A LA GARE DU NORD
phaltG. Dans ce sauve-qui-peut général il n'est guère possible de garder une allure tranquille, et, lorsqu'on longe la rue du Bac aux heures occupées de la journée, on prend, malgré soi, un air pressé.
C'est cependant ce que ne fait pas Madalen, la femme de chambre de madame de Kerpeulvan.
Aussi diflTérente des grisettes en taille et en che- Teux qui sautillent autour d'elle, que le landau majestueux est diflTérent des voitures de fantaisie qui bondissent sur le pavé en frôlant ses roues, elle marche de son pas lent et mesuré sur ce trottoir encombré, s'arrêtant sans impatience, se dérangeant sans ennui, et reprenant avec calme sa marche en droite ligne, sans accorder une ombre d'attention aux passants, qui, tout affairés qu'ils soient, se détournent pour regarder son costume original et charmant. Arrivée dans la rue de Sèvres, elle la remonte jusqu'à la station de voitures, qu'elle longe quelque temps, sans tenir compte des gracieuses propositions des cochers. Ayant trouvé ce qu'elle cherche, un fiacre à deux chevaux et à galerie, elle regarde l'heure à Thorloge de la station et monte dans la voiture, en donnant comme adresse au cocher : rue Bellechasse.
Le cocher monte sur son siège, la voiture s'ébranle et s'engouffre avec toutes sortes de véhicules dans la tumultueuse rue du Bac ; elle en sort
224 ARMELLE TRAOEG
par la rue de Babylone, et arrive rue Bellechasse, au numéro indiqué par Madalen.
Madalen descend, monte au premier étage et ouvre, avec une clef, la porte de l'appartement situé à gauche, sur le palier. Madame de Kerpeulvan, revêtue de ses vêtements de sortie, se trouvait dans la petite antichambre précédant la porte d'entrée : elle plaçait une canne à poignée de bronze dans le porte-parapluies.
Quand elle aperçut Madalen, elle se dirigea vivement vers une porte, et, l'entr'ouvrant :
— La voiture est là? dit-elle : mets vite ton chapeau, Nola. A qui écris -tu?
Nola, assise à un petit bureau d'acajou, écrivait sans se presser et avec cette expression reposée et réfléchie qui révèle que l'on parle à quelqu'un d'intime.
— A mon oncle Gabriel, maman, répondit- elle.
— Encore ! Tu lui écris donc tous les jours! Lui as-tu dit que Gunstan nous arrive d'Angleterre aujourd'hui?
— Cette bonne nouvelle forme la première phrase de ma lettre.
Madame de Kerpeulvan sourit, dit : « Hâte-toi ! » et rentra dans Tantichambre, où Madalen se trouvait encore.