LA DERNIÈRE TENTATIVE
Madame de Kerpeulyan gardait un silence farouche.
— Au moins, fais -moi une promesse: avant de donner une réponse irrévocable à ton fils, consulte Dieu dans ta prière, scrute tes motifs devant celui qui scrute les cœurs.
— Pour une chose qui touche à l'intime de mon cœur et de ma vie, je ne consulte que moi-même. Je me suis consultée, j'ai répondu : Non.
L'abbé en avait assez entendu : il garda le silence à son tour,et la conversation ne fut plus qu'un insignifiant échange de paroles sur la visite des du Guilvin et autres incidents de cette importance.
— Mon oncle, vous permettrez que Nolame remplace près de vous aujourd'hui, dit madame de Kerpeulvan quand l'abbé se leva pour partir; je marche difficilement et je ne pourrais vous voir longtemps sans revenir à ce sujet douloureux qui ne sort pas de ma pensée, mais dont je ne veux plus parler, même à vous. Un de ces jours, nous irons vous voir et prendre congé. J'arrange mes affaires de façon à pouvoir quitter Kerpeulvan pour longtemps. Nous ferons un grand voyage pour disti aire Gunstan : au- premier calme qui se fera dans son esprit, nous partirons.
Elle se leva en prononçant ces dernières paroles, et tendit à son oncle une main qu'il pressa en soupirant.
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Noia sortit do saton avec loi et le suivit jusqu'à sa Toiture, qui était restée tout attelée, par son ordre. Le vieillard et la jeune fille paraissaient également soucieux, également abattus.
— Gomment finira cette lutte» Nola? demanda le prêtre tout à coup.
— Mon oncle, je n'en sais rien ; depuis que l'affaire est entamée, pas un d'eux n'a fait Tombre d'une concession.
» Je suis désolé : elle ne cédera pas.
— Jamais, je l'ai dit à Gunstan.
— Et que répond-il?
— Qu'il ne cédera pas non plus.
•-• Je l'ai trouvé bien changé, et ta mère, malgré son énergie, me semble très soufirante.
' — Elle l'est. Voilà un mois qu'elle ne mange plus, qu'elle ne dort plus; elle a des mouvements fébriles dans les mains, et, quand elle se trouve seule avec moi, son regard a quelque chose d'égaré.
— Il est temps que cela finisse.
— Oui ; mais comment prévoir l'issue de ce conflit? Pour moi, je m'y perds.
— Laissons faire Dieu, ma fille : c'est un de ses châtiments de nous livrer aux passions de noscœurs ; mais il mesure les épreuves à notre faiblesse. Adieu, tiens-moi au courant, prie beaucoup et va-t'en, car Gunstan m'attend auprès du menhir, et c'est préci-
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sèment parce que ma réponse n'est pas d'une nature consolante que je ne dois pas le faire languir.
Nola s'éloigna, et l'abbé, se tournant veisJean Kerbic :
— Marchez lentement, ordonna-t-il; comme je pense retrouver mon neveu dans les environs du menhir, je suivrai la voiture à pied.
Ils traversèrent au pas le chemin aride tracé le long des falaises et arrivèrent en face d*une de ces pierres gigantesques dont M. Yves de Kerpeulvan aimait à étudier les origines. Gunstan, les bras croisés, les yeux sur la mer, était appuyé contre le monolithe. Au bruit des roues, il tourna vivement la tête et marcha lentement au-devant de son oncle. En l'abordant, il lui demanda d'une voix basse et émue :
— Avez-vous obtenu quelque chose?
— Hélas I non.
— Rien, rien ?
— Rien, absolument ; il faut prendre patience, mon enfant, il faut...
— Il faut en finir, dit Gunstan dont le pâle visage s'empourpra. Merci, mon oncle, et adieu I
Et, enfonçant son chapeau sur ses sourcils par un geste plein d'une résolution sauvage, il reprit à pas de course le chemin de Kerpeulvan. Il passa comme un ouragan dans la cour, traversa le corridor.
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ouvrit la porte du salon, et, la fermant derrière lui, resta appuyé contre le chambranle, ses yeux ardents fixés sur sa mère, que Nola n'avait pas encore rejointe.
Les scènes étaient tellement Aréquentes entre eux depuis quelque temps, que madame de Kerpeulvan ne manifesta aucune émotion de l'attitude étrange que prenait Gunstan devant cette porte^
— Ma mère, dit-il en croisant les bras sur sa poitrine, il faut en finir.
— Finissons-en, mon fils.
— Es-tu résolue à t'opposer & mon bonheur?
— Je] donnerais ma vie pour ton bonheur; mais je m'oppose à ton mariage avec la sœur de madame Trahec.
— Tu as plus de haine pour ta belle-mère que d'amour pour ton fils.
— Mon amour et ma haine ne se sont jamais nui jusqu'au jour ou tu les a mis en présence.
— Eh bien, le moment est venu de choisir entre eux. Si tu m'aimes, consens à mon mariage, je t'en supplie une dernière fois... une dernière fois I
Madame de Kerpeulvan regardait ardemment son fils.
Qu'eût-il fallu pour qu'en cet instant elle lui tendît les bras en lui disant : Sois heureux! Un de ces soupirs en haut qui attirent des forces suffisantes
pour immoler généreusement une passion, quelle qu'elle soit.
Mais cette âme s'était volontairement fermée du côté du ciel, et, la nature n'étant pas plus forte que la nature, elle ne ressentit qu'une impression de colëre à cette supplication suprême. Le démon de l'orgueil toucha en elle la fibre du passé ; elle ne pensa qu'à madame Trahec.
— Une dernière fois soit, Gunstan 1 répondit-elle avec une mordante ironie.
Et, rejetant la tête en arrière par un mouvement hautain :
— Jamais I prononça-t-elle.
Gunstan ne répondit pas ; il ouvrit la porte, traversa le corridor, la cour, la plate-forme, la jetée, et, sautant dans son bateau, il dit à Yan qui larguait la voile :
— A Kertan 1
AU CHATFAU DE KERTAN
Kertan, longtemps abandonné, avait vu soudain reparaître son ancienne maîtresse, dont le nom avait changé, mais non le caractère. A peine arrivée
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dans son ancien domaine, madame Windham l'avait rempli de trayailleurs, et, en huit jours, l'ayait transformé.
Nous la trouTons occupée de ses jardiniers, qui, sous sa sunreillance, tracent de larges corbeilles ovales dans les gazons plantureux.
Oeorgina, qui raccompagne, lui dit en passant un brin de réséda dans sa fine ceinture :
— Vous paraissez fatiguée, Delphine?
— Je le suis en effet : je me demande si c'est Vair vif que Ton respire ici qui augmente ma douleur dans le côté ; mais depuis hier je souffire beaucoup.
— Vous êtes restée très longtemps debout, asseyez-vous.
I4i jeune fille passa le bras de sa sœur sous le sien et Tentraîna vers le banc adossé contre la maison. Madame Windham s'assit, et, tirant un papier de sa poche, se mit à le lire en souriant.
— Vous ai-je lu la dernière missive de M. de Kerpeulvan, Georgina? dit-elle tout à coup.
— Celle que vous avez reçue hier soir?
— Oui.
— Certainement, vous me l'avez lue.
— Ne trouvez-vous pas que son irritation contre le despotisme de sa mère grandit singulièrement.
— Si, et je le regrette, carje n'approuve pas qu*il 3'irrite ainsi.
Madame Windham fixa sur sa sœur des yeux qui n'avaient plus le magique éclat de la jeunesse, mais dont le regard conservait une séduisante viva* cité.
— Et en cela je vous trouverais bien étrange, dit^elle, si je ne savais combien le fanatisme religieux met les idées à Tenvers. Voilà un jeune homme charmant, — il est charmant, Gunstan, ~ qui vous aime, qui veut vous épouser envers et contre tous, et vous n'admettez pas qu'il s'irrite contre la seule personne qui s'imagine de traverser son inclination?
— Cette personne est sa mère, Delphine.
— Ce qui n'empêche pas qu*elle se montre absolument injuste envers son fils*
— Delphine, je vous l'avoue, c'est cette injustice que je ne comprends pas. Qu*est-ce qui irrite si fort madame de Kerpeulvan contre moi? Je ne con* nais le passé qu'imparfaitement : jignore donc si elle agit justement ou injustement ; mais Je suis désolée que M. Gunstan ait à choisir entre nous deux.
— Enfin, il est temps que le choix se fasse, je ne suis venue ici que pour hâter votre mariage, et soutenir le pauvre Gunstan dans sa légitime révolte. Ce n'est pas la première fois que cette orgueilleuse Axmelle et moi entrons en lutte, et jusqu'ici elle
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n'a pas été la plus forte. J'ai éprouvé un certain plaisir à voir sefi espérances trompées par le tour ({ue le hasard lui jouait, et, puisque je me suis mêlée de cette affaire, je veux qu'elle réussisse ; mais cela traîne trop en longueur, et je vous engage à vous montrer très raisonnable et plus souple. Cette humidité me prend à la poitrine, et je me suis toujours déplu dans cet afiï*eux Kertan dont la possession m'a valu la détestation de votre future belle-mëre.
— Mais enfin je ne suis pour rien dans ces anciens arrangements d'intérêts, je ne comprends pas qu'elle me fasse porter la peine d'événements qui ont précédé ma naissance»
— Ma chère, il y a vraiment de quoi la mettre en rage* Vous êtes ma sœur, ce qui n'est pas un mérite à ses yeux; mais ceci ne fait que s'ajouter au véritable motif de sa colère. Elle ressemble tellement à son père, que je la connais bien. Au fond elle est désespérée de voir son fils faire un mariage d'inclination.
î — Vous croyez, Delphine t
— J'en suis sûre ; mais n'est-ce pas le bateau de Gunstan qui vient là-bas?
Georgina porta à ses yeux un élégant lorgnon d'argent qui pendait à sa ceinture, et répondit :
— C'est lui.
— Il vient bien tard aujourd'hui : il y aura eu quelque scène nouvelle. Cette femme est véritablement intraitable. Tâchez de bien recevoir ce pauvre Gunstan, Georgina; il montre plus de patience qu'aucun homme au monde. Quand M. Trahec a voulu m'épouser, il n'a pas fait autant de cérémonies avec sa fille et ses désespoirs.
Comme madame Windham prononçait ces paroles, le bateau de Gunstan stoppait contre la jetée.
Le jeune homme descendit à terre et se dirigea à pas lents vers madame Windham. Georgina avait imaginé d'aller moissonner quelques brins de réséda dans une corbeille voisine ; mais la voix de sa sœur la rappela bientôt.
— Venez donc, Georgina, disait madame Windham, il s'agit bien vraiment de vous parfumer de réséda.
Et quand la jeune fille se fat approchée d'elle et eut répondu par un beau regard au salut du sombre Gunstan, elle ajouta :
— Ma chère, il faut absolument sortir de votre sérénité. Les choses ont marché depuis hier. M. de Kerpeulvan a fait une tentative suprême : il a échoué. Raisonner est désormais inutile, et puisque sa mère s'obstine par caprice à refuser son consentement, il vous supplie de passer outre.
— Je vous en supplie ! répéta Gunstan,
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Oeorgina avait pâli et son regard limpide 8*était Toilé.
j — Vous m*aflUgez, répendit-elle, vous m'affliges profondément ; mais Je ne saurais me prêter à iui$ sorte de mariage clandestin.
Madame Windham bondit sur son banc.
— Oh! mais quelle comédie est ceci, Georginaf dit-elle; n*aYons-nous pas été suffisamment patients ? Si M. Gunstan avait voulu me croire, il y a longtemps qu*il se serait marié sans le consentement de sa mère. Cela se fait tous les jours. Soyez donc un peu raisonnable. Quoi de plus simple^ voyons? Nous partons pour Londres demain, nous convoquons la famille, et le mariage se fait dans une chapelle catholique. N'est-ce pas tout ce qu'il faut à une fanatique de votre espèce ?
— Ma chère Delphine, je vous l'ai dit et redit, une fanatique de mon espèce ne veut pas inaugurer sa destinée par la révolte contre une autorité légitime. Je ne puis ciboire que madame de Eerpeulvan ne cède pas devant notre persévérance. Pour moi, je n'ai qu'une réponse : Attendre.
Gunstan, qui Técoutait, devint très-pâle et re** garda madame Windham d'un air sombre.
— Mon Dieu 1 Georgina, vous me porter sur lés nerfs; avec votre singulière patience, s'écria madame Windham: on dirait que vous vivez dans
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réternifé ; mais moi, je vis dans le temps, et M. de Kerpeulvan aussi : ayez donc la bonté de penser à moi qui ai la poitrine si endommagée,etàM. Gunstan dont le cœur a contracté une maladie. Monsieur de Kerpeulvan, vous souperez avec nous, n'est-ce pas, je vous en prie. Venez voir mes nouveaux massife : pas un mot, pas un mot I Donnez-moi votre bras, je me sens malade. Tout est contrariété pour moi dans cette affaire, qui marcherait sur des roulettes sans l'entêtement de Georgina. Il faut être d'acier pour se mêler de faire réussir quelque chose ^ avec des personnes aussi originale!*.
Ces dernières paroles prononcées, elle se leva, prit le bras de Gunstan et l'entraîna vers les massifs en lui disant à l'oreille :
— Restez ce soir, je vous le demande : nous enlèverons son consentement • vous serez marié dans huit jours.
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Il y a deux jours que Gunstan n'a pas donné signe de vie, et chaque habitant de Kerpeulvan est devenu une sentinelle inquiète : les domestiques.