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Arnaud de Villeneuve naquit vers le milieu du xrr1° siècle : la date exacte de sa naissance est difficile à déterminer et ses biographes diffèrent beaucoup d'opinion à ce sujet. Astruc (1) le fait naître en 1235, et les dictionnaires (2) ont reproduit cette date. Hœæfer (3) pense que 1240 est un chiffre plus exact, sans d’ailleurs apporter de preuves à l’appui de son dire ; c’est sans doute d’après J. de Haitze (4) qu’il a formulé cette affirmation. Symphorien Champier {5) avait, au contraire, donné comme date de sa naissance l’an 1300, mais malgré toute l’autorité de cet auteur, ül semble difficile d'admettre son assertion. Le D° Freind (6) n'est point de cette opinion et il fonde la sienne sur l’anecdote suivante : dans un concile tenu en France, entre autres accusations portées contre Boniface VIII, il y est porté que ce pape, après avoir condamné un livre d’Arnaud que la Faculté de théologie de Paris avait déclaré renfermer des sentiments hérétiques s’était rétracté de son propre jugement, en rendant son approbation à
(1; Mémoires pour servir à l'histoire de la Faculté de médecine de Montpellier. P. in-4° 1767.
(2) Biographie médicale P. 2 v. in-8 .t. I. page r29. (5) Histoire de la Chimie. 2 vol. in-8°. P. 1842, chez Hachette. T. I. p. 585. (4) J. de Haitze. Biographie d'Arnaud de Villeneuve. Aix, 1719 in-12, 197 p. (5) Symphorien Champier (Campegius) médecin du xvi* siècle et célèbre érudit a écrit en tête de son édition de Lyon (1520) des Opera omnia Arnaldi Villunovani une vie très succincte de l’auteur.
(6) The History of Phisic… trad. en français par B.... P. 1728 in-4°.
cet ouvrage. C’est du moins un des reproches que Guillaume Vezenobre artieule contre ce pontife ; quoi qu'il en soit de cette accusation, il est au moins certain que Boniface mourut en 1303 ; ainsi il est évident qu'Arnaud vint au monde longtemps avant l’an 1300. D'autre part la date de sa mort en 1310 semble bien exacte comme nous le verrons plus loin. Enfin les dates intermédiaires données par différents auteurs ne peuvent concorder qu'avec une naissance comprise entre les années 1235 et 1250 et cette opinion est conforme à celle d’un très grand érudit : l'abbé Lenglet-Dufresnoy qui, dans son Histoire de la Philosophie hermétique, fait naître Arnaud de Villeneuve en 1245 (1). Le lieu de sa naissance est encore plus discuté. Le nom de Villeneuve est si répandu, les voyages de notre auteur à travers la France, l'Italie et l'Espagne ont été si fréquents que plus de vingt villes ou bourgs lui ont été attribués comme lieu d’origine. L'opinion courante aujourd’hui, celle des dictionnaires, est que l'Espagne fut sa patrie. Elle repose sur l’autorité d'Hauréau (2) et de A. Germain (3) en France, de Schneider en Allemagne (4) Hauréau s'appuie pour prouver son origine espagnole sur ce passage d’une lettre de Clément V... « Magister Arnoldus de Villanova clericus Valentinæ diœcesis... » Ce texte ne nous semble pas suffisant pour établir qu'Arnaud fut né dans le diocèse de Valence : on peut seulement en conclure qu’à cette époque il y vécut, à la rigueur qu'il y passa une grande partie de son existence; cela est hors de doute d’ailleurs.
A. Germain apporte un document nouveau, sinon très impor-
(1) Lenglet Dufresnoy. Æist. de la Phil. hermétique. P. Coustelier. 1742. 3 v. in-16. Cf. T..L p. 139.
(2) Notice sur Arnaud de Villeneuve. T. XXVIII de l'Histoire littéraire de la France.
(5) La Médecine et les Sciences occultes à Montpellier. P. 455. Montp. 1872,
(4) Schheider. Geschichte der Alchemie. Halle 1832. 1 v. in-8° cf, p. 146,
tant : cet auteur a découvert dans la bibliothèque de Carpentras un traité manuscrit de géométrie (1) écrit en patois du pays, datant du xv° siècle où l’on trouve f° 160, ces vers :
Qué yeu Arnaut de Villanova Doctor en leis et en décrets Et en la siensa de Strolonnia Et en l’art de medicina
Et en la santa Theulogia Enquaras mais en las VII arts Maïstre-per tost fuy apelats De Quataluenha nadieu fuy.
L’affirmation est catégorique, il est vrai; mais avant de s’y fier pleinement, il est raisonnable de chercher quelle valeur présente ce manuscrit.
1° Sa date. Ce manuscrit est de 1405, comme on peut le voir à l’explicit; il suit un ouvrage en languedocien de B. Boisset, géomètre, et est écrit de la même main. Tout porte à croire, et c’est l'avis d'Hauréau, que Boisset a voulu attribuer une de ses œuvres à Arnaud pour lui donner plus d'autorité.
2° Ne présente-t-il rien de suspect? D'abord, il nous semble surprenant que, en le supposant Espagnol ou Italien, Arnaud ait choisi ce langage d’un patois bizarre et ce genre versificatoire dont il n’a jamais fait usage, qui répugne d’ailleurs à sa manière habituelle de composer, pour écrire un traité de géométrie aussi inconnu à ses éditeurs et aux bibliographes, qu'opposé à ses études ordinaires. Tous les ouvrages de science de cette époque sont écrits dans la langue scientifique internationale d’alors, le
latin.
(x) Le mss porte les titres et cotes suivants : Arnaud de Villeneuve. Tratta de geometrio prattico, au f° 20 v° du mss. coté 5925.
En second lieu, le titre de docteur que prend ici l’auteur du manuscrit, est un anachronisme qui rejette ce traité bien postérieurement à la mort d'Arnaud et en fait un document sans valeur pour le cas qui nous intéresse. Le titre de docteur n'apparait à Paris qu’en 1450 ct à Montpellier qu'en 1485. Avant Arnaud et de son temps, c’est la maitrise que l’on va chercher à Paris, et non le doctorat. Enfin, Arnaud se serait difficilement réclamé du titre de docteur en astrologie et n'avait aucun titre à se parer d’abord de celui de docteur en lois et décrets.
Aussi, nous refusons-nous de conclure un peu à la légère avec A. Germain, que la question est désormais tranchée et que les biographes futurs n’ont plus de méprises à commettre. Le texte cité, sans aucun doute apocryphe, ne saurait donc jamais faire autorité contre le moindre mot de ses œuvres officielles en latin ou contre le témoignage de ses contemporains.
Schmieder l’appelle Arnold Bachuone et le fait naître à Villanova, en Catalogne. Bachuone lui semble, comme Barchinone à Germain (1), la preuve évidente que le Villeneuve d’où Arnaud est originaire est voisin de Barcelone. Bachuone et Barchinone sont, en effet, des mots qui suivent souvent le nom d’Arnaud, avec différente orthographe d’ailleurs, sur les manuscrits anciens.
Voilà la série complète des documents apportés en faveur de l'origine espagnole d’Arnaud de Villeneuve : ces documents ont suffi à faire loi jusqu'à ce jour; peut-être la complaisance trop grande des écrivains de seconde main a-t-elle contribué avec bonheur à ce succès ; il est plus facile d'admettre une opinion que de chercher une vérité.
Parmi les auteurs qui ont réclamé pour la France la gloire de compter Arnaud de Villeneuve parmi ses enfants, le plus an-
(1) Note, page 456.
cien en date est son contemporain Jean Villani (1280-1348), historien de Florence qui, dans son histoire, dit qu'il naquit en Provence (1).
Saint Antonin de Forciglioni, qui vécut le siècle suivant (1389- 1459) et fut archevêque de Florence, lui donne aussi la même origine /?).
Symphorien Champier, qui a tenté une biographie générale de tous les médecins, l’affirme Français, de la France narbonnaise appelée Provence. Malgré l'opinion des Catalans, ces demi-goths, dit-il, qui le réclament comme étant né à Villeneuve, à quatre milles de Gyrone, il faut savoir qu’il est né à Villeneuve de Narbonne (3). L'opinion de Champier est une des plus importantes. Lenglet Dufresnoy fait justement remarquer que Champier était habile médecin et fort curieux en histoire ; qu’il a même vécu en Languedoc et en Provence ; qu'ainsi, il pouvait avoir sur la patrice d'Arnaud des lumières et une tradition qui nous manquent au- Jour du
C’est aussi l'opinion de P. Castellanus (Pierre Duchatel) (4), de Remacle Fuchs (1510-1587) (5).
Dans un autre ordre d’études, et par conséquent en puisant à d’autres sources, Traquéau (1481-1558) (6), dans son Traité de la
(1) Storie fiorentine, livre IX, ch. II.
(2) Historiarum opus. Venise, 1480. Titre 2r, ch. Il, $ VIII.
(3) « Arnaldus natione Gallus. A Gallia enim Narbonensi quam provinciam « nostri appellant genus utrinque ducit... nascitur igitur in Provincia narbonensi «in oppido quodam appellato villa nova... » Arnaldi vila, cf. Opera omnia. Lyon, 1552, f° AAij.
(4) Vitæ illustrium medicorum. Anvers, 1618, in-8°.
(5) Remacle de Limbourg. Ilustrium medicorum qui superiori seculo floruerunt vitæ. P. 1547, in-8°.
‘6) OEuvres publiées à Lyon, 1574, cf. Truité de lu Noblesse, ch. 31.
Noblesse », arrive au même résultat. La Motte le Vayer (1) (1588- 1672) a même avancé que la chimie et la parfumerie étaient l'origine des biens de la maison de Villeneuve de Vence, dont Arnaud aurait été ainsi le fondateur. Cela est faux d’ailleurs, et l’on trouve, deux siècles avant, des seigneurs de Villeneuve (2), mais cela prouve du moins que La Mothe le Vayer avait des documents montrant son origine de Villeneuve Loubet, près Vence (3).
Parmi les auteurs modernes qui ont étudié la question avec soin et se sont rangés à cet avis, il faut compter Astruc, dont nous avons déjà cité l'ouvrage ; Joseph de Haitze, historien provençal du xvir° siècle, qui a consacré une étude très complète à Arnaud de Villeneuve (4); enfin, Octave Teissier, dans sa collection des Hommes illustres du Var (5).
(1) Traité de la connaissance des sciences destiné au Dauphin. P. 1640, in-4e, ch. De la Chymie, p. 506.
(2) Cf. J. Haïitze, p. 165.
(3) Il existe quatre autres Villeneuve en Provence : Villeneuve, faubourg d'Avignon ; Villeneuve, à trois lieues de Forcalquier ; Villeneuve-Coutelas, près Tavernes, et Villeneuve-lès-Arles.
(4) J. Haïtze : Vie d’Arnaud de Villeneuve, in-12, 197 pages. Aix, 1719, B. N. (L. N. 27/650), écrit, page 12 de son livre : « Arnaud de Villeneuve était natif « du lieu d'où il prit son surnom à la manière des savants du moyen-temps. « C’est un village dans la Provence orientale (Alpes-Maritimes actuelles, arron- « dissement de Grasse) ef au diocèse de Vence, également fameux pour avoir « donné son nom non seulement à ce grand homme, mais encore à l'une des plus « lustres maisons de celle province, ou, si Von veut, pour l'en avoir recu ».
(5) O: Teissier : Jes Hommes illustres du Var, : vol. in-16. Toulon, 1858. Nous n'avons pas voulu citer le témoignage d'Olaüs Borrichius : De ortu et progressu chimiæ. Copenhague, 1668 (Cf. p. 129). Cet auteur assure qu'il a connu un des arrière-petits-fils d’Arnaud, M. de Villeneuve Montpesat, l’un des premiers barons de Provence qui fit devant lui, en 1664, à Avignon, des expériences qui marquaient qu'il avait hérité de la philosophie hermétique d'Arnaud de Villeneuve, qu'il reconnaissait pour un de ses aïeux, « 8 Arnaud avaitcommuniqué la même
Mais ce n’est pas assez de voir cefte opinion—(’ailleurs si générale et qu'il suffisait d'interroger pour reconnaitre telle — bien établie parmi les historiens les plus anciens, parmi ses contemporains et parmi les érudits. Pour qu'une conviction naisse dans l'esprit, il faut encore interroger les faits et chercher dans les écrits d'Arnaud et dans sa vie les détails pouvant jeter un peu de lumière sur son origine.
Nous nous étonnons que parmi tous ses biographes, dont la plupart au moins avait iu les œuvres de leur auteur, aucun n'ait songé à réunir et à rapprocher ces documents. La lecture attentive des différents traités d’Arnaud de Villeneuve nous a confirmé dans cette opinion qu Arnaud était bien français et provençal.
Dans son Epitre dédicatoire du traité « De la Conservation de la jeunesse » à Robert, roi de Naples et comte de Provence, il écrit, parlant de lui: «.... qui ex innatæ fidelitatis devotione pro salute vestra semper 6ro » (1).
Dans le «Régime de Santé»il cite, à différents endroits, des noms vulgaires, dit-il, de fruits, de plantes ou d’aliments qui sont encore en usage dans le patois de Provence; toutes les fois où la citation est celle d’un mot provençal, Arnaud dit simplement : ce qu’on appelle vulgairement... quæ vulgariler albuginiæ vocantur (Ÿ;
É au contraire, lorsqu'il cite un nom courant Allemand, Italien ou
science à Pierre de Villeneuve, son frère ». Or, cette dernière assertion étant sinon radicalement fausse, au moins fort invraisemblable, il est probable que le renseignement qui précède n'a pas plus de valeur. Petrus Villanovanus, qui doit plutôt s'appeler Petrus Toletanus (ou de Tolède), né à Villeneuve, en Catalogne, vécut à Tolède au xtv° ou au xv° siècle. Il est auteur de quelques ouvrages alchimiques, et c'est cette similitude de travaux qui l’a fait apparenter à tort à Arnaud. Cf. Schmieder, p. 146.
(1) 1-95. ac.
(2) 1. 69. ae. etc.
Espagnol, ce qui nous intéresse spécialement, il a soin d'indiquer que c’est là un nom vulgaire d’une langue étrangère (1).
Mais le texte le plus remarquable est le suivant, tiré du « Régime de Santé »:« Sed quando ex milio et panico fit talis cibus quod « sunt excorticata tunc vocaltur pistum in lingua nostra et coc- « tum permiscent cum vino et aliquantulum salis et vocatur « pistum in vino seu pistinum et iste cibus est in usu apud « mediolanenses unde fui oriundus (2). » Cet aliment sous le nom conservé de piste, pistin, ou pistou se fait encore en Provence et spécialement dans le Var, et la dernière phrase apporte un document nouveau, absolument conforme à celui de la dédicace citée : émané de la plume même de l’auteur, en un traité indiscutable, il
nous semble concluant.
Nous pourrions y joindre encore les passages où il attaque les Français du Nord et leurs mœurs désordonnés (3), les Italiens du Sud (4), qu'il parle sans cesse de l’ail, de ses mérites, de ses vertus comme médicament et surtout comme aliment (5) (signe auquel un Provençal ne se tromperait pas); qu'il cite les müûriers à l’égal des pommiers et des figuiers comme un arbre commun (6). Or, les mûriers, absents ou très rares dans le Languedoc, poussent au contraire fort bien dans la Provence; et, spécialement aux environs de Vence, leur zone de culture quitte le bord de la mer pour s’enfoncer fort avant dans les terres, comme on peut s’en convaincre sur des cartes spéciales.
Les conseils sur la manière de préparer les poissons rôtis au
. 1. 67. ac... quod in vulgari Cathelunorum dicitur antacar., et 1. ;4. be.
Lens LR
vin, avec des condiments (1) sur l’usage du beurre à défaut d'huile (2), sont encore des indices confirmant notre manière de voir.
Enfin, outre les témoignages, les indices trouvés dans l’auteur, il est une troisième sorte de documents qui nous est fournie par l'examen des manuscrits. Il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit en langue provençale qui a pour titre ces mots latins : Incipit Rosarius alkimicus montispessulani, f 1 à 29 d’un recueil (nouv. acq. fr. mss. 4141), qui contient aussi un ouvrage de J. de Rupescissa. M. Berthelot qui cite ce manuscrit (3) et affirme : « d'après des juges compétents, tels que M. Omont que ce ma- « nuscrit a été écrit vers le premier tiers du xiv° siècle », commet ensuite une erreur étonnante chez un chercheur aussi consciencieux ; il considère ce traité : 1° comme appartenant seulement à l’école d’Arnaud de Villeneuve; 2° comme inédit et ne présentant avec le Rosarius d'Arnaud de Villeneuve qu’une analogie de titre et de doctrines. Or, la comparaison des textes montre
que, mot pour mot, ces deux Rosaires sont identiques (4).
(3) La Chimie au moyen âge. P. Impr. Nat., 1895. T. 1, p. 354.
(4) Les phrases citées par M. Berthelot, pour nous borner à cette preuve, son les suivantes; nous mettons en regard les mêmes phrases du Rosarius :
MSS. 4141. ROSARIUS ARNALDI.
Lo rosari dels philosophes lo qual porta rosas mot ben flayrants tant blancas quant vermelhas. etc. (f° 28 vo).
Quar sapias que la materia per alcuna manieyra non se pote destruir (f° 6).
Et sapias que tu distillas lo ayre et la
ayga, empero lo ayre es melhor que la ayga…. et fassa 10 matremoni de las ten-
thuras…
...Rosarius philosophorum ferens odoriferas rosas tam rubeas quam albas.
(ur. 26 ac.)
Et scias quod nulla materia potest ita destrui (11. 15 ac.)
.Aquam tamen et aerem separatim destilles quoniam aer est melior quam aqua... faciesque matrimonium tincturarum. (111, 18, bc.)
Le Rosaire provençal est donc d’Arnaud, peut-être écrit de sa main, en tout cas confirmant par son titre, par sa date, et par sa langue cette opinion qu’Arnaud de Villeneuve était provençal.
Joseph de Haitze indique aussi l’existence à la bibliothèque d'Aix, d’un manuscrit en vieux provençal intitulé « Livre des Termes » et composé par Arnaud de Villeneuve, sur l’ordre du roi Robert (1).
Résumons cette longue critique des dates et des textes en disant qu'Arnaud de Villeneuve naquit sur le territoire actuel de la France, en Provence et très probablement à Villeneuve-Loubet (arrondissement de Grasse), de 1235 à 1240.
Sa famille était d’une aisance très médiocre, pauvre même, à ce qu’il dit lui-même dans la dédicace de son traité « De conservatione juventutis » (?) et dans celle de son « De Vinis » (3).
Le nom de Bachuone ou Bachinone qui accompagne souvent son prénom peut être considéré comme un nom de famille fort inconnu en tout cas. Arnaud fut élevé par des religieux dominicains (4).
Il fit, au dire de Symphorien Champier, beaucoup de philosophie dans son adolescence et composa quelques écrits alchimiques.
Le fait qui a pu induire en erreur M. Berthelot est que le Rosarius provençal ne comprend pas le premier livre du Rosaire latin et commence qu’au ch. 111 du livre 11 : cela est fréquent dans les traités publiés sous des titres ou daus des langues différentes. C’est ainsi que le Sentier du Sentier (Semita Semilæ) d'Arnaud de Villeneuve n’est qu'un fragment de son Flos Florum avec quelques interpolations.
(1) Cf. Rouard. Notice sur la bibliothèque d'Aix. Aix et Paris, 1851, 1 vol. in-8, P. 55.
(2) L. 74 ac.
(5) IL. 282 ac.
(4) ist. lit. de la France. T, xxvnr, p. 52. D'après un mss. inédit. Bibl. de Metz, n° 175.
Il n'est pas sans vraisemblance que, déjà érudit en quelques sciences naturelles, il exerça la médecine à Villeneuve, même avant d'aller poursuivre à Aix ses études; mais cette hypothèse émise par quelques biographes ne repose sur aucun fait. Vers vingt ans, plutôt avant qu'après, il vint à Aix pour continuer à s’instruire. Il y avait alors dans cette ville, depuis cent ans déjà, une académie de littérature, d’où étaient sortis des hommes demeurés célèbres : Jean de Matha, fondateur de l’ordre de la Trinité ; Raymond de Pennafort (1238), général des Dominicains et le jurisconsulte Guillaume Durand (Duranti), mort en 1296.
Il y resta peu de temps, car Symphorien Champier déclare que vers vingt ans, il alla à Paris, et Lenglet Dufresnoy place aussi à cette époque son départ d’Aix pour Paris. Un grand nombre de biographes supposent, par raisonnement et sans documents, un séjour à Montpellier entre Aix et Paris. Il leur a semblé plus logique qu'Arnaud eût fait ce que ferait de nos jours un étudiant. Ces hypothèses, contradictoires aux renseignements que nous possédons, ne doivent pas nous arrêter. D'ailleurs, si l’on songe qu’à cette époque, la première ambition d’un savant était de recevoir à Paris le diplôme de maître ès-arts; que des étrangers comme Roger Bacon, Albert le Grand, Saint Thomas, plus tard Raymond Lulle, vinrent d'Angleterre, d'Italie ou d'Espagne pour recevoir à Paris cette sanction et firent quelquelois plusieurs voyages, alors si longs et si dispendieux pour ce seul but, on comprendra combien est probable ce départ d’Arnaud pour Paris dès qu’il eut atteint l’âge d'homme. Le stage à faire aux écoles était alors asez long avant d'obtenir le titre recherché. Le statut du légat Pierre de Courçon de 1215, arrête qu’on ne parviendra pas à la maîtrise avant trente-cinq ans et huit années d’études.
Arnaud a vingt ans; nous sommes en 1260 environ et ses biogra-
phes les plus autorisés disent qu'il demeura environ dix ans à Paris ({) avant de revenir à Montpellier : ces renseignements sont donc parfaitement concordants avec cette supposition que le diplôme de maitre ès-arts attirait Arnaud vers Paris.
Ce premier séjour ne fut pas le plus brillant et le plus mouvementé qu'Arnaud fit à Paris. Inconnu encore, il étudiait et ne professait pas : toutefois, s'il prit la parole et s’il enseigna, cela ne saurait nous étonner : les aspirants au titre de maitre faisaient souvent des leçons. Paris était alors un centre philosophique actif et attirant. M. Charles qui a consacré à Roger Bacon une étude très complète et très érudite (2) en donne ce tableau frappant : « Quel mouvement dans ce Paris du xrrr° siècle ! Une vive ardeur pour la science, des professeurs illustres, des élèves qui vont les dépasser ; en face des chaires de l’Université, celles des ordres mendiants, et partout cette multitude remuante et passionnée d'étudiants, plus prompte encore aux séditions et aux combats de la rue, qu'aguerrie aux disputes de l’école... Jamais peut-être et chez aucun peuple on n’avait vu une telle mêlée d'opinions et de systèmes, des luttes si acharnées, tant de violence dans l'attaque ou d’opiniâtreté dans la défense. En apparence, tous ces esprits qui s’agitent subissent le joug d’une même discipline, et, tyrannisés par l'autorité, ont abdiqué leur indépendance. Partout, en effet, on entend poser et résoudre les mêmes questions ; partout la même méthode et surtout, hélas! le même langage. Mais sous cette uniformité extérieure, s'est réfugiée la vie active et diverse de l'intelligence. Tous les docteurs sont des scolastiques ; c’est
(1) Symph. Champier. Vita Arnaldi, eh. 11.
(2) Roger Bacon. Sa vie, ses ouvrages, ses dactrines. P. Hachette, 186r, 1 v. in-S, cf. p. 19.
leur nom commun, mais on pourraitleur en donner de plus siynificatifs que l’histoire leur à désormais imposés. Les uns sont des platoniciens de la première académie, comme Henri de Gand; les autres, des théologiens intolérants, disciples de Saint Bernard, comme l’école de Saint- Victor ; ceux-ci marchent silencieusement sur les pas d’Averroës, le chef des impies, l'ennemi de toutes les religions, et commencent, à leurs risques et périls, la longue tradition de cette doctrine suspecte qui, pendant plusieurs siècles, va s'infiltrer dans les Universités, occuper les chaires de philosophie et de médecine, avoir son école à Padoue, ses apôtres et ses martyrs; ceux-là s'égarent dans les espaces imaginaires où le pseudo Denys leur fait contempler ses légions de hiérarchies, ou bien se perdent dans les profondeurs du panthéisme avee Avicebron ; le scepticisme a ses plus effrénés 'sophistes, les hérésies, leurs sectaires les plus audacieux, à cette époque de foi naïve et de croyance orthodoxe. Le souffle de la liberté pénètre même jusqu’au sanctuaire, et l'Evangile éternel, avec ses pressentiments d’une ère nouvelle et l’annonce du règne du Saint-Esprit, aspire à une rénovation religieuse. »
Roger Bacon, Albert le Grand, saint Thomas, Alexandre de Halès, Pierre d’Apono étaient alors à Paris, enseignaient, discutaient avec ardeur, passionnaient tous les esprits. Ce furent les maîtres d’Arnaud ; Pierre d’Apono futmême son ami, dit-on, mais ceux sur l'intérêt de qui il eut vraiment à compter et qui lui prouvèrent, dans la suite leur véritable affection, furent des gens moins célèbres quoique nullement inconnus : le vicomte Aimeri de Narbonne. Guillaume de Nogaret, et maître Alfinio de Navini, légiste.
Au point de vue médical, l’enseignement était certes moins brillant : nous avons vu combien isolé était chaque praticien et qu'un corps de doctrines, une école de médecine n'existait pas alors. C'était en cherchant un peu partout, en empruntant à la philoso-
phie une méthode, aux différentes sciences quelques principes, à des empiriques une formule, en cachant souvent même ses travaux proscrits par un clergé intolérant que le praticien se formait. La maitrise que prenait un médecin à Paris était plus philosophique que médicale. Cependant, quelques noms sont restés des médecins de Paris à cette époque : Ermengard Blasius, de Montpellier, Jean Pitard, le chirurgien, Jean Passavant, Guido de Cercelli qui cessa d'exercer vers 1260. |
Au bout de dix ans de séjour à Paris, devenu maitre ès-arts Arnaud de Villeneuve vint à Montpellier, centre moins brillant peut-être, mais plus médical et ce fut là, plutôt qu'à Paris, qu'il se forma aux sciences thérapeutiques, qu'il connut les traductions des livres arabes, pénétra leurs doctrines, reçut ce double courant arabe et italien qui devait fusionner en lui. On montrait encore autrefois, du temps d’Astruc, à Montpellier, au bout de la rue de Campnau, vis-à-vis de l’ancienne maison des Capucines, une maison que l’on prétendait avoir été habitée par Arnaud de Villeneuve. Sur le porche, deux bas-reliefs se voyaient, un lion et un dragon se mordant la queue, symbole du grand-œuvre. Cette maison a été détruite.
Ce séjour à Montpellier où se forma véritablement le savant, dura, au dire de Lenglet Dufresnoy, une dizaine d'années : sa réputation put naître et grandir dès cette époque, mais aucune fonction ne lui avait encore été confiée à l'Ecole de médecine et il n’y professait pas. Entrainé par ses études vers les Arabes qui représentaient l’élément nouveau de la science, il quitta Montpellier et vint à Valence voir de plus près la médecine nouvelle et se mettre en rapport avec des savants arabes. Hauréau prétend qu'il apprit leur langue : il cite en effet en plusieurs endroits des noms de plantes, d'animaux, de maladies, en arabe et même en persan (1) :
(x) EL. 152, ab,