LE LION ET L*A6NEAU
sur le seuil de l'appartement parut une femme de haute taille. Son front altier portait comme un diadème une natte magnifique de cheveux d'un fauve ardent, dont le miroitement doré s'harmonisait avec l'édaisingulierdedeuxgrandsyeux d'un brun fauve, pleins de scintillements.
Le regard profond, franc, mais dur^ de madame de Kerpeulvan — c'était elle — embrassa le groupe.
— Que fais-tu à Gunstan, Yves î demanda-t-elle négligemment.
— n a frappé sa sœur, et je le punis de cette brutalité en lui enlevant sa carabine.
— Maman, Nola a fait envoler la mouette que je voulais tuer à coups de fusil, s'écria Gunstan en se posant devant sa mère dans ime attitude d'accusateur.
— Ce n'était pas une raison de la frapper.
— Je ne l'ai pas fait exprès, je ne voulais que lui toucher l'épaule.
— Je m'en doutais, dit madame de Kerpeulvan.
Elle marcha vers son mari, prit tranquillement
. la carabine et la rendit à Gunstan en ajoutant :
— Si tu ne voulais pas quitter ta jnère, toutes ces discussions niaises n'auraient pas lieu. Viens t'habiller, je ne permets de marcher nu-pieds que sur la grève.
Sur ces paroles, elle sortit majestueusement,
8 ARMEUE TRAHEG
suivie par Gunstan^ qui portait triomphalement sa carabine sur l'épaule et qui de la porte jeta à Gwen-' nola comme adieu ces mots :
— Je me vengerai : je tuerai ton alouette de mer. M. de Kerpeulvan était resté muet témoin de cette
petite scène; quand la porte se ferma, il poussa un profond soupir, et, attirant doucement à luiGwennola qui n'avait pas quitté son lieu d'abri, il l'assit sur ses genoux et soulevases grands cheveux blondg pour examiner son cou.
— Ce n'est rien, père, dit l'enfant en tournant et retournant sa jolie tête comme pour prouver la vérité de ce qu'elle disait ; je crois que c'est le froid de l'acier qui m'a fait crier.
— Non, le bout de l'arme t'a touchée; la petite plaque rouge se voit encore sur la peau. Nola, pourquoi te mêles-tu toujours des jeux de ton frère, qui ne sont pas d'une petite fille?
Gwennola baissa la tête.
— Père, la mouette avait l'air si malheureux, elle allongeait tant le cou et me regardait si tristement, que je n'ai pu résister à l'envie de lui rendre la liberté. N'était-elle pas bien innocente? Elle est habituée à manger les petits poissons, et ne croyait pas mal faire en picotant le corlazo de Gunstan.
— Évidemment, et je ne dis pas que ma petite fille a mal fait ; je dis seulement qu'elle ne doit pas
LE LION ET l'agneau 9
trop se mêler des jeux souvent cruels de son frère. Baisse la tête. C'est toujours un peu rouge. Où vastu? il vaudrait mieux rester avec moi.
— Père, je pense à mon alouette; si j'allais la chercher.
— C'est inutile. Gunstan ne la tuera pas, et sa colère passera plus vite s'il ne te voit pas. Reste ici, mon trésor, et apprends les vers que tu dois réciter à ta grand'mère.
— Père, je les sais parfaitement, je les ai récités à Madalen sans faute. Écoute.
Gwennola sauta légèrement par terre, et, se plaçant devant son père, récita d'une voix harmonieuse et avec de petits gestes charmants les vers suivants :
Voici le Morbihan, qui renferme plus d'îles Que les autres cantons n'ontde bourgs ou de villes; Et les autres cantons, si verdoyants tous trois, N'ont pas tant de forêts ni d'arbres dans leurs bois Que l'immense Garnac dans son champ de bruyère N*a de rangs de menhirs et de tables de pierre. Des îles, des menhirs, voilà le Morbihan, Et le grand saint Gildas est roi de l' Océan «
— Très-bien ! dit M. de Kerpeulvan en frappant doucement ses mains Tune contre l'autre par un geste d'applaudissement. Grand'mère et l'oncle. Gabriel seront très contents. Le dessin du menhir est-il terminé?
— J'ai encore quelques coups de crayon à donner.
10 ABMELLE TRAHIG
— Eh lyieny prends mon album, donne tes coups de crayon, et nous irons après faire une grande promenade.
— Veux-tu ouvrir le grand album à la page du menhir, përet
M. de Eerpeulyan feuilleta un instant un très grand album posé sur la table, et le fit glisser deyant Nola, qui avait choisi des crayons dans une boîte et qui se mit gravement à dessiner.
AU MBNHm
Le fougueux Gunstan avait suivi sa mëre dans un appartement où il avait promptement revêtu ce qui manquait à sa toilette, puis dans une cour entourée de bâtiments de construction récente où logeaient les personnes employées aux parcs à huîtres qui étaient la propriété de madame de Eerpeulvan. Rien qu'en entendant la manière dont tous les employés rendaient compte les uns des travaux agricoles, les autres du mouvement des parcs, on devinait qu'ils avaient affaire à la véritable maîtresse de Kerpeulvan.
Dans tous ces petits débats, le nom de M. de Eer-
AU MBNHIR 11
pdulvan ne fût pas même prononcé. La châtelaine, une de ses belles mains posées sur l'épaule de son fils et l'autre agitant machinalement un petit trousseau de clefe retenu à sa ceinture par une âne chaînette d'acier, écoutait attentivement les rapports qui lui étaient faits et donnait immédiatement ses ordres.1
Personne dans le pays ne l'ignorait : toute la puissance d'action se concentrait à Kerpeulvan dans cette belle femme blonde ; son mari étaitun homme intelligent et bon, mais un savant, un antiquaire qui ne sortait guère de ses livres. La délicatesse de sa santé, sa bonté proverbiale, la grande dignité répandue sur sa personne, éloignaient le ridicule -qui s'attache ordinairement à ceux qu'atteint ce renversement de l'ordre ; tout le monde le disait : l'on ne pouvait jouer plus noblement ce rôle effacé.
Ses informations prises et ses ordres donnés, madame de Kerpeulvan regagna un salon situé au premier étage. Cette grande pièce était meublée avec une certaine élégance originale. Cîontre l'une des fenêtres était placée une table oblongue recouverte d'un tapis vert, chargée de registres et de papiers; à l'autre se voyait un métier de tapisserie devant lequel madame de Kerpeulvan alla s'asseoir.
Gunstan, se glissant sous le métier, resta debout devant la croisée ouverte.
12 AKMEIXE TRAHEG
— Mère, s'écria-t-il tout à coup, je crois que j'a-perçois le château de Kertan K
Madame de Kerpeulvan se leva, et son regard brillant et froid darda son rayon sur la presqu'île qui, dans le lointain, faisait face à Kerpeulvan. Le paysage devant elle était magnifique. La mer était si limpide, qu'elle reflétait les nuances les plus délicates des nuages orangés et d'un gris lilas drapés sur un ciel d'un bleu idéal. De dessous ces larges nuées festonnées d'or, le soleil laissait tomber une pluie de rayons qui se divisaient en flèches de feu et semblaient transpercer la terre et la mer.
Trois de ces rayons tombaient d'aplomb sur la pointe de la presqu'île de face, et éclairaient bizarrement un sombre bosquet de sapins que Gunstan montrait du doigt et au milieu duquel se distinguait vaguement une blanche silhouette.
De quel regard madame de Kerpeulvan enveloppa la presqu'île, le bosquet, la silhouette blanche qui s'y cachait et qui ne pouvait devenir visible de cette distance que par ce jeu étrange de la lumière !
— Oui, c'est bien Kertan, dit-elle d'une voix profonde ; malheureusement le donjon se confond toujours avec la verdure des sapins.
— Le donjon que tu aimes tant, mère, que je