‹ Armand Point et son œuvreChapitre 5 sur 15 · LA PRINCESSE A LA LICORNE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE A LA LICORNE

Pour un tableau d'Armand Point.

T UMiKEUSE en sa robe où l'aurore a tremblé, -L^ La Reine veut dompter , par le don du miracle, La Licorne qui broute un tendre brin de blé. Puis éiaffe dans les fleurs, et s'ébroue et renâcle.

Malgré les jeux du paon qui s'éploie, ocellé, Elle le mené au lieu désigné par l'oracle, Oii la femme, ayant lu dans le livre scellé, Doit surprendre le Mal et détruire l' Obstacle.

Et lorsqu'au soir du inonde où yésus vaincra Pan, La Licorne, dont l'œil luira du feu de l'âme. Aura sous ses sabots écrasé le serpent,

Lm Voyante suivra la double croix de Jlamme Qu'ouvrent au ciel l'essor et le glaive brandis De l'Ange qui défend le prochain paradis.

STCART MKKRII.L.

HAUTECLAIRE

FAIRE de l'art et en vivre !

A combien ces deu.x idées, en principe irréconciliables, en pratique si souvent, si diversement, si âprement conciliées, servent-elles, non de programme avoué, certes, mais de règle intérieure, d'ambition secrète ! Combien partent, ivres de jeunesse et de rêves, à l'heure admirable où le soleil se lève ! Le vol de leurs chimères prend l'essor devant eux. Au-dessus des chemins frayés et des concessions viles, c'est un fier tourbillon d'ailes blanches, qui pique droit dans l'azur, et passe. Rien ne pourra le dévier, le ralentir! Chacun s'en targue, tous le jurent.

Midi n'a pas sonné que déjà sont apprivoisés les oiseau.x de haut vol. La vie les a domestiqués peu à peu; ce seront bientôt d'utiles volatiles de basse-

cour. Après avoir, indomptables, claironné l'aurore, ils vont, savamment troussés, emplir la marmite ; ils mijoteront jusqu'au soir, à petit feu, blancmanger ou chair coriace, selon l'adresse du cuisinier. Vivre, pour beaucoup d'artistes, c'est, à partir d'un certain âge, l'art d'accommoder ses restes au goût public. S'en indigner ? Pourquoi ? C'était fatal. — Ce n'étaient pas de vrais artistes ! nous dira-t-on.

Soit ! Mais que devient alors le véritable artiste ? Poète, musicien, sculpteur, peintre, il heurte, dès qu'il apparaît, les idées reçues; il se heurte à ce mur compact et fuyant. Des accents nouveaux, d-es images nouvelles? Mais le bon troupeau des compréhensions banales a l'oreille dure, la vue courte. Le véritable artiste, le novateur, a toutes les chances de périr, incompris, isolé, dans le cercle chaque jour agrandi d'indifférence ou d'envie. A de rares, de très rares exceptions près, vous ne sortirez pas de ce dilemme : intransigeant, le novateur y restera ; accommodant, il utilisera ses restes !

Pourquoi, du côté du public, cette incompréhension; du côté de l'artiste, cette impossibilité de vivre, sans concessions? D'une part, des champs en friche; de l'autre, de magnifiques outils perdus? Deux causes pour le public, insuffisance d'éducation, champ riche qui s'ignore ; pour l'artiste, conception fausse de son rôle.

Ignorance, disons-nous. On pourrait donc éduquer!... Et qui éduquera? L'artiste lui-même, en sachant bravement se refaire parfois artisan. Ah ! si l'on pouvait persuader à tant de jeunes gens à leur débuts qu'un tel parti, loin d'être une entrave, est en réalité la meilleure des aides !

Oui, le goût public veut être enseigné, et qui l'enseignera, sinon l'artiste? L'artiste, ce privilégié qui, de Tobscur enchevêtrement des lignes, dégage l'harmonie de la ligne ; l'artiste, c'est-à-dire, selon le beau mot d'Armand Point, le voyant des lois d'Harmonie, — l'esthétique faite homme, devenue verbe et pensée! C'est un mot un peu bien prétentieux que ce mot d'esthétique ; c'est une science divine, aux lois très simples : harmonie des rapports,, harmonie de la ligne.

Nous croyons interpréter ici la pensée même de Point. Nous ne saurions le mieux faire qu'avec ses propres termes. Rapportons donc ce que vingt fois nous lui avons entendu dire :

« En tout ce qui est art visible, art tangible, depuis l'atelier de Phidias jusqu'au plus humble établi de menuisier, la ligne est souveraine. Parole muette aux signes universels, langage mystérieux qui anime toutes les matières qu'elle habite, la ligne correspond à tous les sentiments^ à toutes les pensées, grâce aux inflexions infinies dont elle est susceptible.

« Ainsi, de l'artiste créateur au plus modeste ouvrier, de celui qui enseigne-

ET HAUTE-CLAIRE

Coffret aux serpents.

à celui qui est enseigné, peut et doit s'étendre une chaîne, lien souple des esprits, moyen d'entente universelle. Tout en poursuivant jalousement, à coups d'ébauchoir ou de pinceau, l'orgueilleux, l'égoïste souci de chercher sur la toile ou dans le marbre l'expression la plus parfaite de son être, que l'artiste, en bon artisan, s'intéresse, selon ses goûts personnels, à tout ce qui comporte, autour de lui, l'harmonie de la ligne. Ainsi pourra successivement s'embellir sous ses mains à peu près tout ce qui entoure l'existence humaine. Artistes et public seront alors en rapports intimes. L'intelligence et le goût s'affineront d'autant. Les esprits, familiarisés avec le beau par l'humble éducation des objets usuels, trouveront leur équilibre vivant dans une atmosphère d'élégance et de grâce. Il s'élèveront peu à peu jusqu'à la compréhension naturelle de ces lois d'harmonie, jusque-là goûtées par quelques-uns. Et loin de repousser un chef-d'œuvre par ignorance peut-être, ils béniront l'auteur de cette joie nouvelle. »

Coup double, l'artiste vivra, sans concessions lâches; le public se transformera, lentement, sûrement. Mais voilà ! Il faudrait que de cette vérité

fût d'abord pénétrée la foule des artistes jeunes ; il faudrait que chaque débutant, au lieu de nourrir à part soi la lucrative pensée : « Faire de l'art et en vivre ! :» n'eût, toute ambition propre sauvegardée, d'autre conviction que celle-ci : « Pour vivre, il faut s'intéresser à tout ce que l'art peût ennoblir ».

Ah ! comme de bon cœur, nous dirions adieu à ces Salons où se débite, au mètre et au kilomètre, de la toile peinte, où s'entassent, sucre et chocolat, les marbres et les bronzes pour tombeaux, jardins et cheminées ! Aujourd'hui tout le monde écrit, peint ou sculpte. L'art est tombé à l'industrie. Fausse route ! C'est à l'industrie de s'élever jusqu'à l'art. C'est aux artistes de redevenir artisans.

La moisson peut être belle, le champ est vaste. A côté de son art, que chacun choisisse un métier parallèle, le plus conforme à ses goûts, à sa nature Que l'un s'occupe de meubles, l'autre de tapisseries, un troisième de poteries, d'orfèvrerie. Adroits par nature, tous auront vite acquis la pratique nécessaire, sans parler des pratiques ! A la fierté d'être utiles, car une telle œuvre le serait, qui les empêchera de joindre l'agréable orgueil de poursuivre sans remords les œuvres de leur rêve?

Nous y perdrions (perdre, c'est une façon de parler) une innombrable médiocrité de barbouilleurs ; nous y gagnerions sans conteste nombre d'objets d'art propres à orner nos maisons et nos vies, et peut-être quelques grands artistes de plus. Aussi bien, ces idées ne sont pas nouvelles. Nous savons qu'elles hantent et tourmentent bon nombre d'excellents artistes d'aujourd'hui. Aux défunts Champs-Elysées ou Champ-de-Mars, on a pu remarquer des tentatives fort originales en sens divers.

Mais à la variété de ces efforts individuels, une chose fait défaut, une chose, hélas ! essentielle : l'Harmonie. Parcourez les expositions où se trouvent réunis des objets d'art et d'industrie : on est choqué par une disparate complète. Ici un meuble, là des faïences, plus loin des bijoux, chacun a travaillé à sa guise, sans entente préalable. Beaucoup de talent, trop de bizarreries. Pas d'unité, de style. Le public éprouve un malaise, il n'encourage pas ces efforts individuels, si considérables pourtant. On a beau pressentir un mouvement, on est distrait par l'incohérence des gestes. Le courant ne s'est pas établi, l'Harmonie manque.

Souhaitons que chez nous ce mouvement se réalise enfin, et saluons en Armand Point le grand artiste le plus capable, à coup sûr, d'en être l'initiateur. Hauteclaire en est garante.

Un crayon rapide de l'homme, avant de parler de son œuvre :

Armand Point, un grand, souple et robuste corps ; beaux yeux doux de

pensée et de rêve, longue barbe noire tranchant sur la pâleur du teint. Et, dans ce visage élégant, toute la vie ardente et noble des artistes protées de la Renaissance italienne. Un modeste, un laborieux, qui de débuts obscurs s'est élevé à la pleine possession de son art. Fresque, peinture à l'œuf, au vernis, il a fait mieux que reconstituer les procédés perdus des maîtres anciens, il a retrouvé leur vigueur et leur foi. On avait admiré de lui, à d'anciens salons, des pastels frémissants de grâce légère et de vie, des tableaux de dessin magistral et de haute inspiration. L'exposition de 1899, chez Georges Petit, où pour la première fois figuraient les tableaux d'Hauteclaire, a prouvé, clair comme le jour, par des toiles hautaines fleurissant à côté des objets d'art et d'industrie, que, loin de diminuer en devenant le premier artisan de ses ateliers, l'artiste n'avait fait au contraire que grandir en force de pensée, ev. finesse de main.

La prochaine exposition de Point, avec l'œuvre admirable — à la fois tapisserie somptueuse et fresque sereine — rapportée d'un récent séjour en Italie, montrera, à la fois, et le juste orgueil du chemin parcouru et le grand espoir de la c- ,

■■■ ° ^ ùatnie CfcUe (fresque).

route future.

A l'œuvre, maintenant : Hauteclaire ! Le joli nom, avec son luisant légendaire d'épée, brandie pour le bon combat, et son métallique résonnement d'enclume et d'étincelles ! Comme il désigne gaiement la petite maison et les ateliers de Marlotte ! comme il ennoblit, d'un éclat de sincérité et de désintéressement, cette association d'artistes et d'artisans préoccupés d'apporter un sentiment d'art, une recherche de beauté à l'humble escorte des choses de la vie ! Ainsi, désormais, s'il veut suivre le bel exemple de Point, l'artiste pauvre gagnera fièrement son pain, ainsi l'artisan fera meilleur

iisage de^, son adresse manuelle, et nous y gagnerons tous. En vérité, la tentative est vaste et vaut qu'on s'en émeuve.

Courage à Hauteclaire, petite maison laborieuse à la lisière des bois, — demain, qui sait, village bourdonnant de métiers, — mais, dès aujourd'hui, noble et touchant emblème de la Cité Future.

E n'essayerai pas de cacher la tendresse toute particulière que j'ai vouée

vJ aux trois toiles de M. Armand Point : Caresse de soleil, Mélancolie et Portrait de M"" C. M... Elles marquent pour moi le point précis où peuvent et doivent se rencontrer la littérature et Tart, elles font jaillir la poésie directement de ce qu'elles représentent, et cette poésie qu'elles dégagent, c'est le ravissement des yeux aux spectacles où ils se posent, c'est la joie naïve de la gaieté des couleurs, de leurs mélanges, de leurs reflets, des formes qui s'atténuent dans les tranparences de l'air, des jeux folâtres et charmants de la -lumière.

Le portrait de M'"" C. M... — une jeune femme qui s'avance en souriant dans un parterre d'iris blancs et de pervenches — révèle un sentiment exceptionnel et charmant de l'harmonie des choses et des êtres, du sens que prend l'être humain lorsqu'il se mêle à la nature. Ce sentiment apparaît plus profond, plus communicatif, plus envahissant, à-àxv^ Caresse de soleil : une jeune femme nue marchant dans un rayon, parmi de hautes herbes qu'ombragent de grands arbres, vers une eau fraîche, toute frissonnante de reflets, où elle va se plonger. Elle est adorable de jeunesse et de grâce, et surtout, dans cette solitude presque sacrée à force de silence et de liberté, elle évoque je ne sais quels souvenirs du panthéisme antique, de ces hamadryades, de ces nymphes qui se perdaient dans le paysage et que l'œil de poète voyait parfois sortir de l'écorce des chênes ou disparaître dans le gazouillement des sources.

Il y a certainement, au Champ-de-Mars, des œuvres plus parfaites : il n'y en a guère qui m'ait séduit davantage ; j'y ai trouvé toutes les rêveries, qu'on aime à chercher dans la nature, et qu'on y trouve lorsqu'on est envahi et subjugué par ses formes, ses couleurs, ses reflets, ses parfums, son silence.

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