‹ Armelle TrahecChapitre 17 sur 38 · LE SERVICE DU BOUT DE L'AN · texte numérisé non relu

LE SERVICE DU BOUT DE L'AN

Un homme, très-soigné dans sa mise, mais un peu cassé par l'âge, s'approcha du grand jeune homme aux moustaches blondes placé au premier rang.

Celui-ci le suivit, et, d'une main tremblante, agita le goupillon que lui tendait son parent. Tous les hommes l'imitèrent, puis ce fut au tour des femmes et des pauvres, et l'église se vida peu à peu.

Dans le verdoyant petit cimetière, la famille de Kerpeulvan fut un instant très entourée, puis chaque assistant adressa son salut respectueux ou sympathique, et il ne resta auprès de madame de Kerpeulvan, appuyée sur le bras de son fils, que M. et madame du Guilvin, un peu vieillis, mais toujours verts ; mademoiselle Augustine, un peu courbée, mais toujours ingambe ; une jeune fille à la taille courte et ronde, aux joues fraîches, qui avait tendrement passé son bras sous celui de Gwennola; un jeune homme au nez aquilin, à la physionomie aimante, qui la regardait pleurer avec une com- Dassion bien sentie,

— Mes enfants, vous avez, ma foi 1 raison de pleurer, car vous avez perdu le meilleur des pères, dit la vieille demoiselle en faisant agilement voltiger sa tabatière d'or entre ses doigts ; mais, enfin, il faut se faire à tout dans cette misérable vie, et vous êtes plus heureux que bien des gens. On peut

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le dire, vous êtes assurés du salut de celui que nous regrettons tous, et c'est la consolation des consolations, la seule, quand on arrive au bout du fossé, comme on dit vulgairement ; oui, oui, votre père était un homme comme il n'y en a guère ; un saint homme, un très saint homme.

Elle toussa, prit une prise, pour ne pas entendre les soupirs profonds qui répondaient à son petit discours, et ajouta brusquement :

— Eh bien, maintenant, il faut s'en aller dîner. Qu'attends-tu, Armelle?

— Ma voiture et mon oncle Gabriel, ma tante.

— Ton oncle est à son action de grâces, et il fait très froid dans ce cimetière. Voilà une enfant — et elle montra Gwennola du geste — qui tient à peine debout.

— Mère, permettez-moi d'aller chercher mon oncle, dit une voix dont toutes les cordes semblaient brisées.

— A quoi bon, Nola ? Il sait que je l'attends ici ; il va venir sans doute. Firmin, Marie, ma tante Augustine, je ne vous invite pas à venir dîner à Kerpeulvan aujourd'hui ; mais j'espère vous revoir prochainement,

— Nous eussions bien voulu vous emmener tous, dit madame du Guilvin avec empressement ; nous

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avions fait le projet de vous avoir tous au Guilvin aujourd'hui.

Madame de Kerpeulvan, Gunstan et Nola hochèrent négativement la tête.

— Aujourd'hui, aucun de nous ne voudrait quitter Kerpeulvan, répondit la veuve d'un air sombre.

— Cela se conçoit, cela se conçoit, s'empressa de dire mademoiselle Augustine; mais, ence cas, il n'y a qu'à se dire : A demain. Ce vent de mer bourdonne dans mes oreilles de la plus désagréable façon. A demain donc, mes pauvres enfants IJe tâcherai d'aller vous voir demain avec les jeunes. ArmeUe, tu feras bien de faire coucher Nola en arrivant à Kerpeulvan et de lui faire donner un bon lait de poule bien chaud.

Tout en prononçant ces paroles, la vieille demoiselle embrassait les affligés à la ronde, et serrait énergiquement leurs mains entre ses petits doigts ridés et crochus.

— Mère, mon oncle nous croit peut-être au presbytère, dit la voix sourde et brisée de Nola.

— Puisque tu tiens à aller le chercher, vas«y, ma fille ; mais rappelle-toi que la voiture doit veni nous prendre, et qu'elle ne peut tarder.

— Vous l'attendez ici même ?

— Ici, vis-à-vis du porche où je sui sdescendue.

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e m'étonne même que Yan, à qui j'ai donné ordre de la laisser tout attelée, ne soit pas arrivé

— Nola, veux-tu que je te conduise à la sacristie ? dit le petit jeune homme qui regardait pleurer Nola avec tant de respectueuse sympathie.

— Je ne demande pas mieux, Auguste.

Auguste lui offrit le bras, Gwennola y appuya

légèrement sa main droite, Clotilde enfonça son petit bras rond sous le bras gauche de sa cousine, et tous les trois se dirigèrent vers une porte cintrée qui ouvrait dans une sorte d'aile rattachée au chevet de la petite église. Gwennola fit tourner le grossier loquet de fer, et, levant à demi son voile de deuil, elle arrêta sur ses deux compagnons son doux et mélancolique regard.

— Je désire voir mon oncle seul un instant, ditelle : merci, à demain,

Au simple énoncé de ce désir, Auguste et Clotilde serrèrent tendrement la petite main delà jeune fille, et retournèrent vers leurs parents pendant que Nola, poussant la vieille porte sur ses gonds rouilles, entrait dans un appartement meublé de pauvres armoires de chêne. L'abbé Gabriel de Kerpeulvan y arrivait en ce moment par la porte opposée qui donnait dans le chœur.

— Je prends mon bréviaire et suis à vous, dit lo

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bon prêtre en apercevant sa nièce. Tu viens me chercher, n'est-ce pas, Noia ?

— Oui, mais je voudrais vous dire un mot, cher oncle ; où est M. le curé ?

— Il me précède au presbytère, le sacristain est aussi parti, nous sommes bien seuls ; assieds-toi.

Il lui présenta une chaise de paille ; mais Nola fit un geste de refus, et, s'appuyant légèrement sur le meuble placé près d'elle, elle fixa ses beaux yeux bleus sur son oncle,

En ce moment, placés vis-à-vis Fun de l'autre, ce -vieillard et cette jeune fille portaient, comme un stigmate indélébile, la preuve en quelque sorte visible de la double parenté qui les unissait : parenté d'âme et de sang. Sous les cheveux blancs de l'un et sous les cheveux de soie blonde de l'autre, il y avait un front sans nuages couronné de sérénité ; dans le regard profond et dans le regard ignorant brillait le même rayon venu d'en haut ; sur les lèvres pâlies et sur les lèvres carminées s'épanouissait la même fleur de pureté. Quelque différence qu'il existât d'ailleurs entre eux, ces deux êtres étaient de la même famille, vivaient dp la même vie, habitaient les mêmes régions.

— Mon oncle, il y a un an I... dit Gwennola d'une voix tremblante et basse.

— Hélas I oui, ma fille.

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— J'ai été patiente, Dieu m'en a fait la grâce ; mais je veux parler, ce soir.

Le vieillard hocha la tête.

— Elle est mal disposée, dit-il.

— Ne le sera-t-elle pas toujours peur cela!

— • Je le crains.

— Et ce soir je puis évoquer le souvenir de... de mon père.

Les yeux de Nola s'obscurcirent ; le bon prêtre, par un geste plein de tendre protection, posa une main sur son épaule délicate.

— Eh bien, qu'il en soit ainsi, dit-il ; suis ton inspiration, ma Nola ; seulement attends à demain. Aujourd'hui tu aurais l'air d'agir sous l'empire de ta douleur, ranimée par la cérémonie de ce matin. Ma fille, prépare-toi à une déception : le fhiit n'est pas mûr, non, non, il n'est pas mûr. Mais j'entends une voiture, c'est sans doute celle de ta mère.

Sur ces paroles, il ouvrit la petite porte et sortit de la sacristie suivi par Nola.

Un fringant cheval, attelé à une américaine, se tourmentait sur la place sous la main nerveuse de Gunstan assis sur le siège. L'abbé de Kerpeulvan marcha vers sa nièce.

Quelques paroles de bénédiction d'une part, d'affectueuse reconnaissance de l'autre, furent échan-

gées, et Gunstan rendit les rênes à son cheval qui partit à fond de train.

La route qui conduisait à Kerpeulvan n'était pas déserte comme d'habitude. Les personnes quiavaient des relations d'affaires avec madame de Kerpeulvan, les fermiers éloignés surtout, très ménagers de leur temps, profitaient évidemment du voyage nécessité par le service du bout de l'an pour venir traiter de leurs affaires avec la veuve. Au bruit des roues sur le chemin caillouteux, les braves gens se détournaient, puis se rangeaient et saluaient respectueusement cette voiture qui passait comme emportée dans un tourbillon.

Quand elle entra dans la cour du vieux manoir, quelques cris d'effroi l'accueillirent. Plusieurs femmes attendaient l'arrivée de la famille et s'étaient groupées près de la grille, où les surveillait l'œil vitreux de la vieille Barba, appuyée contre le cintre de pierre de la porte de sa cuisine.

Lorsque madame de Kerpeulvan mit pied à terre, elle se dirigea vers la vieille femme.

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— Barba, je donne à dîner à ces braves gens dit-elle,

— Très-bien, madame, répondit Barba, Elle ajouta d'une voix caverneuse :

— Madalen m'a dit qu'il y avait du monde jusque sous le porche comme aux jours de grandes fêtes, ce qui prouve que le pays a rendu à Monsieur l'honneur qu'il méritait.

Madame de Kerpeulvan soupira et ajouta :

— Fais immédiatement servir le dîner de tout ce monde.

Barba alla prendre un grand bâton de houx placé contre la porte, fit péniblement quelques pas dans la cour, et, s'arrêtant sous une fenêtre du premier étage :

— Madalen I cria-t-elle de sa voix gutturale.

Le visage un peu vieilli mais toujours calme de Madalen se montra à travers les vitres, puis elle parut bientôt elle-même sur le seuil de la porte. Madalen portait non seulement sur ses vêtements, mais bien certainement dans son cœur, le deuil de son maître ; car ses paupières étaient humides de larmes et sa voix était bien altérée quand elle demanda :

— Que me voulez-vous, grand'mère?

— Ma fille, tu vas être obligée de charger ta sœur de servir la table des maîtres. Madame a commandé

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de faire dîner tous ceux qui reviennent du service, 3t je ne suis pas assez leste pour m'en occuper.

Le triste visage de Madalen devint plus triste encore :

— Grand'mère, Yan sera là, dit-elle, faites-moi la grâce de prendre Jéjé avec vous pour servir les fermiers ?

-- Vous savez bien, Madalen, que cette petite Jéjé me fait perdre patience avec sa tête de linotte. J'aj bien assez de chagrin, et vous oubliez que le chagrin monte à la tête des vieilles gens. Vous ne voudriez pas me voir me mettre en colère un jour comme aujourd'hui? Je ne comprends pasvotre idée, Madalen.

— La- voici, grand'mère. Si je ne sers pas à table aujourd'hui, mademoiselle Nola ne mangera pas du tout : elle a passé la nuit à pleurer, vous le savez bien.

Un grognement de Barba répondit seul à Madalen.

— Et même M. Gunstan est bien capable de ne rien manger non plus, reprit Madalen ; je sais bien que sa mère s'en occupera, mais je connais ce qu'il aime et je saurai le lui servir.

Barba, qui avait écouté en silence^ hocha la tête en signe d'assentiment.

— Votre raison n'est pas mauvaise, Madalen, ditelle. Vous pouvez aller servir les maîtres. Envoyez-

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moi cette petite Jéjé ; mais dites-lui bien qu'elle ne passe pas son temps à regarder voler les mouettes, qu'elle ne casse pas d'assiettes et qu'elle ne mette pas les fourchettes en croix, ce qui est un signe de malheur.

— Soyez tranquille, grand'mère; je vais lui parler, et vous verrez qu'elle sera raisonnable.

Sur cette promesse, Madalen rentra dans la maison et passa dans un appartement où cousait une rieuse adolescente à laquelle elle annonça qu'elle servirait d'aide à la grand'mère. Elle accompagna cette révélation des recommandations les plus pressantes sur la manière dont elle devait remplir ce service de confiance.

— Comprenez bien, Jéjé, dit-elle avec une gravité douce et triste, qu'il ne faut pas rire ni paraître légère un jour comme aujourd'hui, le jour anniversaire de la mort de Monsieur. lia été bien bon pour nos parents et pour nous, soyez sage en l'honneur de sa mémoire.

— Je le serai, Madalen, dit l'enfant en portant ses deux poings à ses yeux, qui se remplissaient de larmes. Ce matin, en voyant pleurer mademoiselle Nola, je m'étais promis de ne pas rire de la journée; mais voilà que le chien de M. Gunstan a pris le bâton de grand-mère dans sa gueule et a galopé avec dans la cour, et grand'mère furieuse courait après

lui, c'est ce qui m'a fait rire, je vous assure ; mais c'est bien fini. Je penserai d'ailleurs au chagrin de mademoiselle Nola, et je serai bien sage.

— Et vous ne casserez pas d'assiettes, et vous ferez attention à ne pas placer les fourchettes en croix, ce qui déplaît à grand'mère.

— Non, non, je vous le promets. Je vais mettre mes souliers pour être bien solide sur mes jambes, car les sabots glissent sur le pavé de la cuisine.

Madalen quitta Jéjé sur cette promesse et passa dans la salle à manger.

Le dîner était servi et les trois convives placés autour de la table.

Chacun d'eux mangea et but du bout des lèvres, et certes, si Madalen n'avait pas mis devant Nola des morceaux de viande tout taillés et si elle n'avait pas versé quelques gouttes de vin dans son petit verre de cristal de Bohême en implorant la jeune fille du regard, Nola aurait dîné avec le pain qu'elle émiettait par contenance.

Madame de Kerpeulvan s'occupa beaucoup de Gunstan ; mais lapantomime muette et les attentions de Madalen contribuèrent surtout à lui faire recouvrer un peu de son vigoureux appétit.

Le dîner terminé, madame de Kerpeulvan, s'adressant à Gunstan, lui dit :

— Vas-tu recevoir avec moi tous ces braves gens

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qui ont certainement à nous entretenir d'affaires?

— ma mère, pas d'affaires aujourd'hui! répondit Gunstan en marchant vers la porte.

— Au moins, Tiens les remercier, reprit madame de Kerpeulvan ; n'es-tu pas leur unique m^tre, maintenant?

— Yai Qunstan, ditNola : papa aimait beaucoup set fermiers, papa ne manquait jamais d'aller les voir.

Gunstan regarda sa soeur, prit son chapeau et suivit sans mot dire sa mère, qui se dirigeait vers la cuisine. Quand elle ouvrit la lourde porte, elle tressaillit et s'arrêta sur le seuil de pierre.

Une longue table avait été dressée dans le vaste appartement : elle était entourée de paysans et de paysannes debout, l'air recueilli.

Le grand vieillard assis au haut bout de la table, qui était la place d'honneur, ôtait lentement son large chapeau de feutre noir, et d'une voix solennelle disait :

— Et maintenant, compagnons, il s'agit de dire une prière pour le repos de l'âme de celui qui était un homme juste, un bon msâtre, afin que le bon Dieu le reçoive en son saint paradis.

Levant les yeux en haut, il commença la récitation du De Profundis^ que toute l'assistance»

femmes, hommes et enfantSi psalmodia pieusement les mains jointes.

Madame de Eerpeulvan ne fit son entrée que lorsr[ue Vamen fut prononcé. A sa vue, il y eut un petit mouvement panni les convives; mais, d'un geste, elle leur commanda de garder leur place.

— Mon fils et moi, venons vous remercier de la peine que vous vous êtes donnée, dit-elle assez froidement.

Gunstan, qui était resté derrière elle, tressaillit. Redressant soudain sa haute taille, il fit un pas en avant, et continua d'une voix vibrante d'émotion :

— Oui, nous vous remercions, mes amis. Pour moi, je vous remercie du fond de mon cœur, et, si je ne puis vous rendre l'excellent maître que vous avez perdu, croyez que son seul souvenir m'inspirera d'être juste et indulgent comme lui.

~ Monsieur Gunstan, monsieur Gunstan ! murmurèrent des voix pleines de larmes.

Les hommes s'étaient, par un mouvement plein d'élan, rapprochés de Gunstan. Il serra avec cordialité les mains rugueuses qui se tendaient vers lui, puis, enfonçant son chapeau sur ses yeux, il sortit. Au seuil de la porte, il trouva Gwennola, qui avait tout vu, tout entendu, et qui guettait sa sortie.

Nola avait un petit chapeau de paille noire, au-

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tour duquel s'enroulait un long voile de gazo de même couleur.

— Où vas-tu ? demanda Gunstan, qui paraiscait très fortement impressionné.

— Aux dolmens, frère ; viens-tu t

Le jeune homme comprit et lui offrit silencieusement le bras.

Et pendant que madame de Kerpeulvan, assise sur la chaise haute qui lui servait de trône, faisait comparaître devant elle un à un ses hôtes d'un jour pour leur parler d'affaires, les enfants prirent le chemin de la grève et visitèrent un à un tous les lieux qui leur rappelaient particulièrement le souvenir du bon père si amèrement regretté. Ils ne se parlaient pas, mais ils marchaient pressés l'un contre Tautre, et, arrivés à l'endroit de la halte pieuse, ils agissaient comme s'ils se fussent concertés à l'avance sur ce qu'ils allaient faire. Nola marchait droit au lieu que M. de Kerpeulvan choisissait d'ordinaire, soit pour admirer le paysage, soit pour continuer paisiblement ses chères études, et, s'agenouillant, elle murmurait une prière ; Gunstan, appuyé sur le roc, laissait échapper de sa poitrine d'homme de profonds soupirs, et se mêlait ainsi à la prière de sa sœur.

Après avoir visité les beaux dolmens qui étaient comme des lieux de repos dans les longues prome-

nades que leur père aimait à faire, ils s'assirent côte à côte sur le rocher de la plate-forme appelée Chaise-de-César.

M. de Kerpeulvan affectionnait ce lieu, il y allait invariablement attendre l'arrivée de ses enfants lorsqu'ils faisaient une partie en bateau : ils apercevaient de loin sa mince silhouette, ses longs cheveux flottants, son geste amical ; ils voyaient à l'avance, on pouvait le dire, son sourire paternel, son regard plein d'amour. Il était là pour leur ouvrir les bras, pour s'enquérir du résultat de la partie, pour s'assurer que leur chère vie n'avait couru aucun risque.

De la Chaise-de-César, ils se dirigèrent vers la petite porte bâtarde percée dans le pignon, qui donnait accès dans la bibliothèque.

L'appartement avait été fermé par l'ordre de madame de Kerpeulvan le jour luême de la mort de son mari. Elle avait voulu suivre un usage toujours respecté et surtout éviter à sa flUe, à moitié brisée par la douleur, la tentation d'aller se replonger en pleins souvenirs dans cette bibliothèque où elle avait étudié, pensé, vécu avec son père. L'interdit avait été levé le matin même, et Madalen avait reçu la permission d'aérer l'appartement et de le ranger pendant le service mortuaire. La dévouée Madalen, avec le tact exquis qu'elle puisait en son

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cœur, s'était bien gardée d'ouvrir au large les grandes fenêtres et de ranger les objets dont le désordre atteste la présence de quelqu'un.

Elle avait discrètement pousséun volet de chaque fenêtre, et une sorte de demi-jour régnait dans l'appartement quandles deux jeunes gensypénétrërent.

Tout était resté comme à la veille de la mort assez soudaine de M. de Kerpeulvan : sur la table de travail un vénérable in-folio portait encore le crayon et la feuille de papier chargée de notes ; une canne à pomme d'ivoire servait de support au panama aux larges bords qui avait abrité le cher visage des rayons ardents du soleil; le fauteuil, surtout, le fauteuil de velours vert et de chêne sculpté, était éloigné de la table comme par le mouvement que le travailleur avait fait pour quitter sa place: il était là avec ses larges clous de cuivre que les petits doigts de Gunstan et de Nola enfants s'étaient si souvent amusés à faire briller ; avec sa longue frange, qu'ils avaient nattée, tordue et enchevêtrée, avec ses nombreuses découpures, par lesquelles on venait regarder petit père en se levant sur la pointe des pieds; avec ses deux bras toujours prêts à s'ouvrir.

La vue de ce fauteuil ainsi placé fit déborder la douleur contenue dacs le cœur de Gwennola et de Gunstan.

Us allèrent tomber à genoux devant lui.

Et quand ils eurent laissé s'exhaler de longs sanglots de leurs cœurs, Nola, d'une voix brisée, dit :

— Prions !

Gunstan se releva à demi.

— Prier, non... dit-il d'une voie étouffée.

-<*- Je t'en supplie.

— - Impossible 1 je ne suis pas digne de prier.

— On est toujours digne de prier. Oh I parlons à Dieu de notre père chéri.

— Dieu n'écoute pas les voix indignes.

-* Ensemble alors I dit Nola.

Et pasi^nt son bras autour du cou puissant de son frère qui faiblît sous cette faible pression, elle prononça d'une voix pénétrante la prière que les vivants murmurent du fond de l'abîme pour les âmes que Dieu a fait monter dans la splendeur des cieux.

IJI

Le lendemain du triste anniversaire, plusieurs familles des environs vinrent visiter les affligés.

Madame de Kerpeulvan, Gunstan et Nola portaient encore le grand deuil, bien que Tannée fût révolue. Cependant madame de Kerpeulvan fit dans

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la conversation plusieurs allusions à son prochain changement de vie et donna à pressentir qu'elle ne passerait pas l'hiver au vieux manoir.

— Mes pauvres enfants ont accepté cette vie quasi sauvage depuis la mort de leur père, disait-elle, mais je ne puis la permettre plus longtemps.

A chacune de ces allusions transparentes, les visiteurs ne manquaient pas de faire pleuvoir les louanges sur le beau Gunstan et sur la jolie Nola, qui se devaient à la société, trop longtemps privée de leur présence.

Le dernier des visiteurs fut l'abbé de Kerpeulvan. Celui-ci n'arriva pas en brillant équipage, mais dans un modeste tilbury traîné par un poney roux que conduisait très adroitement Jean Kerbic, le petit vieillard boiteux qui remplissait dans la maison grise de Sainte- Anne les fonctions de domestique jardinier.

Au moment où il arrivait, Gunstan qui s'était déclaré fatigué des visites, s'en allait vers les grèves son fusil sur l'épaule. Le bon prêtre ne voulut pas souffrir qu'on le rappelât, et demeura quelque temps dans le grand salon, seul avec les deux femmes.

Madame de Kerpeulvan était sombre, et devant soii oncle se laissait aller à une sorte d'affaissement qu'elle attribuait à la fatigue douloureuse des jours précédents.

— Ne voulez-vous pas rester souper avec nous, mon oncle? demanda- t-elle tout à coup : je serais^ fâchée que vous repartissiez sans avoir vu Gunstan.

— Tu me l'enverras un de ces j ours, Armelle ; mais je ne puis rester ce soir : de huit à dix heures, je confesse les pèlerins. Nola, veux*tu aller dire à Jean Kerbic qu'il est temps d'atteler, et me laisser seul un instant avec ta mère, à qui j'ai à parler ?

La phrase était à peine prononcée, que la jeune fille avait disparu.

Alors le prêtre rapprocha son fauteuil de celui d'Armelle, et dit :

— Je voudrais te parler de Gunstan»

Madame de Kerpeulvan tressaillit, et, fermant à demi les yeux :

— Je suis bien fatiguée, balbutia-t-elle : si vous le permettez, mon oncle, nous remettrons cette conversation à plus tard.

— Elle est tellement importante, ma fille î

— Importante? répéta madame de Kerpeulvan avec une impatience visible.

Elle s'enfonça dans son fauteuil, puis se redressant tout à coup :

— Voyons, avez-vous encore à vous plaindre de mon fils?

L'abbé fit un geste plein de mansuétude et répondit avec calme :

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^ Personnellement, Je n*ai jamais eu qu*à me louer de lui : son cœur est excellent, le fond de son esprit ferme et juste ; mais tu sais de quelle façon j'ai été forcé de m'en occuper naguère. Si, depuis la mort de son père, sa vie a été irréprochable, est-il possible qu'il reste toute l'année à Kerpeulvan dans l'inaction la plus complète, sans que le passé recommence f

— Le passé I répéta madame de Kerpeulvan d'une voix stridente ; pourquoi venir me parler du passé f Vous savez que je n'ai reconnu à personne le droit de s'occuper de la vie privée de mon fils.

La physionomie du prêtre devint très grave.

-• Nul homme plus que moi ne respecte les droits sacrés de la liberté individuelle, dit-il ; mais je ne souffrirai jamais qu'un membre de ma famille fasse bon marché de l'honneur et du repos de la plus humble créature de mon Dieu. Les âmes sont d'une valeur infinie, la voix des faibleset despetits monte au tribunal suprême, et je crois fermement que toute iniquité porte, même ici-bas, son fruit de malédiction. L'isolement n'est pas bon pour un homme qui ne vit pas de la foi . Tu as encore une certaine influence sur ton fils : tu dois en user pour son bien etrarracherà la vie oisive et nulle quil mène près de toi. Lé voilà chef de famille : il est temps qu'il se marie.

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— n se trouve trop jeune et ne veut pas en entendre parler.

— Il me semble qu'il est de ton droit de ne tenir aucun compte de ces résistances, qui sont parfaitement inconscientes et qui naissent uniquement du dégoût de Ounstan pour la contradiction, de quelque part quelle vienne.

Madame de Kerpeulvan baissa les yeux ; un pli profond s'était creusé entre ses sourcils.

— Il ne m'écoute pas toujours, c'est vrai, dit-elle.

— Je le sais ; mais il suffit qu'il t'écoute en ces choses qui touchent à l'honneur, à la dignité, à remploi de sa vie.

— Eh ! c'est justement en cela qu'il essaye dç secouer mon joug, joug bien léger cependant.

— Léger, et, permets-moi d'être vrai, tyrannique.

— Le tyran, c'est bien luil

A. peine cette parole eut-elle été prononcée, que madame de Kerpeulvan se mordit les lèvres et ajouta précipitamment, comme pour en atténuer l'eflfet :

— Je dois l'avouer, mon oncle, je n'ai jamais engagé sérieusement Gunstan à se marier. Je vois qu'il aime mieux lâchasse et la pêche chez lui que les folles réunions qui l'attiraient autrefois. L'année de deuil qu'il a voulu passer tout entière à la campagne l'a rendu extrêmement sauvage, et cette sau-

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vagerie ne me paraît pas propre à le conduire au mariage.

— Le cher enfanta montré beaucoup de cœur en cette circonstance. J'étais ému jusqu'aux larmes quand les jeunes gens des environs m'apprenaient que mon neveu refusait obstinément d'assister à leurs parties de plaisir. C'est pourquoi j'ose venir te rappeler un passé pénible et te conjurer de ne pas exposer Gunstan à retomber dans ses mauvaises voies. La mort de son père est venue enrayer ses passions; pourquoi ne deviendrait-elle pas pour lui le point de départ d'une vie nouvelle ?

— Cestmonespoir... Je ne demanderais pas mieux que de le voir se fixer... Il faudra bien qu'il se marie un jour bu l'autre... Autant maintenant que plus tard... Mais je nevoispas de parti pour lui dans nos environs.

— Il y en a. Sa conduite depuis la mort de son père a bien modifié en sa faveur l'opinion publique,

— L'opinion publique ! répéta madame de Kerpeulvan, dont les yeux se remplirent d'étincelles : que fait à mon fils et que fait à moi l'opinion publique i

— Elle le revêt de considération ou le signale au blâme universel.

Les lèvres de madame de Kerpeulvan se crispèrent par une contraction hautaine.

— Que nous importe ce que vous appelez la con-^ sidération? J'ai hérité des sentiments de mon père à cet égard : il Tavait en profond mépris.

— Et il n'avait pas raison. Ce n'est pas moi qui donnerai à l'opinion d'hommes fragiles et inconstants plus de poids qu'elle n'en doit avoir ; je suis de ceux qui ne relèvent que de Dieu et de leur conscience; mais cependant je ne saurais dédaigner d'être estimé des honnêtes gens, et, ne fût-ce que pour ne pas scandaliser mes frères, je serais désolé qu'ils me dépouillassent de ce vêtement d'honneur qui s'appelle la considération publique.

— Vous savez, mon oncle, que sur bien des su* jets nous n'avons pas la même manière devoir ; donc brisons là. Je redouteplus que personneles dangers que court mon fils dans la vie que j'avgds rêvée de mener avec lui à Kerpeuïvan : je vois parfaitement que l'ennui peut l'atteindre, et,bien qu'il m'en coûte de le voir se marier aussijeune, je ne m'opposerai pas à son mariage. C'est tout ce que je puis faire. Je ne vous apprends rien de nouveau en vous disant que du choix d'une belle-flUe dépendra le malheur ouïe bonheur de ma vie, comme du choix d'un gendre dépendait le bonheur ou le malheur de mon père ^ .

1. Cet ouvrage, comme nous Tavons déjà dit, est la suite indépendante d'un ouvrage du mdme auteur intitulé i^s Pied^ cC argile.

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D*ailleurs, Gunstan m*aime uniquement comme j*aimai8 mon père, et je le crois disposé à se marier fort raisonnablement. J'ai quelquefois songé que.. . Vous me garderez le secret de ce que je vais vous diret

— Absolument.

— J*ai donc pensé parfois que Clotilde du Guilvin me conviendrait pour belle-fille : elle est bonne, elle sera trës-riche; il faut une vie très large à Gunstan.

— Les Guilvin, pas plus que moi, n*aiment les mariages entre parents.

— La parenté est éloignée.

"— C'estvrai. Ce projet plairait-il à Clotilde!

— n la ravirait.

— Cela se conçoit : les femmes attachent une grande importance aux dons extérieurs, et Clotilde colinaît les qualités attachantes de son cousin. Reste la différence de fortune.

««- Largement compensée par la différence des êtres, il me semble.

—Tu comprends que les du Guilvin ne l'établissent pas delà même manière que toi; cependant je sais qu'ils ont toujours défendu Gunstan, et assuré qu*ll valait mieux que sa réputation. Je ne vois que la question des principes qui pourrait être un sérieux obstacle.

— Te me rappelle un temps où mon oncle Firmîn

LES PETITS SECaETS DE FAMILLE 159

n*était pas aussi rigide en ses opinions religieuses.

— Ma chère Armelle, il y a un monde entre les opinions d'un vieux garçon égoïste et celles d'un père de famille : en ce dernier, la raison s'éclaire, on peut le dire, par le cœur. Je réserverais le succès d'une demande jusqu'au premier entretien.

— Je la réserve aussi et n'attache pas plus d'importance qu'il ne faut à un projet sans consis-* tance.

— Enfin, qu'il s'agisse de Olotildeou d'une autre, tu me promets de t'occuper de l'avenir de Gunstan et de ne rien négliger pour empêcher qu'il ne retombe dans ses écarts passés, qui ont tant fait souffl:*ir ton pauvre mari.

-^ Yves était né pour être bénédictin, ainsi que le disait mon père ; il a été parfois d'une sévérité ou«trée pour son fils. Mais laissons ce passé ; je ne veu< me souvenir que de sa bonté, 'qui a été parfaite. Sa mort m'a causé un chagrin plus profond qu'on ne le suppose, et son absence me laisse un vide dont il ne me plaît pas de parler, mais dontjesouflte cruellement,

— J'en puis dire autant, dit l'abbé Gabriel en se levant; je ne passe pas un jour sans prier Dieu pour mon pauvre enfant.

Sur ces paroles émues, ils se séparèrent.

Madame de Kerpeulvan alla reconduire son oncle

lôQ ABMBIXB TRAHEG

jusqu'à la grille, où les suivit le petit tilbury conduit par Jean Kerbic ; mais ils n'échangèrent plus que quelques paroles banales d'adieu.

Au moment où le tilbury de Tabbé s'eflFaçait au tournant du chemin, Gunstan apparaissait avec ses grands chiens courants sur la plate-forme rocheuse et Nola sortait de la maison,espérant arriver à temps pour prendre congé de son oncle. L'un et l'autre exprimèrent leurs regrets qu'il fût partisans qu'ils pussent le voir, et, la cloche annonçant le souper ayant commencé à tinter, ils se rendirent de la cour dans la salle à manger.

Pendant le souper, Gunstan parla un peu de sa chasse. Nolal'écouta avec intérêt, et l'un et l'autre s'apitoyèrent sur les grands signes de lassitude que donnait leur mère. Le souper âni, madame de Kerpeulvan, qui semblait toute frissonnante, commanda à Madalen d'allumer du feu dans son bureausalon, et, bien que le jour fut encore clair et.que la lune se levât splendide, elle s'installa au coin de la haute cheminée avec Gunstan. Nola avait disparu ; mais Nola disparaissait souvent ainsi depuis la mort de son père.

— Elle est à ses momeries dévotes,disait madame de Kerpeulvan, quand Gunstan demandait vivement ? « Où est Nola ? »

Et Gunstan répondait à cette phrasepar quelques

gestes violents qui peignaient sa contrariété et son ennui.

Du reste, madame de Kerpeulvan n'aimait rien tant que ces longs tête-à-tête avec son fils.Toute aux affections, aux souffrances, aux rancunes de son passé et aux espérances de l'avenir, elle l'imbibait, si l'on peut ainsi parler, de ses souvenirs, de ses haines, de ses projets, de ses idées.

Peu lui importait la vie extérieure du jeune homme, pourvu qu'elle le retrouvât bien souple, disposé à partager ses pensées intimes, pourvu que ses yeux devinssent sombres au seul nom de madame Trahec, ardents au seul mot de Kertan, attendris quand madame de Kerpeulvan disait d'une voix étrange : « Mon père ! »

Ce soir-là, la mère et le fils parlèrent peu, mais Gunstan fut aimable et même caressant comme il l'était quelquefois dans l'intimité. Très fatigué lui-même, il quitta sa mère de bonne heure. Il venait de sortir du salon, et madame de Kerpeulvan, renversée dans son fauteuil, demeurait songeuse,regardant parfois le dehors, qui lui apparaissait sous les blanches maistrès vives clartés de lalune, etparfois abaissant les yeux sur les larges bûches enflammées qui illuminaient le vaste foyer de lueurs fantastiques, quand tout à coup laporte s'ouvrit doucement*

Gwennola, toute blanche dans ses vêtements noirs,

162 ABXBUC TRAHBC

apparut, traversa lentement Tappartement et s'approcha de sa mère, qui, interrompue dans le cours de sa pensée, fit un léger signe d'impatience.

-^ Bonsoir, Nola I bonsoir, ma flUe ! dit-elle en se penchant distraitement en avant pour l'embrasser.

La jeune fllle tendit à sa mëre son charmant front d'ivoire, mais, ayant reçu son baiser du soir, demeura debout devant elle, dans la zone lumineuse tracée par le rayon de lune qui, partant de la fenêtre, venait effleurer les pieds du fauteuil de madame de Kerpeulvan.

Celle-ci la regarda fixement et tressaillit.

— Mère, s'il vous plaît, je voudrais vous parler, murmura Nola.

— Je le vois. Qu'as-tu à me dire ?

Nola s'agenouilla, et, appuyant ses mains jointes sur les genoux de sa mère, elle fixa sur elle son regard tendre et pur.

— Mère, écoutez-moi avec bonté : je neveux pas vous faire de la peine, je ne vous désobéirai jamais ; mais il faut enfin que je vous le dise : je veux me donner à Dieu.

Une vive rougeur colora les joues pâles de madame de Kerpeulvan.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, s'écria-t-elle ; que signifient ces airs, ce langage, cette voix,ce regard? Lève-toi.

■^a^:jAl

LES PEtlTS SECRETS DE FAMILLE 163

Et comme la jeune fille restait agenouillée :

— Lève-toi, répéta violemment madame de Kerpeulvan : tu ressembles par trop à ton père ainsi.

'Nola se releva et reprit d'une voix basse mais pénétrante :

— ' Maman, je vous le répète, je suis décidée àme faire religieuse.

— Religieuse I es-tu folle? C'est de la folie,

— A mes yeux, c'est le suprême bon sens.

•-- Décidément, le çbagriu t'a tourné la tête,

— Le chagrin m'a rapprochée deDieu,c'est vrai ; mais du vivant de mon père chéri j'avais ùât mon choix.

-- Un choix I choisir d'abandonner sa famille,son pays, pour aller s'ensevelir toute vivante 1

— Non, mère : choisir d'aimer Dieu uniquement, de soigner les abandonnés, les vrais délaissés, pour l'amour de lui ; choisir l'humilité, la chasteté, la pauvreté, l'obéissance.

— Ma fille, note donne pas la peine de réciter ce chapelet mystique : je ne te permettrai jamais d'entrer dans un couvent, jamais !

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de Nola ; elle répondit avec douceur :

— Mère, je ne saurais vous désobéir ; mais il fallait que je vous disse que là est mon bonheur.

— Je ne le crois pas.

Gwennola joignit ses mains blanches, et, levant les yeux :

— Mon cher père me croyait, dit-elle ; un jour vous me croirez.

— Jamais ! Religieuse I vraiment je n'y aurais pas songé. Qui t'a mis ces étranges désirs dans la tête?

— Personne, mère ; Dieu seul m'a parlé.

— Encore! Assez, te dis-je, et qu'une pareille demande ne me soit plus adressée. Je ne te relèverai amais de tes devoirs envers moi ni envers ton frère. N'as-tu pas à t'occuperdeGunstan, qui te témoigne tant d'affection ? Crois-tu qu'il comprenne plus que moi ces idées bizarres et ces dévouements romanesques? Pas un mot de plus ! Tu n'auras jamais mon consentement.

La jeune flUe inclina la tête par un mouvement plein de douleur ; puis, la relevant

— Bonsoir, mère, dit-elle de savoîx calme.

Elle marcha vers la porte. Comme elle l'ouvrait, elle s'entendit appeler.

— Gunstan serait furieux d'apprendre ce que tu viens de me confier, dit madame de Kerpeulvan. Tu sais qu'il est d'un caractère difficile depuis quelque temps. Je te défends de lui parler de cet entretien.

Nola avait-elle espéré en Tintercession de Gunstan? Peut-être, car elle pâlit à cette défense for-

melle; mais, reprenant aussitôt tout son empire sup elle-même :

— Je ne lui en parlerai pas, mère, prononça-t-elle.

Et elle sortit.

Le sombre manoir de Kerpeulvan est quelque peu sorti de la morne tristesse qui y règne depuis une longue année. Le deuil des vêtements de ses habitants, sinon celui de leurs cœurs, est adouci; le lugubre bonnet de veuve ne pèse plus sur les cheveux toujours abondants et toujours brillants de madame de Kerpeulvan, et Qwennola elle-même, sur l'ordre de sa mère, a remplacé sa robe noire par une robe de ce gris doux qui se place au premier rang parmi les nuances acceptées pour le demi-deuil- De frais éclats de rire retentissent sur la plate-forme rocheuse où Clotilde du Guilvin apprend, sous les ordres de son cousin Gunstan, le maniement d'une élégante carabine Flobert.

Il y a huit jours que, sur une invitation expresse de madame de Kerpeulvan et sous le prétexte de

distraire Nola, Clotilde est venue au vieux manoir. Elle passe son temps à persécuter gentiment sacou* sine sur son goût pour les longues prières méditatives^ et à se faire enseigner par Gunstan comment se manie la carabine joujou et comment s'abattent les oiseaux de mer. Elle porte à sa tante le plus craintif des respects, ses paroles sont pour elle des oracles, et elle obéit à son seul regard.

Clotilde, qui est la plus gaie et la plus heureuse petite personne du monde, ose même parfois s'approcher de la lionne pour la caresser. Pendant le laps de temps qu'elles viennent de passer ensemble, la tante et la nièce se sont mutuellement observées et se sont plu mutuellement. Le caractère enjoué de Clotilde a trouvé grâce devant madame de Kerpeulvan, et Clotilde a avoué à Nola que sa tante lui paraissait beaucoup moins terrible de près que de loin*

Aussi elle a souvent laissé la rêveuse Nola à ses promenades solitaires et elle s'est occupée des affaires pratiques du domaine avec la châlelaine, qui a pu juger de ses capacités comme femme d'intérieur et regretter tout haut que Nola ne lui ressemblât pas.

En ce moment, Clotilde est toute aux explications que lui donne Gunstan sur la manière d'armer sa carabine^ et l'on se demanderait vraiment pourquoi

ENTRE lA MÈRE ET LE FUS 167

cette petite femme sensée perd son temps à de pareilles inutilités, si Ton ne devinait qu'elle ne sait rien de plus doux que de faire plaisir à son cousin. Madame de Kerpeulyan, assise danslaChaise-de- César, accepte de juger les progrès faits par Clotilde et témoigne d'une condescendance qui est tout à tait hors de ses habitudes.

— Tu tiens affreusement ton arme, CJlotilde, dit Gunstan en relevant brusquement d'une chiquenaude le canon de la petite carabine : lève donc un peu le bras... maintenant épaule... bien... vise... feul... Eh bien?

~ Impossible de faire feu, s^écria Clotilde en riant : quand je porte le doigt sur la gâchette, il me semble que je vais commettre un assassinat.

— Tu es une poule mouillée. Nola a plus de sangfroid que toi. Donne-moi la carabine : tu vois cette alouette de mer... pif... paf.

Deux coups de feu partirent : l'alouette tomba sur un rocher voisin, et Gunstan, suivant son instinct de chasseur, bondit après sa proie.

Madame de Kerpeulvan regarda Clotilde en souriant et lui fit un signe d^appel.

La jeune flUe accourut près d'elle, mais demeura les yeux flxés sur son cousin, qui sautait sur les pointes de rocher avec l'aisance que donne l'habitude des exercices gymnastique».

168 AHMELLE TRAHEG

— mon Dieu ! mais il va tomber, disait-elle. 1. il me £ait peur... ila donc des pieds en caoutchou:... comme il se penche !... Ma tante, s*il allait rouler jusqu*au bas de ce rocher I...

— Ne crains rien, Clotilde, repartit madame de Kerpeulvan, qui suivait aussi son âls d*un regard orgueilleux et satisfait : le pied de Ounstan connaît chacune de ces aspérités et il est d*une souplesse et d*une intrépidité admirables. Ce sont des qualités d*homme, ma chère enfant : je suis enchantée que mon âls les possède.

— Il les a toutes, dit Clotilde avec une grande naïveté.

— Tu trouves?

— Oui... comme tout le monde, ajouta la jeune fille un peu déconcertée de sa propre simplicité : tout le monde regarde Gunstan comme le roi des jeunes gens de notre pays.

Un sourire extrêmement doux détendit les lèvres un peu dures de madame de Eerpeulvan ; elle regarda longuement Clotilde.

Il y avait bien des choses dans ce regard ; on aurait pu le traduire ainsi :

— Mon idée est vraiment bonne : pourquoi Gunstan n'épouserait-il pas cette petite femme au cœur dévoué et facilement satisfait ; cette bonne ménagère, qui lui épargnera les soucis matériels de la

vie, qui Tidolâtrera et qui laissera subsister, sans jalousie, l'affection capricieuse, tyrannique, mais excessive, qu'il a pour sa mère ? Mon Dieu I la facile épouse et' la charmante bru que fera Clotilde, bien cantonnée dans les affaires pratiques de son ménage, toujours honorée et satisfaite de l'affection qu'on lui accordera et s'estimant heureuse d'avoir apporté à Gunstan une fortune qui le placera aux premiers rangs dans son paysl

Les secrets désirs et les projets intimes de madame de Kerpeulvan avaient été violemment ramenés à la surface de son âme parle naïf élan delà jeune flUe ; elle saisit adroitement l'occasion qui s'offrait à elle.

— Clotilde, dit-elle tout à coup, n'as-tu jamais pensé que le projet enfantin imaginé par M. de Kerpeulvan, je crois, pourrait se réaliser un jour?

Si Clotilde avait été une jeune fille sentimentale ou coquette, elle aurait rougi, balbutié, feint d'ignorer le projet en question. Mais Clotilde était une petite femme toute ronde et toute pratique, bien qu'elle se fût laissé éblouir par les dons brillants de son cousin et qu'elle se fût permis cette infraction à la sage direction un peu terre à terre donnée à sa vie ; elle répondit carrément :

— Il n'y a guère de jour où je n'y pense, ma tante. ^

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170 ARMELLE TRAHBG

— Tu serais heureuse de devenir ma belle -fille ?

Clotilde jeta un coup d*œil vers le beau Gunstan, qui revenait tenant son alouette de mer entre les doigts, et répondit humblement :

— Si heureusoi que je ne puis croire que ce bonheur m'arrive.

Comme elle prononçait ces paroles^ la voix vi-* brante de Gunstan s*éleva :

— Mère, il vous est arrivé des visiteurs^ disaiWl : j*ai vu une voiture dans le chemin ; il m*a semblé reconnaître le panier d'Auguste.

— Si c'est Auguste, il vient me prendre, murmura Clotilde.

— On m'avait promis huit jours : ils n'expirent que demain soir, répondit madame de Kerpeulvan.

-*- Sept ou huit, on aura confondu sans doute.

— Mais je ne permettrai pas cette confusion : tu as fait beaucoup de bien à Nola, et je tiens à te garder jusqu'à l'expiration de la promesse.

— Vous êtes bien bonne, ma tante ; mais mon frère ne me permettra peut-être pas de choisir : il est comme un ours quand je ne suis pas à la maison.

— Je crois qu'Auguste fait tout ce que tu veux.

— Excepté pour quitter le Guilvin, ma tante. Le voici: je vois déjà dans ses yeux qu'il vient me chercher.

Elle sourit de loin à son frère, qui apparaissait en effet avec Nola, et ajouta finement :

— SU ne yeut pas me laisser attendre le terme convenu, je ferai intervenir Nola.

Cela dit, elle s'élança au-devant de son ft*ëre, qui l'embrassa tendrement et lui dit entre deux baisers :

— Je viens te chercher.

— J'en étais sûre, répondit Clotilde en riant. Elle prit le bras du jeune homme et l'amena devant madame de Kerpeulvan.

— Ma tante, je vous l'avais bien dit : il vient pour moi.

Gunstan, qui apparaissait sur la plate-forme, se joignit à sa mère et à Nola pour affirmer qu'on leur volait deux jours.

— Ah! c'est selon comment l'on établit son compte, disait Auguste, qui, en Breton pur sang, se montrait fort têtu : à notre compte à nous, la permission finit ce soir.

-— Après-demain, après-demain î riposta Gunstan de son ton un peu altier et avec une insistance qui charma singulièrement Clotilde.

-^ Mais ma tante Augustine est au Guîlvin depuis ce matin.

— Ce n'est pas une raison d'emmener Clotilde, répondit madame de Kerpeulvan : elle y restera probablement plusieurs jours. Au reste, si tu ne

172 ARUEUB TRAHEC

veux pas venir chercher ta sœur après-demain, nous la reconduirons, ce qui nous amènera à faire notre visite à ma tante Augustine.

— Je veux bien revenir, certainement, je veux bien revenir ; mais soyez sûre, ma tante, que je serai grondé si j'arrive sans Clotilde.

— Tu diras à tes parents que je l'ai retenue de mon autorité privée.

— Enfin, puisque j'ai tout le monde contre moi, même Clotilde, je n'ai plus qu'à me rendre, s'écria Auguste ; une autre fois, je veillerai à ce que le compte des jours soit clairement établi.

Cette parole finit le débat. Auguste demeura à Kerpeulvan le temps de faire souffler ses chevaux et employa cette heure à tirer à la cible avec Gunstan, ayant Nola et Clotilde pour juges des coups. Madame de Kerpeulvan, alléguant la fraîcheur de la brise, s'était retirée dans son appartement ; elle s'y promenait pensivement et s'arrêtait flréquemment près de la fenêtre ouverte, pour considérer le petit groupe resté sur la plate-forme.

Quand elle vit Auguste et Gunstan se diriger vers les écuries, elle descendit dans la cour, où elle retrouva les deux jeunes filles. Bientôt le panier reparut, conduit par Gunstan. Auguste lui avait momentanément livré les rênes pendant qu'il venait prendre congé.

ENTRE LA MèR« ET LE FILS 173

— Adieu I je reviendrai après-demain, dit-il eu saluant.

— Viens pour dîûer, Auguste, dit madame de Kerpeulvan.

— Ma tante Augustine s'y opposera : elle veut toujours qu'un de ses héritiers se trouve devant elle auGuilvin; la table vide lui rappelle de pénibles souvenirs.

— Dans ce cas, je n'insiste pas ; mais, puisque tu lui fais vis-à-vis, pourquoi vouloir nous priver de ta sœur?

Auguste se rapprocha de madame de Kerpeulvan.

— Ma tante Augustine présente un fiancé aprèsdemain, dit-il à demi-voix.

Madame de Kerpeulvan tressaillit ; puis, souriant ;

— Excellente raison, dit-elle tout haut : va pour après-demain, maisle plus tard possible.

— A quelle heure, ma tante ?... à trois heures ?

— Oh! sitôt! dit Nola.

— Eh bien, à quelle heure, Nolat

— A cinq heures.

— Non, viens à deux heures, dit tout à coup madame de Kerpeulvan, comme répondant à une secrète pensée.

Auguste salua en signe d'acquiescement et monta adroite sur le siège de sa voiture, d'où Gunstan descendit.

174 ARMBIXB TRAHBC

— Auguste passe par Kerlud, dit tout à coup Clotilde en faisant à son frère un signe d'attendre : iras^tu k l'église tantôt, Nola ?

— Comme d'habitude, oui, répondit Nola.

— Eh bien, si tu veux profiter du panier, je t'accompagnerai.

— Profltez-en, l'idée est bonne, dit madame de Kerpeulvan ; vous reviendrez à pied en vous promenant.

— J'irai vous chercher, s'écria Gunstan, dont madame de Kerpeulvan avait pris le bras.

— Ne l'attendez pas et revenez bien tranquillement ensemble, dit madame de Kerpeulvan aux deux jeunes filles, qui étaient rapidement montées dans la commode voiture.

— Sommes-nous prêts? demanda Auguste, qui maintenait ses chevaux avec une certaine peine.

— Oui, répondirent deux voix douces.

Le jeune conducteur salua et rendit les rênes. Madame de Kerpeulvan pressa doucement le bras de Gunstan.

— Profitons du hasard qui nous laisse seuls, ditelle: j'ai à te parler. Veux-tu rentrer î

— Je n'y tiens pas. Qu'as-tu à me dire, •^ Des choses fort importantes.

Gunstan fixa sur sa mère son regard étincelant,

Gpogle

auquel Tintelligence et la réflexion donnaient parfois une véritable puissance.

*— Tu vas me parler mariage ? dit-il.

— Précisément. Veux-tu rentrer ?

— Non ; j'étouffe dans la maison ; revenons sur la plate-forme,

• Madame de Kerpeulvan s'assit dans la Chaise-de- César, et Gunstan, apercevant la petite carabine Flober qui avait servi au tir, se mit à dévisser la batterie, tout en disant négligemment :

~ Évidemment, c'est mon oncle Gabriel qui a remis cette fameuse question sur le tapis.

Madame de Kerpeulvan haussa doucement les épaules et répondit ;

— Si les conseils de ton oncle Gabriel ne répondaient pas à mes pensées intimes, ils n'auraient aucun poids dans mon esprit,

— Mon oncle Gabriel est un saint.

^ Oui, mais à chacun, ici-bas, ses affaires et ses responsabilités.

-* Je suis tout à fait de ton avis.

— Donc, quand je te parlerai mariage, tu peux être sûr qu'il s'agit d'un projet à moi.

— Voyons le projet. J'ai eu deux velléités matrimoniales, et tu ne les as guère encouragées, il faut l'avouer.

Madame de Kerpeulvan rougit iégërement.

176 ABXELLE TRAHEG

— Je te trouvais trop modeste dans ton choix-

— Mère, je teTayoue, lorsqu'il s'agit d'enchaîner sa vie entière, il me semble logique de regarder plutôt à la femme qu'à la dot.

— La dot n'est pas à dédaigner. Je ne t'ai pas élevé à jouer TAmadis, et c'est pourquoi je viens te soumettre un projet bien simple, auquel il est étonnant que nous n'ayons pas pensé plus tôt. Pourquoi n'épouserais-tu pas Clotilde du Guilvin?

Gunstan éclata de rire.

— Clotilde ! ah I vraiment, je n'y aurais jamais songé ! s'écria-t-il.

— Ni moi non plus, et c'est ce qui me surprend ; car enfin caiotilde, sous tous les rapports, est un excellent parti.

— Oh I excellent, répéta Gunstan d'un ton de léger persiflage : hériter de ma tante Augustine et de ses sardines, cela dit tout.

— Hériter des plus belles propriétés de ce pays, Gunstan ; se trouver à la tête d'une fortune à la fois brillante et solide, et qui, ajoutée à ta fortune à venir, ferait de toi l'homme le plus influent du pays, comme l'était mon père I

— Ton père avait épousé par inclination la sœur de mon oncle Gabriel, une femme charmante qu'il aimait.

— Aimes-tu quelqu'un, Gunstan t

— Non. Tu oublies que voilà plus d'un an que je n'ai quitté ni Kerpeulvan ni Kerlud.

— Eh bien, alors réfléchis sérieusement au projet que je te soumets. L'âge, la fortune, la position, sont en rapport : qu'est-ce qui pourrait t'arrêter?

— Rien peut-être, mais rien non plus ne me pousse en avant.

Madame de Kerpeulvan s'accouda sur le rebord de granit et demeura silencieuse ; ce qui fit immédiatement lever les yeux au jeune homme, qui feignait d'être tout entier à son dévissage. Le regard de sa mère avait une telle expression, qu'il demeura les deux mains pendantes et très attentif.

— Rien ne te pousse en avant, mon fils, prononça-t-elle d'une voix lente et profonde : tu as donc oublié que tu es le propriétaire de Kertan et que les terres de Kertan touchent à celles de Guilvin. Le rêve de mon père, alors qu'il ne songeait qu'à préparer mon bonheur dans l'avenir, eût été de réunir ces deux beaux domaines; et, si le mariage de mon oncle Firmin est venu anéantir cet espoir, ton mariage avec sa fille peut de nouveau le réaliser. Il ne faut pas traiter à la légère une question aussi importante. Une fois maître de Kertan, si le Guilvin te revient par ta femme, et entre gens qui s'entendent il y a toujours moyen d'échanger les héritages en supposant que le sort te soit contraire, tu deviens

178 ARMELLB TBADEG

une puissance en ce pays. Or, mon përe me Ta dit souvent , et maintenant je le comprends pleinement, les autres bonheurs sont des mirages qui se dissipent bien vite ; mais la richesse, d*où naît Tinfluence et la puissance, est un des meilleurs éléments d*une vie heureuse et indépendante des mille entraves, • des mille misères qui empoisonnent Texistence de la plupart des hommes.

Ounstan avait écouté sa mère avec un intérêt visible; quand elle se tut, il croisa ses bras sur sa large poitrine, et regarçiant la presqu'île dans la direction de Kertan :

— Ne crois pas que je sois Insensible au prestige que donne la richesse, ma mère, dit-il en hochant sa tête puissante : les idées de ton père là« dessus seraient volontiers les miennes; seulement je ne voudrais pas Tacheter à un si haut prix.

~ Clotilde est... charmante.

— Clotilde est Clotilde. Certes je ne plaindrai pas son mari ; mais je n'ai nulle envie de le devenir.

— Par amour pour moi, ne laisse pas échapper une occasion peut-être unique.

Ounstan fixa de nouveau sur sa mère son regard pénétrant.

— Par amour pour toi j'ai fait et je ferais bien des choses ; mais, je te l'ai toujours dit, je veux être

MÊm

ENTBE LA MÈRE ET LE FILS VtQ

absolument libre dans une affaire de ce genre, qui touche à mon bonheur personnel.

Madame de Kerpeulvan sentit que le jeune homme se cabrait. Elle se leva, et, lui prenant tendrement le bras :

— Si jamais ta liberté n'est attaquée que par ta faible mère, dit-elle, elle est bien sauvegardée.

— Cependant voici que tu veux me faire épouser Clotilde, une très bonne, très aimable fille, que je n'aime pas.

— Voici que je rêve de te voir devenir le premier propriétaire du pays, ce qui me semble plus dési* rablequedete laisser faire quelque pauvre mariage d'inclination bien vite regretté.

— Userait agréable de posséder Kertan et le Guilvin, je ne le nie pas.

— Alors promets-moi de penser sérieusement aU projet dont nous parlons.

— J'y penserai, mais rien ne presse ma décision.

— Pardon : Clotilde est demandée en mariage tous les jours, et Auguste m'a confié que, après-demain, il y a une présentation au Guilvin.

Gunstan répondit à cette révélation par un geste indifférent, et reconduisit sa mère en silence jusqu'au seuil de la porte de la maison; puis, se détournant, il siffla ses chiens courants, qui accou*^ rurent.

180 ABMELLfi TRAHEG

— De quel côté allons-nousî dit le jeune homme 6B caressant la tête soyeuse des bêtes fidèles.

Et, se redressant tout à coup :

— A Kerlud, dit-il : petite maîtresse est à Kerlud. Madame de Kerpeulvan était restée debout sur le

seuil de la porte. En levant les yeux, elle aperçut Madalen penchée à la fenêtre.

— Où va M. Gunstan, Madalen t demanda-t-elle : est-ce aux grèves?

— Il me semble qu'il prend le chemin du bourg, madame : il va sans doute au-devant de mademoiselle Nola.

— Probablement, répondit madame de Kerpeulvan, dont un sourire illumina la figure sévère.

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