‹ Arles gallo-romain: Saint-Trophime et MontmajourChapitre 1 sur 61 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Aries est une des villes de France les plus visitees : d'accfes facile, desservie par la plupart des trains express de Paris k Marseille, riche en antiquit6s de differents Ages, cliantee par les poetes, elle excite la curiosity de Tartiste, qui ne passe jan^ais devant elle sans lui adresser un regard de sympathie ou d'aurevoir ; qui I'ignore desire la connaitre, et qui Ta vue brule de la revoir. C'est la ville des contrastes.

Ici, le Rh6ne reflete la vieille tour silencieuse, ruine du palais de Constantin ; \h, il est traverse par un pont .tubulaire de fer, sur lequel les trains circulent;^ toute yapeur, expression bruyante du g^nie moderne. Ici, c'est le champ de mort des Aliscamps, avec ses milliers d'auges fun6raires, defoncees et beantes ; h c6te, et sur son emplacement meme, les ateliers du chemin de fer, ou se fabriquent roues, rails et wagons, retentissent du grincement des machines-outils et du bruissement des chaudieres. Pas de campaghe mieux cultiv6e que celle d' Aries, avec ses bois d'amandiers, ses vignes qui s*6tendent a perte de vue, ses prairies si fertiles qu'on les fauche plusieurs fois au cours d'une ann^e. L^activit6 est dans les champs. Quant a la ville, elle de-

meure loujours plong^e dans un calme profond ; tout se Iransformerait-il autour d'elle, qu'elle ri'en serait nullement 6mue : satisfaite de sa gloire pass6e, il lui suffit de se montrer h ceux qui viennent la visiter.

Nimes a des monuments romains en quantity aussi grande, de conservation peut-etre meilleure, en tout cas mieux entretenus. Le demi-abandon dans lequel les Arl6siens laissent leurs mines, leur encadrement dans une ville vieille, ou Ton sent la splendeur disparue, leur communique un charme de plus. II n'est pasjusqu'i la population, fidfele plus que par tout ailleurs aux moeurs et aux usages des temps passes, qui ne contribue h augmenter le pittoresque et le charme. La tfete ceinte d'un large ruban, la poitrine couverte d'une gaze pliss6e qui porte le nom de chapelle, la taille bien cambr6e, les filles d' Aries font rever k celles qui ont servi de modfele aux statues de la Grfece et de Rome. Toujours jolies, k quelque moment qu^on les voie, soit dans leur n6glig6 du matin, lorsqu'elles la vent k grande eau portes et devantures de leurs maisons, ou bien encore lorsque, coquettes et s^millantes dans leur robe aux couleurs eclatantes, elles se prominent en joyeux essaims sur les Lices ou dans les pourtours d^couverts des Arfenes. Elles ont un charme different, mais bien s6duisant encore, lorsqu'elles se montrent,aux jours des

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grandes ffetes, sous les voutes sombres de Sainl-Trophime, la tete couverte du voile blanc de communion, marchanl en longues files dans une 6motion extalique, Icomme des vierges d'une procession de Flandrin, alors que drapees dans un riclie manteau ample et Irainant, leurs meres s'avancent gravement, semblables a des reines.

Reine, Aries le fut jadis, et dans son pofeme des villes c61febres, Ausone I'appelle la petite Rome des Gaules, Gallula Roma Arelas (1). II nous sera donn6 de voir au cours de ce livre qu'elle justifia ce nom dans le pass6. Essayons de voir quel rapport existe aujourd'hui, au point de vue de leurs anliquites, entre la Rome des Gaules et la Rome dltalie. H4tons-nous de dire que U premiere n'est qu'une reduction de celle-ci, et qu'il ne saurait venir h. Tesprit de personne de les mettre en parallele pour le nombre et Timportance des monuments. Au lieu de la s6rie des residences imp6riales qui s'etagent sur le flanc du Palatin, on ne trouve ici que les mines du palais de Constantin. Tandis que le foro romano d6couvre aux regards 6tonn6s des visiteurs ses temples, ses basiliques, ses arcs de triomphe, il faut chercher, la torche a la main, dans les caves des mai-

(1) Ausone, D« Clam urbihuSy VIII, I.

sons modernes, Fantique place publique d' Aries, dont Sidoine ApoUinaire nous a pourtant laiss(5 une si vivanle description; et, si le th6Mre d' Aries n'a pas k Rome son 6gal, le Colis6e parait un g6ant en comparaison des Arfenes.

Loin de nous done la pens^e de voiiloir 6galer la petite Rome des Gaules a celle dltalie. Mais les arch6ologues ne nous contrediront certainement pas, quand nous dirons que Ton eprouve h Aries, aussi intimement qu'i Rome , I'impression et le sentiment de Tantiquitfi.

Le touriste qui entre pour la premifere fois dans la ville 6ternelle, avec rid6e d'en visiter les antiquit6s, 6prouve g6neralement, h son arriv^e, une disillusion aussi passagfere que profonde. II cherche les mines que son imagination lui repr^sente parses de classiques souvenirs, et il se trouve transports en pleine ville moderne, aux grands boulevards, aux larges avenues, oil voitures, omnibus et tramways circulent avec une rapidite toute parisienne ; de distance en distance, des sergents de ville de fort bonne tournure, avec le bicorne et la jugulaire, des gendarmes tout resplendissants d^argent, se promenent gravement, dans une tenue irr6prochable ; rsiectricite commence k chasser le gaz, et le soir, en fendant la foule qui encombre les trottoirs du Corso, devant les magasins brillamment illumines, aux cris des

marcKands de jourhaux'dont la note est particuliferement gulturale, on se croirait transports en pleine rue de Rivoli.

Ce mouvement, cette activil6, <;ette fievre, surprennent tout d'abord TarchSologue, naturellement ami du repos et amoureux de la solitude, et il a besoin de se ressaisir pendant quelque temps avant de gouter les piaisirs qu'il est venu chercher. A Aries, au contraire, rien ne vient le troubler dans ses meditations ; la population, qui se livre avec succfes k Texploitation agricole, est rSpandue dans les environs. Quant h la ville elle-meme, certainement elle n^est pas morte, mais elle sommeille, et Tartiste pent, lui aussi, y rever ^ son aise.

Lorsque, fatigu6 de TStude minutieuse des monuments antiques^, il laisse errer son regard, il le repose sur des temples Chretiens, manifestation d'une civilisation ant6rieure au xiii* siecle. A peu d'exceptions pres, les ^glises de Rome, si nombreuses et si riches d'ailleurs, out subi, k rSpoque de la Renaissance et au xvii® siecle, des transformations qui leur ont imprimS une monotone uniformity.

Aries possfede, outre Saint-Trophime, Saint-Honorat des Aliscamps, Sainte- Croix de Jerusalem, et tant d'autres 6glises aujourd'huidesertees, mais belles encore dans leur abandon, cette Stonnante coUine de Montma-

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jour, ou Ton a devant les yeux les differents specimens de I'archilecliire chretienne depuis le vi° jusqu'au xvii" sieclo.

Aussi, peut-on juslemenl s'ecrier avec le poete : « Quiconque te voit, Aries, regoit une impression de calme et de grandeur. Au milieu de ce vaste territoire, ou deux cent mille agneaux naissent en un seul jour, comme disait ton Amed6e Pichot, au milieu de tes plaines immenses, ou le soleil ardent sur tes pacages et tes landes salines fait en 6t6 danser la vieille (le mirage), 6 ville du Lion, tu es assise au bord du Rh6ne, comme une v6n6r6e et majestueuse reine, a Tombre de ta gloire et de tes monuments !

« Les Cesars te trouvent aussi belle que Rome ; les C6sars, il y a deux mille ans, voulurent te plaire et te donner leur nom. Puis, affam^s de tes caresses tcntatrices, les Barbares du Nord, les Sarrasins d^Afrique, furent tes ravisseurs et te mordirent de leurs baisers brutaux. Mais toi, 6 Aries, gorge nue, et r6volt6e et fiere, ainsi que ces cavales qui dans les mar^cages jettent bas quelquefois le « gardian » qui les monle, tu d^sargonnas enfin; et le monde te vit un beau jour ville libro et republique ind6pendante.

« Tu fus alors la ville auguste, la cite merveilleuse des populations du Midi. II y avait en tons pays un

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vieux chemin qui avail nom « le chemin d' Aries ». Les mferes qui voulaient exciter les pelits enfants leur promellaient, il m'en souvient « la course d'ici i Aries y^ Les travailleurs des champs, les gargons de charrue, les moissonneurs, lant qu'ils n'avaient pas fait la tourn6e d' Aries, ne comptaient pas pour hommes ; el quand, dans la Provence ou dans le Languedoc, les gens disaient: « Nous allons en Aries », il semblait, m'eslavis, qu'ils s'en venaient h Rome !

« A present, 6 Aries, t'enveloppanl dans T^tendard de France, dans ce drapeau sacr6 ou les partis contraires doivent tons aujourd'hui ensemble se blottir, tu le reposes silencieuse, avec la dignite de ceux qui onl fait leurs preuves, avec la gravity des gens qui ont le droit de ne s'6lonner de rien.

« Oui, loi qui as 6t6 tout ce qu'on pent etre, la m^tropole d'un empire, la capitale d'un royaume el la malrone de la liberie, d6daigneuse aujourd'hui, lu laisses Teau courir an Rh6ne. El, Tespril preoccupe pour ta g6n6ration de marins, de gardians, de laboureurs, de p4lres, il ne le resle qu'un orgueil, celui de les filles, 6 Aries, ces belles jeunes filles coiffees a rArlesicnne, qui sonl c61ebres dans le monde enlier ! Elles onl conserve la noblesse el la gr^ce de noire race provengale; elles portent superbes, lelles que des princesses, le ruban de

MireiHe; elles savent parler, d^une bouche mielleuse, la doirce langue dcs f6libres; et elles sonl la source de Jouvence, d'allegresse et d'amour, oil les yeux de Tarliste et T^rne dii poete viennent se mirer et boire rideal.

(( Aries, si tu es veuve de tes consuls souverains, de tes rois qui luttferent contre les Sarrasins, et de ces empereurs qui b^tirent les arenes, console-toi, 6 Aries, car tu domines encore par ce rayon de Dicu qui eclaire le monde et qui se nomme la Beaute ! »

Cette page inspiree du grand poete de Provence nous a fait parcourir, dans une Evocation lyrique, les diff6- Eentes phases de la glorieuse histoire d'Arles.

On n examinera ici que Tune d'elles. Fidfele au plan qu'il a adopl6 dans ses 6tudes de villes antiques d^]h publi6es, Tauteur se propose de donner un portrait aussi exact que possible d* Aries gallo-romain, en I'elat actuel des connaissances arclieologiques. Dans Tintroduction historique, il exposera brievement les 6venements principaux dont Aries a ete t6moin pendant cette p6riode, en insistant sp6cialement sur ceux qui se rattaclient a Thistoire gen^rale ; on verra que si Yienne fut a son apogee aux premiers siecles de Tempire, si Niraes brilla surtout d'un vif 6clat sous les Antonins, Aries fut la cit6 constantinienne par excel-

lence, el on en comprendra d'autant mieux le caraclfere de plusieurs de ses monuments.

Ceux-ci seront studies dans la premifere partie : d'abord le Th6Mre, si gracieux dans son isolement; puis r Amphitheatre, qui differe de celui de Nimes par plusieurs points importanls ; ensuite le Champ de mort des Aliscamps; enfin, dans le IV* chapitre, sous le litre de « Monuments divers », nous parlerons du Palais de Conslantin, du Forum et du Cirque, qui, pour n'avoir laisse que pen de souvenirs, n*en sont pas moins inleressants, notamment au point de vue de la connaissance lopographique de la ville.

Dans la seconde partie, il sera question du Mus^e. Inscriptions, lombeaux pa'iens et chr6tiens, autels, statues et fragments archilecturaux seront examines tour k tour.

Notre elude sera alors assez complfete pour que le touriste archeologue puisse, en nous lisant, 6 viler bien des tatonnemcnts et des erreurs ; les pages que nous avons 6crites pour la pluparl dans la ville meme qui a loujours fait Tobjet de notre vive affection, pourronl k distance luirappeler des souvenirs que nous n'6voquons pas nous-memes sans Amotion el sans charme.

Mddaille de Conslanlin frapp6e a Aries.

Introduction historique

Aries moderne, centre agricole; Aries antique, ville maritime.— Les populations pr6bistoriques et leurs monuments : les Ligures. — Ph6niciens et Grecs. — Les Romains dans le pays : Aries devient colonie romaine; 6lendue de son territoire. — Le Ghristianisme k Aries. — La cit6 Gonstantinienne ; Maximien, empereur d'Arles. — Richesse e\ prosp6rit6 d'Arles au v* si6cle.

II est peu de villes au inonde qui, depuis Tantiqait^, aient subi autant qu' Aries des changements profonds. Ce n'est pas son vetemcnt seulement qu'elle a cliang6, ses Edifices, ses temples, ses maisons; les sifecles out transform6 jusqu'au sol lui-meme, et on ne saurait se rendre compte et de Taspect et de rimportance de la cit(5 gallo-romaine, sans s'etre repr6sent6 pr6alablemenl par la pens6e le paysage d'autrefois.

Le territoire arlesien compte aujourd'hui au nombre des plus fertiles. Les marecages ont ete ameiides, grkce h un intelligent systeme de drainage : des roubines ou canaux, places k diff6rentes hauteurs, recueillent le sur-

plus des eaux pour Tarrosago arlificiel. Grftce k ce proc6de et h la nature du sol, la v6g6talion est d'une vigueur extreme : on fait k Aries plus de coupes de foin que dans n importe quel autre pays ; la vigne y est cultivee avec succfes, et des irrigations p6riodiques la pr6servent des maladies.

La plaine d' Aries est travers6e par le Rh6ne, sujet k des crues soudaines et terribles. Mais c'est en vain qu'il gonfle ses flots et par moments fait entendre de sinistres grondements : de hautes chauss6es, soigneusement entretenues, emprisonnent le fleuve depuis Tarascon jusquk la mer, et mettent les riverains k Tabri des inondations. Mais si Thomme a ainsi vaincula nature, celleci reprend ses droits d'autre part : impuissant centre ses digues, le Rh6ne bouleverse son lit et d6place sans ccsse ses sables et ses graviers. II creuse un abime Ik oil se trouvait une ile ; il enlize les bateliers dans le chenal meme qu'ils avaient suivi la veille ; il accumule k son embouchure une infranchissable barrifere de limon, ce qui le rend parfois d'accfes fort difficile. Mais du moins il ne sort pas de son lit, et les riverains se livrent avec securile et profit k Texploilation agricole.

Pour la meme raison, la Camargue s'est couverte sur ses bords d'une ceinture de riche v6g6lation, et les espaces sablonneux ont 6t6 transform6s en champs de vignes. II n'est pas jusqu'au d6sert de la Crau qui, gr^ce aux canaux qui le traversent, ne se soit fertilise sur plusieurs points, et ce n'est pas sans admiration que Ton aperQoit ici et li, sur le bord d'un canal, do verles

oasis, de vastes vergers d'amandiers auxquels, dans la saison, le mistral enlfeve des flocons de blaucs pStales, sans toutefois compromeltre Tabondance d'une fruclueuse moisson.

Avec de lelies ressources, on comprend que les habitants du territoire d'Arles aient dirig6 leur activity du c6t^ de la culture, qui tes indemnise largement de leur peine.

A r^poque gallo-romaine, les Arl6siens 6^ient.surtout marins et constructeurs de navires. Quelle en 6tait la raison ?

On ne saurait s'attendre h trouver ici un expos6 complet des discussions des savants sur les difT^rentes configurations du territoire d'Arles.

Le passage d'Ammien Marcelin (1) et celui de Titin^raire d'Antonin ont notamment donn6 lieu i de nombreux commentaires. II est essentiel cependant de faire remarquer que, dans la periode antique, la situation g6ographique d'Arles a 6t6 tout autre que de nos jours. La ville 6tait bien moins 61oign6e de la Mdditerranee ; elle etait situ6e sur une mer qui portait son nom.

Cest un fait bien 6tabli, que la grande bouche du Rli6ne, ou Grau des Marseillais, s'est, depuis I'fipoque romaine, considerablement avanc6e dans la mer. « Des tours de signaux, ecrit M. Elisee Rectus (2), construites jadis h Tissue meme du fleuve pour surveiller le pas-

[{) Ahhien Marcelin, Res gestae^ XV, II.

(2) Eiis^e Reclus, Geographic de la France^ p. 47.

sage des navires, sont espacees de distance en distance et mesurent ainsi les progres du fleuve. La derniere de ces tours de guet est celle de Saint-Louis, b4tie en 1237, sur le rivage meme de la mer, dont elle est actuellement 61oign6e de huit kilomfetres. » On voit d'aprfes ccla quk Tepoque romaine, la M6diterran6e devait etre bien moins 61oign6e d* Aries que de nos jours.

Quant k la mer d' Aries, qui occupait la plaine aujourd'hui livr6e h la culture, elle 6tait forin6e par les d6bordements frequents du Rh6ne, qui, n'6tant pas contenu par des digues, sortait fr^quemment de son lit, II n'6tait d'ailleurs pas le seul k apporter son tribut k cette mer minuscule.

La Durance, dont Tembouchure se trouve aujourd'hui un peu au-dessous d'Avignon, avait encore, au moyen kge, line seconde branche assez importante, la Duransole, qui, en s'inclinant du c6te du sud et conlournant le promontoire ouest des Alpines, venait se jeter pres d'Ernaginumy aujourd'hui Saint-Gabriel, dans la mer d' Aries. Du cole de Test, les eaux de la montagne des Baux et celles de la plaine impermeable de la Crau n'avaient pas d'autre issue ; au sud, la plage iStait basse et sablonneuse, et les 6tangs, en communication les uns avec les autrcs, la reunissaient a la Meditcrranee.

La mer d'Arles n'etait pas profonde, il est vrai, mais on avait pour la traverser des bateaux d'un tres faible tirant d'eau ; plus tard on utilisa pour le passage des grands vaisseaux le c61febre chenal des Fosses Ma-

riennes. D'ailleurs, la navigation du Rh6ne 6tait autrement sure qu'aujourd*hui. Au lieu de s'irriter contre Tobstacle de ses digues, le fleuve, quand la fonte des neiges ou les pluies augmentaient son volume , se rSpandait librement dans la mer d* Aries, dont le niveau s'61evait graduellement. Le courant, pour rapide qull fnt, n'6tait pas irresistible ; pas de dSplacements de bancs de sable et de graviers. Aries, k la fois port de mer et port fluvial, occupait une position unique, et la construction des navires, qui^'estperp^ludejusqu'Ji nos jours dans ses chantiers de la Roquette, 6tait d6jk, au temps de Cesar, une des branches importantes de son Industrie.

On voit done que nous avions raison de dire que les conditions g6ographiques d* Aries moderne et d* Aries antique ne se ressemblent pas : bien moins de terres k cultiver dans son voisinage imm^diat, mais la mer, si fayorable aux transports de toute nature, au commerce et k la navigation. De la mer d* Aries 6mergeaient au nord les ilots de Mouleyrfes, de Montmajour, de Castelet et de Cordes ; et, au loin dans le sud, se dressait celui ou est actuellement b^ti le pittoresque village de Fos, en sorte que la ville d' Aries realisait merveilleusement les conditions que recherchaient les anciens : elle 6tail en communication avec les pays lointains par la grande mer, et protegee par ses lagunes contre les attaques des pirates ou des ennemis.

Aprfes ce rapide coup d*oeil donn6 a la situation g6ograpliique d'Arles dans Tantiquite, nous sommes naturellement amenes a considerer les couches successives de populations dont la presence dans le pays nous est signalee soit par les monuments qu'ils ont laiss6s, soit par les textes des historiens. Ce sont d'abord les populations dolm6niques, qui ont construit les Allies Couverles de Cordes et de Montmajour, puis les Ph6niciens et les Grecs, enfin les Romains, dont les souvenirs architecturaux, 6pigraphiques et arch6ologiques, font Tobjet special de ce livre.

Lorsque Ton sort d'Arles du c6te du nord-est, dans la direction des Alpines, sur la route de Fonvielle, bordec St gauche et k droite par de belles prairies et de vastes champs de vignes, on trouve de grandes pierres dress6es, encadr6es de plantes aromatiques et d'arbustes.

Sont-elles \h depuis de longs si^cles, ou bien ont-elles 6t6 ainsi placees par des carriers ou des bergers? II est difficile de le preciser. Mais on ne saurait avoir de doute sur Torigine et la destination des grottes artificielles que Ton trouve a quelques centaines de metres plus loin, sur les coUines de Castelet et de Cordes (1).

Toutes, aussi bien la grotte des Fees que celles de Bounias ou de la Source, offrent ce caractfere commun

(1) Gazalis de Fondouce, Les AlUes couvertes de Provence.

d'etre taill^es dans le calcaire de la montagne, et couvertes par un plafond de dalles plates.

Ces cavernes sont divisdes, dans leur longueur, en Irois sections de dimensions variables ; leur forme allong^e les fait ressembler h, une 6p6e. On y p^nfetre par une rampe aux marches irr^gulieres, et on entre dans un vestibule qui s*elargit laleralement de mani^re k figurer assez exactement la garde de T^pee; Tallfie, h partir de Ih, ne mesure pas moins de 2^^ dans la grotte des F6es, qui est la plus grande, il est vrai. Ses parois rectilignes vont en se rapprochant 16gferement, de sorte que, large h Tentr^e de 3°*80, elle n'a plus que 2°85 h son extremity.

La grotte Bounias qui a, elle aussi, sa rampe, son vestibule, son corridor et son allee, ne mesure que 19™ ; celle de la. Source n'a que 16'"60 ; quant h la grotle Arnaud, elle est encore plus petite et atteint h peine H mfetres.

Le mobilier fun^raire que Ton a trouv6 dans les Allies Couvertes montre que la civilisation, h T^poque de leur construction, se confondait avec celle des peuples des dolmens : meme emploi de la poterie, meme usage d'armes en pierre polio, meme goiit pour la parure ; les debris de vases des grottes de Cordes et de Castelet ont dejk un veritable cachet artistique; ces tribus, armees de fleches en silex, se defendaient contre l-curs ennemis et se paraient de colliers d'or et de perles de provenance (5trang6re. Peut-etre 6levaient-elles dans les lagunes de la mer d' Aries leurs maisons sur pilotis ;

peul-6tre faut-il leur atlribuer encore quelques-uns des retranchemenls en pierres de grandes dimensions, formant des murailles de 2 ou 3°* d'^paisseur et couronnant la Crete de plusieurs montagncs de Provence? Les debris, ramen6s au jour par des fouilles pratiqu^es a rint^rieur de ces enceintes, n'offrent rien qui contredise cette opinion.

Ce serait alors le cas de se demander — et ce problfeme m6rite d'attirer Tattention des arch6ologues — si les tribus dolm6niques du sud-est et les Ligures ne seraient pas un seul et mfeme peuple. On sait que les Ligures formaient une des plus anciennes couches des populations de Provence. Leurs moeurs 6taient rudes et sauvages. Les poetes les appellent atroces et asperi. ...

Strabon, tout en leur reconnaissant des qualit6s de sobri6t6, d'economie, de duret^ au travail, les accuse de fourberie et de paresse. Un fait incontestable, c'est que les Ligures (1) constituent avec les Celtes (2) une des couches primitives de population du territoire d' Aries.

Ligures et Celtes entr^rent d'abord en lutte les uns avec les autres : puis une fusion s'opera entre eux, qui donna naissance aux Celto-Ligures ou Gallo- Salluvii{3).

(i) KiEPERT, Alte Geographic y § 440, liote 1.

(2) L'origine celtique du nom d'Arles, Arelate, n'est pas douteuse. Voir Zeus, Gmmmatica celticaj p. 866, 2® edition; Gluck, Keltische Namen, p. H6.

(3) Sthabon, 1Y, 1, 6.

Les Ph6niciens d'abord et les Grecs ensuite, exercferent une grande influence sur ces tribus de civilisation inferieure.

Ces intrepides commerQants, dfes une antiquity tres recul6e, 6lablirent leurs comptoirs et leurs factoreries sur les bords de la M6diterranee, et peut-etre meme a une certaine distance dans Tinterieur des terres.

On sait quelle 6tait Tactivit^ des Ph6niciens, et comment ils s'avangaient progressivement jusque dans les contr6es les plus lointaines, sources mysterieuses de leurs richesses. II fut un temps ou la Mediterran^e 6tait Y^ritablement un lac ph^nicien ; plusieurs noms g6ographiques des c6tes de Provence et du Languedoc en t^moignent ; la voie hercul6enne, consacr6e h leur grande divinit6 nationale, reliait Fun Si Tautre different s de leurs comptoirs. Cette voie passait necessairement sur le territoire d' Aries, aprfes avoir traverse la Crau ; les Ligures s'opposferent, de tons leurs efforts, h son 6tablissement. C'est du moins la conclusion qu'il est peutetre permis de tirer du r6cit imag6 d'Eschyle, conserve par Strabon (1), la lutte d'Hercule contre les Geants, dans les vastes plaines de la Crau. Le flls de Jupiter, de

(1) Strabon, IV, 1, 7; Mela, II, 78; Solin, I, 2, 4, p. 34.

relour du jardin des Hesp6rides, fut attaqu6 par les Ligures ; il allait succomber, lorsque son pfere fit tomber sur ces brigands une quantity de pierres si considerable que toute la plaine en fut couverte.

La presence des Ph(5niciens aux environs d' Aries, dans le bas-Rh6ne, nous est encore signal6e par la designation A'ora libyca que portaient, au temps de Pline (1), les deux petites branches occidentales du fleuve ; Tune d^elles baignait pr6cisement VHeraclea du Rh6ne, le port fluvial de Melkarth, sur I'emplacement duquel se trouve la ville actuelle de Saint-Gilles. II se pent meme que Marseille ait et6 primitivement un comptoir ph6nicien.

Son nom de Massilia, dont T^tymologie est tres discut6e, n^est certainement pas d'origine grecque ; le nom d^ Aries, Arelate, est consid6r6 par plusieurs savants commc pouvant 6tre d'origine s6mitique.

Mais ce n'est pas la Ph6nicie dont Marseille 6voque en nous le souvenir. Son nom se rattache k rhell6nisation de la contr6e, symbolisee par la gracieuse 16gende de la jcune Protis pr6sentant la coupe des fiangailles au grec Euxfene, tout r^cemment debarqu6 dans le pays. Cependant si Taccueil fait aux strangers venus de TOrient par les populations celto-ligures fut d'abord hospitaller, les Marseillais ne tarderent pas k exciter la jalousie de leurs voisins, et durent soutenir contre eux des luttes sanglantes. Malgre tout, griice a sa yitalit6 puissante^

(1) Pline, Mt. hist,, III, 34.

grkce a un apport de forces nouvelles qu'elle regut de rOrient, son developpement n'en fut pas moins rapide. Sa puissance fut telle qu'elle osa entrer en lutte avec la flolte carlhaginoise, et Rome, a qui elle avait rendu k dififerentes reprises de signales services, ne dedaigna pas de la trailer en alli^e.

Non seulement elle 6tablit ses comptoirs sur tout le littoral, depuis Nice jusqu'^ Ampnrias d'Espagne; sa civilisation et son influence rayonnferent assez loin dans rint6rieur des terrcs, certainement jusqu'i Avignon, et par cons6quent jusqu'Ji Aries. Les peuples barbares lui eropruntferent les caract^res de son alphabet, et on comprend que Tauteur anonyme de la table de Peutinger, qui avait reproduit la carte du portique de Nola, ait pu donner le nom de Groecia h la portion de la Gaule, y compris Aries, qui avoisinait Marseille.

Le poete-g6ographe Festus Avienus (1) rapporte qu'Arles s'appelait autrefois Theline, ce qui apporterait une preuve irrecusable de Tinfluence que la Grfece exerga sur les d6buts de cette ville ; mais on a 6niis des doutes (2) sur Tautlienticit^ de ces vers, de meme que Ton s'est refuse i voir la marque arl6sienne sur les medailles marseillaises portant le monogramme M.. II n'en est pas moins vrai que le territoire d'Arles n*a pu, avant sa prise de possession par les Romains, 6chapper a rinfluence hell6nique de Marseille ; on constatera, i

{{) Avienus, Ora marilima, p. 679.

(2) MuLLENHOP, Deutsche alterthumskunde, I, p. 199.

certains signes, dans I'art arlesien de I'epoque galloromaine, la marque non equivoque d'une elegance qui lient k la Greco.

Cependant, soumis ou non a Marseille, le territoire d'Arles n'altendit pas, pour voir les armees romaines, que Cesar, dans son genie, eut eu Tidee de faire d'elle une colonic, c'est a dire de Torganiser a Timage de Rome.

Marseille 6tait avant tout, on le sait, une ville de commerce, et, par suite, pen soucieuse d'entrelenir un armement coiileux et genant. Aussi, lorsque ses comptoirs de Nice et d'Antibcs furent, en Tan 154 avant Jesus-Christ, attaques par les peuplades des Deceates et des Oxybii, elle n'hesita pas un instant a appeler a son secours Rome, sa puissante arnie.

Le consul Opimius vint ^ bout des rebelles ; mais, quelques annees aprfes, les instincts de rapine des Ligures Temporterent sur la crainte, et ils recommencferent a inquieter les Marseillais, et cette fois dans le voisinage immediat de la metropole. Une nouvelle arm6e romainc intervint avec succes, et, les hostilit^s terminees, Sextius Calvinus, un des consuls de Tan 124, apres avoir acheve la soumission des Saluvii, fonda le chateau fort ^^Aquse Sextiee (Aix en Provence); et le consul Domitius, le vainqueur des Allobroges, crea, k

partir d' Aries, dans la direction de FEspagne, la voie qui, de son nom, s'appela Domilienne.

L'^tablissement du chateau fort de Toulouse et la colonie de Narbonne marquaient en quelque sorte la prise de possession du pays.

Ne le regrettons pas, d'ailleurs !

Que fut-il advenu de la vall6e du Rh6ne, si les Romains n'en eussent pas garanti la slcuritS ? Marseille eut-elle ^t^ de force k refouler les Cimbres et les Teutons ?

C'est en Tan 102 avant J^sus-Christ, on s'en souvient, qu'eut lieu, dans les plaines de Pourriferes, la diroute de ces hordes germaines. Marius avail ^tabli son camp dans les environs d'Arles, k Tendroit ou s'^lfeve actuellement le village de Saint -Gabriel. Pour assurer ses appro vision nements et endurcir son armSe k la fatigue, il lui fit creuser un chenal k travers la mer d' Aries; c'6taient les Fosses Mariennes, qui rejoignaient r<§tang de Galejon, en passant au-dessous des hauteurs de Mouleyrfes. II en fit don ensuite aux Marseillais.

Le nom d' Aries apparait de nouveau dans Thistoire, au cours de la lutte de Pomp^e conlre C6sar, alors que ce dernier mit le sifege devant Marseille, pour la punir d'avoir pris parti pour son rival. C^sar nous apprend lui-m^me qu*il fit construire a Aries douze vaisseaux de guerre {Naves longse) (1), qui furent prfets et arm^s en trente jours.

(1) Cesar, Be//. cm7., I, 36, cf. n, 5.

Les soldals de C6sar ^talent assez occupes devant Marseille, et il n'est pas vraisemblable que leur chef les eiit envoyes a Aries pour construire les vaisseaux. C'est done qu' Aries 6tail deja, a cette epoque, un centre de population important, et que Ton y pratiquait I'art difficile des constructions navales. Toujours est-il que le dictaleur, peu de temps apres, jugea la position si avantageuse qu'il la choisit entre toules pour y etablir une colonic.

On connait les vues de Cesar sur la Narbonnaise. La R6publique n'avait vu dans ce pays qu'un vaste champ d'exploitation pour ses negociants, et elle n'avait pas eu d'autre souci que d^assurer la liberty des communications entre lltalie et la province d'Espagne. Cesar, qui avail eu a se plaindre de Marseille, songea a substituer I'influence de Rome a celle de la Gr^ce, et il prit des mesures pour assurer I'assimilation du pays.

Dans cette reorganisation de la Narbonnaise, Aries joua un r6le important : elle fut une des cinq colonies militaires. De meme que Narbonne assurait les communications avec TEspagne, que Beziers protegeait Tespace interm6diaire, qu'Orange surveillait la cite f6d6r6e des Voconces, et que Frejus, grand port mililaire de la Mediterranee, mettait la Voie Aurelienne a Tabri d*un coup de main, Aries commandait le Rhone, la grande voie de communication entre Tllalie et les Gaules.

La fondation d' Aries, comme colonic romaine, eut lieu dans les annees qui suivirent la guerre d^Alexandrie, et le soin, en meme temps que Thonneur d'organiser le

tiouvel etablissement, fut confie, dit Su6tone(l), h Tibe^ rius Claudius Neron, p^re du futur empereur Tibere. En qualite de questeur du general en chef, et commc prepose au commandement de la flotle, il avait grandement conlribue a la vicloire. Les colons etaient des veterans de la VP legion; leur nom fut, des ce moment, donne k la ville : Coloriia Julia Palerna Arelatensis Sextanoritm (2) ; elle appartenait a la tribu Teretina (3).

Aries, devenue colonie, c*est a dire compl6tement -organisee a la romaine, avec ses diiumvirs, ses 6diles, ses questeurs, son ordo de decurions, ses corporations et colleges, ne perdit pas de la prosperity qu'elle avait sous Tadministration marseillaise. En efFet, tandis qu'AugUBte fut oblig6 d'apporter k son avfenement des accrois^ements de population a Beziers, a Orange et k Fr^jus, qui depuis lors ajouterent k leur surnom de Julia^ celui d'Augifsta^ Aries ^tait assez peupl6e et assez florissante pour que Temporeur n'ait pas jug6 utile de lui envoyer de nouveaux veterans ; telle est la raison pour laquelle elle s'appelait Jidza Paterna, et non Julia Augusta comme les trois aulres.

' Quelle etait Telendue du territoire d'Arles? 11 a varie suivant les temps, mais il a toujours 6t6 relativement trfes considerable.

Sa determination a 6te faite k I'aide des inscriptions

(1) SuETONE, Tib, IV.

(2) Mela, II, 78; Pline, ^at. Hist., Ill, 36 ; Corpus Jnscript. lat., t. XII, 4006.

(3) Corpus Inscript. lat,, I. Ill, 4464 ; t. XII, 349.

qui menlionnent la tribu a laquelle appartenait tout liomme ayant les droits de citoyen romain. Les habitants d'Arles dtaient, nous ravons vu, inscrits dans la tribu Teretina, Or, c'est la tribu Voltinia que Pon rencontre a Tarascon; on en conclut avec certitude que cette ville 6lait en dehors du territoire arl6sien. Au contraire, en se servant du mfeme proc6d6, on est amen^ k lui rattacher le faubourg actual de Trinquetaille et le village de Fourques, bien que tons deux soient de Tautre c6t^ du Rhdne. C'est du c6t^ de Test que le territoire se prolongeait.

M. C. JuUian (1) a d^montre qu'il allait au delk de Toulon, jusqu'au golfe d'Hy^res et au Verdon.

II est vrai que lorsque Tempereur Auguste transforma le chateau fort ^'Aquse Sextise en colonic, il lui assigna une portion de territoire qui diminua d'autant celui d'Arles; les limites de cette enclave sont en grande partie d6termin^es par des bornes de formes sp6ciales, dont plusieurs ont 6t(5 retrouv^es en place, aux environs immediats d'Aix, ce qui laisse encore, pour le domaine d'Arles, une assez vaste 6tendue.

C'est sur la partie m^ridionale de ce territoire, Ji Touest, que la tradition place Tarriv^e des premiers chr6tiens en Gaule.

(I) C. JuLLiAN, Journal des Savants, fevrier, juin et aoAt 1889.

C'etait un jour de grande fete h Aries; le peuple se * pressait en foule au theatre, pour applaudir aux danses

impudiques par lesquelles il avail coutume de ffeter

Venus, sa patronne.

A la vue des Saints, la d6esse s'agite sur son pi6destal et se pr6cipite ; les statues des faux dieux qui oriiaient Tenceinte tombent r^duites en mille d6bris ; le peuple, frapp6 d'epouvante par ce prodige, reconnait son erreur et se convertit. C'est ainsi que les Arl^siens auraient, par la seule presence des Disciples de Jesus, embrass^ d un seul coup la foi chr6tienne.

Ce po6tique recit est le produit de Timagination naive et cr6atrice des siecles de foi. D*aprfes plusieurs savants, la christianisation de la Gaule s'est op6r6e tardivement et lentement ; d'aucuns meme ont pr6tendu qu'elle 6tait post6rieure au troisi^me siecle. II est cependant certain qu*il y avait une ^glise chr^tienne, d'origine orientale, h Lyon, h la fin du deuxi^me sifecle.

Si l^on rapproche de ce fait la d^couverte d'un tombeau Chretien, k peu pres de la meme date, sur le territoire d' Aries, a la Gayolle, on arrive k conclure n6cessairement a Tcxistence d*une petite 6glise chr6tienne a Aries, Tannee meme oii la lettre conservee par Eus^be signale celle de Lyon. Aussi, sans admettre, avec la l^gende, la conversion en masse des Arl^siens k la vois

des Saints, est-on autoris6 k conclure qu*Arles ful, avec Lyon, et peut-elre meme avant Lyon, par suite de sa position geographique, un des points de la Gaule ou le Christianisme eut sa premiere floraison.

Y a-t-il impossibilite a admettre, avec la tradition, que les c5tes de Provence auraient servi d'asile aux disciples imni6diats du Christ, chasses de leur pays? L'objection la plus grave consistait a dire, non sans qu^lque ironie, que le territoire ou Ton affirmait que les Saintes Femmes avaient debarqu6 n'existait pas k r^poque gallo-romaine. Or, la lecture d'une inscription (1) jusqu'ici consideree a tort comme fausse, trouv6e sur Teniplacenient de I'eglise des Sainles- Maries, confirme heureusement Topinion des ingenieurs, qui pr(5tendaient qnk cet endroit le rivage n'a pas subi de modification importante depuis deux mille ans.

Pas davantage on ne saurait arguer de Texistence du bas-relief des Baux, longtemps consider^ comme Timage des Trois Maries, alorsqu'ilrepr6sente les D6esses Mferes, pour condamner la tradition. On sait qu'il est arriv6 sou vent, au cours des premiers ^ges, d*attribuer une signification chretienne a des emblemes de la religion primitive du pays.

II est un fait aujourd'hui etabli, que les Vies des Saints, racontees par leurs devots, ont donn6 lieu k une serie de pieux mensonges, contre lesquols s'6lovait deji, au oinquieme sifecle, la colere du pape G61ase.

(1) C. k'LLiAN, Journal des Savants^ aoilt 1889, p. 504.

Est-ce a dire pour cela que Pexislence m^me des Saints doive elre conlestee? Pour toules ces raisonS) nous trouvons qu'il serait injusle de s'elever contrc la tradition, qui place avec persistance Tarriv^e des disciples du Christ en Provence sur le territoire d'Arles ; et nous admeltons, avec beaucoup, la po^lique Idgende qui fait dc Lazare un 6veque de Marseille , qui repr^sente Marie-Madeleine dans les deserts de la Sainte* Baume, et sa soeur Mart he a Tarascon.

Ce qui constitue a Aries une place k part entre les autres villes de la valine du Rh6ne, c'est qu'elle a eu le rare bonheur de croitre et de s*enricliir sans cesse, pendant toute la p6riode gallo-romaine, alors qu'aulour d'elle des cit6s, jadis importantcs, etaient en plein declin. Ce n'est pas qu'ellen'ait eu a souffrir, olle aussi, des invasions des Barbares. Grdgoire de Tours rapporte . qu'Exocus, roi des Vandales, elant enlre dans la Gaule en 270, prit Aries, la livra au pillage el rasa ses murailles ; telle est la cause probable pour laquelle, dans les constructions romaines d'epoque post6rieure, on rencontre, employes comme materiaux, des fragments arcliitecturaux appartenant au i"""" ou au 11° siecle ; les traces de devastation et d'inceudie quo Ton romarque sur plusieurs d 'entre eux datent peut-fetre de cetle 6poque.

Mais Aries se releva de ses ruines, grkce a la faveur de Constantin le Grand, qui Thabita a diff6rentes reprises (1) et poussa sa bienveillance jusqu^k lui donner son nom (2). II pent etre interessant de rechercher les causes pour lesquelles Aries fut, au cours du iv*' siecle, une des capitales du monde romain ; son histoire, intimeofient li6e k celle de Tempereur, a besoin, pour etre comprise, d'etre rattach6e au r6cit des luttes et des competitions de Maximien, de Constantin et de Maxence.

Maximien 6tait, on le sail, un intr^pide soldat que Diocietien ay ait associ^ k Tempire au moment ou, effrayd des multiples travaux d'une administration tres compliqu6e, il conQut le projet de partager le fardeau, sans porter atteinte k Tindivisibilite du lerritoire.

Le nouvel Augu^te fixa sa residence k Trfeves. Sa tiche n'etait rien moins que facile. Les 16gions faisaient et d^faisaient les empereurs ; k tous les degr6s la discipline 6tait reldchee ; les paysans, r^duits a la misere, avaient quitt6 les travaux des champs, et, formant des bandes, arm 6s de faux et de socs de charrue, ils r^pandaient partout la devastation et la terreur. D'autre part, les Germains se preparaient a envahir la Gaule de deux c6tes a la fois. Burgondes, Alains, H6rules, devaient penetrer par le Haut-Rhin, tandis que Saxons et Francs,

(1) Victor, epist., 41, 4 ; Cod. Just.j I, 2i, 2 ; Cod. Th^od., Vill, 7, 2.

(2) Uo M. epp. n^ 656 ; Constit, Honorii dans le Corpus des lois anterieitres ti Juslinicn. Edit. H.e.\el, L'ipzig, 1857, p. 23.8.

monies sur leurs vaisseaux, devaieot operer un d6barquement dans la Gaule Occident ale.

L'aciivlte de Maximien suflit k tout. Gr4ce h ses dispositions habiles et k son intrepidity, le danger fut conjure ; Treves fut puissamment arm^e. On Tappclait avec raison la Rome des camps. Ses edifices publics etaient, apres le pretoire des empereurs, uo arsenal, des manufactures d'armes et de y^tements militaires ; ses vastes magasins assuraient Tapprovisionnement des legions. Maximien, courageux et entreprenant, 6tait bien Tbomme qu'il fallait au poste dangereux ou la confiance de Diocietien Tavait place.

II accueillit avec resignation, mais non sans deplaisir, la decision prise par son coUfegue, de s'adjoindre sous le titre de Cesars, deux coUaborateurs, et il ne se decida qu'avec un profond regret k suivre, quelques annees aprfes, Diocietien dans sa retraite. Aussi, pendant que son fils Maxence, et Sevfere en Italic, Galfere en Orient, Constance, puis Conslantin en Occident, allaient lutter, qui par violence, qui par adresse, pour etendre leurs possessions aux depens les uns des aulres, lui-m^me fit tons ses efforts pour reconquerir le pouvoir. Constantin , qui succeda en 306 k son pfere Constance, devait triompher successivement de tous ses rivaux, grftce k la seduction qu'il exergait autour de lui, a son ambition sans bornes, a son absence de scrupules, a Thabilete avec laquelle il sut employer a son profit le pouvoir naissant et irresistible du Cbristianisme.

^is en possession de la Gaule par Theritage paternel,

il xonQut., tout d'abord, le dessein de s'emparer de rilalie, et c'est en vue de cette revendication qu'il 6tablit sa capilale a Aries.

Le choix dtait heureux : d* Aries, il pouvait, en Iraversaiit les Alpes, arriver a Milan en quelques journ^es de marche, et rassembler dans le port d'Arles une flottp pour operer un debarquement en Italie. L'eloignement des frontiferes du Rhin, toujours expos6es a une attaque imprevue des ennemis, lui permettait egalement de donner & la nouvelle capitale un aspect plus 616gant, jet d'y reunir toutesles seductions du luxe, qui, on le sait, avait pris a cette 6poque un extreme d6veloppement. Or; Constahtin, eleve en Orient, connaissait Timpression qu'un souverain arrive k produire sur les masses, en .s'entourant d'un appareil imposant et myst6rieux.

Avec ces dispositions, il n'est done pas etonnant qu'il ail porte toute son attention sur Tembellissement de la ville d' Aries, qu'il ait restaur^ les monuments incendies par les soldats d'Exocus, et qu'il en ait construit plusieurs autres.

Ce soin ne Tempechait pas, d'ailleurs, de tenir fermes

,les renes de son gouvernement, de surveiller les menses

t^nebreuses de Maximien, et de poursuivre son projet

de r6unir sous le meme sceptre d'abord lltalie, puis

tout le reste de Tempire.

II 6tait devenu le gcndre de Maximien, qui, en lui donnant sa fille Fausta et le titre d'Auguste, esperait I'employer a la realisation de ses vues personnelles, et reconquerir gr^ce i lui le pouvx)ir perdu. ]Mais Maxi-

mien etait violent ; Constantin aimail la temporisation : de la des motifs de discussion continuelle entre ces deux ambitieux. Une premifere separation eut lieu ; mais, repousse de tons c6t6s, Maximien se vit reduit h retourner aupres de sa fille Fausta, qui raccueillit avee beaucoup d'empressement dans son palais d'Arles. II y regut tons les honneurs dus a un souverain : il continua de porter la pourpre, d'avoir des courtisans et des gardes, et Constantin, donnant k son ^gard Texemple du respect, exigeait qu^il prit toujours la droite sur lui. Mais cc traitement affectueux, loin de calmer dans le ccBur de Maximien la fievre du commandement qui le consiimait, ne fit que nrriter davantage.

II en voulait k son gendre de ne rien entreprendre pour lui rendre la pourpre imp^riale, de ne point d6trdner Maxence, de ne point faire la guerre a Licinius, qui venait de succeder k Severe dans le gouvernement de rillyrie; en un mot, de regner lui-m6me, en le laissant simple particulier.

C'est alors que, profitant du depart soudain de Constantin pour une expedition en Germanic, il s'empara du palais d'Arles, en distribua les tresors aux soldats, puis, faisant courir le bruit de la mort de son gendre, il annonga son retour efFectif au pouvoir.

Rfegne 6phemfere! Constantin n'eut quk paraitre pour que Maximien, abandonn6 de tous, cherch^t son salut dans la fuite.

En vain essaya-t-il de se defendre dans Marseille, il fut fait prisonnier et ramen6 k Aries,

Une ann6e s'6couIa sans incident nouveau. Mais le vieillard, aigri, n'avait pas renonc6 h ses projets. II chercba a tuer son gendre, et de nouveau le palais im* p^rial d' Aries fut t^moin d'une scene sanglante.

Trahi parsa fiUe, Maximien ne put r^aliser son projet d'assassiner Constantin, et lui-m^me, emprisonn6 k Marseille, se pendit h une poutre de son cachol.

Ainsi, libre du c6te de son beau-pere, Constantin resolut d'entrer ouverlement en lutte avec Maxence, et de se rendre enfin maitre de I'ltalie. C'est ici que se place le merveilleux ^venement dont Eus^be nous a ]aiss6 le r^cit.

Une tradition arl6sienne rapporte que Constantin se trouvait dans les Aliscamps au moment ou le signe de la Croix lui apparut, que Tempereur inscrivit le monogramme du Christ stir son ^tendard avant de quitter la Gaule.

« L'empereur, dit d'autre part Eusebe, comprenant qu'il avait besoin du secours des puissances d'en haut pour fortifier ses armes et r6sister aux conjurations magiques de son ennemi, se demandait h quel dieu il s'adresserait. »

Or, un matin, au plus fort de ces agitations, Constantin manda pres de lui ses intimes amis et ses conseillers, et leur raconta que la veiile, k la t6te de son arm6e, alorsque ses yeux etaient tournes dans la direction du soleil couchant, il avait apergu un signe myst6rieux qui lui promettait la victoire ; la nuit suivante, ie m6me signe lui apparaissait encore dans son sommeil. Ou salt

ce qui eut lieu ensuite : le monogramme du Christ fut place sur 1 etendard des legions el grave sur le bouclier des soldats; une grande victoire fut reniport6c au pent Hilvius ; les chretieus furent favorises el, en retour, appuyerenl de toute leur influence celui qui allait devenir le seul maitre de Tempire romain.

Avec le triomphe de Conslantin et sa prise de possession de ritalie, Aries allait perdre son litre de capitale ; car le vainqueur, songeant k realiser la seconde partie de son ambitieux programme et k r^unir sous son sceptre tout Tempire de Diocl^lien, devait quitter les bords du Rkdne^d'abord pour Rome, puis, plus tard, pour Byzance.

Mais ni k Rome, ni k Constantinople, il n'oublia sa cbere ville d' Aries. II la d6signa notamment plusieurs fois pour servir de sifege k des conciles, ce qui ne dut pas contribuer pen k lui donner son caractfere do ville sacerdotale et i y multiplier les souvenirs Chretiens.

On sait tout le parti que Conslantin sul tirer de la religion nouvelle au point de vue politique : de mfemc que dans Tancienne religion paienne Tempereur 6tait le souvcrain pontife d6sign6, il se consid6ra comme le 16gat de Dieu et comme T^veque des 6v6ques.

De la son action sur les conciles qu*il convoquait, qu4l predisait el donl il cassait, au besoin, les arrels.

Le premier concile d' Aries fut appel6, de par son ordre, k reviser les decisions du concile de Latran,' lors des difficultds soulev6es par les Donatistes.

Aries avail d'ailleurs, dans sa situation geographique et dans Taclivite de scs habitants, le gage assure de sa prosperity . En Tan 418, les empereurs Ilonorius (1) et Th6odose transporterent de Treves a Aries le siege du prefel du pretoire. Voici les raisons qu'ils donnent k cette importante mesure :

« Si avantageuse, disent-ils, est la situation d' Aries, si grand est le Irafic qui s'y fait, que Ton y apporte sans

difficulty les denrees de tons les pays Tout ce que

rOrient, tout ce que T Arable aux parfums pen6trants, tout ce que TAssyrie Uprise de luxe, tout ce que FAfrique au sol si riche, tout ce que TEspagne la belle et la Gaule feconde peuvent produire de meilleur, tout cela se rencontre a Aries en aussi grande abondance que dans leur pays d'origine. »

D'aulre part, le geographe anonyme, auleur du livre : Expositio totius mundi (2), s'exprime en ces lermes : « II y a en Gaule une autre ville, situ6e sur la mer dite d'Arles, qui regoit les produils de tout I'univers et les lui envoie. »

« Le pape L6on le Grand (3) dit, dans une de ses

(1) Hononus ad Agricolam : Be conventibus annuisin urbe Arelatensi habendis, dans H^nel. — Corpus des lois anterieures ci Justinierij Leipzig, 1857, p. 238.

(2) Expositio totius mundi. Edit. Riese, p. 122.

(3) Leo Max, epp. 65, c. 3.

lettres, que Ton va a Aries de lous les points, pour s*y fournir de tout. »

Aux temoignages des auleurs, relatifs a I'activite commerciale d'Arles, s'ajoute celui des inscriptions, dont il sera parte au cours d*un prochain cliapitre. Nous pouvons en outre signaler, d'apres la Notitia dignitatum occidentalism quelques-unes des magistratures dont le sifege etait k Aries, a c6te de la prefecture du pr^toire. Tel 6tait Tintendant des tresors d' Aries, praepositus thesororum arelatensium (1) ; tel etait le procurateur de la monnaie d'Arles, procurator monetae arelatensis (2) ; le procuraleur du gynccee d' Aries, procurator gynecoei arelatensis (3), ou encore le pr6fet de la flotte du Rli6ne, d' Aries et de Vienne, praefectus classis fluminis Rhodani Viennae sive Arelati (4), etc., etc.

Cette serie de magistrals ne nous donne-t-elle pas une haute idee de I'organisation administrative de la cite constantinienne, au cours du v** siecle de notre ere?

Ce rapide apergu de I'histoire d' Aries, pendant la periode gallo-romaine, va permettre au touriste arch^ologue, ainsi mis au courant des evenements principaux, de nous suivre avec plus d'int6ret, k travers la ville temoin des faits que nous avons rapportes.

(1) Notitia dignitatum Occidentalis, XI, 43.

(2) Ibid,, XI, 54.

(3) Ibid., cf. XII, 27; XI, 75.

(4) Corpm Inscnpt, lat,, t. XII, 674.

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