UN ARTISTE, UN HOMME
D'autres, mieux compétents, viennent d'analyser l'œuvre d'Armand Point. Ils surent en définir l'originalité et en marquer tous les mérites. Il serait téméraire de reprendre leur tâche. Mais peut-être est-il permis d'envisager dans son ensemble la vie d'Armand Point, pour en dégager précisément la leçon d'énergie qu'elle comporte. Voilà, en vérité, une vie instructive, qui témoigne d'un effort continu vers le meilleur, vers l'expression d'un art loujours plus haut et plus pur, et qui contraste singulièrement avec la vie médiocre et veule, dépourvue de fièvre et d'ambition, où se complaisent la plupart des confrères d'Armand Point.
Non pas que les peintres de l'époque actuelle manquent de talent : ils en ont tous, au contraire. J'entends qu'ils savent leur métier. Mettre sur la toile une figure, camper un personnage, reproduire un paysage, composer une scène, copier des modèles, présenter des fruits appétissants, des fleurs tentantes : ils excellent si bien dans ces exercices que leurs œuvres, par le dessin, par la perspective, par la couleur, donnent l'illusion d'une réalité parfaite. On le constate à chaque exposition de peinture, à chaque visite au musée du Luxembourg. Et comme l'admiration du public va tout de suite aux œuvres qui lui évoquent le plus exactement la réalité, les artistes ont le souci de son goût; ils le flattent; et quand ils ont trouvé un sujet qui attire ce goût, ils le recommencent jusqu'à leur mort, avec des variations à peine décentes, car c'est pour eux matière marchande, dont ils attendent profits annuels et rentes convenables pour leurs vieux jours. Ainsi la soif du gain stérilise les artistes, dessèche leurs aspirations et leurs rêves, s'ils en eurent. Ainsi s'explique pourquoi si peu de peintres possèdent une véritable personnalité, c'est-à-dire une manière de peindre derrière laquelle on devine un tempérament riche, original, prenant ses élans et ses manifestations dans une conception neuve et puissante des choses! Et en dehors d'Armand Point, en est-il qui, à cette heure, aient du style, c'est-à-dire, une manière de composer et de traduire qui, tout en étant personnelle, continue pourtant la tradition de l'art grec et de celui de la Renaissance, où la ligne, la couleur, l'ornement, la décoration, le paysage contribuent à exprimer des sentiments de synthèse, et non des contingences, des accidents, des anecdotes?
Toute l'évolution du talent d'Armand Point tendit et tend vers ce sommet, et c'est ce qui montre l'unité de sa vie artistique, malgré les apparences d'où les esprits superficiels pourraient conclure à des hésitations, à de la diversité, voire à de l'incohérence.
Car on se rappelle qu'Armand Point, il y a vingt ans, apparut d'abord paysagiste. Il était très jeune, puisqu'il approche seulement aujourd'hui de la quarantaine. Il habitait Alger. Brûlé par la passion de peindre, ignorant les œuvres des maîtres et des aînés, il ne pouvait demander des leçons qu'à son instinct et à la nature ambiante. Sa main s'évertua donc à rendre l'éclat et les nuances de la lumière africaine, ses jeux si changeants, doux ou vifs, francs ou indécis; et sa main tenta aussi de fixer les émotions, joies ou mélancolies, qu'un tel milieu faisait germer dans son âme. Armand Point fut un orienta" liste promptement réputé ; ses œuvres lui méritèrent l'intérêt et l'argent des amateurs.
Vint l'obligation du service militaire. Le jeune peintre s'y plia. Sorti du régiment, le voici peignant ses impressions et ses souvenirs, des chevauchées de soldats dans la solitude du désert, ou de lents retours vers la ville, dans la pourpre alanguie du soir. Son succès dans cette nouvelle note s'accentua
si vite que le peintre connut l'aisance largement dorée.
Cependant une voix mystérieuse le conviait à se détacher de ce faste vulgaire et l'incitait à une existence moins facile^ plus accidentée, mais plus propre à développer les secrètes richesses de son âme. Que cette sirène sut donc être éloquente et captivante ! Car Armand Point brisa résolument son enviable situation pour accourir à Paris. Ce milieu nouveau, le contact avec les impressionnistes, le frottement avec les uns et les autres, des observations fraîches, des réflexions inattendues le modifièrent et le conduisirent à un art plus élevé, moins extérieur, où le paysage n'intervient que pour compléter l'âme des personnages et la mieux mettre en valeur. Le peintre produisit alors une série de pastels qui surprirent par leur haute iv/z/wf de l'exposition Hauteciaire. signification ct enchantèrent par
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une harmonie de couleurs qui se graduaient de la délicatesse à la somptuosité. Une fois encore le succès s'offrit, soudain, immédiat.
Armand Point le délaissa et, toujours docile à la voix mystérieuse qui l'impulsait vers d'autres aventures, il alla en Italie. Le chemin de Florence fut son chemin de Damas. Les peintres de la Renaissance lui révélèrent les vrais caractères de l'art pictural. Comme but, cet art doit viser à exprimer des sentiments généraux ; comme moyens, il doit surtout se servir de la ligne et de ses inflexions, sans toutefois négliger la couleur. Ainsi persuadé de ce principe, Armand Point inaugura un art qui s'oppose nettement à l'Impressionnisme. Celui-ci jouissant alors de la mode et de la vogue du jour, ses partisans ne pouvaient que se récrier contre la nouvelle manifestation d'Armand Point. Ils n'y manquèrent pas. Armand Point les laissa clamer h l'aise et tout aussitôt se sépara du troupeau pour faire vie à part et mener son œuvre en dehors de toute préoccupation d'intérêts matériels. Il fallait vivre cependant, et nul n'ignore que l'existence est dure aux audacieux qui prétendent remonter un courant et veulent s'affirmer dans la solitude, loin de l'intrigue et de la flagornerie.
Comment libérer la pensée de ces soucis quotidiens qui la compriment, la dépriment, s'ils ne la rongent définitivement? Songeant que son cas pouvait être commun à d'autres vaillants artistes, Armand Point conçut le projet de reprendre une tradition du moyen âge et de la Renaissance, alors que les artistes ne répugnaient pas à être de simples artisans, à fabriquer des objets usuels où ils mettaient un peu de leur âme, un peu de beauté, et dont ils tiraient leur subsistance et la quiétude nécessaire ù la lente réalisation de leur chef-d'œuvre. Il fonda ;\
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Mariette sa petite colonie de Hauteclaire, pour le développement de laquelle des capitaux auraient dû depuis longtemps se grouper, si, hélas ! les capitaux n'étaient détenus par une majorité d'égoïstes ou de sols. Quoi qu'il en soit, Armand Point et ses quelques élèves ciselèrent des bijoux, émaillèrent des coupes, des coffrets, des bas-reliefs. Ils créèrent des objets si neufs et si délicieux de composition, si parfaits d'exécution et de goût, qu'un public éclairé en fut tout de suite friand. Parallèlement à l'art appliqué vécut l'art pur. Armand Point travailla à une série de toiles qui furent produites à une exposition récente. Elles ravirent les connaisseurs par des qualités précieuses. On en reçut une impression de beauté, de grâce, d'élégance exquise. Le public loua avec chaleur et il acheta avec empressement. L'auteur n'avait qu'à continuer dans cette voie et la fortune l'y attendait, sûre, abondante. Mais loin de le réjouir, le succès le rendit pensif et inquiet. Et tout à coup la vision éclata à ses yeux d'un art encore plus haut, plus fort, plus complet. Une fois encore^ Armand Point bouleversa sa vie. Il quitta Marlotte pour un temps et s'enfuit à Rome, avec l'espoir de trouver là une atniosphère propice à la création d'une œuvre nouvelle.
Le voici de retour après huit mois de résidence dans la Ville éternelle. Il revient en effet avec une œuvre si forte de conception, si belle de dessin, et de couleur, que tous ceux qui la voient la tiennent unanimement ^our admirable. Elle s'intitule la Cime. Et, en vérité, par elle Armand Point approche de la cime de l'Art. Je serais tenté de parler longuement de ce tableau, aux proportions vastes, à l'inspiration puissante, qui révélera le peintre sous un aspect nouveau, encore qu'il demeure logique, et lui vaudra une réputation définitive. Mais peut être convient-il de ne pas déplorer une œuvre que le public jugera sans doute bientôt.
Telles sont donc, jusqu'ici, les étapes du talent d'Armand Point; tels sont les tenaces, les courageux efforts de ce peintre qui, chaque jour, devient plus grand.
Comment ne pas céder à l'enthousiasme, alors qu'il nous offre le rare exemple d'une volonté sans cesse plus ardente et toute tendue vers un idéal qui s'élargit sans cesse? Ce n'est pas un fait banal en ce temps où l'artiste, dès qu'il a découvert une note à succès, s'y fixe définitivement. La plupart des peintres actuels se recommencent en effet de manière fastidieuse. Ils sont prisonniers dans leur « genre ». L'impuissance les tient enchaînés, et aussi le vulgaire intérêt. Uatiri sacra famés les empêche de progresser et les réduits à n'être que des fabricants de spécialités picturales. C'est un mal dont toute la gente est frappée. Depuis trente ans Bouguereau peint les mêmes Vierges et les mêmes Amours; Henner, les mêmes nudités; Ziem,
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les mêmes vues de Venise. Parmi les jeunes, la plupart chutent dans cette monotonie néfaste.
Armand Point a su se soustraire à la commune loi; toujours il cherche à se renouveler. Et pour se renouveler il n'hésite pas devant les plus cruels sacrifices et sait s'imposer tous les labeurs dont son esprit peut profiter. Si les peintres lisent peu, s'ils connaissent peu de chose en dehors de leur art, Armand Point lit beaucoup et il se soucie de connaître le plus de choses possible. C'est un lettré. Il n'ignore rien du mouvement littéraire en France et ;\ l'étranger. Malgré ses travaux d'artiste et d'artisan, il a su trouver des loisirs pour écrire des articles de critique et pour traduire le beau drame d'Holger Drachmann que la Phiine publie en ce moment.
Armand Point est aussi un chercheur infatigable. A dépouiller les manuels ou notes de certains peintres de la Renaissance, il a reconstitué les moyens dont ces peintres usaient pour peindre à la fresque et retrouvé la composition de la couleur à l'œuf.
A ceux qui ne jugent une vie qu'au point de vue pratique, celle d'Armand Point semblera prêter à la critique. Ils la trouveront regrettable, voire malheureuse. Mais si, comme le veut Nietzsche, le bonheur réside dans le sentiment que la puissance grandit, qu'une résistance est surmontée, Armand Point doit être l'un des plus heureux parmi les mortels. Toujours il alla aux difficultés pour avoir la jouissance de les résoudre, toujours il tâcha i\ devenir un être complet, à monter vers un art plus pur. Sa vie fut un noble modèle de lutte, d'énergie et d'ascension.
Armand Point est un artiste, et c'est un homme dans le beau sens d'un terme où se résumaient autrefois tant de fortes qualités.
JACgtir.S DAURELLE.