‹ Armelle TrahecChapitre 33 sur 38 · ABMBUE TBABBC · texte numérisé non relu

ABMBUE TBABBC

moins Barba qoi grelotte la fièvre dans son lit clos, partagent Tinquiétude de leur maîtresse.

Les fenêtres s^ouvrent sans cesse, les regards interrogent sans cesse Thorizon.

Yan comparaît poiu* la dixième fois devant sa maîtresse inquiète et irritée.

— Yan, quand a-t-il quitté Eertant

— Je l'ignore, madame.

— Répète-moi ce qu'il fa dit.

— Il était pâle comme un mort ; il m'a seulement dit : « Retourne à Kerpeulvan I » et il m'a mis une pièce de vingt francs dans la main, Je lui ai de* mandé : <Que faut-il dire à madame? »— Il m'a répondu : 4c Rien... je lui écrirai. » Et il est parti.

Madame de Kerpeulvan fait un signe dlmpatience et retourne dans son salon, pour en sortir bientôt. Son agitation grandit à mesure que cette seconde journée avance : elle se rappelle le dernier mot qu'elle a jeté à son fils et le regard qui lui a répondu; elle erre de la plate-forme à la falaise, croyant voir Gunstan dans chaque ombre d'homme qui lui apparaît.

A la fin de l'après-midi, n'y tenant plus, elle commande à Yan d'atteler, à Nola de revêtir sa toilette de sortie, à Madalen de se tenir prête à accompagner Nola.

Sa voix est si brève, son regard si impérieux.

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quMl est bien prouvé que toute observation est inutile.

— Nola, tu vas aller au Guilvin ; si tu n'y trouves pas ton frère, tu partiras pour Sainte-Anne.

— Et vous, mère ?

— Moi, je reste l'attendre ici : il va revenir sans doute. Avec son étourderie habituelle, il a oublié de nous faire prévenir, et si je n'avais certaines raisons particulières de m'inquiéter, je ne m'inquiéterais pas.

— Mère, si vous gardiez Madalenï

— Non, si tu vas jusqu'à Sainte-Anne, la nuit te surprendra en route, et il n'est pas convenable que tu sois seule.

— Mais vous le serez, vous I

— Du tout, j'ai Barba, et le jardinieier sera do retour pour sept heures, je pense.

— Il m'a dit de ne pas fermer la petite porte, ce qui annonce qu'il reviendra très tard, objecta Madalen, et il y a grande marée, madame, les vagues battront les murs du château.

— Qu'importe ! cela n'arrive-t-il pas deux fois par an ? Partez et ramenez-moi Gunstan demain. Si, comme je le crois fermement, il est chez ton oncle, envoie-moi un exprès sur-le-champ. Je te défends de revenir ce soir.

Nola et Madalen montèrent en voiture, et maie.

AMIBLLB TRÀHSC

dame de Kerpeolyan, restée seule, regagna son petit salon.

Elle demeura longtemps immobile à sa place ordinaire, plongée dans une sorte de torpeur qui succédait à Tagitation de la journée. Tout à coup elle se leva. Le silence absolu de cette maison lui causait une sensation d'épouvante : elle sortit du salon, et, gagnant le vestibule, appela :

— Barba I

— Madame, répondit la voix cassée de la vieille femme.

Et elle ajouta précipitamment :

— Est-ce qu'il arrive ?

— Non.

— Madame, n'est-il pas temps de prépara votre souper?

— Je ne souperai point. Nola m'a fait goûter: je ne pourrais rien manger de plus ce soir.

— Mais lui!

— Qui lui?

— M. Gunstan, quand 11 reviendra.

— Son couvert est mis, il y a de la viande froide sur la table. Que me voulez-vous ?

Cette dernière demande s'adressait à Jean Kerbic, le domestique de l'abbé Gabriel, qui apparaissait sur le seuil de la porte et qui mettait son vieux chapeau à la main.

ABANBONNÉB 283

-— Vous remettre cette lettre, madame.

Madame* de Kerpeulvan prit la lettre et demanda :

— Y a-t-il une réponse ?

— Non, madame.

Elle prit dans sa poche son porte-monnaie, l'ouvrit, en tira une pièce d'argent, et, la tendant au messager :

— Voici pour vous, dit-elle, vous pourrez souper à Kerlud.

L'ayant ainsi congédié, elle entra dans l'appartement même de Barba, et, s'approchant de la fenêtre, déchira la large enveloppe. Elle renfermait une double lettre : l'une ne contenait que ces lignes, qu'Armelle lut d'un coup d'œil en ouvrant la seconde enveloppe :

« Je t'envoie à la hâte ce billet que Gunstan m'adresse d'Auray et qui m'a attendu chez moi. Je serais allé volontiers te le porter moi-même, j'ai craint de te fatiguer par ma présence.

€ Je reste, pour le temps et l'éternité,

« Ton oncle dévoué, « G. DB Kerpeulvan. »

L'autre billet était ainsi conçu :

« Ma mère, « Tu as résisté h mes supplications, miss Geor-

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gina résiste à mes prières. Elle ne te connaît pas ot persiste à vouloir obtenir ton consentement. Moi, je (0 connais, et, ne pouvant plus rien espérer, je .quitte la France. Je serai déjà en mer quand tu recevras cette lettre.

« L'inflexibilité de ton cœur m*a prouvé que ton dévouement n'était que le plus implacable des égoïsmeSy et tu m'as fait connaître cette suprême douleur, pour un fils, de douter deTâmour desa mère. Tu ne me reverras plus. »

Barba avait entr'ouvert ses rideaux de serge verte et regardait lire madame de Kerpeulvan.

— Cest de lui ? demanda-t-elle.

Madame de Kerpeulvan ne répondit pas ; elle porta violemment ses deux mains de son front à son cœur et sortit, sans même fermer la porte derrière elle.

Dans la cour, elle s'arrêta, respira deux fois longuement et tourna son front brûlant du côté de l'Océan, d'où soufflait une brise glacée ; puis, les deux mains croisées sur sa poitrine comme pour comprimer les battements de son cœur brisé, elle marcha lentement, d'un pas lourd et régulier, vers la plate-forme rocheuse, et s'arrêta non loin de la Chaise-de-César.

Quel être si fortement trempé ou si égoïste qu'ij

soit, quel cœur capable de passion n'a pressenti les horreurs du vide ? Quel est celui qui, à Fheure des épreuves suprêmes, oserait défier Thôte sombre de rame : le désespoir, et lui dire : Je ne te connaîtrai pas ? Il est des douleurs qui dépassent les forces de la créature fragile, des déceptions qui font brutalement retomber les êtres dans une sorte de néant, et celle qui frappait madame de Kerpeulvan était de celles-là. Elle n'avait plus de fils, elle était abandonnée par celui qu'elle avait idolâtré. Ses pensées, ses sentiments, ses projets, s'étaient concentrés sur un être périssable; tout s'écroulait; son âme était remuée jusque dans ces profondeurs que la douleur a seule la puissance d'atteindre. Rien n'existait en ce moment pour cette abandonnée : elle éprouvait l'effroyable hallucination du vide.

Il faisait une soirée d'un calme lugubre. L'heure de la marée était venue, la mer grondait sourdement au loin, et les vagues se précipitaient de l'Océan dans le golfe avec un fracas étourdissant. Quelles que fussent d'ailleurs les dispositions du temps, le goulet devenait, surtout le jour des grandes marées, un dangereux passage sur lequel les esprits de l'abîme semblaient se déchaîner. L'Océan, pris de fièvre, s'élançait en maitre, en tyran, dans le golfe, et transmettait ses profondes agitations à la petite mer endormie qu'on voyait frémir au loin.

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Ainsi se communiquent les passions entre los êtres de valeur inégale ; ainsi les ftmes fortes impriment aux fitibles les impétueux mouvements de leur puissante vitalité.

Des vagues bouillonnantes, monstrueuses, d*un vert glauque, se précipitaient contre les terrasses rocheuses de Kerpeulvan avant de s*écouler dans le golfe. Ces hautes vagues, aux panaches d'écume, prenaient sous la clarté vaporeuse de la lune un aspect effroyablement fiEmtastique : on aurait dit une danse de sorcières échevelées ; considérer ce tourbillon donnait le vertige. Madame de Kerpeulvan, pâle, chancelante, fascinée, se penchait sur la ronde infernale.

Qu'était une vie humaine à détruireen ce goufre ?... Rien : il n'y avait qu'à se laisser tomber, il n'y avait qu'à laisser enlacer son corps par ces longues chevelures d'argent. On ne se noyait pas, on s'engloutissait.

Deux fois la malheureuse mère ât un pas vers la pointe, deux fois elle recula.

Son désespoir, aveuglant ses facultés, la poussait en avant ; une force contraire la clouait au rocher, N'était-ce point l'esprit bienheureux, gardien de cette volonté orgueilleuse, qui la retenait mystérieusement en cette épouvantable tentation ?

Tout à coup,elle se tordit les bras par un mouve-

vGot

ment convulsîf^ et de son cœur jaillirent ces mots : < Mon père I mon âls 1 » ses deux amours, ses deux idolâtries ; puis,regardant l'abîme d'un air de sombre défi, elle recula de quelques pas et s*assit dans la Cîhaise-de-César.

— Madame, dit une voix chevrotante près d'elle, la nuit est très froide, la mer vient, rentrez.

Madame de Kerpeulvanleva son œil atone. Barba, lerosaire enroulé autour du bras et appuyée sur son bâton de houx, était devant elle.

— Mon père ! mon fils ! redit une voix brève. Au son de cette voix, le vieux corps de Barba

frémit.

~ Où est le jeune msâtre î

— Parti pour ne plus revenir.

La vieille femme chancela sur ses jambes, et, pour ne pas tomber, saisit des deux mains le giand bâton de houx.

— Madame, reprit-elle, il y a grande marée : le flot va balayer la terrasse.

Madame de Eerpeulvan ne répondit point. *-• Madame, ma chère Armelle, le save2-vous t

— Je le sais.

L'œil de Barba se dilata sous sa profonde orbite.

— Madame, et le jugement? dit-elle.

Armelle tressaillit, mais ne répondit pas. La vieille

femme leva les mains et les yeux vers le ciel par un

2S8 AKUILLE TaAIlEG

geste de désespoir insensé, et, jetant son bâton, 8*accroupit aux pieds de sa maîtresse, pareille au chien fidèle dont le dévouement ne fléchit pas, même devant la mort.

Jean Kerbic, en recevant la pièce d'argent de madame de Kerpeulvan, avaitcompris qu'ilne devait pas rester au manoir, et il s'était empressé de reprendre son chemin. Arrivé devant le grand menhir, ilavaitréfléchi qu'il marchait depuisplusieurs heures sans boire ni manger et surtout sans se reposer. La soirée était fraîche mais belle : il alla philosophiquement s'asseoir contre la pierre, regarda et palpa la belle pièce de cinq francs toute neuve qui lui avait été donnée, et prit la sage résolution de ne la point laisser, même en partie, aux mains de l'aubergiste de la Vieille-Pierre, à Kerlud. En conséquence, il tirade sa poche un couteau, une gourde, un gros croûton de pain au milieu duquel était planté un épais morceau de lard, et, se signant, se mit à manger sur le pouce sans se presser, en mes-* sager qui a consciencieusement rempli sa mission « '

G6(' ÈAvii

Son repas fini, il alluma une petite pipe de terre et la fuma paisiblement ; puis, se levant, il ramassa son bâton et jeta un regard macMnal vers Kerpeulvan.

Un mouvement d'eflfroi lui échappa ; repoussant son chapeau en arrière, se frottant les yeux comme pour s'éclaircir la vue, il regarda de nouveau très attentivement de ce côté.

Sur la plate-forme rocheuse, la Chaise-de-César émergeait de l'ombre; un être humain y était assis avec quelqu'un couché à ses pieds ; une vague énorme lançait sa pluie d'argent sur ces têtes, et elles ne bougeaient pas !

N'en croyant pas ses yeux, Jean Kerbic prit sa course vers Kerpeulvan. Arrivé devant la grille, il se glissa à pas de loup contre le mur qui était dans l'ombre, et ne s'arrêta que lorsqu'il put parfaitement reconnaître madame de Kerpeulvan et Barba couchée près d'elle.

k cette vue, le visage ridé de Jean Kerbic se revêtit soudain d'une affreuse expression de joie; son petit œil noir devint luisant ; il y eut sur les traits de ce vieillard comme une lueur d'enfer. Il regarda une seconde fois le groupe sinistre et repritavec précaution son chemin ; mais, au moment de tourner le dos b Kerpeulvan, il s'arrêta de nouveau, sa figure changea soudain d'expression, il baissa la tête commd

ÂRMBtLB T1UHBC

une immense conAision, puis sa main ridée et flrappa trois fois sa poitrine. Après ce med rononcé dans Tombre.il passa la grille, entra cour du manoir et marcha droit aux écuries, u cheval de Ounstan piaffait dans sa stalle:

li mit une bride, jeta une selle sur ses flancs mduisit au pas jusqu'au menhir. Arrivé là, il sur un fhtgment de roche et se hissa sur le ux coursier. Il s*ass^]ettit de son mieux sur I, donna sur les flancs du cheval un coup de iirdin et partit au galop vers Eerlud.

me les portes des maisonnettes étaient closes mfants couchés, personne ne vit l'étrange caqui s'arrêtait à la porte du presbytère et qui, ISSUS le petit mur qui séparait le jardin de la demandait d'une voix essoufflée & la servante é s'il y avaitlongtemps que M. l'abbé de Eern avait quitté le presbytère, lais oui, répondit-elle, il y a bien longtemps. Combien à peu près?

>eux heures au moins.

Leconduisait-il les messieurs de Saint-Yves t )ui, Jean. Ne vous l'a-t-il point dit en par-

l n'aura pas marché vite. Le cheval est fatit il aura fait une halte au presbytère : je vais > de le rejoindre.

Godgfe I

Et, tournant la tête de son cheval du côté du grand chemin, il lui fit reprendre le galop.

Excité à la fois par le vent du soir et le bâton de Jean Kerbic, le beau cheval de Gunstan dévorait l'espace, et il était fantastique de le voir galoper les naseaux ouverts, avec ce petit homme accroché à son ondoyante crinière blanche. Les voyageurs attardés et superstitieux auraient volontiers reconnu le korigan des légendes en expédition nocturne.

Bientôt Jean aperçut à la clarté de la lune un point noir qui se mouvait devant lui ; il l'atteignit en^quelques minutes : c'était le cabriolet de son maître. Il le dépassa dans un élan de sa fougueuse monture ; puis, obligeant le cheval à revenir sur ses pas, il se laissa glisser à terre en criant d'une voix essoufflée :

— Arrêtez, monsieur, arrêtez !

L'abbé de Kerpeulvan, reconnaissant la voix do son domestique, arrêta court son cheval.

— Monsieur, reprit Jean, si vous n'allez pas à Kerpeulvan, il s'y passera des choses terribles cette nuit

~ Expliquez-vous, Jean: prenez le temps de respirer, expliquez-vous.

— Monsieur, le jardinier, que j'iai rencontré en allant, m'a dit qu'on était inquiet de M. Gunstan,et que madame l'envoyait aux Parcs savoir s'il y était. Depuis hier elle l'attend.

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— Mais le billet que tous lui avez porté était de lui.

— Eh bien, c'est justement après l'avoir lu qu'elle est allée dans la Chaise-de-César.

— Et après?

— Monsieur, il y a grande marée : cette nuit il y aura six pieds d'eau sur la plate-forme^ les yagues y montent déjà.

— Ma nièce n'y sera plus.

— Elle y sera, monsieur. Je vous dis que, dans cette chaise de pierre, avec sa lettre dans la main, elle a la figure de son père ; si vous la voyiez, vous diriez comme moi : Voilà une femme qui veut se laisser emporter par le flot. Tenez, monsieur, c'est si ^Tai que, lorsque je l'ai vue déchirée par un chagrin, je ne sais lequel, prête à se détruire de désespoir, le diablem'a soufflé une joie d'enfer. Je mesuis rappelé le passé et j'ai dit : Ce ne sera pas moi qui la tirerai de là, elle ne m'écouterait pas plus que le goéland qui passe ; qu'elle aille aux poissons avec son maudit orgueil. Oh ! monsieur, j'irai me confesser demain de cette joie de péché : elle me brûle la conscience.

— Vous ferez bien. Regardez-moi.

Jean souleva son chapeau, et soutint intrépidement le regard pénétrant que son maître fixait sur lui.

gJ^J

— Jean, VOUS ne vous êtes arrêté dans aucun cabaret.

— Non, monsieur.

— Personne ne vous a fait boire deTeau-de-vie?

— Non, monsieur.

— Devant Dieu qui vous entend, vous dites vrai î

— Je dis vrai sur ma conscience, je Tai aperçue du menhir, et je suis allé jusqu'à elle.

L'abbé descendit de voiture et s'approcha du cheval de Gunstan.

— Monsieur, s'écria Jean Kerbic, cette bête est terriblement ardente : retournez en voiture, je vous en prie.

— Et si je n'arrivais pas à temps! Tenez-moi l'étrier.

Jean obéit, l'abbé monta sur le fougueux coursier, dit à Jean : « Suivez-moi dans la voiture, » et partit au galop dans la direction de Kerpeulvan.

Quand il arriva auprès du menhir, il arrêta son cheval, et, de cette petite hauteur, inspecta anxieusement la grève. D'abord il ne vit qu'un magnifique et calme paysage éclairé par la lune et par l'étoile brillante du petit pharo voisin ; puis ses yeux, se familiarisant avec cette lumière blanche, se fixèrent sur la plate-forme : le tableau qu'avait vu Jean Kerbic lui apparut.

Une femme était blottie dans la chaise de granit ;

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à ses piedSi une masse noire trempait dans Teati qui couvrait la terrasse d'une nappe étincelante.

La yag^ne n*y Jetait plus seulement sa vaporeuse pluie d*écume, elle y vomissait ses superbes panaches avant de venir s'y engouffi^r elle-même.

L'abbé sauta à bas de son cheval, et» avec une vigueur qu*on n'aurait pas attendue d'un homme de son ftge, il descendit en courant le sentier et gagna la plate-forme.

n marcha dans l'eau jusqu'à sa nièce.

— Armelle ! dit-il.

Un léger tressaillement agita les vêtements de madame de Eerpeulvan ; mais elle ne donna aucun signe d'attention.

— Mon enflant ! répéta-t-il.!

Il se pencha» arracha le billet de Gunstan des doigts roidis de la désespérée» et le lut.

— Armelle, m'écoutes-tu? reprit-il avec l'accent d'une compassion immesurée : il reviendra I

Madame de Eerpeulvan demeura insensible.

— Lève-toi I

Elle ne bougea pas.

Il s'approcha tout près d'elle.

— Puisqu'il le faut, mes bras débiles t'arracheront au danger.

Il lui avait posé la main sur l'épaule.

Elle frémit à ce contact, et, se redressant de toute

sa hauteur, fixa sur le vieillard des yeux qui étincelaient d'une colère sauvage.

— Si je veux mourir, qui m'obligera de vivre? dit-elle d'une voix sourde.

L'abbé leva la main vers le ciel par un geste sublime :

— Celui que tu as méconnu et dont l'amour te poursuit.

— Rien ne m'a poursuivie que la fatalité;

— Qui t'a livrée aux passions indomptables de ton cœur?

— N'avais-je pas le droit d'être l'unique amour de mon père et d'aimer uniquement mon fils?

•— La créature ne suffit pas à la créature. Ma flUe, ton âme est déchirée; laisse la vérité y pénétrer : la vérité te redonnera la vie.

— Qu'ai-je besoin de la vie?

— Je te parle de la vie supérieure, Armelle, de celle qui t'a toujours manqué.

— Je ne vous comprends pas.

— Tu me comprends, Dieu ne reste pas une abstraction pour les êtres qu'il a créés par amour, il se manifesta à eux. Ma flUe, tu l'as vu dans ce ciel qui étincelle, dans cette mer dont il a creusé les abîmes, tu l'as rencontré dans les abîmes de ton propre cœur. C'est à lui qu'appartient toute vie. Âh I dans cette heure d'angoisses, dis-lui qu'il est

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ton maître et que tu Tadores. Accorde-lui deux holocaustes, le sacrifice de tes deux passions, de tes deux égoïsmes, de ta haine et de ton idolâtrie. A elle Toubli; à lui la liberté! A ce prix, Dieu, si longtemps exilé de ton cœur, y ramènera la paix.

— La paix, répéta-t-elle avecé garement, il n'y a plus de paix pour moi : je suis anéantie, mon cœur est en cendres, je veux mourir.

— Ma fille, humilie-toi.

— Comment?

Le prêtre découvrit ses cheveux blancs,

— A genoux ! dit-il en s'agenouillant sur le roc et en lui saisissant la main.

Armelle fixa sur lui un regard fetrouche, mais se laissa glisser.

La voix calme et suppliante du prêtre se mêla aux sourds grondements des flots.

— Seigneur, disait-il, vos jugements sont équitables, mais vos miséricordes sont infinies. Éclairez son intelligence, pacifiez son cœur, allumez en elle le feu de votre amour.

De violents sanglots lui répondirent.

A genoux, son front altier emprisonné entre ses mains, madame de Kerpeulvan pleurait et sanglotait comme une simple femme.

L'abbé Gabriel ne songeait pas à interrompre l'expression de cette douleur mêlée de repentir;

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