‹ Armande [par] E. et J. de GoncourtChapitre 1 sur 11 · E. ET J. DE CONCOURT · texte numérisé non relu

E. ET J. DE CONCOURT

Edmond de Concourt est né à Nancy, en 1S22. Jules de Concourt est né à Paris en 1830. Les deux frères publièrent ^rwaH^^ en 1856.

Edmond et Jules de Concourt furent au premier rang parmi ceux qui menèrent et créèrent le réalismenaturalisme contemporain. Doués d'une originalité puissante, d'une finesse d'impression exquise et d'un sentiment profond de la réalité, ils écrivirent un arrand nombre d'où-

vrages de premier ordre, tant par la beauté du style que par la sincérité et la nouveauté de l'observation.

Germinie Lacertetix, Madame Gervaisais, La Fauslin (ce dernier roman d'Edmond de Concourt seul) sont des œuvres de génie. Les frères de Concourt furent en outre des historiens supérieurs, dans un genre de monographies et de biographies qu'ils ont inventé (et auquel beaucoup d'hommes distingués ont dû en partie leur inspiration), tels que Madame de Ponipadotir, Marie-Antoinetle, La Société française pendant la Révolution, La Clairon.

Les Concourt ont publié : Charles Demailly, Sœur Philomène, Germinie Lacertetix, Renée Maupérin, Manette Salomon, Madame Gervaisais, etc., etc.

Edmond de Concourt a publié : La Fille Elisa, Les Frères ZemDiganno, La Faust in, Chérie, etc., etc.

Jules de Concourt est mort en 1870.

Dix heures du soir. La nuit. Point de lune. Un grand bruit de ferraille, des étincelles sur le pavé, des voix qui sacrent, une portière ouverte, une femme descendue, des ombres noires

qui se promènent sur la bâche, des croupes de chevaux blancs, un moment, luisantes sous une lanterne, des têtes de dormeurs embcguinés aux vitres, deux caisses de bois blanc à terre ; un, deux, trois grands claquements de fouet: « Hue! hop-là !

hue ! » — la diligence de Bordeaux à Toulouse s'ébranle, part, fuit ; le roulement décroit, s'éteint, meurt.

Il n'est que les maisons de petite ville pour dormir ainsi. Bêtes et gens, tout est couché. Langon est mort.

Seule, une petite fenêtre luit, où un grand bonnet de coton se détache sur la lumière. La dame regarde tour à tour les deux caisses posées à côté d'elle, et le bonnet de coton qui ne bouge.

« Monsieur... — hasarde-t-elle au bout de quelques instants.

... Monsieur, je sais actrice...

— Q.ui est là ? — et le bonnet de coton se penche dans l'ombre et cherche à voir.

— Monsieur, je suis actrice.

— Ah!

— Pourriez-vous niindi-iuer où est mon directeur ?

— Mais... je ne connais pas de théâtre ici.

— Comment } il n"y a pas des acteurs qui sont arrivés r

— Ah! oui, pour la foire... qui viennent jouer pendant quinze jours... ah ! oui. Est-ce que vous allez bientôt travailler ? >

La dame sentit son cœur se serrer.

Elle regarda insolemment le bonnet de coton, et d'une voix brève :

« Monsieur, pourriez-vous m'indiquer un hôtel ici ?

— Il n'y a pas d'hôtel ici.

— Ah!

— C'est-à-dire, si. Mais tout le monde est couché à huit heures. On n"ouvre plus. Si vous voulez, on va vous donner une chambre ici. »

La dame accepta. On lui mit un matelas sur le sol battu d'une chambre du rez-de-chaussée ; et elle rêva ceci : la Dangeville entrait par le mur, conduite en grande cérémonie par quatre gentilshommes de la chambre ; elle tenait à la main un ordre de début àia Comédie-Française, signé Louis XV, et tous les beaux gentilshommes avaient tous quatre le >i0r cœur percé d'une

flèche en bois doré sur laquelle était écrit :

ArmjnJe.

« Eh bien, et mon directeur? — ht Armande, en nouant son chapeau.

— Votre directeur, je ne sais pas où il est, mais on va vous mener au théâtre. »

— Et l'homme au bonnet dc coton, qui était le maître de poste di. Langon, siffla. Vint un gamin hâlô et bronzéj troué et pouilleux, dont la plante du pied nu luisait comme une corne usée.

Elle allait, elle allait, suivant Tenfant, d'un petit pas endiablé. Ses dixhuit ans chantaient dans toute sa personne. A chaque enjambée, des roses lui montaient aux joues. Elle se mouvait, elle se tournait, elle se troussait : une Grâce à pied ! Son chapeau de paille de riz semblait un nimbe virginal et coquet. Mille rayons couraient et luttaient de caprices et de moires sur sa robe de soie grisperle. Tel qu'un papillon noir tout prêt à s'envoler, son châle de dentelle lui fuyait des épaules : et sous sa jupe, pour un rien relevée, deux

petits pieds mordaient le terrain ; deux petits pieds cambrés, vifs et prestes ; deux petits pieds décolletés, moulés dans le bas bien blanc, et libres et captifs dans le soulier mignon, et faisant sonner haut leurs deux petits talons.

Les maisons blanches à volets rouges se sont éveillées dans un beau soleil, et versent sur la rue les longues ombres inégales des tuiles alternées de leurs toits. Les grands bœufs, écornés d'une corne, entoilés de gris, portant sur leur front fier une toison de mouton, comme la mamelle dTIercule porte sa patte de lion, les grands bœufs marchent pesants, graves, lourds. Le babil et le rire ont ouvert

toutes les portes, surmontées d'une jolie croix de Saint-Jean en moelle de sureau ; et parmi les arbustes et les pots de grès rouge, encombrant les marches de chaque perron ruineux et moussu, et jusque derrière les planches remplaçant les carreaux cassés des vieilles maisons Henri III. il est de grands yeux avides qui suivent les deux petits talons.

Et sur le terrain roux, les petits talons de trottiner, de sautiller, de raser les coulées de fumier, d'effleurer les flaques d'eau, de voler sur les cailloux pointus et de bondir et de s'éjouir ainsi que deux petites souris noires, et de se presser et de s'enfuir,

— on eût dit qu'ils sentaient tous les regards de la ville à leurs trousses,

— et de ne presque plus prendre terre, et d'entraîner la rouo;issante

... Un si fin soulier, si galant et si net...

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