LE CONSENTEMENT DE GUNSTAN
Cette question d'avenir qui s'est soudain dressée devant lui ne le laisse pas indifférent. Il y a chez lui un singulier mélange de désintéressement et d'ambition : il est quelquefois indolent comme une femme en affaires ; puis il se révèle tout à coup en lui des aptitudes et des exigences qui le font ressembler d'une manière frappante à songrand-père maternel, M. Jacques Trabec.
Comme s'il avait voulu échapper à la puissante influence que sa mère exerce sur lui, il a évité avec soin de se trouver seul avec elle depuis l'entretien de la plate-forme ; et lorsque le surlendemain de ce jour retentirent les joyeux coups de fouet d'Auguste du GuiMn, qui réapparaissait dans son élégant équipage, pas un mot n'avait été échangé entre eux sur l'affaire qui les occupait uniquement.
' Pendant l'heure qu'Auguste passa à Kerpeulvan, il ne fut question que des choses absolument banales qui se disent entre voisins de campagne.
Auguste donnait ses ordres pour repartir; Nola entraînait dans la bibliothèque Clotilde, qui lui empruntait des livres, lorsque madame de Kerpeulvan, qui écoutait en silence la conversation engagée entre Auguste et Gunstan, dit tout à coup :
— Si nous allions conduire Clotilde au Guilvin!
•— Venez, ma tante, s'écria le jeune homme aimablement, faites âmes parents cette agréable surprise.
182 ARlfEtiE TRAHBG
J'ai de la place pour tout le monde, Gunstaîi pouvant se placer près de moi sur le siège,
— Oh! Gunstan a donné aujourd'hui rendez^-vous au garde du grand parc ; tout ee qu'i) pourrait faire serait de venir me chercher tantôt avec le break, Auguste^ veux-tu demander h, Nola, qui a conduit Clotilde à la bibliothèque, s'il lui plairait de m'ac^ compagner au Guilvin ?
Auguste, fort enchanté de la commission, se leva précipitamment et sortit pour Taccomplir, Et, quand la porte se fut refermée derrière lui, madame de Eerpeulvan se tourna tout d'une pièce vers son âls et lui demanda :
— Faut-il aller au Guilvin, Gunstan?
Gunstan se leva en tressaillant.
— Tu veux adresser une démode aujo|ird'hui ma mère ?
— Évidemment! Si ma tante Augustine se mêle de marier Clotilde, ce sera bientôt fait, car on §ait ce qu'elle place au fond de sa corbeille de noces,
Gunstan se mit à arpenter l'appartement d'un pas inégal et précipité. Se rapprochant tout à coup de sa mère, il lui dit en fixant sur elle un regard interrogateur :
— C'est la première fois que tu me pousses au mariage : celui-là te rendrait donc bien heureuse?
Madame de Eerpeulvan saisit la main du jeune
LE CONSENTEMENT DE GimStAN 183
homme, l'attira tout près d'elle, et pressant la main ^ qu'elle tenait contre sa poitrine : /
— Je ne serai jamais heureuse de me voir disputer mon flls, balbutia-t-elle, jamais! Mon fils a été, est et sera mon unique bonheur à moi; mais, étant donnée la nécessité de préparer Tayenir, je veux qu'il épouse une femme dont la fortune le placera au rang qui lui revient de droit.
Comme elle prononçait ces derniers mots, une porte se ferma vivement et un bruit de voix arriva dans le salon.
— JL.es voici, dit madame de Kerpeulvan en se levant.
Elle ajouta tendrement, avec prière ;
— Faut-il aller au Guilvin ?
Elle le tenait étroitement enlacé.
— Va, dit Gunstan en se dégageant de ses bras. La porte s'ouvrit devant Auguste et les deux
jeunes filles.
— Eh bien, que dit Nolaf demanda madame de Kerpeulvan en se retournant à contre-joyr pour qu'on ne vît pas l'émotion empreinte sur ses traits.
— Elle vient, elle vient, répondirent Clotilde et Auguste simultanément. ^
— Bien vite notre toilette de voyage alors ! ajouta la châtelaine en se dirigeant vers la porte.
Les préparatifs furent bientôt faits.
184 ARMBLLIS TBAHKC
Madame do Kcrpeulvan, qui paraissait pressée de partir, monta la première dans la légère voiture.
— Eh bien» où est Ounstan ? demanda Auguste^ qui était monté sur le siège.
— Je vais le chercher, dit Nola, très surprise de ne pas apercevoir son frère.
— Monte en voiture, Nola, commanda madame de Kerpeulvan : Gunstan est probablement avec mon agent et s'occupe de l'affaire des parcs, je ne veux pas qu'on le dérange.
S'adressant au cocher, qui offrait ses services aux deux jeunes filles pour monter en voiture, elle ajouta :
— Yan, vous direz à M. Gunstan qu'il nous envoie le break au Guilvin, pour cinq heures, et qu'il vienne lui-même nous chercher, si cela se peut. Auguste, tu peux partir.
Auguste leva son fouet, et la légère voiture fut enlevée par ses deux coursiers.
Pendant le traj et, madame de Kerpeulvan n'ouvrit pas la bouche et ne prêta qu'une attention distraite à la conversation nourrie qui s'établit entre ses compagnes de voyage et Auguste, que Clotilde interpellait sans cesse.
— Auguste conduit presque aussi bien que Gunstan, maintenant ; ne le trouvez-vous pas ma tante ? dit Clotilde tout à coup ; nous ne mettons guère
LE CONSENTEMENT DE GDNSTi^N 185 '
plus d'une heure et demie du Gruilvin chez vous.
— Alors nous approchons, dit madame de Kerpeulvan, sortant de son mutisme.
Clotilde se leva toute droite, et regarda autour d'elle.
— Nous devons apercevoir le grand sapin d'ici, dit-elle : oui, le voilà. Ah! mon Dieu! quelle poussière ! C'est ce cavalier qui la l'ait lever. En voilà \me allure ! Auguste, tu vas être dépassé bien certainement.
Auguste se détourna,
— Il est certain qu'il vient d'un train d'enfer, dit-il; mais je ne me laisserai pas dépasser, ayant un peu d'avance.
— Tes chevaux sont fatigués, dit Clotilde, toujours debout.
— Un peu; mais ils sentent leur écurie, ce qui les excite joliment à marcher. Avance- t-il^ Clotilde ?
— Oui, ou plutôt son nuage de poussière avance, car je l'aperçois à peine. Ah! mon Dieu ! je ne me trompe pas : c'est Gunstan.
— Gunstan! s'écria madame de Kerpeulvan; impossible !
Elle se leva et se détourna.
Ce cavalier qui arrivait bride abattue, soulevant un épais nuage de poussière sur la route, c'était
186 AEXBLtB TBAHBC
bien Gunatan. Il parut bientôt aux côtés de là to!* ture, rouge, animé, palpitant.
— Eh bien I et le gardien des parcs, Gunstan f demanda madame de Kerpeulvan.
— Il n*est pas yenu, répondit le jeune homme^ et je rapporte ceci à Clotilde.
Il jeta un mince paquet sur les genoux de la jeune fille.
— Mes gants! s'écria Clotilde; ohl Gunstan, faire une telle course pour me rapporter mes gants !
Gunstan répondit par un sourire assea singulier, fit avancer son cheval et galopa aux côtés des chevaux d'Auguste, ce qui permit à Clotilde de glorifier tout à son aise cette complaisance chevaleresque qui lui touchait le cœur.
Quand l'équipage s'arrêta devant îe haut portail fermé du Guilvin, Gunstan, qui avaiû mis pied à terre, s'approcha de la portière. Il offrit successivement la main aux deux jeunes filles, qui bondirent légèrement hors de la voiture; puis il prit celle de sa mère, sur laquelle la sienne se ferma comme un étau.
Ils échangèrent un regard profond.
— Non, murmura Gunstan d'une voix basse mais impérative ; non, ma mère, je ne le veux pas.
— C'est cela que tu es venu me dire?
— C'est cela.
6UNSTAN s'ENNOIB 187
Il desëerra les doigts, et madame de Kerpeulvan descendit de Toiture comme s'ouvrait à deux battants le grand portail vert qui fermait la Vaste cour du Guilvin.
Vî
GUNSTAN S'ENNUIE.
Le soleil est déjà biôti haut sur Thorizon; Yankez, le domestique-chef de Kerpeulvan, frappe discrète* ment à la porte du jeune maître.
^ Quel temps, Yankea ? demande Gunstan en entr'ouvrant sa porte.
Il est à peine habillé, et le désordre de soii appartement prouve qu'il viettt de se lèvet.
*— Mauvais, monsieur : le soleil est blanc et la pluie vient;
— Tu es un prophète de malheur, Yaii : le soleil ne me paraît pas avoir si mauvaise inine que cela, je veux chasser le canard sauvage,
— Mais s'il pleut, monsieur ?
*— Il ne pleuvra pas : prépare l'embarcation. Tu veux donc que je meure d'ennui à Kerpeulvan aujourd'hui?
Sur Cette parole, la porte, se referma, et Yankez
188 ABMELLE TRAHEG
so rendant sur la jetée, se mit à préparer la charmante embarcation de plaisance FArmelley sur laquelle Gunstan passait la plus grande partie do ses journées, et qui avait l'honneur d'être inscrite sur les registres du Yacht-Club.
Toutes les voiles se tendaient sous le vent qui soufflait par rafales capricieuses, quand le jeune maître apparut sur la jetée en costume de chasseur, le fusil sur l'épaule et la carnassière au dos. Du bateau, Yankez lui montra, par un geste éloquent, un nuage épais qui tachait de noir le ciel dans la partie nord-ouest, et cria d'une voix de stentor :
— Je pense qu'il faudra un rameur de plus, monsieur.
— Allons donc, Yan! le vent, qui va chasser ce grain, sera très bon an large, répondit Gunstan.
Comme il prononçait cet oracle, le pâle soleil se voila tout d'un coup, et du nuage noir tombèrent, de biais, des torrents de pluie.
Le jeune homme tourna son visage altier vers le nord- ouest, d'où venait le grain, et regarda fixement l'horizon.
La pluie fouettait vigoureusement son beau visage, et pénétrait dans les boucles courtes de ses brillants cheveux fauves ; mais il demeurait impas" sible, étudiant les signes du temps dans le lointain.
GUNSTAN s'ennuie 18»
Il était trop familier avec les variations atmosphériques propres à ces parages, pour se méprendre sur la durée probable de l'orage qui venait d'éclater, et, son regard n'ayant pas le pouvoir de commander aux éléments, il se détourna avec humeur vers l'embarcation.
— Largue les voiles, Yan, commanda-t-il ; la chasse est impossible : il pleuvra à torrents toute la journée.
Cela dit, il enfonça sa toque fourrée sur ses sourcils, s'enveloppa dans le léger imperméable qu'il portait en bandoulière et regagna le manoir d'un pas nonchalant.
Dans le corridor, il accrocha son ftisil et son imperméable à un porte-manteau, et entra dans la grande salle où se tenait habituellement madame de Kerpeulvan.
Assise devant la table recouverte d'un tapis algérien, elle compulsait les registres verts à dos de cuivre.
— Tu n'as pas pu embarquer, Gunstan î dit- elle lorsqu'elle vit entrer son flls.
— Non, il fait un temps absurde.
Cette parole d'impatience prononcée, Ounstan se mit à arpenter le salon les mains dans les poches et les yeux sur le parquet.
— Nous serons obligés de changer le garde du
100 ABMELLB TRAHEC
parc de Kerpen, dit tout à coup madame de KerpeulTan : il est prouvé qu'il vend frauduleusement des huîtres aUx aubergistes des environs.
Gunstan, qui bâillait, répondit par un signe de tête équivoque, qui voulait dire :
— Cela m'est égal, chauge-le*
Madame de Kerpeulvan regarda attentivement son flls, et, le voyant se jeter sur un fauteuil, lui dit:
— Tu ne parais pas bien portant, Guiistanf
Le jeune homme se pelotonna dans le fauteuil et se mit à rouler la tête de droite à gauche sur le dossier de bois.
— Je suis malade, en effet, dit-il.
— Tu ne parles pas sérieusement t
— Très sérieusement, répondit-il en se levant pour recommencer sa promenade : je suis malade... d'ennui.
L'ennui I c'est bien le mal qui atteint l'homme intelligent dont la vie n*ani but défini, ni ligne déterminée. C'est l'ennemi qui s*embusque derrière les jouissances égoïstes, et qui apparaît à chaque heure, à chaque instant, pour inspirer le dégoût et la satiété. C'était ce vague ennui qui avait jeté Gunstan dans les désordres que l'abbé Gabriel avait signalés à sa mère ; le mal se représentait plus intense, plus redoutable.
6UNSTAN S'eNNUTB 191
— C'est une maladie peu dangereuse, remarqua madame de Kerpeulvan en riant.
— Cest selon, ma mère. Dans tous les cas, elle est énervante, et je te félicite de ne pas la connaître.
— il ne m'est jamais arrivé, en effet, de m'ennuyer prës de ceux que j'aime.
Gunstan s'arrêta pour regarder fixement sa mère.
— Toi! dit-il d'une voix brève, ta fortune t'intétesse, et tu as l'esprit plein de ton père, de Kertan, de ton passé.
— Et le cœur plein de ndon fils !
— Qui pourtant n'est paâ toujours aimable, tu peux ajouter cela.
— Il me plaît ainsi !
il y eut un instant de silence. Madame de Kerpeulvaû rintet*rompit par cette question adressée à brûle-pourpoint :
— Gunstan, dis-le-moi franchement, pourquoi t'ennuies-tu à Kerpeulvan?
GUnstan s'approcha de la fenêtre, et, regardant vaguement l'horizon :
— Je le sais à peine moi-même, répondit-il; mais, je te l'avoue, depuis un an je lutte contre le^ spleen. Je crois que la mort de mon père est bien pour quelque chose dans cette disposition. Sans qu'il y parût, il mettait beaucoup de vie dans notre
102 ABHELLE TIUHEC
intimité. Pas plus que Nola,je ne me fais à son absence.
Madame de Kerpeulvan avait croisé ses deux mains sur ses genoux, et sa tête altière s'était légèrement inclinée sur sa poitrine.
— Pauvre Yves! il me manque aussi, murmurat-elle : on n'estime de tels êtres à leur valeur que lorsqu'ils ont disparu de notre milieu.
Gunstan regardait toujours au dehors; mais, suivant évidemment le fil de ses pensées intimes, il reprit :
— Je crois qu'un voyage me serait utile, sinon nécessaire. Me laisserais-tu voyager, maman?
Madame de Kerpeulvan prit l'air alarmé.
— Seul ? demanda-t-elle.
— Évidemment î Né me crois-tu pas assez grand garçon pour me passer de bourrelets et de lisières? Je ne voudrais pas t'imposer de me suivre, et tous mes amis des environs se trouvent si bien au fond de leur fromage, qu'ils y demeurent.
— On frappe à la porte verte, il me semble, dit madame de Kerpeulvan, opérant, à dessein, par cette remarque, une diversion dans l'entretien.
Gunstan entr'ouvrit à demi la fenêtre et se pencha sur le balcon de fer.
— C'est le facteur, dit-il. Hé! Lacmoal, par ici!
11 ôta rapidement sa carnassière, prit une longue
GDNSTAN s'ennuie 193
ficelle dans sa poche, l'attacha à la courroie et fit descendre le petit sac par la fenêtre. Le /acteur y plaça une lettre et un journal. Gunstan attira la carnassière à lui, et, lermant la fenêtre, revint lentement vers sa mère, qui paraissait toute pensive.
— Mère, ton journal, dit-il, et une lettre pour moi de Nantes, Qui donc peut m'écrire ?
Il déchira l'enveloppe et lut rapidement quelques lignes d'une écriture négligée.
— Ernest de Bordes est à Nantes, dit-il en rempilant le billet; il s'y amuse.
Il relut la lettre plus lentement et ajouta :
— Il m'engage à aller l'y rejoindre ; si j'allais?
— Tu connais Nantes, Gunstan ?
— J'y ai passé ! c'est une grande ville et une ville riante : j'y retournerais avec plaisir.
— Qu'y ferais-tu ?
— J'y tuerais le temps !
Il se remit à arpenter l'appartement d'un pas plus agité, suivi de loin par le regard inquiet de sa mère.
— Le ciel se désassombrit im peu^ dit-elle après un grand quart d'heure de silence : si tu allais chasser le canard, comme tu en avais l'intention ce matin ?
— Ce n'est qu'une éclaircie, le temps est très
104 ARMBtUS TRAHEC
chargé, et aTantdixminutes la pluie tecommencetai D'ailleurs, quand j*ai été arrêté dans mes projeta. J'ai pour système de les abandonner complètement. Veux-tu lire la lettre d'Ernest, maman?
Il passa la lettre à madame de K^eultan, qui la lut aittentivement.
— C'est un aimable fou, répondit-elle.
— Très amusant. As-tu pu traduire sa phrase anglaise?
— Parfaitement : il y a dono une société anglaise à Nantes?
— Il paraît. Quel enthousiasme lui inspirent ces jeunes misses I
-^Les Anglaises sont très Jolies parfois, bien Jolies, ou très laides.
— J'ai yraiment envie d'accepter son invitation. Une société étrangère, cela me changerait. Je vais répondre à Ernest qu'il peut compter sur moi, n'estce pas ?
— Quelle précipitation, Gunstan I fit-elle : faut-il Tattribuer à ta mauvaise humeur d'avoir manqué ta chasse au canard ?
Gunstan alla s'asseoir près d'elle.
*— Je te dis qu'il faut que Je parte, fit-il d'un ton décidé. Depuis la mort de mon père, Kerpeulvan me pèse.
— Et à moi aussi*
GVlfSTAN s'ennuie 195
— Rien ne m'intéresse, rien ne m'amuse, et,Nola disparaissant de plus en plus dans ses préoccupations mystiques» je me sens hébété de solitude et tout près de recommencer mes folies passées.
Madame de Kerpeulvan posa le bras sur l'épaule de Gunstan.
— C'est que ta mère ne te suffit pas, dit-elle avec amertume. Kerpeulvan me pèse, ton père me manque, Nola m'impatiente ; mais j'ai un fils, ûe qui m'est assez.
Gunstan hocha la tête d'un ait* sombre.
— Et si mon fils me quitte, que deviendrai-je?
— Je ne puis cependant pas rester éternellement collé à ce rocher, ma mère !
— Je ne t'ai jamais défendu certaines distractions.
— Alors laisse-moi aller à Nantes»
— Pour combien de temps ?
— Pour tout l'hiver. Comment s'amuser dans une ville, si l'on n'y passe pas une saison ?
Madame de Kerpeulvan demeura quelque temps songeuse. Son front portait le pli qui se creusait entre ses sourcils chaque fois que la contrariété Tatteignait.
^ Un hiver à Nantes serait chose très faisable pour nous, dit-elle enfin.
— Pour nous ? répéta Gunstan, qui crut n'avoir pas bien entendu.
190 ARMEUB TRABEC
— OuJ. Est-ce que nous devons vivre séparés?
— Quel changement ce voyage apporterait dans vos habitudes I Je ne permettrai jamais que vous me suiviez dans la vie nomade qu'il me plairait de mener pour m*instruireou même me distraire.
— Mais si je veux te suivre?
— Mère, tu ne feras pas cette folie ?
— Je la ferai !
— Alors je change d'itinéraire, et je pars pour Alger.
Gunstan s'était éloigné de sa mère par un mouvement plein d'indépendance sauvage et la regardait avec une sorte de défi.
— J'aime mieux Nantes, reprit doucement madame de Kerpeulvan sans s*émouvoir.
— EtNola, ma mère, qu'en feras-tu?
— Je l'emmènerai*
— Ce serait cruel : elle est si heureuse ici I
— Je ne dis pas ; mais il est temps qu'elle sorte de Kerpeulvan.
— Je ne te comprends pas I
— Depuis la mort de ton père, n'as-tu pas remaT' • que quelque chose de singulier chez Nola?
— Non, elle est toujours la même : douce, dévouée, angélique.
— Angélique, elle ne l'est que trop!
— Que veux-tu dire ?
GUNSTAN s'ennuie 197
Le ton de Gunstan était bref et impérieux : évidemment il était touché dans Taffection profonde Qu'il portait à sa sœur.
— Je veux dire que son exaltation religieuse a pris des proportions très inquiétantes.
— Nola, exaltée ! Elle seule est calme ici.
— C'est, en effet, d'un ton très calme qu'elle m'a demandé de la laisser se faire religieuse.
— Religieuse l Nola ! s'écria Gunstan avec emportement.
— Mon Dieu, oui! elle veut nous quitter pour aller s'enterrer dans son mysticisme.
— Mais tu n'y consentiras jamais, je pense?
— Jamais ! Oh! certainement jene ferai pointune nonne de ma fille. Mais, tu la connais, elle est comme son père, très douce et fort entêtée. Si je ne combats ses projets par des distractions, elle les conservera ou s'alanguira dans les contradictions. Pour la faire sortir de cet ordre d'idées, j'irais volontiers passer l'hiver àNantes. Depuis son extraordinaire demande, je pensais quelquefois à ce que j'aurais pu tenter pour la distraire . La lettre de ton ami m'indique une résidence. Si tu vas à Nantes, rien ne nous serait plus facile que de t'y suivre.
Gunstan écoutait sa mère d'un air morne.
— Certes, dit-il, je ne veux pas que Nola s'enterre dans un cloître, je ne le souffrirai pas I
108 AtlIlBLLB TRAHEC
— Ni mol non plus; mais, nous opposant à sedésiï s, il fânt Tamuser : un hiver à Nantes la giiéïîs rait de cette petite monomanie, et je ne me séparerais pas de mes enfants.
Ounstan se leva, ât quelques pas dans Rappariément, rejeta si^ carnassière sur son épaule et dit :
-*- Eh bien, mère, arrange cela comme tu tondras.
Et il sortit.
Madame de Eerpeulvan, restée seule, appuya son front dans ses mains.
^- La lutte commence! murmura- t-elle. Voyager, à mon âge... avec mes idées... Mais le quitte]^... impossible I
Les passions, de quelque nature qu'elles soient, donnent un aliment factice au cœur de l'homme ; mais la yie qui en découle, étant factice comme elles» devient tôt ou tard languissante, souffrante, et se trouve sans cesse menacée de mort.
C'est pourquoi il est si dangereux aux êtres doués de passion, c'est-à-dire d'une grande puissance de sentir et de souffrir, de vivre sans Dieu, qui est le
véritable aliment de l'âme. Le vide dont elles souffrent les pousse à poursuirre ici-bas l'apaisement d'aspirations infinies, et elles deviennent à ellesmêmes leur plus cruel tourment*
Personne n'expérimentait plus cruellement cette véWté qu'Armelle Trahec.
Après avoir uniquement vécu de son père, elle avait voulu vivre uniquement de son fils; ou plutôt, vivant absolument d'elle-même, elle avait successivement donné cette pâture aux puissances de son cœur. Son père lui avait déjà prouvé combien sont changeantes parfois les plus profondes et les plue légitimes affections du cœur de l'homme ; et, par la force des choses, de l'âge, des circonstances, son fils était sur le point de secouer le jou^ de son amour maternel excessif, mais exigeant.
On l'a vu, elle est résolue à la lutte et .parfaitement décidée à suivre Gunstan partout, afin dé faire bonne garde autour de ce cœur dans lequel elle occupe encore une place unique; elle complote de se rendre toujours nécessaire en lui prodiguant, partout où il lui plaira de la conduire, ces tendresses, ces attentions intimes dont l'homme croit naïvement pouvoir se passer, surtout dans sa jeunesse.
Donc elle est arrivée à Nantes avec la résolution arrêtée de s'y plaire, et elle subit courageusement les privations que ce séjour lui impose. Ce n'est pas
sans souffrance qu'elle a quitté sa vie large, facile, occupée et indépendante ; qu'elle s'est éloignée du pays de ses souvenirs ; qu'elle s'est rapprochée du monde, qui ne saurait s'accommoder de son humeur altiëre et sauvage, ni de ses dédaigneux silences.
Tout ce qu'il est possible de faire, elle l'a liait : elle a présenté ses enfants dans les quelques familles où ils devaient trouver un accueil particulièrement gracieux; elle s'est occupée de remettre dans sa toilette une élégance moderne qui choque son goût et change ses habitudes ; elle s'est intéressée à tout ce qui intéresse l'esprit ardent de Gunstan, facilement séduit par tout ce qui paraît nouveau.
Elle fait très bonne figure à Nantes, et l'on parle très avantageusement de cette famille dans les cercles de la société nantaise tant ancienne que nouvelle.
Mais que de misères intimes cachent ces beaux dehors I
A peine arrivée dans cette ville où elle veut s'acclimater par amour pour son fils, madame de Kerpeulvan s'est sentie touchée par cette souffrance mystérieuse qui procède des profondeui's de l'âme, mais qui trouve un écho dans les nerfs, ces insaisissables agents chargés de transmettre les impressions entre notre moi invisible et son inséparable compagnon.
La mort de M. de Kerpeulvan avait déterminé une
premiëro secousse de ces impressions pénibles qui aboutissent souvent à une souffrance réelle et latente. Elle ne s'était rendu compte de la place que cet être doux et juste tenait dans sa vie que le jour où il en disparut, et sa disparition ébranla quelque peu sa santé ; puis étaient survenus les inquiétudes pour Gunstan, les tristesses de Gunstan, les projets de Gunstan, le départ de Kerpeulvan, l'arrivée dans une atmosphère nouvelle, dans un milieu nouveau, et l'ébranlement physique avait eu de fréquents et douloureux retentissements dans une région plus haute, dans cette âme flère qui sentait je ne sais quelles ténèbres l'envahir.
Madame de Kerpeulvan dissimule soigneusement sa souffrance à Gunstan, qui émerveille le monde nantais et qui dépense en plaisirs de tous genres l'exubérance de sa nature ; elle ne peut la cacher à Nola, qui a fait de timides apparitions sur la scène mondaine, mais qui, au fond, est devenue la gardemalade et le souffre-douleurs de sa mère. Pauvre NoLi ! elle comprendrait difficilement que, dans la vie religieuse, peinte par madame de Kerpeulvan et Gunstan sous de si noires couleurs, on inventât un martyre plus poignant que celui qu'elle souffre sans compensation.
A peine Gunstan a-t-il quitté l'appartement de la place Louis XVI, que les scènes intimes commen -
202 ARHBUB TRAHEC
cent. Ou madame de Kerpeulvan, atteinte d'une prostration profonde, se jette dans un fauteuil et y sanglote des heures entières, sans que Nola puisse lui arracher une parole ni obtenir un regard; ou, possédée d*une agitation nerveuse, fébrile, elle tourne comme une lionne en colère dans Tétroit appartement, critiquant tout, changeant tout, se plaignant de tout, entassant projets sur projets, faisant et défaisant remploi de son temps et de celui de Nola,qui doit être Tombre attachée h ses pas.Elle arrange de sortir, puis tout à coup elle ne sort pas ; elle veut éciîre, et c'est sa tapisserie qu'il faut lui préparer ; elle désire voir une personne : si elle se présente, sa visite est importune, et Nola est obligée d'aller annoncer que sa mère est sortie.
Aujourd'hui elle se trouve dans cet état de surexcitation maladive pour lequel nul remède n'existe, hors la foi vivante se manifestant par une prière humble et résignée ; elle va et vient d'un appartement à l'autre, uniquement pour se mouvoir; elle appelle Nola, la renvoie, regarde la place, puis l'horizon, parle de Gunstan, gronde Nola, et va jusqu'à poursuivre la paisible Madalen dans la man^ sarde où elle promène ses fers à repasser.
Tout à coup ses joues colorées d'un rouge ardent pâlissent, ses yeux allumés par une sorte de fièvre intérieure s'adoucissent, son front s'éclaircit, sa
bouche, qui a (les plis de souffrance, se détend, le tremblement nerveux de ses mains s'arrête : elle a Yu passçreîxtre les arbres un groupe d'hommes dans lequel se détache une haute silhouette que son cœur a reconnue, îUen qu'en voyant l'apaisement subitde sa mère, Nola sait que 0unstan est proche ; et bientôt, en effet, un pas ferme retentit dans l'escalier et le timbre vibre, touché par une main de maâtre. Gunstan, en entrant dans le salon, trouve sa mère occupée à sa tapisserie et Nola promenant d'un doigt léger des pinceaux chargés d'or autour d'une page de vélin où sont peints des anges.
Le jeune maître de Kerpeulvan est animé, élégant, radieux.
— Il me semble que tu quittesle cercle de meilleure heure que d'habitude,dit madame de Kerpeulvan en regardant la pendule.
— Je n'étais pas au cercle, mère; j'étais chez M. Hansley,oîi il y avait une partie monstre de cro-^ ketf Tu vois en moi le vainqueur.
r-^ Cependant ce jeu est une sorte de jeu national, je crois, répondit madame de Kerpeulvan en souriant : les joueurs adroits ne devaient pasmanquer.
— Oh ! certes non ; mais, depuis notre arrivée, je m'exerce chez lesHansley et je défie maintenant tous les jouteurs, britanniques ou non.
204 ABMELLâ TRÂOfC
— M. de Borde est-il aussi fort que toi ? demanda Nola.
— 11 s'en faut bien: Ernest est adroit, mais sans Tigueur ; puis il partage ses loisirs.C'est l'être le plus capricieux que je connaisse. Après m'avoir chaudement recommandé son cercle anglais, il s'en va papillonner à droite et à gauche.
— Ce que tu ne fais pas assez, il me semble, dit madame de Kerpeulvan, qui ne quittait pas son fils des yeux ; la vieille société nantaise commence à trouver que tu l'abandonnes absolument pour ces insulaires de passage.
— Je suis vraiment désolé de déplaire à larespectable société nantaise; mais je vais où cela me plaît.
— Qu'a donc cette société anglaise de si captivant ?
— D'abord des hommes très remarquables, puis des femmes charmantes. Si Nola n'était pas aussi sauvage, je l'aurais déjà mise en relation avec cette ravissante phalange de misses Hansley ; mais, à l'avance, je suis sûr qu'elle s'eflFaroucherait de se rapprocher de ces jeunes filles, qui, étant tout éclat, appellent beaucoup l'attention.
— Je ne serais pas fâchée de les voir, dit madame de Kerpeulvan d'un air pensif.
— Ma mère, une simple visite te donnera ce plai-
sir. Jeté demande seulement d'attendre le retour de notre expédition nautique.
— Comment ! quelle expédition?
— Je t'ai déjà dit que nous devions aller jusqu'à Londres avec tous nos Anglais.
— Ce projet n'était qu'un arrangement en l'air comme il s'en fabrique cent entre désœuvrés, prétendait M. de Borde.
— Parce qu'il avait des engagements qiii le retenaient à Nantes; mais ces messieurs ont réengage l'affaire, et notre expédition se fera sans Einest. Aujourd'hui même Fred Hansley esta Saint-Nazaire pour cela; nous Tattendions ce soir: il paraît qu'il a été retardé.
— Et à quand ce voyage ?
— Dans deux jours, si le paquebot n'a pas trop de passagers ; car nous serons très nombreux.
— Vous allez où ?
— A Londres.
— Et combien de temps y restez-vous ?
— Oh I le temps de pénétrer quelque peu dans les brumes de la Tamise et de voir toute la famille Hansley de Brenton-Hall, réunie à Londres en cette saison.Il y a un patriarche de quatre-vingt-dix ans, qui a des petits-enfants dans les cinq parties du monde,
Madame de Kerpeulvan se tourna vers sa flile.
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— Ce court yoyage d'Angleterre ne te tente-t-il pas, Nola? dit-elle ; yeux-tu voir Londres ?
Le petit pinceau de Nola s*arreta subitement à cette proposition aussi étrange qu'inattendue, et les yeux de la jeune fille allèrent de sa mère àGunstan.
— Nola, ridée est excellente, s'écria Gunstan ; je fenprie,accepte-moiunefoispourcheyalier.Demain je te présente à madame Hansley, puisque maman veut bien te confier à elle, et tu fais voile avec nous.
— Mais Gunstan, tu déraisonnes. Nola n'ira en Angleterre qu'avec moi.
— Je te croyais trop souffrante pour voyager, ma mère. Songe donc quelle fatigue est cette traversée !
— Tu vois bien que cela ne retient pas ces dames.
— Elles sont Anglaises, c'est-à-dire habituées aux déplacements et à la mer.
— Pas plus que moi, je suppose. On dirait qu'il t'est désagréable de voyager avec moi ?
— Je te l'avoue, je craindrais pour toi l'extrême fatigue de cette excursion rapide.
— Je la supporterai fort bien. Tu sais que j'ai passé mon enfance et ma jeunesse sur VÉelair^ la péniche de mon père ; et si j*ai perdu mes bonnes habitudes, c'est grâce à mon pauvre Yves, qui aimait peu la mer. Je ne serais pas fâchée de voir Saint-Nazaire, de visiter Londres, et, par la même occasion, de lier connaissance avec tes Anglais,
TOOT AU POND 207
^ Je t'ai plusieurs foie demandé de faire visite à la famille Hansley.
— Tu sais que nos relations ici sont très collet monté, et que le genre anglais les eflfarouche. Puis je croyais & des liaisons éphémères entre jeunes gens. Mais puisque tu passes tes journées avec ces dames et que tu pars pour Londres ^îvec elles^ il me semble à propos de les connaître un peu*
Comme madame de Kerpeulvan prononçait cette déclaration, Madalen montrait à la porte son yisage calme.
— Madame, le treillageur est là, dit-elle.
— Je n'en ai plus besoin, Madalen.
Elle se tourna vers Nola et ajouta :
— A quoi bon mettre maintenant le feuillage à nos balcons? Si nous voyageons, je ne pourrai surveiller le travail. Attends, Madalen, je vais parler à cet homme.
Elle se leva et quitta l'appartement.
A peine la porte se fut-elle refermée derrière elle, que Gunstan se rapprocha par un mouvement vif de la petite table où dessinait Nola.
— Sais-tu que maman devient très-singulière ? dit-il d'une voix basse et irritée : je ne puis faire un pas sans qu'elle me suive à la piste.
— Par amour, dit Nola en attachant son suave regard sur son frère.
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— Ou par despotisme. Oh ! c'est bien exprès que J*ai fait ma société intime de la colonie anglaise : J'espérais qu'elle ne m'y poursuivrait pas . Mon Dieu ! quel caractère elle prend f Tu n'as pas idée des scènes qu'elle me fait après nos promenades et nos visites ; c'est intolérable : car enfin je ne manque à aucun de mes devoirs envers elle, je ne demande que de respirer en liberté.
Et Gunstan arracha du fond de sa large poitrine un gros soupir, qui fit sourire Nola.
— C'est étonnant, dit-elle, je me sens toujours libre.
— Tu as d'étranges manières de l'être, alors ; pour moi, je suis tout prêt à retourner à Kerpeulvan, si maman entend ainsi qu'elle le fait notre séjour ici. A Kerpeulvan du moins, je m'en allais en bateau vers la haute mer, et, au retour de mes promenades, maman ne me faisait pas subir ses interrogatoires fatigants. Je ne sais* plus ce qu'elle veut ni ce que je veux moi-même.
— Maman est malade, Gunstan ; depuis la mort de notre père, sa santé a singulièrement décliné.
— Qu'elle le dise ! nous la soignerons, nous resterons près d'elle,, je n'irai pas à Londres.
— Mais elle n'est pas assez soufl&rante pour te retenir ainsi à ses côtés. Sois seulement patient, mon cher Gunstan, patient et. , . prudent.
SUR tE QUAI 209
-• Je ne suis ni l'un ni Tautre, répondit brus» quement Gunstan en marchant vers la fenêtre, et je ne sache pas que ma mère ait rien fait pour me donner ces deux qualités.
Il s'aiTêta tout à coup, fit un pas vers le balcon, et, revenant dans l'appartement, prit son chapeau.
— Voici Fred Hansley, dit-il ; il m'apporte la réponse. Si nous partons, crois-tu, que sérieusement maman veuille être du voyage ?
— Je le crois ; mais tu pourras bien lui reparler ce soir.
— C'est vrai : il y aura toujours deux places de trop à bord. Je ne sais quelle nouvelle Fred m'apporte ; mais, dans tous les cas, je dînerai chez lui ce soir : annonce-le à ma mère, Nola, qu'elle ne m'attende pas.
Sur ces paroles, il sortit.