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À Monsieur le Docteur LABOULBÈNE
Professeur à la Faculté de Médecine de Paris Médecin honoraire des Hôpitaux Membre de l'Académie de Médecine Officier de la Légion d'Honneur
Au début de ce travail entrepris sur vos conseils, Monsieur le Professeur, et continué sous votre bienveillante protection, je m’empresse de vous offrir hommage de ma très respectueuse reconnaissance. Une érudition qui s’est attaquée à toutes les sciences, une curiosité scientifique que rien n’a laissé indifférent, de patients travaux, d’originales découvertes vous ont acquis dans le monde de la science cette place incontestée que vous occupez parmi les quelques savants qu’une époque s’enorgueillit de posséder. Sür de l'intérêt que vous portez à l’histoire de la médecine, confiant en la bienveillance que vous avez toujours témoignée à ceux qui se sont adressés à vous, je me permets de vous dédier ce modeste travail; et, de pouvoir inscrire votre nom respecté en tête de ces quelques pages, - ce m'est un très grand honneur et la plus haute satisfaction que j'en puisse retirer.
A Monsieur le Docteur CHA UFFARD
Professeur agrégé à la Faculté de Médecine
Médecin des hôpitaux
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Arnaud de Villeneuve apparaît dans cette période ingrate de l'histoire médicale (1) qui a tant découragé les historiens et que beaucoup ont laissé de côté sans chercher à l’approfondir, Hippocrate, Alexandrie, Galien, Paracelse ont eu leurs historiens nombreux et érudits : autour des recherches faites pour exhumer les textes et les hommes, la clarté s’est faite, et d’autres individualités se sont dessinées ; l’époque bientôt s’est illuminée. D’un commun accord, usant des travaux antérieurs, les historiens de la médecine ont ainsi créé des périodes, s’arrêtant avec complaisance sur ces noms, dès lors connus, et passant sans insister sur les siècles et les hommes intermédiaires. C’est ainsi que Sprengel, Scudéri, Hecker, Damerow, Morivitz et presque tous les historiens établissent dans leurs ouvrages une grande division qui va de Galien à Paracelse, période délaissée, puisque, par convention, le réveil des études médicales se produit à l'avènement de Paracelse. Tous suppriment les noms trop difficiles à connaitre des médecins du moyen âge, et laissant même les recherche; sur les Arabes aux philologues orientalistes, s'efforcent de voir dans l'activité scientifique du xv° et du xvi* siècle une brusque renaissance que rien ne précédait. C’est le procédé le plus simple et le plus généralement répandu; toutefois
(1) Sixième époque de Daremberg « époque de conservation plus ou moms « active car il semble parfois, dit-il, que les efforts du moyen àge empêchent la « médecine de mourir plutôt qu’ils ne la font vivre. » Cf. Daremberg, Histoire des Sciences médicales. Paris, Baillière, 2 vol. in-8, t. 1, p. 96.
nous devons noter l'originalité et la consciencieuse méthode de Daremberg, cesavant impartial et que nul labeur n’a fait reculer. Non pas que, pour le cas présent, ce maître ait consacré à Arnaud de Villeneuve des pages intéressantes (c’est à peine s’il lui accorde quelques lignes dans son Histoire des Sciences médicales); mais l’ensemble de son livre révèle cette érudition positive, ce jugement sûr et modéré, ce détachement de tout parti pris et de toute passion qui font l'historien et manquent chez le compilateur.
Une étude sur Arnaud de Villeneuve offre donc cet intérêt qu’elle nous met en face d’une époque de transition et nous permet de pénétrer pour notre part et suivant nos forces, ces temps un peu secrets et primitifs où l’éveil des lettres et des sciencess’effectuait lentement en Occident.
Les deux derniers centres où la médecine avait brillé, où des écoles et des doctrines avaient vécu étaient Rome d’une part, où le méthodisme après Celse et (alien avait donné naissance à de nombreuses sectes, il est vrai, mais n’avait plus produit de médecin éminent; et d’autre part Alexandrie, d’origine grecque, mais où le milieu plus favorable, la protection des princes, le mélange des races et l’activité d'une grande ville donne aux études médicales un caractère nouveau. Une science se fonde : l'anatomie naît de l'observation directe; la polypharmacie prend des proportions énormes. Une liberté absolue de l'esprit, une multiplicité d'observations et même une réaction contre la doctrine et la théorie poussée à bout par l’empirisme crée la science expérimentale et ramène la médecine des spéculations rationnelles en face de la nature; car ce sont là les deux pôles entre lesquels oscille toujours l’esprit humain,
Divers courants, émanés de ces deux centres transmirent leurs influences à l'Occident : pour Rome, ce fut l'Italie méridionale et surtout Salerne qui conserva le méthodisme de Galien, la méde-
cine classique et ses enseignements. Tandis que s'éteint de plusen plus la richesse médicale en Grèce, que les praticiens grecs, d’abord célèbres, diminuent de nombre et de renommée à la cour de Constantinople (1).
En Italie, l’école de Salerne et bientôt plusieurs autres grandissent. On a voulu donner à cette école comme fondateurs des individualités arabes, grecques ou juives, fixer une date précise et tardive de son institution ; il semble établi (2) que dès le vrri° siècle, Salerne était une ville médicale : en 846, les Archives du royaume de Naples citent les noms de médecins Salernitains; en 984, l’évêque de Verdun vint s’y faire opérer de la pierre; et au milieu du xr° siècle, Pierre d'Amiens fait l'éloge des maîtres qui y enseignaient : Petrocellus qui écrivit la Pratique et Gariopuntus, auteur d’une Somme médicale et du Passionnaire. Ces deux ouvrages, mélange de toutes les théories des successeurs de Calien, sont les plus anciens documents que nous ayons sur la médecine de Salerne; ils ne se ressentent pas encore de la réaction hippocratique qui se produisit du milieu du xr° au xrr° siècle à Salerne et qui fut due à l'introduction des livres arabes (3).
C’est à cette date et grâce à l'impulsion que donnèrent aux études ces livres hippocratiques, que plusieurs autres villes virent se fonder des écoles médicales : Bologne, Padoue, Milan, Ferrare, Brescia. Celle de Naples fut spécialement protégée par FrédéricIl et par Charles d'Anjou. Des noms illustres ont conservé le souve-
(1) Au xue siècle, on ne trouve que deux noms : Acluarius, nom commun à tous les médecins de la cour et qui resta surtout à celui-là, Jean, fils de Zachara; et un certain Myrepsus.
(2) Meaux de Saint-Marc. L'école de Salerne. P. Baillière, 186r, v volin-8, Lxx, 642 p. Introd. de Daremberg où il résume ses travaux et ceux de De Renzi sur cette question.
(5) Par Constantin, moine du mont Cassin, vers 1075.
nir de ces Universités : des médecins comme Pierre d'Apono (1), Lanfranc de Milan, Jean Passavant (2) venaient d'Italie en France enseigner et pratiquer la médecine. À l’époque d’Arnaud de Villeneuve, toutes les grandes cités italiennes avaient leur école médicale (3); quelques-unes comme Salerne reçoivent des hospices : les tarifs, les examens médicaux deviennent matière à décrets royaux.
Telle était la descendance médicale de Galien : l'influence de Rome subsistait encore dans ces milieux. D’Alexandrie, la science était venue par les Arabes : du milieu du vin siècle à la fin du x°, les Arabes, tout-puissants en Espagne, y apportent leur cience, leur civilisation originaire d'Alexandrie, et, malgré les pertes matérielles successives qu'ils font du x° au xtr1° siècle, leur influence intellectuelle en Espagne, en Italie et en Provence demeure et continue à se répandre. Au point de vue médical, les Arabes apportaient non seulement les livres grecs traduits, résumés et un peu altérés, les collections hippocratiques ignorées jusque-là et dont le texte grec restera inconnu jusqu'à la Renaissance, mais encore et surtout des faits précis, une méthode d'observation nouvelle, une science anatomique qui suscita chez ceux qui la reçurent le désir de mieux savoir ; enfin, une richesse pharmaceutique et une curiosité de la nature qui produisirent peut-être des erreurs et
(1) Ou Pierre d'Ahan, contemporain d'Arnaud, également poursuivi comme lui sous prétexte de magie, auteur du Conciliator, du traité des Venins.
(2) J. Passavant de Milan, professeur à Paris et à Montpellier.
(5) À Salerne : Alcadinus, Zacharius mort en 1248, Brunus, Théodoric; à Pise : Michaël Bandinus ; à Milan : Lanfranc ; à Plaisance : Guillaume de Salicet ; à Parme : Roger de Parme ; à Padoue : maître Agnus, maître Jean, maître Zamboninus, physiciens ; Matthæus Roncalitrius, mort en 1505, Richard de Wendoure, premier médecin de Grégoire IX, Barthol. de Varignagna, premier médecin de Nicolas IV, Angelus de Camers, premier médecin de Boniface VII; à Bologne, Taddeo d'Alderotto.
des espérances prématurées, mais aussi des découvertes chimiques en plus grand nombre. C'était l'esprit d'Alexandrie, sa méthode presque intégralement transplantés dans le terrain de l'Occident. Cette science s’était répandue par les traductions en Italie et en Provence ; mais son centre, d’abord à Cordoue, fut ensuite à Grenade, à Murcie sous Alphonse X, enfin à Barcelone.
Un troisième élément vint se joindre aux deux précédents pour produire la science médicale du moyen âge : c’est l'élément populaire, vulgaire, de la médecine empirique. Tous les peuples intermédiaires et même primitifs, apportèrent le contingent de leurs recettes extra-médicales. Rome avait conservé avec Pline la vieille médecine empirique de Caton qui précéda l'arrivée des praticiens grecs dans ses murs, et qui survécut au méthodisme de Galien. Cette médecine populaire, transmise avec l’autre, laisse encore dans la médecine italienne et principalement dans l'Ecole de Salerne, des traces indubitables.
Juifs et Arabes ont entremêlé les recettes magiques à la science classique : l'Espagne a peut-être joint aussi quelques notes à ce concert ; mais ce courant populaire, cette médecine vulgaire, qui devait jouer un rôle important dans la constitution de la science, vint surtout de la France qui n’apportait rien d’autre d’ailleurs à l'œuvre commune.
On né trouve en effet chez nous, à cette époque, à part quelques médecins étrangers comme Albert-le-Grand, Roger Bacon, Gilbert l'Anglais, moines d’ailleurs et voyageurs pour la plupart, que des prêtres se vouant à la médecine : Rigord, moine de Saint-Denis; Gilles de Corbeil, chanoine de Paris; tous médecins ou plutôt infirmiers d’un couvent, ayant pris cette charge comme d’autres étaient cuisiniers, copistes ou portiers (1).
(1) Il en était de même dans les couvents de femme où une sœur était l’infir-
Quelquefois, un peu de célébrité leur venait d’une cure entreprise etréussie, et leur nom arrivait jusqu’au château d’un seigneur, jusqu’au roi, qui se les attachait à titre de chapelain-médecin. Tel était le médecin de Louis XI. Ce rôle était même peu estimé : il donnait, il est vrai, certains avantages et une liberté que plusieurs devaient y chercher (1), mais il favorisait aussi le relâchement des mœurs religieuses et la laïcisation des sciences et des individus. Alain de Lille au xrr° siècle, Jean de Salisbury qui vint à Paris, en 1136, et Hélinaud, moine des Cîteaux, donnent sur la futilité, la jactance et l’immoralité des clercs-médecins d’alors, des renseignements sévères (2).
Peu à peu, la séparation se fit entre le clergé et les laïcs. Jean Pitard, fondateur de là corporation des chirurgiens, obtint le premier, de Louis XI, les privilèges dont le chirurgien du roi a continué de jouir; Ermengard de Montpellier, médecin de Philippe le
Bel, fut un médecin laïc ; et de son côté le clergé interdit de plus:
en plus sévèrement la pratique de la chirurgie, les recherches anatomiques, les expériences chimiques dans les couvents (3).
Mais cette médecine laïque et empirique sortie des cloitres eonservait toute la naïveté d’un art qui se forme, et qui trouvait
miere,la garde-malade du couvent. Cf. Historia medicorum, in-16, 970 pp. publié par GC. Matthias, Gôttinge 1761, p. 56, $ 105.
(x) En 1150, le cardinal d’Estouteville accorde aux médecins de Paris, tous clercs, le droit de se marier. ist. medicorum, p. 54, $ 102.
(2) Daremberg, Æist. des Sciences médicales, p. 256, note.
(5) Par un décret inséré dans la Sexte, Boniface VIII menace d'anathème quiconque fera bouillir des cadavres. — Honorius III défendit aux archidiacres, curés, prévôts, chantres, prêtres. d'exercer la profession médicale. Le concile de Latran n'avait interdit en 1215 que les opérations par le fer et par le feu. — Les dominicains, par un statut de leur chapitre tenu en 1245, à Paris, s’interdirent généralement la médecine : ils ne veulent même pas de livres de physique ou de chimie dans les couvents : « non studeant in libris physicis nec etiam scripta curiosa faciant. » Cf. Pasquier. Rec, livre IX, ch. 56, et Martin. Thesaur anecdot. IV, 1685.