât profondément.
Il est probable que la Nature , toujours la même , a produit dans tous les temps des hommes de génie capables des plus grandes choses j mais les circonstances où ils sont nés, ne leur ont pas toujours permis de se développer 3 mille accidens ont pu les arrêter au milieu de leur course. Quelques gondoliers de Venise, trois ou quatre matelots Hollandais n'ont-ils pas été sur le point de ravir aux sciences , les immortelles découvertes de Descartes et de Leibnitz (i) ? Et parmi ceux même
( 1 ) Descartes avait pris à Embden un bateau pour le conduire lui et soa domcsli(][ue en Hollande ; les mariniers formèrent le complot de le tuer pour
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I qui peuvent se livrer aux travaux, où leur penchant les entraîne, combien en est-il qui , ne trouvant pas les circonstances pri?parées, ne font rien de ce qu'ils auraient pu faire? Il faut des hommes aux circonstances , mais il est encore plus vrai , peut-être qu'il faut des circonstances aux hommes. Combien aujourd'hui cette vérité est frappante! Sans la terrible rtSvo- Jution qui vient d'ébranler le monde, verrions-nous dans le I Héros , pacificateur de l'univers , la grande ame , et la forp-tune d'Alexandre, le génie réparateur de Charlemagne, de Henri IV" et de Sully? La nature n'a rien fait en créant un grand homme , si elle ne l'entoure en même temps des circonstances propres à manifester ses talens. La conception la plus heureuse est condamnée à la stérilité, si les ■ Idées qui doivent la rendre féconde, ne sont pas nées enrxore. Sans la mesure exacte d'un degré de la terre , donnëe antérieurement par Picard , Newton eiît abandonné ses spéculations comme inexactes ; et qut sait cumbieu de temps nous aurions été privés de la sublime théorie de l'attraction ! Il est probable du moins que la gloire de cette découverte
s'emparer de ses dépouilles : heureasement , ne le BOi^çonnant pas d'entendre le holIandaU , ils linretil leur con&eil eo 53 présence. Aussitôt Descartes mellant I cpée à la main d'ua air fier , menaça de percer le premier qui oserait s'approcher de lui, et cette fermeté le sauva.
Leibnitz allant de Venise à Mesola , fut surpris par une tempête ; Ick matelots persuades qu'un Allemand ne pouvait être qu'un hérétique , résolurent de ie jeter à la mer, croyant par-là calmer la colère céleste. Leifinili qui les entendit, tira sans affectation un chapelet de ta poche, cl se mit à le réciter^ «on action déiarma ce« fatialî<}ues.
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eût été rësenrée à un antre. Les coimaissiuiees humaines sont liées les unes aux autres par une chaîne invisible , dont chaque anneau a sa place marquëe; si un seul manque, ou est dërangë; tout Tordre est détruit. Ce fut donc un bonheur singulier pour Newton , d'être ne au milieu des circonstances les plus propres à développer tout son génie, d'avoir été précédé par une foule de grands hommes dont les travaux^ pendant deux cents années , avaient créé ou ressuscité tous les genres de sciences.
Depuis le milieu du quinzième siècle, une grande fermentation agitait tous les esprits 3 toutes les nations de ^Europe paraissaient «e réveiller à-la-fois d'un long engourdissement. Avant cette 'mémorable époque , on sait dans quelle stupide ignorance croupissaient tant de peuples, devenus aujourd'hui si célèbres par la culture des sciences et des lettres. L'astronomie alors n'était que Tart de deviner les événemens futurs j la géométrie, •négligée ou méprisée, n'offrait plus qu'un en&ntillage dign« tout au plus d'amuser des esprits Disi6 (?). La physique, entièrement fondée sur des qualités occultes, ou ^ur des -hypothèses chimériques , avait oublié depuis long-temps , ou peut-* être n'avait jamais bien -su^ que son ^eul , ^on véritable guide est Texpérience^ la chimie ne -cherchait que le grand-œuvre ; la botanique n'existait pas; Tanatomie était presque regardée comme un crime (3); qu'on ji^ge de ce' que devait être la
.(2) Les quarrés mapqoet «t d'aulret spëcHlfttioiis «lissi stériles occiipaieiiit alors beaucoup les mathëmaticiens.
(5) Il faut pourtant convenir que ceUe préveniioD de la mulûUide, coaU*
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I médecine ! La jurispnideace coasistait à faire combattre Tac- I -cusé contre son accusateur; la gtîograpbie n'était qu'un assem- I •blage de souvenirs confus ou de notions incertaines; les nations voisines, sans communications entre elles, étaient plus inconnues les unes aux autres que ne le sont aujourd'hui les •peuples séparés par un diamètre de la terre (4); les Arabes, 'Boumis à Tempire des Califes, étaient, à la vérité, un peu moins barbares ; ils cultivaient avec quelques succès les matbématiqucs et l'astronomie; le Calife Aloiamon avait envoyé, -dans les plaines de Sennaar, deux astronomes-géomètres pour f y mesurer un degré du méridien terrestre; mais toutes leurs autres études se réduisaient à commenter les ouvrages dé quelques philosophes grecs, et principalement ceux d'Aristote^ «t c'est d'eux enfin que nous avons hérité cette scholastiqtie barbare , mille fois plus détestable qu'une ig;norance absolue , puisqu'elle étouffa si long-temps la vraie philosophie.
Jm premiers rcslairraleurs do l^naioraie , pouvait paraître cxcusalile. Les .pla» célèbres ansloinislcs de rantiquilé , Hùrophilc et Eraststrale disséquaient loul-vifs de» criminels qu'bn leur livrait; et lorsque Bcrenger de Cai^î voulut recommencer les expériences analoniiques , ses envieux ne manquèrent pas de publier, qu'il imitatl ces anciens analomistes , en disséquant des hommes 'VivaoB. Matbcureuscment Vcsalc qui le suivit de près, donna une appa> -rroce de vérité à ces coloiimics; il ouvrit le corps d'un gendarme espagnol qu'il croyait mort et qui ne l'était pas. Il fut condamné par l'Inquisition , a faire le .voyage de la Terre-Saînte , et à sou retour, il mourut de misère dans l'ilc de Zante.
(4) Jusqnes vers le milieu du qnimièmc siècle, on connaissait très-mal ■l'étendoe de la Médilemnér% Gemiua-lc-'Frison qui passait pour babile aslroi»»roe, dans un livie qu'il publia en i55o, donne 55 dogrés pour la différence *n longitude «ntpe Toièds et le Graud-Cdrc j c'est-à-dire i3 degrés de
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Arrivèrent enfin ces trois grandes découvertes qaî devaient changer la face de la terre, je veux dire celles de l'imprimerie^ de la poudre à canon , et d'une quatrième parlie du globe. Esquissons rapidemenl la révolution qui s'opéra dans l'esprit humain par rapport aux sciences mathématiques. C'est l'immortel Copernic qui donne le signal. Après un demi-siècle de méditations, il parvient à découvrir le véritable système du monde, et à Télablir sur les bases les plus solides j il sent le besoin de quelques preuves nouvelles , mais le temps seul peut les révéler, et il ose se les promettre. S'il était vrai, lui objectait-on , que toutes les planètes tournent autour du Soleil , Vénus aurait des phases que nous devrions appercevoir; aussi les appercevrez-i'ous , répondait-il , lorsque vous aurez trouvé l'art de perfectionner vos yeux. Les savantes et nombreuse» observations de Tico-Brahé procurent bientôt à son disciple, le savant et ingénieux Kepler, le bonheur de rencontrer les loix fondamentales de l'astronomie, ces ioix que la plus profonde géométrie , et deux siècles d'observations ont mises aujourd'hui au-dessus des atteintes même du doute (5).
( 5) Il pst Lien étonnant que la ntéinc tête qui a pu découvrir ces sublimes lois , ait pu cgiilcment enfanter les plus singulières cLiiuères. Kepler voulait savoir pourquoi les plaiièlcs sont au nombre de sept; pourquoi leurs orbites avaient les dimensioDs que Copernic leur avait assignées par ses observations; et quelle était enfin la cause de leurs révolutions. Euclide avait démontré qu'il n'y a que cinq corps réguliers ; c'en fut assez pour que Kepler imaginât une analogie mystérieuse entre ces cinq corps et les spbères des plancles. Il crut qu'un cube inscrit dans la spbére de Satisuc, toucherait p.ir ses six pans la spbère de Jupiter; «t que les quatre autres corps réguliers avaient de semblables rapports avec les >bére8 des Autres planètes. 11 crut trouver une ressemblance entre les disumcn
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Le grand Galilée découvre les loix de Paccélération des corps graves , les quatre satellites de Jupiter , et confirme par une nouvelle preuve le système dç Copernic , en appercevant le premier les phases de Vénus; il reconnaît aussi la pesanteur de l'air , qu'il tâche de comparer à celle de Peau j mais une connaissance plus approfondie de ce phénomène était réservée à son disciple Toricelli et à Pascal (6). François Bacon > sans faire lui-même aucune découverte importante, trace , d'une main guidée par le plus pénétrant génie , la route
moyennes des planètes au soleil et les intervalles des sept tons de la musique. Pour expliquer le mouvement oies planètes autour du soleil, il suppose dans ces corps célestes une vertu semblable à celle de l'aimant; et comme deux aimans s'attirent par les pôles opposés et se repoussent par les pôles semblables , Kepler explique par ce principe le mouvement des planètes vers le périhélie , et leur retour à l'aphélie , en supposant que , dans le premier cas , la planète présente au soleil son côté ami, et dans le second, son côté ennemi. Cette dernière idée ne ressemble point aux précédentes , elle est certainement très-ingénieuse , et j'igAore pourquoi Voltaire , dans ses Élémens de la Philosophie de Newton, la trouve si ridicule. Je sais bien que la géométrie fait voir sa fausseté , en démontrant que , si la planète parvenue en périhélie était repoussée par le soleil, elle s'en éloignerait par une courbe dont la convexité serait tournée vers cet astre , ce qui rendrait impossible son mouvement périodique; mais du temps de Kepler on ne savait pas calculer le mouvement dans les courbes , et il n'est pas étonnant qu'il n'ait pu deviner de si loin , la seule objection raisonnable qu'on pût faire à son hypothèse. Pour moi , si j'osais dire ma pensée , je serais porté à croire que cette idée de Kepler n'a pas été inutile à Newton.
(6) Galilée déduisit encore de sa théorie de la chAte des corps graves ce beau théorème : Que dans un cercle vertical , le temps de la châte par ufw corde inclinée à Vhorizon, est plus grand que le temps de la chute par l'arc de cette corde; mais il eut tort d'en conclure, qu'entre deux points donnés dans une ligne non- verticale , la brachystochrone , ou la ligne de plus vite descente est un arc de cercle ; car Jean Bemouilli a démontré depuis , que c'est un arc de cjcloïde*
Tiij D I S C O U R.S
de toutes les découvertes. Descartes ^ qui eût été peut-être le plus grand philosophe de la terre , s*il se fût moius abandonné à son imagination , Descartes , fatigué de voir les hommes . courbés depuis si long-temps sous le poids de Pautorité, secoue» avec violence, toutes leurs chaînes, les brise, et donne à leur raison une direction différente. Dans les circonstances où il. se trouve, il croit qu*il faut étonner, par des coups d'audace ^^ des esprits façonnés au joug d'un ancien esclavage j il détruit l^s vieux systèmes^ il en crée un nouveau, et si le sien n'est plus regardé aujourd'hui que comme une chimère, on ne lui en a pas moins l'obligation très-réelle d'avoir donné une grande et salutaire impulsion. Mais il a laissé, dans les mathématiques , des monumens plus durables de sa gloire. Le premier, il imagina de déterminer la nature des courbes à double courbure par deux équations variables: que ne doit pas la haute géométrie à son ingénieu:^ artifice des indéterminées ? Sa dioptrique est la première et une des plus brillantes appli« cations de l'analyse à la physique; mais sa plus importante découverte est l'application de l'algèbre à la géométrie des^ courbes; idée, dit d'Alembert, la plus vaste, la plus féconde qu'ait jamais conçue l'esprit hun^n! Enfin, le célèbre Huygens découvre l'anneau de Saturne, et un satellite de cette planète. Digne rival des anciens , il parvient ptr la synthèse à sa pro« fonde théorie des forces centrales, à celle des développées (7),
( 7 ) Huygens a découvert la loi des forces centrales dans le cercle , ainsi que celles des développé^ | et c'est en réumstsant ces deux théories , que Newton
et
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et Newton paraît sur la scène des sciences. Il était alors âgé de ving-un ans (8). Parcourir les Élëmens d'Euclide et les comprendre ne furent pour lui qu'une même chose. Il crut que la Gdomëtrie de Descartes lui présenterait des objets plus dignes de fixer son attention; il Tétudia soigneusement. Les ouvrages de Wallis, l'optique de Kepler partagèrent aussi ses momens. Mais en étudiant les pensées des autres , son génie inventeur
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est parvenu à en déduire la loi générale des forces centrales dans une courbe quelconque. Au reste , quoiqu'il n'y eût plus , en apparence , qu'un pas pour arriver des théorèmes particuliers de Huygens au théorème général que Newton a trouvé , qu'on n'imagine pas qu'il fût aisé de le faire. Une conséquence nouvelle tirée d'un priucipe connu , est l'œuvre d'un grand génie. Que Snellius ait connu la loi de la réfraction des rayons solaires , lorsqu'ils passent d'un miliea dans un autre, d'une densité différente , cette observation aurait pu rester stérile pendant des siècles^ Descartes s'en empara, et bientôt elle devint la base d'une science nouvelle et intéressante. Qu'on ne croie pas cependant , que je partage en aucune manière l'opinion de ceux qui prétendent , que Descartes est redevable à Snellius de cette découverte , qui n'était au fond qu'une belle expérience ; cette opinion n'est fondée que sur des ouï -dire; mais le fût-elle sur la vérité, cela ôterait bien peu de chose à la gloire de Descartes. Le hasard peut offrir à des yeux vulgaires un fait important , Fhomme de génie seul peut en tirer un parti avantageux^ et jusqu'^ ce qu'il se présente, le donaaine des sciences n'est enrichi que d'un fait nouveau. La propriété qu'a l'aimant d'attirer le fer , était connue des anciens : long -temps après on s'apperçut de sa tendance vers le Nord; mais combien s'est-il écoulé de siècles > avant qu'on imaginât d'en faire un des plus précieux instrumens de la navigation? De tout tendps les hommes ont vu la fumée s'élever dans l'air : toujours ils ont désiré de s'y élever euxmêmes; la fable de Dédale et d'Icare, mille tentatives infructueuses faites à différentes époques, en sont un assez bon témoignage; et pourtant ce n'est que de nos joui^ , et ^vec le seul secours de la fumée , que Mongolfier leur a révélé Tart de traverser l'athmosphère.
(6) Il naquit le i5 décembre 164^ , à Yolstrope^ dans la province de LincolQ, I) avait étudié à Qrantham et k Cambridge.