‹ Arnaud de Villeneuve: Sa Vie et Ses ŒuvresChapitre 26 sur 42 · IL · texte numérisé non relu

IL

En outre de cette lésion, il décrit la strangurie {cystite), la dysurie (rétrécissement), l’ischurie qui comprend toutes les diminutions dans la quantité de l’urine, quelles qu'en soient les causes.

Sous le nom de diabète, il comprend toutes les polyuries et les rattache toutes à un trouble initial du foie : il divise avec plus de sagacité les hématuries en hématuries d'ordre général (dyscrasie sanguine) et en hématuries locales (maladies chroniques des reins et de la vessie ou lésions accidentelles : ruptures, blessures). Il en indique les signes différentiels. L’hématurie du cancer de la vessie est spécialement décrite avec ses caractères d'odeur, de couleur, et les symptômes douloureux qui l’accompagnent.

Le phlegmon périnéphretique paraît lui avoir été connu comme symptôme, mais il en faisait un abcès du rein : « Accidit quandoque in renibus apostema fieri et quandoque uno rent quandoque in utroque (1). »

Parmi les ulcères propres aux organes génitaux, On cherche vainement quelque chose se rapportant à la syphilis : ce ne sont, très brièvement cités, que des lésions banales et suppurées aussi fréquentes chez l'enfant que chez l'adulte, ou bien des ulcérations chroniques envahissantes qu'Arnaud de Villeneuve qualifie luimême de cancer.

L'orchite y est décrite et différenciée de la hernie par le signe de la toux : pour la hernie (crepatura), il en donne la pathogénie, les signes, le traitement ailleurs (?); il indique la situation dans laquelle doit être placé le malade pour le taxis ; la manière de po ser un bandage ; et s'élève avec force contre les chirurgiens qui, au grand détriment des malades (tous, dit-il, sont morts de l’opération ou à peu près, et les rares survivants en sont demeurés es-

(1) IT, 96 Le.

(2) 82 «a et b.

tropiés), font l’incision, la suture des lèvres du trajet, ou se servent de caustiques.

Dans les maladies des femmes, la pathologie puerpérale tient la plus grande place : en dehors des accidents de la grossesse et des difficultés de l'accouchement, l’auteur étudie peu les maladies de l’utérus et des annexes : le terme général mola comprend à la fois les hématocèles rétro utérines, les kystes, les fibromes, peut-être même la grossesse extra-utérine. Le cancer de l'utérus n'est pas différencié autrement que par la fétidité de l'écoulement des autres métrorrhagies. En revanche, l’auteur distingue la crise hystérique des crises épileptiques et la rattache à des troubles utéro-ovariques. Comme toujours, l'observation est juste : mais, dans son désir d'expliquer ce rapport, l’auteur se perd dans des hypothèses indémontrables.

Il rapporte la plupart des maladies générales à des intoxications et cela découle naturellement de sa théorie des humeurs.

1° Intoxications d'origine extérieure, 'eomme l'alcoolisme qui produit secondairement des complications locales (maladies du foie, folie aiguë, paralysies alcooliques avec tremblement ou contractures, apoplexie) (1); comme la rage pour laquelle il indique des moyens de diagnostics intéressants, des réactifs pris dans le règne animal (poules, chiens), et toutes les intoxications dues aux venins (corps chimiques, plantes ou venins d'animaux).

2° Intoxications d’origine intérieure, auto-intoxications (2), et c’est ainsi qu'il considère l’arthétique (rhumatisme) quelles que soient ses localisations; la lèpre et ses quatre variétés, certaines formes d’épilepsie (l’urémie vraisemblement) qui sont dues à la rétention par constriction des pores, des excreta habituellement éli.

(1) IT, 105 ac.

(2) 181 bb, 159 bc

minés : il s'ensuit une action de ces excreta soit sur la peau {scabies et différentes maladies de la peau), soit sur les centres nerveux (1); ces conceptions pathologiques sont sans doute très nouvelles pour l’époque; en tous cas elles ont peu vieilli (2).

Les fièvres constituent une série de maladies spéciales divisées par lui suivant leur gravité et leurs symtômes en : éphémères, putrides, hectiques et suivant leur processus en : intermittentes (quotidienne, tierce, quarte, ete.) et continues, qui sont primitives ou symptomatiques d’une maladie locale. Quelques types, les fièvres intermittentes par exemple, sont faciles à reconnaitre etleur description est évidente; mais parmi les fièvres continues primitives, il est plus malaisé de se reconnaitre et l’on ne peut facilement les rapporter à quelque entité morbide définie de nos classifications actuelles. En effet ces fièvres (synoques, causonide, hémitritée) sont plutôt des variétés d'intensité d’une même fièvre, ou des espèces théoriques de nature humorale {ce qui revient au même) que des maladies définies; ces fièvres, on le conçoit aisément, pouvaient se surajouter comme symptôme à toute espèce de lésion organique. Toutefois la causonide, par sa description où se trouve relaté le phénomène des rémissions matinales, semble correspondre à peu près à notre fièvre typhoïde.

Telle est, résumée dans ses traits caractéristiques, la science des maladies chez Arnaud de Villeneuve : il nous reste à décrire sa pathogénie. Ces symptômes décrits, ces noms donnés extérieurement (fièvre tierce, épilepsie) ne font en effet dans leur multiplicité que révéler un état morbide d’un système vital, toujours le même,

(x) 25 be.

(2) On peut retrouver quelques idées relatives à l’auto-intoxication dans Avicenne (I can. fen. prem. Doctr. IV. Ch. I) et sur le rôle toxique de la cholera prassina en particulier : mais ce ne sont que des germes et qui seraient restés longtemps encore stériles.

et dont les lois physiologiques nous sont connues ; toute la pathogénie d'Arnaud de Villeneuve repose sur les idées générales qui ont servi de base à sa physiologie.

Le corps équilibré (eucratum) ne se trouve pas, à proprement parler; dans la nature : dès sa naissance, par suite de l’hérédité (1), dès les premières années sous l'influence du climat, de l'éducation, de l'habitude, un tempérament se fait; l'individu est un être définitivement fombé dans un accès quelconque. La prédominance d’une des qualités primordiales se manifestant par un excès de l’humeur la plus voisine, et par une altération des trois autres en qualité au moins, l'être ainsi dévié de son équilibre se range dans l’une des quatre classes suivantes (?) et en présente les caractères.

Si c’est un cholérique, il est maigre, d’une couleur citrine ou jaunâtre, mange beaucoup, digère vite à cause de la grande chaleur naturelle qui est en lui. Il est sujet aux douleurs du côté droit, aux tintements d’oreille, aux insomnies. Sa soif comme son appétit, sont vifs, il a le pouls dur, rapide, maigre : ses nuits sont agitées de cauchemars, de rêves de feu. Il marche vite, agit promptement, est impatient à supporter une injure, généreux, audacieux, ambitieux. Sa mémoire est vive, son intelligence prompte à saisir.

Le sanguin est d’une forte corpulence qu’il doit, non à de l'adiposité, mais au développement musculaire : la faculté d’assimilation est puissante en lui (Galien). Son teint est d'un rouge franc et ne doit pas être confondu avec le teint rouge brun des alcooliques et des mangeurs d'épices : les yeux sont saillants, la démarche lourde ; il est sujet à la constipation, aux douleurs de tête ; la langue est sèche, la soif fréquente ; il a des rêves de sang ;

(1) 202. | (2) Nous avons recueilli ces documents en différents endroits de notre auteur et en particulier aux suivants : 4o b. ct €. 155 sq. 55 «. et b.

son tempérament le porte à la joie, aux plaisirs sensuels, l’éloigne de la colère ; ilest apte à tous les arts.

Le phlesmatique est gras, sans vigueur, large, court de taille, à cause du peu de chaleur naturelle : le sang se débarrasse dans les organes de ses onctuosités en excès ; le pouls est rare, lent, mou, faible ; le teint, blanc ; la bouche, mauvaise, nauséeuse ; la salivation, abondante. Les phlegmatiques sont oisifs, somnolents, lourds et lents d'intelligence ; l'estomac et la nuque (cervelet), sont leurs organes faibles ; il rêvent de fantômes et d’inondations.

Les mélancholiques, chez qui la terre domine, !ont la peau noire et rude, le pouls petit et dur, l'urine rare, le teint terreux. Leur digestion est lente et lourde ; l'oreille est dure. Ils aiment la solitude, sont taciturnes, soupçonneux, de mœurs mauvaises, mais tenaces au travail. Leurs nuits sont mauvaises, entrecoupées de rêves compliqués et désagréables : ils finissent souvent par le

suicide.

Nous avons donné cette description — sans omettre même les détails extra-médicaux — si toutefois quelque chose d’humain

peut être dit extra-médical — pour bien établir l'importance que l’auteur lui accordait,.

L’individu, devenu un de ces quatre types, n’est pas encore un malade : ilest seulement en imminence de maladie. Sans cesse un cholérique secrétant une bile trop chargée de cholère, va léser sa rate, son foie, son estomac {1}, son cerveau (2), et la force vitale, le spiritus va s’user à maintenir quand même le bon fonctionnement des organes en éliminant, en néutralisant le plus possible cette action. Sous l'influence du moindre agent morbide surajouté, la maladie va donc se déclarer. Elle sera due à quelque chose

venu du milieu extérieur (saison, fatigue, refroidissement, accident...) et qui ne sera, somme toute, qu’une autre action élémentaire se joignant à la première ; ou à quelque influence du milieu intérieur, écart de régime, intoxication.

La maladie ainsi survenue, sera générale ou locale : générale, elle ne tardera pas à se localiser comme nous le voyons pour l'arthétique ; locale, elle réagira : les membres non tempérés augmentant la quantité des superfluités (cacochymes) conformes à leur dyscrasie, quoique les aliments continuent à être normaux (1). Cette réaction se fera sentir sur tout l'organisme : et ces deux phénomènes, action et réaction, auront toujours lieu, unifiant la maladie, car l’organisme est un et les séparations que l’on peut y faire rationnellement ne sont pas dans la nature.

Cette pathogénie est celle de tout l’ouvrage ; mais dans certaines pages l'application aux cas particuliers en est plus évidente : telles sont les pages consacrées à la manie (2), aux maladies du foie (3), où il détermine les quatre complexions morbides du foie et les quatre états pathologiques qui en résultent ; et celles où se trouvent les classifications des fièvres d’après la localisation des humeurs en dedans ou en dehors des vaisseaux (4) et les modifications chimiques (oxydations, combustions), qu’elles peuvent subir, soit dans la profondeur des organes, soit dans le sang.

La série intermédiaire des phénomènes et des états des organes comprise entre la pure action du chaud ou de la cholère en excès d'une part et le symptôme (syncope par exemple) de l’autre, eonstitue cette science moyenne de la physiologie pathologique, de la vie de la maladie ; c’est le point de rencontre de l'observation et

(1) 201 ab.

(3) IL. 98. bc.

(4) IL. 155 be.

Titi (To ge VS. die

de la doctrine. La théorie de la crise dans les maladies, le phénomène de l’engorgement (opilatio), des chymes, tout le fonctionnement du spiritus constituent son domaine. Les qualités premières se manifestent dans la matière inanimée par des phénomènes sensibles de dilatation, de-liquéfaction, d’explosion, de fusion, de combustion ; dans les corps vivants, les phénomènes produits sont analogues, mais portent des noms différents : digestion, engorgement des vaisseaux, putréfactions, combustions complètes ou non, ébullitions ; et cette vie des humeurs explique toute la variété de leurs actions, suivant le cas. Prenons un exemple : les fièvres putrides sont dues à la putréfaction des humeurs ; mais cela ne suffit pas à les définir. Au bras, un phlegmon peut survenir où les humeurs vont aussi se putréfier ; la fièvre de suppuration ne sera cependant pas dite putride : pour que cette variété de fièvre éclate, il faut deux causes : 1° l’opilation des pores ; 2° la rétention des vapeurs. Pas d'élimination, permanence de la cause infectante : alors la fièvre putride éclatera et présentera quatre variétés, suivant que le phlesgme, la cholère ou les autres humeurs seront spécialement en cause (1).

On le voit, tout dépend du fait intermédiaire : le spiritus agit et protège ou bien il laisse la maladie s’etablir, occupé qu'il est à d'autres fonctions et cela peut se formuler en d’autres termes en disant : le bacille ou la toxine introduits dans l’organisme n’y détermineront pas nécessairement la maladie ; tout dépend de la force qui veille (phagocytose ou élimination). Si l’action intermédiaire manque, alors éclate la maladie, variable suivant le système sur lequel agit principalement l'agent toxique, sang, système nerveux, tube digestif. Et sur les lois de cette force vitale qui

-lutte contre la maladie toujours présente et la mort toujours

imminente, nous en sommes, nous aussi, réduits encore à des hypothèses.

De ces trois sciences, incluses en la pathologie et que nous venons d'étudier dans notre auteur, nosographie, pathogénie, physiologie pathologique, celle qui prédomine est certainement la science expérimentale d'observation et c’est ce qui fait la grande valeur d’Arnaud à une époque où la recherche scholastique des vertus premières et la résolution à priori des questions physiologiques était la méthode la plus usuelle (1) et où l'effort des hommes d'avenir devait se porter avec toute sa vigueur vers une observation plus précise de la nature, manifestant une réaction contre les dangers d’une raison s’usant à tourner dans le vide. Arnaud de Villeneuve fut bien un des agents de cette réaction, un de ces hommes d'avenir, lui qui écrivait avec tant de bon sens : « Je me « souviens, en effet, d’avoir vu un grand maitre (logicien naturel) « en tous arts, excellent théoricien, mais en médecine incapable « de prescrire aucun traitement particulier, pas même un clystère « et guérissant à peine la fièvre éphémère. Les médecins de « Montpellier, comme mon maître et les autres, hommes de « mérite, très appliqués d’ailleurs à savoir l’Universel, n’omet- « taient pas la science du particulier, de façon qu’ils s’occupaient « plutôt des guérisons particulières, d'enseignement, de véritables

« expériences, qu'ils ne se retranchaient toujours derrière les « universaux » (2).

(x) N'est-ce pas l’époque où Pierre d’Abano pose dans le Conciliator des questions comme celles-ci : « Si le feu est chaud ou non ; si la nuque est plus ‘chaude que le cerveau ; s’il y a un membre principal ; siles nerfs viennent du cœur ou du cerveau (question à laquelle il répond par la dialectique seule, sans anatomie !) ; si la forme spécifique est substance ou accident ; .… » Cf. Daremberg. Hist. médicale, p. 293, T. 1®.

(2) IT, 146 be., cf. aussi II, 185 «ec.

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