ET SON ENSEIGNEMENT
LES temps ne sont plus où des moines, réunis dans la piété monastique, consacraient à l'art tout le temps que la prière ne leur avait pas pris. Et l'exemple ne se rencontre plus aujourd'hui d'un Fra Angelico ornant les murailles d'un couvent de Saint-Marc des admirables fresques d'un poème chrétien. L'église, en s'éloignant lentement des hauteurs spéculatives ou de la pauvreté sainte où elle s'illustra souvent, a perdu tout caractère d'esthétique. Il est nécessaire, désormais, à quiconque veut tenter une œuvre collective de le faire en dehors d'elle, loin d'elle, à l'abri de dogmes, de canons qui sont devenus aussi mortels à l'art que la pauvreté désolante du simple esprit bourgeois. Le cloître moderne, composé d'artisans et d'artistes, doit, s'il veut prospérer dans les voies de la beauté, être d'abord un cloître laïque. Il doit ensuite n'imposer de règles à ses adeptes que celles qui sont nécessaires à la bonne administration matérielle. Tout le moral doit être libre dans l'étendue de la communauté et, hormis l'oisiveté, tout doit être permis au travailleur éprouvé qui viendra frapper au seuil de cette maison pour y passer quelque temps une bonne retraite de méditation et de labeur. Cette idée généreuse, qui avait reçu un commencement d'exécution à Port-Royal-des- Champs, trouva au xvii" siècle d'illustres adeptes chez les jansénistes. Le fait qui fit se grouper dans un même lieu étroit d'aussi éminents esprits que le grand Arnault et le poète Racine, Biaise Pascal, le peintre Philippe de Champagne et M. Nicole, est un précédent à retenir. Les querelles religieuses brisèrent l'effort collectif de ces hommes d'élite. L'abbaye fut détruite. Et ce groupement magnifique, qui avait tenté de donner au monde un exemple unique de solidarité esthétique et humaine, se trouva dispersé par la haine, le mécontentement et le fanatisme.
La liberté publique étant, de nos jours, relativement plus étendue, une tentative du même ordre rencontrerait plus de moyens de succès. M. Armand Point et quelques-uns de ses amis y pensèrent. Et c'est ainsi que commença de fonctionner en Seine-et-Marne, à Marlotte, non loin de cette forêt de Fontainebleau qui s'offre là comme une protectrice tutélaire, cette association dite de Haute-Claire. M. Armand Point, à l'entour de son atelier réservé à l'exécution des toiles, des fresques et des cartons, fit construire et construisit
Sainl Georges.
lui-même des fourneaux à cuisson, installa des établis, des marteaux, des enclumes, et fournit ainsi à plusieurs de ses compagnons les moyens de produire eux-mêmes des œuvres de sculpture, de poterie, de joaillerie et de ciselure dont le public fut à même d'apprécier la valeur à l'exposition publique qu'on en donna chez Georges Petit en avril 1899.
Cette exposition, outre l'intérêt qu'elle présenta par la réunion de nombreuses œuvres de M. Armand Point, témoigna d'un curieux groupement des arts décoratifs. Des bois sculptés, des reliures, des coffrets, des émaux, une coupe, un baguier, des cachets, une lampe, un plateau en cuivre, des bagues, des boucles, des faïences et jusqu'à des broderies démontrèrent la brillante diversité de ces ouvrages. A côté des travaux dus à M. Point, ceux
de MM. Rion, Burlet, Virion, Chambon, Boué, Petit et Robert Yahn, de M""' Holbach et Jeanne de Brouckère, affirmèrent l'activité de cette ruche industrieuse de Haute-Claire, où les efforts unis de quelques hommes avaient suffi à créer une colonie d'art. L'idée avait reçu un commencement d'exécution.
Il importait, il importe encore de savoir jusqu'à quel point cette idée pourrait recevoir une réalisation totale.
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Portière.
Et tout de suite nous penserons, avec M. Armand Point, qu'à ce noyau de bons artisans, à ces ouvriers de la première heure pourraient venir se joindre ceux qu'attirerait la perspective d'une vie recueillie et d'un travail continu.
Aux ouvriers d'art se joindraient aisément quelques hommes d'étude, quelques savants, quelques poètes. Une imprimerie pourrait être établie où, à côté d'éditions de brochures sur les métiers ou sur les arts, s'élaboreraient de riches éditions des plus beaux chefsd'œuvre de l'esprit humain. Une salle de théâtre et de conférences, à laquelle serait adjointe une bibliothèque, permettrait à ceux de ces moines laïques,
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qui voudraient officier en la pensée, d'y convier un public sympathique et avide de connaître. A l'entour de la cité de travail, primitivement composée des ateliers, de l'imprimerie et de cette salle d'auditoire, pourrait s'installer le village des travailleurs. C'est alors que l'œuvre morale, à côté de l'œuvre esthétique, trouverait aisément à se réaliser.
Parmi ces artisans, ces artistes et leurs compagnes s'établiraient bientôt une solidarité, des liens amicaux amenés par la fréquentation assidue dans un espace restreint de la terre. A côté des recherches tentées dans le domaine du verbe et celui des nuances pourraient être essayées de non moins séduisantes tentatives de communisme. Une école mutuelle, sur le modèle de celle que le grand Tolstoï a installée à Yasnaia Poliana pourrait fonctionner pour les enfants. Enfin comme le Créateur n'a pas permis à tous les hommes de briller semblablement par un génie qui n'est pas naturel à tous, les pauvres pourraient être reçus dans cette bienfaisante cité de Haute-Claire, aussi bien les pauvres d'esprit que les autres. Il y aurait assez de besogne aux fours, aux ateliers, aux champs et aux maisons pour y employer ceux-là. Et ce serait une belle occasion aux artistes de montrer si leur belle âme est aussi une bonne âme et si l'orgueil des rêves n'exclut pas la compassion des peines.
Mais l'œuvre à tenter, la belle œuvre à entreprendre serait (en dehors de tout travail individuel) celle qui consisterait à donner à chacun une compréhension heureuse de la vie quotidienne, dans ce qu'elle a de plus naturel et de plus familier, dans l'habitation, dans l'ameublement et le costume. Ce serait de parvenir à intéresser l'homme le plus ordinaire à la besogne la plus simple qui pourrait lui être donnée, en lui permettant d'en connaître le côté harmonieux. Pour cela il suffirait d'aménager des demeures de construction esthétique dans lesquelles et par lesquelles les besoins les plus communs de la vie trouveraient une volupté à se satisfaire.
(( N'ayez chez vous rien que vous ne sachiez utile ou ne croyiez beau », a écrit là-dessus William Morris dans son admirable Conférence sur i Esthitique de vie. Voilà une maxime qu'il importerait de graver en lettres d'or à l'intérieur de toutes les maisons. Disposez ensuite les pièces que vous habitez, suivant que l'enseignent ces paroles : « D'abord une étagère à livres, contenant une grande quantité de livres (i), après une table bien assujettie lorsque vous y écrivez ou travaillez; quelques chaises, que vous pouvez déplacer, et un banc pour s'asseoir ou se coucher ; une armoire munie de tiroirs. Vous aurez
(i) Nous avons déjà dit que ces livres pourraient être réunis dans une bibliothèque commune.
ensuite sur les murs, à moins que l'étagère ou l'armoire ne soient ornées de peintures et de sculptures, des tableaux ou des gravures, tels que vous pouvez vous en procurer ; seulement pas de bouche-trous, mais de véritables œuvres d'art. Sinon le mur devra être décoré de quelque belle et intéressante copie. Il faudra également un vase ou deux pour y placer des fleurs... »
Ces etnbellissements bien faciles à exécuter, surtout lorsqu'il s'agit d'une colonie d'artistes, trouveraient dans les procédés modernes de décoration et d'ornementation une exécution pratique et peu coûteuse. Les artisans euxmêmes y apprécieraient un moyen de montrer leurs talents. Les objets usuels, au lieu de formes disgracieuses ou communes, retrouveraient ces contours ou sveltes ou pittoresques qu'on rencontre quelquefois encore dans les provinces où se sont conservés des ustensiles et des meubles d'autrefois. A l'industrialisme clinquant et faux pourrait être substitué un véritable travail de simple élégance. Et il n'est pas un siège, pas un bougeoir, pas un verre à boire qui ne pourraient offrir, en même temps que la simplicité de la matière, le goût d'une heureuse conception. C'est une erreur de penser que les gens du peuple sont aussi éloignés qu'on le croit des formes agréables et des œuvres d'un travail gracieux. Et il n'est pas inutile de se souvenir que les marchands, les gens de labeur et de métier furent plus d'une fois (et cela tout aussi bien que les princes et les papes) les admirateurs et les protecteurs des artistes. C'est pour la chambre de commerce de Pérouse que le Pérugin peignit l'une de ses plus belles œuvres. C'est pour la corporation des ouvriers en lin que l'ineffable Angelico peignit, en 1433, l'un de ses plus merveilleux retables. C'est enfin pour le syndic de la corporation des marchands de drap que le grand Rembrandt exécuta l'une de ses toiles capitales. C'est enfin, aujourd'hui, avec une attention au moins respectueuse que le public des universités populaires travaille entre des murs où des images d'après Puvis de Chavannes retracent quelques-unes des œuvres les plus décoratives de ce maître.
Si le peuple, et le peuple artisan, n'a pas très souvent le goût des belles formes, des gracieux contours, des œuvres délicates ou fortes, des constructions utiles et belles, c'est qu'il n'a pas non plus très souvent la rare occasion de l'apprendre ou de le découvrir.
Ce serait un des bienfaits les plus merveilleux de Haute-Claire que cette éducation de l'œil, des mains, de l'intelligence, de la sensibilité de l'ouvrier d'art. Entouré d'hommes si aptes à saisir les rapports de l'esprit et de la matière, l'artiste pourrait tenter de ces œuvres très hautes où se brisa la vie d'un Carriès, où celle d'un Rodin s'exténue. Et la ligue de toutes ces forces unies contre la matière pourrait être si haute que de nouveaux secrets seraient arrachés à sa manipulation et des œuvres grandioses jailliraient dans
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l'enfantement des fours ou le mélange des couleurs, soumis à des ouvriers libres et intelligents.
Ainsi, par Haute-Claire, se referait cette grande alliance des artistes et des artisans, qui fut si fructueuse à tout l'art du moyen âge et de la Renaissance. Ainsi, pour les uns et les autres, une vie commune, basée sur des aspirations d'affranchissement sur la société et de conquêtes sur la matière, pourrait être victorieusement tentée.
« Non, il n'y a pas deux sortes d'art, a dit récemment. M. Anatole France, dans une de ces causeries où le plus pur esprit attique se plaît à transparaître (i), les industriels et les beaux; il n'y a qu'un art qui est tout ensemble industrie et beauté, et qui s'emploie à charmer la vie en multipliant autour
de nous de belles formes exprimant de belles pensées. L'artiste et l'artisan travaillent à la même œuvre magnifique ; ils concourent h nous rendre agréable et chère l'habitation humaine, h communiquer un air de grâce et de noblesse à la maison, à la ville, au jardin. Ils sont semblables l'un à l'autre par la fonction. Ils sont collaborateurs. L'œuvre de l'orfèvre, du potier de terre, de l'émailleur, du fondeur d'étain, de l'ébéniste et du jardinier appartiennent aux beaux-arts aussi bien que l'œuvre du peintre, du sculpteur, de l'architecte, à moins qu'on ne pense que l'orfèvre Benvenuto Cellini, le potier Bernard Palissy, l'émailleur Pénicaud, le fondeur d'étain Briot, l'ébéniste Boule, le jardinier Le Nôtre, pour ne parler que des anciens, n'ont pas accompli les ouvrages d'un art assez beau. »
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A la réalisation de ce beau rêve de Haute-Claire, à celle de cette harmonieuse colonie d'art, d'aucuns, plus avertis, feront des objections. La plus facile et la plus redoutable est celle que MM. Lucien Descaves et Maurice
(i) C'est au début d'une représentation organisée, sur la scène de la Porte-Saint-Martin, par le 'l'Iiéâtrc civique, le 14 avril 1900, que M. Anatole France a prononce ces belles paroles.
Donnay ont si lumineusement exposée dans leur belle comédie de la Clairière^ l'objection des conflits humains, des passions humaines.
En ce sens, un cloître laïque sera bien plus difficile à créer qu'un monastère religieux. Sa durée en sera surtout plus aléatoire. Bien qu'artistes, les membres de cette heureuse colonie n'en seraient pas moins hommes et nous n'avons pas à insister ici sur les déplorables animosités qui seraient à craindre, au bout d'un certain temps, d'êtres venus tous avec de l'enthousiasme, mais que des froissements, des divergences, de l'orgueil, pourraient séparer tout à coup.
Une objection non moins grave vient de M. Armand Point lui-même. Et M. Stuart Merrill a exprimé, dans la préface qu'il a écrite au catalogue de cet artiste, tout le bien qu'il pensait du retour exclusif de celui-ci aux anciennes écoles de l'Italie, de préférence à la « vanité de l'art moderne et à l'inutilité de son propre eff"ort ».
Cette esthétique, que M. Armand Point a parfaitement le droit de pratiquer, et M. Merrill parfaitement le droit de défendre, répond-elle totalement à l'évolution, aux conceptions d'art, aux aspirations de nos contemporains ?
Nous ne le croyons malheureusement pas.
Il est vrai que les œuvres des anciennes écoles d'Italie sont immortelles. Mais elles sont venues à leur heure, dans leur temps, elles ont jailli toutes à la fois, de maints génies préparés par de longues générations précédentes à les exprimer. Et nous croyons que les œuvres des temps modernes, en ne parlant seulement que de celles du xix- siècle, sont arrivées, elles aussi, dans leur temps et à leur heure, préparées par les siècles passés et exprimées par des maîtres qui se sont trouvés émus d'une autre façon que les anciens, mais qui, pour être plus neuve, n'en est peut-être ni moins hardie, ni moins glorieuse. Les noms d'Eugène Delacroix, de Rude, de Puvis de Chavannes et de Rodin suffiraient à affirmer ce que bien d'autres ne feraient que confirmer encore. Le talent de M. Point n'est point en jeu ici. Mais c'est celui des artistes et des artisans qui seraient admis à Haute-Claire, à qui il ne faudrait imposer, à aucun prix, un enseignement obligatoire, mais à qui, au contraire, il importerait de laisser toute originalité. Où M. Point fait œuvre d'art, ses imitateurs n'accompliraient qu'une pâle besogne d'archéologues. Et ce n'est pas cela non plus que nous voulons. Ce n'est pas cela non plus que veut M. Armand Point. Il veut, comme nous, nous en sommes persuadés, la liberté dans l' association et, pourvu que le poète, l'artiste et l'artisan y viennent frapper dans un but de travail et de réalisation, les portes de la colonie s'ouvriront toutes grandes. Et, si les hommes sont assez bons et les
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La Ronde.
(Les Jeux de l'Hiver el du Printemps.)
artistes assez forts, les objections que nous avons faites s'écrouleront d'ellesmêmes. Haute-Claire se construira. Et quelque jour, dans le propice et salutaire voisinage de la grande forêt, s'élèvera le village industrieux. Peintres, graveurs, lithographes, sculpteurs, écrivains, mouleurs, fondeurs, typographes, imprimeurs, bijoutiers, orfèvres, potiers, verriers, tabletiers, brodeurs, éuiailleurs, tapissiers, gainiers, relieurs, rempliront, de l'aube au soir, ce mince
espace du globe, de l'exemple d'un glorieux travail et du réconfortant spectacle de belles et bonnes œuvres. Et, l'art et la vie^ unis en un bel effort, connaîtront une manifestation hardie et nouvelle.