‹ Armelle TrahecChapitre 22 sur 38 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Gvennola et Madalen sont arrêtées devant la porte de l'appartement de madame de Kerpeulvan, et, bien qu'il soit onze heures du matin, elles parlent avec précaution, comme si elles craignaient de troubler son repos.

— Es-tu bien sûre d'avoir entendu sonner, Madalen ? demande Gwennola à demi-voix.

^ Mademoiselle, j'ai pu prendre le bruit de la sonnette de la rue pour celle de la chambre de madame ; mais dans le doute* comme l'heure de son réveil est bien passée, j'ai voulu venir m'assurer que ce n'est pas elle qui sonne.

p^ Je crains qu'elle n'ait eu une bien mauvaise nuit : jamais elle n'a été plus agitée, plus souffrante qu'hier soir; et cependant elle m'a renvoyée de très bonne heure. A quelle heure s'est-elle couchée?

•!— Je n'en sais rien. Mademoiselle^ vous savez qu'elle me renvoie passé neuf heures, excepté les nuits tout à fait mauvaises. Il me semble qu'elle parler

Nola prêta l'oreille.

— Oui, je suis inquiète : si j'entrais?

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-^ Elle vous gronderait; quand elle se parle, il lui plaît qu'on fasse semblant de ne pas l'entendre. Ne vous désolez pas : elle sera mieux aujoui'd'hui, elle sera bien peut-être. N'est-ce pas aujourd'hui que le paquebot arrive f

Comme Madalen prononçait ces mots, retentirent à la fois un timbre sonore et une voix vibrante qui disait :

— Pourquoi chuchotez-vous ainsi à ma porte?

Nola tourna vivement le bouton de cristal, et pénétra dans la chambre.

Madame de Kerpeulvan, ses grands cheveux fauves relevés à la chinoise et enroulés en torsade autour de ses tempes, vêtue d'un peignoir de cachemire violet, était tranquillement assise devant un chiffonnier, et feuilletait une liasse de petits papiers de différentes grandeurs attachés ensemble par un ruban bleu.

— Avez-vous bien dormi, ma mère? demanda Nola en l'embrassant.

— Très bien : mes douleurs nerveuses se sont subitement calmées, et je me sens la tête si libre, que j'espère faire quelques visites avant l'arrivée de Gunstan. Je suis extrêmement vexée de ne pas connaître Theure exacte de l'arrivée du paquebot : nous aurions pu nous rendre en voiture au-devant de lui.

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— On pourrait peut-être 3e procurer ce renseignement sur le port, maman.

— Non : personne ne connaît qu'approximativement l'arrivée des vapeurs. On dit toujours de quatre à cinq heures. Au reste, jne promenade en voiture sur la Fosse sera très agréable cette aprèsmidi. Veux-tu appeler Madalen? je m'habillerai avant le déjeuner. Tu vas t'habiller aussi, je pense : cette toilette grise est fanée. Gunstan serait peu flatté de te voir apparaître ainsi attifée au milieu de ces élégantes Anglaises.

Nola appela Madalen, et alla s'occuper de sa propre toilette.

Elle était trop heureuse de la rapide et singulière transformation qui s'était opérée en sa mère, pour ne pas contribuer, par sa docilité absolue, à la durée de cette période de calme succédant à des jours pleins d'angoisse.

Ainsi qu'elle l'avait annoncé, madame de Kerpeulvan imagina de faire quelques visites, uniquement pour tromper les ennuis de l'attente.

Elle avait à dire que le paquebot de ce jour lui ramenait son fils, et cela seul lui rendait ces visites supportables.

Au moment où elle prenait place dans la voiture qu'elle avait louée pour l'après-midi tout entière, elle remarqua au-dessus de sa porte un large

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écriteau de carton qui portait ces mots imprimés : Grand appartement avec balcon à louer.

— Ciomment! notre propriétaire n'a pas encore fait enlever cette laide enseigne t dit-elle : c'est d*une négligence impardonnable.

Et, faisant signe à Madalen de se rapprocher de la voiture, elle lui dit :

— Madalen, tu feras dire à Briton d'enlever cet écriteau aujourd'hui; non pas demain, aujourd'hui.

Madalen répondit : « Oui, Madame, > ferma la portière derrière Nola, et la voiture partit.

Cette tournée de visites de pure politesse se fit très rapidement. Dans tous les salons où elle était reçue, madame de Kerpeulvan entrait impétueusement, s'excusait à sa manière, c'est-à-dire en quelques paroles froidement polies, de n'avoir pas rendu sa visite plus tôt, annonçait que son fils revenait d'Angleterre ce jour-là même, et repartait pour aller redire ailleurs les mêmes paroles.

Bien avant l'heure fixée, elle avertit Nola qu'elle était fatiguée de visites, et donna au cocher l'ordre de prendre le quai de la Fosse et de le suivre jusqu'à Sainte-Anne.

La voiture fit deux fois ce long trajet, et elle s'en allait une troisième fois vers l'embouchure de la Loire, quand madame de Kerpeulvan aperçut de

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loin un paquebot qui arrivait rapidement. Elle ordonna au cocher de presser ses chevaux ; mais, le petit bâtiment ayant stoppé au premier débarcadère, les passagers formaient déjà un groupe compact sur le quai, quand elle ouvrit la portière de sa voiture pour mettre pied à terre.

Elle fut reconnue par Pred Hansley, qui venait de débarquer : il accourut vers elle.

— Mon flls ? où est mon fils, monsieur? demanda madame de Kerpeulvan surprise et déjà alarmée de ne pas apercevoir Gunstan dans le groupe des débarquants.

— Madame, Gunstan est à Londres, fort bien portant, mais désireux de faire un plus long séjour. Voici la lettre dont il m'a chargé pour vous.

Madame de Kerpeulvan prit la lettre que le jeune homme lui tendait, balbutia un remercîment, et ferma la portière par un geste violent.

Puis elle décacheta la missive, et d'une voix confuse, tremblante, elle lut ce qui suit:

« Ma chère mère,

< Je me trouve si bien à Londres, que j'y reste quelques jours avec ta permission.

« Impossible de visiter une ville pareille en aussi peu de temps: Décidément, j'aime les capitales : c'est là, et non pas ailleurs, que se concentrent les

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forces vives d'une nation, que se rencontre ce qu'elles ont de plus précieux en hommes et en choses, et je ne sais en vérité pourquoi nous sommes allés échouer à Nantes. Autant valait rester sur nos rochers de Kerpeulvan. J*en ai suffisamment de cet essai. Je m'ennuie, tu t'ennuies, Nola s'ennuie, Madalen elle-même s*ennuie : donc brisons là, si tu y consens.

€ Voici ce que je voudrais faire :

4c Rien n'est plus simple que ce plan. Je finirai le mois à Londres et la saison à Paris ; puis, au printemps, j'irai vous retrouvera Kerpeulvan, où vous allez être enchantées de retourner, j'en suis sûr. Avant de quitter Nantes, aie la bonté de payer mes petites dettes : quatre-vingts francs chez l'armurier de la place Graslin, une boîte de cigares à la marchande qui nous fait face, un pourboire au gar- /;on du cercle, et la pension de mon bull-dog chez le dresseur. Je t'écris un peu à la hâte, chère mère. Je te l'avoue : j'ai balancé jusqu'au dernier moment, craignant un peu de te contrarier ; mais je veux utiliser mon déplacement, et je te dis : Au piintemps ! en ^embrassant de cœur ainsiqueNola. € Ton fils qui t'aime tendrement,

4C GUNSTAN. >

« P.-5. — Ne sois pas inquiète de n a santé : j'ai trouvé quasi une famille dans la famille Hansley,

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