‹ Arnaud de Villeneuve: Sa Vie et Ses ŒuvresChapitre 5 sur 42 · Ê NET · texte numérisé non relu

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BIOGRAPILIE 3)

en particulier son livre : De physicis ligaturis aurait été traduit de l’arabe de Luca ben Costa, et Symphorien Champier parle de ses traductions d’Abulcasis. Nous ne croyons pas néanmoins que ses connaissances linguistiques fussent profondes et nous serions plutôt porté à croire que le traité des Ligatures à été traduit du grec et non de l'arabe : plusieurs éditions portent en effet : « De Græco in Latinum translatus. »

Quel fut l'itinéraire de ce voyage, combien de temps dura-t-il, quels furent les savants d'alors : Pierre d'Espagne, Alphonse X, qu'il connut; vit-il à Tolède Abdala Ebra Baccal, à Valladolid Aben Esra ? Cela est fort difficile à dire. Sa présence à Valence est certaine : ilraconte lui-même que, quittant cette ville, il allait s’embarquer, quand une tempête l'obligea à rester plusieurs jours à terre. À la demande de quelques religieux de ses amis, il rédigea ce court traité (1).

Il semble aussi prouvé qu'il vint à Barcelone et que sa renommés y fut même assez grande (2?) pour le faire appeler auprès de Pierre II d'Aragon alors malade à Villafranca. Il n’eut pas de bonheur auprès de cet important client, car il mourut dans l’année même (novembre 1285), en dépit de la présence d'Arnaud de Villeneuve. Nommé, malgré cet insuccès, premier médecin de la cour, il conserva son poste, mais peu de temps. Ses opinions peu orthodoxes, peut-être des intrigues religieuses, peut-être la jalousie des médecins rivaux, lui créérent une situation tellement difficile auprès de l'archevêque de Tarragone qu’il dut quitter l'Espagne.

(1) Libellus de improbatione maleficorum, mss. Bibl. nationale 697 (f° 65). Se trouve répété dans les mss. 7537, f° ro, et 17847, f° 53. Ce dernier est un manuscrit du XIV® siècle.

(2) Hæfer. cf. Curita. Annales, t. I, p. 295. Op cil., p:585, et Schmieder, Op. CUP. 140:

Hoœfer suppose même que son excommunication date de cette époque ; mais les bonnes relations qu’il eut dans la suite avec des souverains, avec le pape Clément V lui-même jusqu'aux dernières années, le rôle qu’il joua postérieurement encore dans des querelles religieuses, tout fait croire que cette opinion n’a rien de fondé, et que les foudres du clergé nele frappèrent que plus tard, lors de sa pleine gloire et de ses audaces, à Paris.

Son voyage d'Espagne dura donc cinq ou six ans, de 1280 à 1286 environ. D’Espagne il passa — peut-être par Montpellier, mais sans s’y arrêter — en Italie; il y connut les sectes pythagoriciennes de Padoue et de Naples, les universités tout aristotéliciennes de l'Italie du nord. C’est pendant ce voyage qu'il suivit les cours des maitres italiens dont il cite les noms (1) dans ses ouvrages. C’est aussi à Rome qu’il rencontra celui qui devait être son disciple, Raymond Lulfe, venu de Paris à Rome en 1286. Au dire de A. Germain, R. Lulle aurait même déjà passé à Montpellier en 1276 (?) c’est-à-dire à une époque où Arnaud y habitait, mais rien ne prouve qu'à cette époque il ait connu Arnaud plus célèbre alors comme médecin que comme chimiste. En Italie, au contraire, les études, les expériences publiques, les traités composés par Arnaud de Villeneuve eurent tous trait à l’alchimie et dans toute la péninsule il s’acquit une réputation spéciale et très grande de philosophe hermétique. La fameuse transmutation qu’il accomplit devant J. André à Rome fut faite en 1288 (3) et sans doute Raymond Luile était présent car, venu à Rome en 1286, il resta en Italie jusqu’en 1289, époque à laquelle Arnaud revint aussi,

(1) Franciscus Théodoricus II. 155 bb. Ioh. de Florentia IT. 102 be. II. 150 ab. MNicolaus de Regio II. 204 aa. Mug. To de Perusio IT. 35 ac. IL 99 ba etc..,

(2) À. Germain. Op. cit. p. 472.

(5) CF. Naudé, J. de Haitze et Jean André lui-même. Nons rapporterons ce fait en détail dans les pages consacrées à l'alchimie.

et cette même année ils demeurèrent ensemble à Montpellier. Les études faites à Montpellier avaient. incité Arnaud à aller puiser aux sources arabes ; la Grèce, entrevue à Rome, à Salerne, à Padoue, à travers les médecins et les chimistes l'appelait aussi ; mais il ne put faire ce voyage à cause de la guerre qui se livrait en Grèce (1). En 1289, ilrevint donc à Montpellier et y occupa bientôt une place de régent. On lit, en effet, dans un recueil intitulé Privilèges de l’Université de médecine de Montpellier dépose dans les archives de la préfecture de l'Hérault, une bulle en date du 8 septembre 1308, par laquelle Clément V ordonne « sur l'avis d’Arnaud de Villeneuve, de Jean d’Alais et de Guillaume Mazères, qui diu olim rexerant in studio prælibato, que personne ne puisse être promu désormais à la licence etc... » Bayle cite cette époque de l’école de médecine de Montpellier comme la plus glorieuse du moyen âge, et attribue à l’enseignement d’Arnaud une partie de cette gloire (2). L'école de Montpellier comptait alors parmi ses professeurs, P. de Mussadi, Bernard Forest, Prophatius,

Guillaume de Mazères, Jean de Saint-Gilles, Bernard de Gordon,

Jacques de Casamida, presque tous contemporains d'Arnaud. Les rois y venaient comme ils allaiènt à Paris, les savants y affluaient. Jacques II d'Aragon y rencontra Arnaud de Villeneuve comme Raymond Lulle vint l’y chercher.

C’est de cette période que datent ses nombreux ouvrages de médecine et aussi quelques-uns dé ses livres extra-médicaux. En particulier son traité « De Esu carnium », où il défendait les coutumes des Chartreux contre les Jacobins et la vie monacale rigide et pure contre les abus et les corruptions des autres ordres, qui fut écrit à cette époque, eut un retentissement considérable. Bien qu’ortho-

(1) S. Champier. Vita Arnaldi. Ch. IH.

(2) Bayle. Dictionnaire critique.

doxe encore à cette époque (1), il s’aliéna ainsi une grande partie du clergé qui ne devait pas oublier plus tard les quelques pages mordantes de ce traité lorsque, livré à d’autres influences, Arnaud de Villeneuve irait plus loin dans ses attaques et dans ses désirs de réforme. Son succès comme orateur et comme théologien (2) dans la dispute publique qu'il soutint à Bordeaux contre Dominique de Athera, moine jacobin, devant Clément V, alors archevêque de la ville, lui acquit peut-être la sympathie de ce prélat, mais augmenta encore le nombre de ses ennemis (3).

On peut s'étonner de voir un médecin et un chimiste prendre part aussi vivement dans une querelle d'ordres religieux. Mais la vie entière d’Arnaud de Villeneuve se passa au milieu du clergé et des ordres monastiques qui représentaient alors l'élément intellec- ‘tuel, le monde savant; les noms qui nous restent des individualités scientifiques de l’époque sont presque tous des noms de moines ou même de prélats, et les couvents étaient les seules bibliothèques d'alors et surtout les seuls laboratoires. Ces laboratoires travaillaient assez librement pour effrayer les pouvoirs supérieurs et déterminer la publication de lettres, d’encycliques de répression (4).

Voici même un fait de l’époque peu connu et caractéristique. Dans le « Thesaurus novus anecdotorum » de Martin et Durand

(x) Cf. 254 ba, 256 ba et bb.

(2) Symphorien Champier, dit, Ch. VIT op. cit., que «quelques-uns le préfèrent à Pierre de Padoue comme théologien ». Cela doit nous faire regretter que nul de ses livres philosophiques ne nous soit parvenu.

(5) Cf. Hauréau. T. XXVIIT. Hist. lité. de la France. Dans plusieurs de ces traités il traite durement le haut clergé, riche et paresseux. Cf. II 84 ae.

(4) Cf. Hauréau. Op. cilata, ad finem.

Anathème contre quiconque fera bouillir des cadavres.

Interdiction de la physique et de la chimie dans les couvents. Le pape Jean XXII (1516-1524) excommunie par une encyclique tout clerc ou moine qui fera des médailles en or alchimiqu

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(T. Ili, p. 741), se trouve une chronique du couvent de Saint- Bertin, autrefois Sithiu, cloître bénédictin. Ces Annales Bertiniani sont célèbres ; le récit qui nous intéresse commence en 1264, sous le titre : Pars X : De factis domini Gilleberti abbatis nostri. L'auteur vante les mérites de cet abbé, rappelle ce qu'il avait obtenu du pape, tant pour lui que pour le couvent. À Rome, comme ailleurs, on ne l’appelait que : « Abbas aureus » et sa réputation d’alchimiste était très grande. « Jai même vu, dit le narrateur, des vases conservés dans nos collections, vases de travaux chimiques, cornues, retortes et creusets, que l’on gardait sous le nom de l'abbé Gillebert. De même, dans la chapelle, quatre chandeliers et des patènes d’or, portantles évangiles gravés, toutes œuvres de lui ; et voici ce qu'il en advint : sous ie prieur suivant, un coin des évangéliaires et le pied d’un chandelier s'étant faussés, on les porte à l'orfèvre : au feu tout fond en cendres plus vite que l’étain et disparait... ». L'auteur, qui écrit pour son couvent, en profite pour exhorter tous ses lecteurs à ne pas se livrer à l’alchimie (1).

Nous n’en tirerons qu'une conclusion : c’est qu'en 1264 on travaillait d’une façon pratique et audacieuse les sciences dans les couvents et que, longtemps encore après Arnaud, les cloitres restèrent des laboratoires de chimie et des bibliothèques savantes. Or, indépendamment des nombreux séjours qu'il fit à la Cour des

\ princes et des papes, entouré du hautclergé, Arnaud fut élevé par des moines, vécut dans les couvents, y composa même une partie de ses ouvrages comme il le dit expressément (?).

(1) Semler. Un parteische Sammlungen zur Historie der Rosenkreutzer, 1 vol. in-8° en 5 parties. IT ter Stuck. Lpz. 1787, p. 2. 59.

(2) IT. 79 ac. « Et quia istum librum in monasterio domus novæ ordinis cister- « tiensis compilari, permanens cum monachis, amore abbatis et prioris et mona- « chorum illius loci... etc... »

Et aussi les mss. déjà cités de la Bibl, nat. De irapr'obalione maleficorum.

Soit conviction, soit politesse et nécessité de relations, Arnaud se trouvait done amené à jouer un rôle et à prendre une position dans les querelles monastiques si fréquentes alors. Son esprit philosophique et ses tendances avancées le portaient aussi naturellement à ne pas rester indifférent aux disputes religieuses et aux réformes tentées.

Désormais célèbre par ses œuvres, par son enseignement, par l’afflux des savants qui, à l’imitation de Raymond Lulle, viennent écouter ses leçons, Arnaud devient un personnage assez influent et connu pour que Jacques II d'Aragon, fils de Pierre III, venu à Montpellier en 1299, songe à le charger d’un message pour Philippe le Bel. Arnaud part pour Paris, y prend une position plus en vue et plus libre encore, et se fait de nouveaux ennemis parmi les théologiens :, il s’apprêtait, son ambassade terminée, à revenir par Toulouse à Montpellier, quand il fut mandé par l'Official de Paris. Tous ceux qu’il s'était aliénés avaient réunis leurs efforts ; on l’accusait d’erreur, d'impiété, de blasphème, incriminant surtout un ouvrage sur les Oracles des Sybilles et sur les Livres de Daniel, qu’on lui attribuait (1).

Il y aurait prédit pour le siècle suivant la venue de l’antéchrist et la grande persécution de l’Église : les dates devaient en être soit 1355 ou les trois planètes supérieures, b, Z et 4 étaient en conjonction dans le &, soit 1464 où b et Z étaient en conjonction dans les j. Mis en arrestation, il fut réclamé par ses amis Aimeri de Narbonne, Guillaume de Nogaret et maitre Alfino de Paris : la protection de Gilles Aycelin, archevêque de Paris, fit que

(1) Sans doute à juste titre, car Symphorien Champier cite de lui un De Antechristo et parle du contenu de cet ouvrage comme d’un traité bien connu et indiscutable d'Arnaud. Ce livre est sans doute le même que celui dont parle Kircher (Mundus sublerraneus, T. IL), sous le titre Du Mystère des cymbules, et dont il existe un mss. à la Bibliothèque nationale de Paris.

ONITEE

TPE

l'Official le remit en liberté sous la caution de 3000 livres et les ouvrages incriminés furent condamnés à être brûlés. Arnaud en appela au roi, mais vainement ; puis au pape {12 octobre 1300). 3oniface VIII renvoya le manuscrit incriminé à son auteur après l'avoir lu: c'était l'approuver. Il suffisait d’ailleurs que le clergé français et le roi de France l’eussent fait poursuivre, pour que le pape l’approuvât,

Arnaud quitta la France pour l'Italie ; en 1301 (17 novembre) (1), il est à Gênes et en 1304 à la cour de Benoit XI (2). Bernard Délicieux, dans son procès, dit en effet, qu’il tenait d’Arnaud un coffret contenant des poudres dont il s'était servi pour empoisonner Benoit XI, parole sans portée, évidemment, mais qu atteste la présence d’Arnaud à Rome à cette date.

Après la mort de Benoît XI, Arnaud quitta Rome et vint en Sicile, à Palerme auprès du roi Frédéric, frère de Jacques d’Aragon; il y demeura quelques années, attaché non seulement à titre de médecin, maisaussi à titre de conseiller à la cour du roi et des plus estimés. Frédéric, dans une lettre adressée à Jacques I‘ et confiée à Arnaud de Villeneuve lors de son départ pour l'Espagne se loue des bons services de son médecin, des conseils qu'il lui avait donnés au sujet d’un rêve important et de doutes qu'il avait eus sur ce point de savoir si la religion révélée était d’origine divine. On voit que la science occulte de l'interprétation des songes pas plus que les difficultés de la théologie n'étaient ignorées de notre auteur. Ce fut un rêve aussi qui lui fit quitter la Sicile.

Le roi Jacques d'Aragon l’appelait pour lui demander la signification d’un songe : son père lui était apparu et Iui avait donné quatre lingots d'or, lui ordonnant de les porter au monnayeur qui

(1) Hauréau.

(2) Boniface VIE étut mort ei 1509, ô

était Arnaud de Villeneuve. Ce dernier interpréta ainsi : Votre père, dit-il, représente Dieu, les quatre lingots sont les quatre évangélistes : lisez mon livre sur les Evangiles qui vous éclairera. » Jacques en fit faire cinq copies (l).

Ce fut en 1308, que Jacques d'Aragon le manda auprès de lui sous ce prétexte ou pour cette raison. Il y vint par terre et demeura quelque temps à Avignon à la cour de l’ancien archevêque de Bordeaux, devenu Clément V. Son autorité auprès du pape était assez grande pour qu'il prit conseil de lui dans des affaires de l'administration : c’est dans le courant de l’année 1308 (8 septembre), que Clément V donna la bulle relative à la Faculté de Médecine de Montpellier où le nom d’Arnaud figure et où son avis devient loi (2).

Mais en même temps qu il devenait un savant plus incontesté et que son influence auprès des rois et des pontifes augmentait, son audacieuse liberté de paroles et d'écrits se développait aussi; ses œuvres se répandaient; il se plaisait à la polémique ; il se crut appelé à réformer la religion chrétienne et surtout les ordres monastiques. Il écrivit de séveres et très libres proclamations pour l'esprit de la religion contre la lettre, pour le dégagement des libertés individuelles contre l'autorité de l'Eglise. Les théologiens de Paris s’élevèrent contre les hérésies de sa doctrine et le danger qu’elle créait; en 1309, ils condamnèrent quinze de ses propositions, et ces énoncés, plus ou moins exacts, sont les seuls textes qui nous soient restés de toutes ses œuvres philosophiques. Voici les prineipales propositions :

La grande persécution de l'Eglise aura lieu en 1335 et la fin du

monde en 1461.

1) T, xxvHr, p. 41. Le livre cité ne nous est pas parvenu.

{ (2) Cf CI ACSSUS, p.57

ES

BIOGRAPITIE

L'étude de la philoscphie doit être bannie des écoles et les théologiens ont mal fait de s’en servir.

Les bulles du pape, les décrets et constitutions canoniques sont de purs ouvrages humains.

Les moines corrompent la doctrine de J.-C. : tout le peuple chrétien, qui n’a plus la charité, court avec eux à sa damnation.

I n’y aura de damnés, que ceux qui donnent le mauvais exemple.

La nature humaine dans le Verbe divin a été égalée en tout à la divine.

L'âme de J.-C. aussitôt après son union à su tout ce que savait la Divinité.

Les œuvres de la miséricorde sont plus agréables à Dieu que l’auguste sacrifice de l’autel.

La fondation des églises, des œuvres, des ‘messes perpétuelles n'empêche pas le fondateur d'encourir la damnation éternelle, s’il n'a pas la charité (1).

Cela sentait terriblement le bächer et la condamnation était grave : mais toutes les protections dont Arnaud était entouré, la haute faveur dontil jouissaitauprès de plusieurs têtes couronnées, firent que sa vie, d’ailleurs si errante, n’en fut pas momentanément troublée. Arnaud vint en Espagne, auprès de Jacques IT qui le reçut avec honneur et presque aussitôt le chargea d’une ambassade très délicate auprès de Robert, roi de Naples et comte de Profenee.

Frédérie, roi de Sicile, frère de Jacques d’Aragnon avait résolu de faire une croisade, mais avant de se livrer à cette gucrre, il avait pensé qu'il était bon de se faire investir du titre de roi de

(1) Cf. Gabriel Pradeau. Cutalogue «les hérésiarques ; et Du Boulay, Histoire de l'Université de Paris. T. 1v, p. 121.

Jérusalem, titre dont Robert jouissait : il offrait en retour de céder la Sicile, ne gardant que la Sardaigne. Arnaud fut chargé de cette ambassade : il se rendit à Avignon, où se trouvait encore Robert qui venait de s’y faire couronner (1309). Son ambassade n'eut pas de succès ; il repartit. Mais Robert ne le laissa repartir qu'après lui avoir fait promettre de revenir le plus tôt possible se fixer à sa cour où la plus grande liberté et la plus haute considération lui seraient acquises. Une grande communauté d'idées et de tendances scientifiques rapprochait ces deux esprits. « Qu’il faisait beau voir, s’écrie à ce sujet Joseph de Haitze, Robert, le plus sage prince de son temps, se faire le compagnon d'étude d’un de ses sujets ; et donner à cette communion de recherche des sciences tout le loisir que le gouvernement de ses Etats pouvait lui permettre. Certes, on pouvait dire, alors, que comme Robert ne vaquait à ces savantes occupations que pour la seule vue de se rendre plus vertueux, de même Arnaud tâchait de seconder une si noble, une si louable passion que pour l'unique but d'enrichir son esprit par de nouvelles connaissances dans la culture des sciences » (1).

Ces éloges sont peut-être hyperboliques ; mais il est certain que l'ambition des richesses ne guida jamais Arnaud de Villeneuve : ses écrits sont empreints d’une dignité de caractère remarquable et sa vie est une preuve qu'il sacrifia plus volontiers son repos à ses idées que sa conscience à son intérêt matériel. Quoi qu'il en soit, s’il ne “enrichit pas de son séjour à Naples, il y gagna au moins la trauquillité etle bonheur d'échapper à ses ennemis, de pouvoir se livrer en paix à ses travaux. Naples fut un des endroits où il cultiva le plus la chimie. Là encore, il retrouva Raymond Laulle et, au dire des traditions alchimiques, lui enseigna la pratique de l’alchimie dont il lui avait donné aux premières entrevues les prin-

(r) De Haïtze. Op. cil.,p. 179"

cipes théoriques. La chimie ne l’éloignait d’ailleurs pas de la médecine : il écrivit à Naples son traité « De conservanda juventute », dédié au roi Robert,

Mais l’humeur voyageuse d’Arnaud de Villeneuve, son activité inquiète, ne furent pas satisfaites de cette vie pourtant séduisante. L'amitié d’un prince, qui était aussi l’ami de Pétrarque et qui était plus un platonicien qu’un monarque, ne contrebalançait pas pour Arnaud l'attrait de la lutte et le plaisir de ses émotions : il quitta Naples pour Paris, en 1311.

En revenant en France, il s'arrêta à Avignon, à la cour du pape :

Clément V voulut se l’attacher en qualité de premier médecin,

mais cette offre ne suffit pas à le retenir (1).

Paris l’attirait et il voulait ce milieu pour son action. Il y vint en effet et professa brillamment à Paris ; mais de plus en plus adonné aux sciences hermétiques, de plus en plus ardent à ébranler dans les esprits certaines idées théologiques sur lesquelles s’appuyait l'édifice religieux, il réveilla, plus vives que: jamais, les anciennes animosités. Tout le clergé, tous les moines s'élevèrent contre lui : seuls les Chartreux restèrent en dehors de ce concert d’imprécations. On ressortit les propositions condamnées, on rappela l’excommunication de l'archevêque de Tarragone. L'inquisition qui avait. déjà poursuivi Pierre d’'Apono ct l’Université qui suivait la même voie, commencèrent des poursuites. Des amis influents d’Arnaud parvinrent, après de grandes difficultés, à le faire secrètement embarquer. Avignon ne lui semblait plus un asile sûr : la cour du roi Robert, fils dévoué de l’Église, intime du pape. ne l’attirait pas davantage ; il fit route vers Palerme, se jugeant plus en sûreté chez le roi de Sicile. Une tempête le jeta sur les côtes d'Afrique (21.

(x) Achard. Dictionnaire des hommes illustres. (2) Cf. ce qu'il en dit lui-même, If. 282 ab. « Eraudilu est eratio mea, sed

40 ARNAUD DE VILLENAUVE

Mais il en reparlit aussitôt pour la Sicile. Frédéric le protégea : c’est dans cette retraite qu'il composa son commentaire si célèbre à l’École de Salerne; et sans doute il eût terminé là son existence si, dans le courant de l’année 1313, le pape Clément V, atteint de la gravelle, ne l'avait fait mander auprès de lui, Arnaud, par reconnaissance, d'une part, pour celui qui n'avait pas cessé de le protéger et qui avait suspendu la condamnation prononcée en 1309 contre lui, et, d'autre part, dans l’espoir que cette cure rendrait plus aisée auprès du pape sa situation un peu compromise par ses audaces de Paris, s'embarqua aussitôt pour Avignon. Mais, en vue des côtes de Gênes, il mourut. Il fut enterré dans cette ville et Van der Linden (1) affirme que de son temps (xvri® siècle) on voyait encore le tombeau d’Arnaud à Gênes.

Clément V, très malade, et très affecté de cette mort, fit écrire aussitôt des lettres circulaires à tous les évêques et à tous les chefs des Universités, leur enjoignant, sous peine de désobéissance au Saint-Siège, de rechercher le traité « De praxi medicinæ » (2) qu'Arnaud lui avait promis et de le remettre entre les mains du clerc Olivier qu’il avait nommé à cet effet : il menace d’excommunication les détenteurs de cet ouvrage qui refuseraient de s'en dessaisir (3).

Dans les premiers mois de 1314, le pape mourut et presque

«indiscretus fortunæ impelus qui nunquam saliatur miseria miserorum.…. com- « movit super me aquilonem et ducit me in Africam ad miseriam ipsam. »

(1) Médecin et chimiste holiandais (1609-1664). Cf. Select medica, Leyde, 1656, 1 Vol. in-4', T. I, p. go.

(2) Sans doute le traité Practiéa summaria seu Regimen... ad instantium Clementis summi pontificis (II. 1730. ba.). Le Regimen sive consilium quarlanæ (I, 182 aa.\ s'adresse aussi au pape Clément. Ce court traité affecte la forme d'une lettre et le texte semble prouver que cette lettre avait été précédée au moins d'une semblable consultation écrite. Cf. II. 184. ac.

(5} Du Boulay. Op. cit. T. IV, p. 166.

La

aussitôt, pendant la vacance du Saint-Siège, un tribunal de l’Inquisition, qui siégea à Tarascon sous la présidence du moine jacobin Longer, condamna à nouveau Arnaud de Villeneuve sur les quinze propositions déjà incriminées (1).

Depuis lors, il resta établi parmi les moines encyclopédistes qu'Arnaud était un sorcier, pactisant avec le diable, plongé dans les maléfices, néfaste à son siècle (2), etc., et malgré les efforts de Symphorien Champier, le seul qui ait lu, compris et un peu défendu Arnaud de Villeneuve, cette opinion, plus ou moins modifiée, resta le mot d’ordre de tous ceux qui ont parlé de ce médecin.

Dans la biographie que nous venons de tenter, nous avons dû, à certains endroits, où toute trace se perdait de notre auteur, émettre des hypothèses et choisir entre elles ; nous ne l’avons fait qu’en nous appuyanttoujours sur des témoignages les plus contemporains possibles où sur des faits soigneusement étudiés. Des erreurs peuvent avoir été commises, que des documents nouveaux viendront rectifier ; mais si l'on songe que l’on ne reconnaissait d'Arnaud ni la nationalité, ni même la date de naissance, à un demi-siècle près, on portera, nous l’espérons, un jugement moins sévère sur les longueurs et l’aridité des questions préliminaires, sur la rareté des documents indiscutables et précis.

{1} Direclorium inquisitorium Nicolui Eymerici, éd. de 1585, p. 252. (o) Cf. au chapitre Magie, p. 147. 6q.

RA OMNTA »

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