TRADUCTION DES DISCOURS
rapportés par Giinlher.
Le roi, gagnant Rome, avait quitté la petite ville de Sutri, et s'approchait de la grande cité, quand des ambassadeurs vinrent à sa rencontre : ils apportaient les propositions de leur patrie exprimées dans un langage élégant et harmonieux, mais rempli d'artifices et de perfides détours : ils n'osèrent point parler, avant d'avoir obtenu du roi un sauf-conduit, qui leur permît d'exposer impunément l'objet de leur mission. Alors l'un d'eux, feignant la modération dans ses paroles arrangées avec art, prononça ce discours préparé de longue main :
«Prince invincible, la puissante Rome s'abandonne à l'ivresse de la joie en te voyant arriver; dévouée, elle t'ouvre ses murailles, et se plaît à offrir son sein maternel au puissant ami qu'elle a choisi pour souverain. Elle te promet d'elle-même l'empire et le nom glorieux d'Auguste, le plus beau titre du monde, si toutefois tu viens avec des intentions de paix, si tu conserves à cette mère fidèle tous les anciens droits dont elle est si digne.
(( Considère la gloire de Rome sous ses anciens rois, la liberté du peuple, la majesté du sénat, la dignité du préteur, les deux consuls annuels, les deux tribuns protecteurs des plébéiens, l'influence des bonnes mœurs, le caractère sacré des lois inviolables, le cours de la justice pendant la paix, l'audace durant des guerres légitimes, l'amour de la gloire, la constance au milieu des épreuves; voilà les institutions, les vertus qui, par des accroissements successifs, ont fait grandir notre ville. Faible et petite à son berceau, ne pouvant offrir sous son premier roi que des lares étroits et des chaumières entourées d'un sillon arrosé de sang, elle s'était élevée par ses titres glorieux à un tel degré de puissance, qu'elle ne voyait que les astres au-dessus d'elle : par sa sagesse et la force de ses armes, elle avait soumis par toute la terre les peuples et les rois. Alors c'était le peuple qui donnait des
ordres au roi en paix comme en guerre ; ce n'était pas le roi qui en donnait au peuple; et cette ville n'aurait souffert de roi que celui à qui elle aurait dit : « Sois roi, » et qui, doux et clément pour sa patrie, aurait imposé les lois de la grande ville aux peuples et aux rois, sans exciter leur haine ou leurs plaintes. Ce peuple alors, qu'il donnât des ordres ou fît des menaces, était craint de l'Orient, des terres qu'environne la mer du Couchant, du Notus et du Borée qui souffle à la limite des régions glacées. Mais lorsque la mauvaise fortune et l'indolence d'un peuple tremblant eurent affaibli l'éclat de la gloire des vieux Romains, que, par l'abolition des lois, la justice eût gardé un silence de plusieurs siècles, Rome s'est resserrée, pour ainsi dire, dans de si étroites limites, qu'elle ose à peine étendre l'ombre^de son nom jusques à la dixième pierre et juqu'au plus proche territoire.
«Méprisée chez les nations, elle est mal affermie et ne s'appuie sur aucune force réelle : souvent la discorde la déchire par des séditions et des guerres intestines. Point d'àmour de la justice, point de respect pour les mœurs, plus de liberté; l'ombre même de la liberté n'est plus. Rien n'est sacré nulle part; ni les patriciens, ni l'ordre du sénat, ni le consul, ni le préteur, ni les deux tribuns : les remparts et les murs tombent en ruines ; plus grande encore est la ruine des mœurs, ruine qu'il nous faut souffrir et déplorer. Si tous ces maux nous arrivent, excellent prince, c'est que le peuple ayant perdu la souveraineté ne gouverne plus à son gré, d'après les anciennes lois, la terre entière. Il y a longtemps que la majesté royale a dépouillé le peuple de tout pouvoir et l'a frappé dans ses anciens privilèges. C'est du moment où Rome reçut les tyrans Teutons. Pour toi, tu habites une terre éloignée, tu viens rarement en Italie, plus rarement encore dans cette ville, et l'étranger m'est plus connu que mou roi. Ainsi nous ne veillons pas nous-mêmes à notre sûreté, ni toi non plus, illustre prince; et, dans notre malheur, privés de protection, incapables de nous défendre, nous sommes en butte à tous les caprices du destin.
« Regarde-nous entin d'un esprit et d'un visage bienveil-
lant; imagine-loi que Rome elle-même se lamente en ces termes : Si tu prends quelque souci de moi, si l'intérêt d'une mère peut te toucher, si je t'ai fait venir de la nation teutonique pour te placer, toute joyeuse, sur le siège élevé de l'Empire, paie mes bienfaits et mes honneurs d'une digne reconnaissance. Dissipe la poussière des siècles ; fais briller l'éclat des temps anciens. Fais revivre les titres des vieilles institutions; patriciens, citoyens, quirites, classe des nobles distincte des plébéiens, que ces noms reparaissent. Donnenous la liberté, rétablis l'auguste Sénat. Rends-nous le «Seigneur » souverain, le préteur et le consul, les deux tribuns et le dictateur. Que la curie reprenne vie, que le Capitole écroulé se relève, en même temps que les vieilles institutions d'autrefois. Réjouis-toi de ce que la gloire d'une si grande entreprise ait été réservée à ton siècle. Puisses-tu venir plus heureux que cet Auguste dont tu prends le nom et la place, plus clément que Trajan! Jure aussi d'observer les traités qu'ont sanctionnés jusqu'ici par le serment les rois, tes prédécesseurs. Ne va pas restreindre ou abolir les privilèges qu'ils m'ont accordés. Pour moi et mon peuple n'évite aucun péril, fût-ce un péril de mort, et fais de riches présents au Peuple Romain^ pour qu'il célèbre debon cœur ton joyeux triomphe.»
11 dit; mais Frédéric sentit le piège et le poison qui infectait de telles paroles ; enflammé d'un courroux vraiment royal, dédaignant la feinte, il s'exprima ainsi d'une voix indignée :
« Combien Rome, non pas Rome, mais l'habitant de Rome se réjouit à mon arrivée, voilà ce que vos paroles, d'accord avec vos secrètes pensées, m'ont assez clairement démontré; certes on nous fait des conditions peu équitables, en voulant nous vendre ce qui est à nous, comme si je venais les «poches pleines » pour acheter à prix d'argent de nouveaux honneurs, ces honneurs qu'a rendus siens la valeur des Francs. Nous n'achetons pas les faisceaux, non; si nous pensions devoir les acheter, sauf la valeur, nous n'aurions aucun prix à offrir. A cette condition, ou à aucune autre, nous pouvons négocier un traité. L'argent ne remplit pas nos bourses; nous ne ve-
lions pas chargés de richesses, mais de gloire. Le Teuton n'a point à cœur d'accumuler des sommes d'argent : il ne recherche pas pour lui les richesses, mais les triomphes de la gloire. Il n'a point d'or fi lui; il commande à ceux qui en ont. Autant l'avide Romain met de zèle à accumuler les pièces de monnaie, et à couver son immense monceau, autant et plus encore le Teulon met d'ardcnr à dépenser ses richesses acquises; il croit que c'est un crime, une infamie, de souiller ses mains pures d'une aitreuse rouille. Que les cupides veillent sur les trésors; la puissance seule me suffit : et c'est assez pour moi de donner des lois à toutes les terres. Que me font à moi les richesses, moi à qui appartient la gloire du monde, moi qu'adore l'opulent propriétaire aussi bien que le pauvre? Tout ce que possède le riche, ce que garde l'avare, ce que la terre renferme dans ses abîmes cachés, est à nous de droit; nous en cédons l'usufruit au peuple. Il est évident que la monnaie forgée par le roi appartient au roi César; elle porte l'image du César régnant. Que me font les richesses? Les rois et les peuples célèbres ne cessent pas de m'envoyer les plus précieux présents. On voit sans cesse des ambassadeurs anciens ou nouveaux envoyés de toutes parts par tous les princes ; sans cesse de nouveaux dons arrivent de régions inconnues. Ce serait donc une honte pour moi de payer comme débiteur, à un peuple avare, des sommes que me payent, sans les devoir, de puissants souverains.
« Je m'étonne qu'une ville jadis célèbre par ses mœurs ait poussé l'infamie jusqu'à concevoir l'espérance d'arracher de force une somme d'argent à un roi, comme si elle le tenait enfermé dans une vaste prison, chargé de dures chaînes. Eh quoi ! Rome, tu veux faire des conditions à ton roi! C'est plutôt à ton roi qu'il convient de t'imposer ses lois. Tu réclames comme une dette 5,000 livres. Je déclare que je ne te dois rien. Une largesse contrainte ne convient pas aux rois; c'est là le sort qui pèse sur les captifs et les accusés, de racheter leur délivrance à prix d'argent. Les présents des grands rois veulent être libres et volontaires. Dans ce cas le bienfaiteur a plus de plaisir que l'obligé; moi, je donne uni-
quement le nom de gratuit au présent qui réjouit plus celui qui donne que celui qui le reçoit.
« Telle est la coutume que m'ont transmise mes pères dans leur munificence; il me plaît delà conserver. Je ne refuse pas de réjouir ta populace par de généreux présents, mais je repousse toute condition. Cette main ne sait rien donner que gratuitement, et toi la première me demandes des serments! Je pense qu'il est honteux pour un roi de prêter serment à un inférieur. La seule parole d'un roi emporte le droit et le respect, supérieurs à toute espèce de serments. Il est indigne d'un roi d'avoir sur les lèvres des mots trompeurs ; il est indigne d'un roi de forger des mensonges de sa bouche sacrée. Les paroles d'un roi sont saintes et pleines d'autorité; une fois dites, elles ne souffrent justement aucun retour. Sois sans crainte, ce que tu désires obtenir de moi au moyen d'un serment, sans même avoir rien juré, je te le donnerai. Ajoute que l'objet même de ta demande favorise mes intérêts; je devrais le réaliser sans que personne me le conseille. — J'autorise tes anciens droits, et suis plutôt disposé à compléter les bonnes institutions de Rome qu'à les amoindrir. Moi ne point te garder au prix même d'un extrême péril 1 Quand tu n'étais pas à moi, n'ai-je pas, pour te ranger sous ma loij couru les plus grands dangers? Et maintenant que tu m'appartiens, je t'abandonnerais! — Mais pour tes prétentions, lorsque tu dis, ô Rome, qu'appelé par toi j'ai reçu l'Empire, et que tu fais un pompeux éloge d'un tel bienfait, permets-moi d'en faire peu de cas. Oui, je l'avoue, je suis venu à ton appel ; mais pour que tu ne penses pas avoir tellement mérité de nous, songe à la cause qui te poussa à m'appeler. Entourée de toutes parts par des ennemis acharnés et par le tumulte des armes, ne pouvant te défendre ni par tes propres forces ni par celles qu'à l'aide de prières tu avais essayé de l'adjoindre, tu languissais depuis longtemps sans espoir de salut et abandonnée de tous ! Rome, où sont maintenant tes forces? Où est ce perfide Grec? Où est ton vengeur, le souverain de la cour sicilienne, ce protecteur que tu as à craindre? Libre à toi de le dire hautement, mais tu pré-
fères garder cela au luiid du cœur. — l*eut-ùlre bientôt ce souverain ton vengeur (vienne seulement l'occasion favorable) connaîtra les forces et la puissance du royaume teutonique, lorsqu'enfin j'exécuterai des projets évidemment utiles. Tu as imploré la puissance des Francs et leurs étendards invaincus. 11 vint, ce redoutable conquérant d'immenses régions, Charles le Grand, et sa valeur t'a délivrée de tes maux. Il arracha l'Empire aux ennemis établis dans ton sein, pour se l'attribuer à lui-même; et par suite de son expédition il réunit tes murailles au royaume des Francs. Viens aujourd'hui vanter dans un magnifique langage les faisceaux que tu nous as conférés, ces présents faits librement par l'effet d'une bonté presque gratuite; mais le mot propre qui convient à ta conduite, c'est le mot «implorer». Ainsi le pauvre ne cessant de pleurer devant une porte close invoque le riche d'une voix plaintive. — Qui l'ignore en eftet? Bérengcr et Didier, tes tyrans, ô Rome, sous le joug desquels tu as placé ta tête étonnée d'une si misérable fortune, vaincus par les armes des Francs, faits prisonniers, condamnés à un éternel exilj^ ont subi de longues années la loi de leurs vainqueurs dans notre royaume, et, après une longue vieillesse , ont reçu sur notre terre la sépulture des esclaves. Dès ce jour, par un seul triomphe, ton antique puissance, celle du moins que t'avait laissée la fortune des Grecs, a passé aux Francs. Cette puissance n'a point péri ; elle est debout, servant de cortège à son Empire; il a traîné avec lui ses ornements, ne pouvant passer en d'autres mains nu et dépouille de sa gloire. Regarde mon camp; ces institutions dont lu déplores la ruine, tu les verras revivre sous un autre nom avec la même forme. Là sont les chevaliers, le préteur, là le consul et le tribun avec les insignes du commandement, là le Sénat veillant à l'intérêt de tous. Vois les nobles Teutons et les cohortes des chevaliers. Reconnais en ceux-ci les Patriciens, en ceux-là les Quirites, vois ce Sénat chargé de te donner des lois pour toujours. Voilà ceOx qui te gouvernent, Rome, par leurs propres lois (quoi que lu en dises) ; voilà ceux qui délibèrent sur la paix et la guerre. — Mais tu rap-
pelles les titres de la liberté et les temps anciens où régnaient les lois. 0 Rome pervertie, quelles lois peux-tu invoquer, sinon les loisteutoniques? Quels tribunaux, sinon les miens? Peux-tu jamais espérer une liberté plus grande que celle d'obéir servilement à ton Roi?» — 11 parle ainsi, et sur son noble et franc visage fait voir l'ardeur de sa royale colère.
A ces paroles les députés, stupéfaits et remplis de crainte, gardèrent le silence, et, comme plusieurs assistants leur demandaient s'ils voulaient en dire davantage, ils n'osèrent rien ajouter à leurs précédentes paroles. Ils regrettaient seulement d'avoir parlé; tant était grande leur terreur en voyant la sinistre figure du roi irrité! Ils auraient mieux aimé se taire et ne s'être jamais chargés d'une pareille mission de la part des Romains : munis d'un sauf-conduit, ils retournent en sûreté dans leur ville, pour rendre compte à Rome des projets du roi redoutable.
Le roi de son côté, dans une conférence avec le grand Pontife et les principaux personnages, les consulte adroitement sur ce qui lui reste à faire, quelles précautions, quel artifice il doit opposer aux pièges d'une astucieuse populace, et en même temps son cœur est tout bouillant de colère. Son illustre père voulant soulager par de douces consolations cette âme blessée : « Excellent fils, dit-il, ce n'est pas chose nouvelle ni étonnante pour ce peuple de caresser les puissants par de mielleuses paroles qui cachent des embûches, et déjouer auprès des princes, leurs maîtres, le rôle du rusé renard : c'est là un vice héréditaire, c'est ainsi qu'on vit à Rome. Tu as déjà remarqué ce vice en partie, et tu en gémis; tu comprendras mieux tout à l'heure la vérité de mes paroles, et tu verras des choses bien plus frappantes. Moi aussi, malgré mon court séjour, il m'a maintes fois attaqué par la ruse, et ce peuple pervers m'a fait souffrir mille indignités ainsi qu'au vénérable clergé. Son mépris, à vrai dire, est moins injurieux. Entourés d'un pacifique cortège, armés d'un pouvoir qui ne verse pas le sang et n'a pour appui que la crainte de Dieu, ne sommes-nous pas exposés sans défense
au mépris et aux outrages des hommes injustes? Mais toi, prince de la terre, dont la terrible puissance et le glaive vengeur du crime commandent le respect, que les Romains s'efforcent de t'entourer de pièges, voilà ce qui m'étonne ! Mais modère un juste ressentiment; cette race impie (Dieu m'en est garant) expiera bientôt ses crimes par un châtiment /rop mérité. Envoie seulement par des sentiers cachés de vaillants guerriers d'élite, munis de traits et d'une armure complète; qu'ils prennent possession du seuil sacré de Saint- Pierre et des remparts de la cité Léonine, et cela sans aucune crainte, car là est un poste de jeunes guerriers distingués, soumis à nos ordres ; ceux-ci ouvriront les portes et accueilleront les tiens. Il y aura là quelqu'un qui ordonnera qu'on leur livre les remparts : c'est un digne rejeton de la race romaine, un conseiller du Siège Apostolique, un prêtre remarquable, en un mot, c'est cet Octavius, qui t'est attaché entre tous. »
Le Pontife avait cessé de parler; tous approuvèrent son excellent conseil, sa franchise et ses intentions si nettement exprimées