ÉDITIONS DE "LA PLUME
3l, RUE BONAPARTE, 3l I 901
Les Rois Mages.
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HAUTE-CLAIRE
LA-BAS, dans le joli village de Mariette qu'encadre^ domaine de rêve et de mystère, la forêt de Fontainebleau, une maison élève sur la petite rue silencieuse et déserte, devant un jardinet de fleurs rustiques, sa fenêtre ogivale qu'illumine, chaque nuit, la lampe des industrieuses veillées. La porte, dont un lourd rideau de lierre semble défendre la généreuse hospitalité, s'ouvre sur une cour où la lumière se tamise à travers un mouvant voile de vigne vierge ; à l'entour, dans les granges transformées en ateliers, s'entendent, de l'aube au crépuscule, le heurt du marteau qui bat le fer, le tapotement des ciselets sur le bijou où s'enchâsseront les gemmes, le ronflement du four d'où doit sortir la plaque émaillée d'un coflVet. Parfois le maître de la maison, délaissant la toile où fleurissent les couleurs et se
caressent les lignes, fait sa ronde, surveille la besogne de chacun, la corrige au besoin d'un bon conseil. C'est Armand Point, fondateur et directeur de l'association artistique de Haute-Claire, que j'ai voulu présenter dans le décor où, depuis plusieurs années, s'éploient ses rêves et se concentrent ses pensées; car je crois que les choses s'adaptent insensiblement aux âmes, et qu'elles les expriment, pour celui qui sait lire les signes, mieux que toutes les phrases.
M. Armand Point débuta très jeune à Alger dans la vie artistique, et acquit rapidement une réputation de peintre habile à faire rayonner la nudité de la femme sous la lumière des heures chaudes, dans les miroitantes eaux qu'égratignent des libellules, contre les feuillages piqués de fleurs de pourpre ou de fruits de cuivre. Je rappelle aussi^ de cette période, de sobres eaux-fortes où s'esquissent, parmi les tentes, les fantasias et les étendards, les gestes de la vie nomade du désert. La Fortune aux mains pleines d'or souriait déjà au jeune peintre, quand celui-ci fit son premier voyage en Italie. Ce voyage lui révéla la vanité de l'art moderne et l'inutilité de son propre effort. S'il récusa les autres, il se renia lui-même, avec une franchise et une loyauté dont il serait injurieux de le louer. Il comprit, sur son chemin de Damas, que le devoir de l'artiste est moins de rendre la nature que de l'interpréter, de la copier en esclave que de lui donner, en penseur, une signification, d'imiter, en un mot, que de créer. Il apprit des primitifs la valeur suprême de la ligne, dont si peu de peintres de ce siècle se sont vraiment souciés, et averti par eux, il s'initia à l'esthétique des Grecs, pour qui l'art n'était pas un jeu, mais une nécessité, non pas la manifestation hasardeuse d'un individu, mais l'expression hiératique de leur race.
Revenu en France, après ces mois d'étude et d'enthousiasme, M. Armand Point commença la série des dessins et tableaux qui sont exposés dans ces salles. Il abandonna la peinture à l'huile, si vite altérée par l'air, les vernis et les oxydes^ pour la peinture à l'œuf, dont il était parvenu, après de savantes recherches, à retrouver la composition et le mode d'emploi. Je n'ai pas à faire ici l'éloge de ce procédé renouvelé des Primitifs; des critiques
Rt've (jui pusse.
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plus compétents que moi l'apprécieront. Mais je ne saurais assez les avertir de ne pas demander à la peinture à l'œuf ce qu'elle ne saurait donner, c'est-à-dire ce vulgaire attrait de la peinture à l'huile, qu'on a qualifié d'un mot non moins vulgaire, le ragoût. Les tableaux de M. Point sont austères, tout en exprimant la grâce ; ils sont schématiquessans jamais négliger le modelé, et, se glorifiant d'une magique coloration, ils se cernent strictement de la ligne.
La ligne, c'est elle surtout qu'a cherchée M. Point dans son oeuvre pictural et décoratif. Je le laisse ici parler :
(( Depuis l'atelier de Phidias, jusqu'au plus humble établi de menuisier, la ligne a été ou doit être souveraine. Par les inflexions infinies dont
elle est susceptible, elle correspond à toutes nos pensées, à tous nos sentiments, langage mystérieux qui se dégage de toute matière. Du plus grand artiste à l'artisan le plus modeste, il y a, par la ligne, transmission de pensée dans l'œuvre créée. Il y aura donc h\ une relation indiscontinue entre tous les hommes et un moyen d'entente universelle. »
Il est peu surprenant que, travaillé par de telles pensées, M. Point ait été poussé à rechercher, entre les objets dont s'entoure notre vie journalière, cette harmonie des lignes qui constitue, en dernière analvse, le style. Il fut moins choqué de constater qu'elle était le moindre souci de nos industriels, que surpris de découvrir, à son égard, un égal insouci chez nos artistes qui font profession d'art décoratif.
L'homme de goût peut même se demander si l'indifférence du commerçant n'est pas supérieure à la prétention de l'artiste, et s'il ne vaut pas mieux
l'ar/um de tiiiinosa.
acquérir, dans un magasin quelconque, les meubles et les ustensiles dont les lignes ont été déterminées par la longue expérience du peuple, que de les acheter à leur pesant d'or dans ces expositions où l'on offre à notre indifférence étonnée des chaises où l'on ne peut s'asseoir, des lampes qui ne tiennent pas debout, des verreries qu'un papillon briserait de son aile battante.
Certes, la France compte, en ce moment, de glorieux ouvriers d'art, mais leur œuvre est anarchique ; chacun, sans souci du voisin, travaille pour son
compte ; tous ces efforts isolés n'aboutiront pas à un style ' français. En Angleterre, au
contraire, sous l'impulsion de William Morris, de Walter Crâne et de Sidney Webb, un style anglais s'est formé, et un style allemand, qu'ont inconsciemment préparé les Rethel, les Bœcklin et les Sattler, s'élabore de Munich à Berlin.
Que doivent faire ici les artistes, pour provoquer la renaissance de l'art décoratif français? Tout simplement reprendre les traditions artistiques de la race et coordonner leurs efforts individuels en vue d'un ensemble national.
Voilà ce que M. Armand Point a compris, en toute humilité comme en toute audace. Il s'est remis lui-même à l'école, et ne s'étonnera pas que d'autres se mettent à la sienne. Sa moindre prétention est de commander, son plus grand désir serait de conseiller. Lui-même ne se déclare-t-il pas disciple très humble de ces maîtres du moyen âge, qui, eux, dédiaient leurs traités techniques à la gloire du patron de leur corporation?
M. Armand Point a dirigé la curiosité inquiète et active vers tous les arts familiers, vers ceux, entre autres, de l'émail, du métal, de l'ameublement, de la tapisserie, de la reliure, de l'orfèvrerie et de la poterie. Il est inutile de dire que l'œuvre de rénovation artistique qu'il tente serait matériellement impossible sans le concours des artistes qui sont venus librement à lui et qui forment, sous sa direction, l'association de Haute-Claire. M. Point les dirige,
Portrait.
Princesse à la Licorne,
répétons-le, d'une main légère, et ne demande qu'à profiter de leur expérience technique. Rompu lui-même à la pratique de tous les métiers d'art, sachant parfaitement adapter ses idées aux possibilités d'expression de chaque matière, toujours prêt à quitter le pinceau pour les outils de l'artisan, il se borne à donner une direction commune et cohérente aux travaux des associés de Haute-Claire.
C'est au moyen âge français que M. Armand Point tente de renouer la tradition des industries d'art, sans qu'il néglige toutefois ce que la Renaissance italienne nous offre de grâce, de finesse et d'élégance. Des œuvres ici exposées, il m'est interdit de faire le commentaire. Je voudrais simplement remarquer qu'il me semblerait difficile de les attribuer à un étranger. Elles portent le sceau même du génie français et latin.
L'exposition des associés de Haute-Claire est nécessairement incomplète, et ne présente pas encore toute la cohésion désirable. Seul,' le manque de ressources limite l'ambition de ces jeunes artistes. Ils voudraient arriver à construire des habitations entières où tout serait soumis à l'harmonie de l'idée directrice, depuis la porte qu'on ouvre jusqu'au livre qu'on feuillette. Car ils ne cachent pas leur désir de s'occuper de tout ce qui touche à la vie, ni leur espoir de l'accomplir, dès que le public leur aura prouvé sa sympathie.
D'autres artistes s'intéresseront-ils à leur essai d'association et de travail en commun et viendront-ils se joindre à eux? Ils ne craignent pas de l'espérer, croyant faire mieux qu'une œuvre d'intérêt personnel, persuadés même que l'art français ne peut que s'augmenter de leur effort.
Dirai-je le rêve qui les hante, les jours de bon travail et de belle réussite, quand l'émail sort bien fondu du four, que le métal se laisse docilement champlever, que le bijou se prête sans trop de résistance à la ciselure? Ils voient là-bas, sur la colline qui domine la vallée du Loing, entre Marlotte et Montigny, s'élever, étreinte par les frondaisons tour à tour vertes et rousses de la forêt, le cloître de Haute-Claire, dont les cellules seraient des ateliers, dont la cloche sonnerait les heures de la Beauté, dont la prière serait le travail.
N'est-ce vraiment là qu'un rêve?
STUART MERRILL.
23 mars 1899.
(^Préface au Catalogue de l'exposition, chez Georges Petit, des œuvres d'Armand Point et des artisans de Haute-Claire.)
ET HAUTE-CLAIRE
Éludes de mains.