Gunt., Lig., III
se fit moine ? — « 11 revêtit l'habit religieux, » rien de plus naturel puisqu'il était clerc, qu'il en avait le droit, que ce costuiue sévère s'accordait de tous points avec sa manière de vivre, et pouvait en outre le faire respecter et écouter du peuple au commencement de sa mission. Au reste, longtemps après Arnauld, nous voyons de simples clercs porter l'habit religieux et même la tonsure. Cette coutume existait encore au milieu du quinzième siècle. Et d'ailleurs, dans quel couvent Arnauld se serait-il fait moine? Personne n'en dit rien, ni le pape Eugène 111, ni le biographe d'Adrien IV, ni Gunllier, ni Otlion, ni saint Bernard, qui certes n'aurait pas manqué d'écrire lettre sur lettre au supérieur de ce terrible moine, pour le prier de l'enfermer et de lui interdire la prédication. Combien de fois saint Bernard, qui ne ménageait pas les injures ', l'eût appelé renégat, faux-frère, peste monacale, etc. ! Mais rien de tout cela, et nous aurions été grandement surpris de rencontrer quelques-unes de ces manifestations ; il semble qu'après le séjour d'Arnauld en France, après avoir vécu dans l'intimité d'Abélard, et touché du doigt l'ignoble dépravation des moines de Saint-Denys et surtout de Saint-Gildas, c'eût été une étrange idée que de s'aflilier à une classe de gens pour laquelle le maître avait tant souffert, et à laquelle le disciple devait bientôt applicjuer sa libre censure ■. Plus nous rétléchissons, plus la chose nous paraît
1. « Maître Pierre Abélard, dit-il, moine sans règle, priMat sans soliiri-
tude Hérixleaii doiUms, Jean au dehors, touio sa personne est ù deux
faces ; il n'a du moine (jue le nom et riialtit... » Kpit. IH.J.
■2. Il disait que les moines ne devaient avoi> ni arg.Mil ni possession. (V. Olliiiii lie Freisinyen)
plausible : encore une fois, à quel couvent appartenait Arnauld? Dans les documents contemporains, on n'eût pas manque^ d'indiquer le monastère dont il aurait fait partie, comme c'était l'usage. Au reste, la phrase d'Othon est tellement vague, qu'elle ne prouve rien ni pour ni contre notre opinion'. Certainement « il revêtit l'habit religieux » , et comuie c'était une affaire de convenance, aucun de ses ennemis n'a pensé à lui reprocher ce qui paraissait tout simple alors. — D'ailleurs n'aurait-il pas été en contradiction avec lui-même, lorsqu'il donnait des lois à la République? Nous ne croirons jamais qu'il fut en même temps moine et réformateur politique.
On pourrait nous objecter l'exemple de Savonarole, ce moine qui obtint dans sa ville natale une si grande et si singulière influence; mais la république mystique de Savonarole, avec Jésus-Christ pour roi, ne ressemblait en rien aux hardis projets d'Arnauld, pas plus que les mœurs de Florence ne ressemblaient à celles de Rome, trois siècles plus tôt.
Concluons : savant, vertueux, populaire, et surtout libre de toute autorité^, tel était Arnauld, au moment où il vint se mêler aux événements qui agitaient Brescia. Ses voyages en Italie, en Suisse et en France,
1 . Sismondi, si consciencieux dans l'examen des sources, n'a jamais dit qu'il fut moine.
2. Il n'y a pas à discuter pour savoir si Arnauld était prêtre, puisque Othon dit : « Ordonné simple lecteur, » et qu'il fallait recevoir successivement tous les ordres avant d'être ordonné prêtre. Nous ne nous arrêterons pas^ à plus forte raison, au texte des centuriateurs de Magdebourff,. qui font d'Arnauld un évéque de Brescia. — [Amoldus, Brixiunm episcopus. Xn« centurie. Tome II, p. 671. Basileœ, 1624.)
Flacius lUyricus, \'\xn des auteurs des centuries de MagdebourL', dans son ouvrage intitulé : Ca^a%M.y testivm veritatis, Argentina?, \mi, dit
où il avait pu voir lui-même et comparer les lenlatives (les commuues pour acquérir l'iuilépeudauce, devaieut mûrir sou esprit, bieu autreiueul eucore que le séjour des écoles et l'entretien des livres. Certes il était redoulal)le pour le clergé, si puissant dans les derniers siècles, et qu'ébranlait tout à coup un vent passager de doute, de libre examen et d'impopularité.
Nous avons vu précédemment quelle était alors l'impuissance de l'empire d'Allemagne pour arrêter l'essor des villes libres, et que les cités lombardes, en particulier Brescia, renfermaient le même levain de révolution. Cherchons maintenant dans Othon et dans Gunther comment Arnauld voulait combattre celte décadence religieuse et ce désordre politique.
H Revenu en Italie de la France où il avait étudié, dit Othon de Freisingen, il revêtit l'habit religieux, afin de pouvoir mieux tromper; déchirant tout, dénigrant tout, n'épargnant personne; car il disait que les clercs ayant des propriétés, les évèques des régales, les moines des possessions, ne peuvent en aucune manière être sauvés^. Tous ces biens appartien-
aussi qu'Aniaulil fut évoque tlo Brescia. Voici, du reste, les lijjaes qu'il consacre an réformateur : « ArnoUlns, episcopns Brixiensis, daninavit civilem ailuiinistralioueni in clero, seu quod sibi jus teinporalis ^'ladii usiirparent clerici; atque ob eani causani est ab Adriauo IV hiereseos damnatus. Flornit circa annnra 1150, id est, abhinc ante '»00 annos. »
1. Si l'on en croit C<esar, moine à Heisterbac'n, vers 1220 (v. Du Cang'e), le clergé de Paris, au treizième siècle, avait coutume de dire : « Je puis tout croire, mais j'ai peine à croire qu'un évéqued'Allemajïne puisse t'ire sauve: car ils ont presque tous les deux ^'laives ^lenipDrel et spirituel). Jugent du snug et font la guerre; d'où il résuite nécessairement qu'ils sont plus occupés du service et de la solde des soldats que du salut des inies qui leui sont confiées. »
nent au prince, et, gracie à sa bienfaisance, les laïques seuls peuvent en jouir*. » Et Gunther :
« La cause première, l'auteur de ce fléau dévorant (la révolution de Rome) fut Arnauld, enfant pestiféré de Brescia, que la France nourrit, éleva longtemps à peu de frais. Rendu enfin à la terre natale, il prit l'extérieur d'un sage et trompa les ignorants par ses éloquents discours; poursuivant effrontément le clergé de sa haine, ennemi acharné des moines, flatteur de la populace, tout fier d'avoir la faveur populaire, il osa dans son langage mordant s'en prendre aux pontifes et au Pape même; puis, répandant parmi le vulgaire des dogmes pernicieux, il remplit les oreilles de diverses paroles. Les lois sacrées, disait-il, n'accordent aucune propriété au clergé: les moines, les pontifes n'ont aucun droit sur les terres, sur les champs soumis au fisc; les abbés n'ont pas à se soucier des honneurs populaires; la puissance temporelle appartient* aux princes de la terre; la direction n'en doit être confiée qu'aux hommes élus par le peuple. Les prémices, les offrandes et les dîmes- pour les chastes besoins du corps, non
(« Omnia credere possuni, sed vix iUud, quod unquam aliquis episcopus Alemannia? possit salvari, quia pêne oranes utrumque habeant, gladium sp.ritualem videlicet et materialem, et quia de sanguine judicent, et bella exerceant, unde magis eos sollicitos esse oporleat de stipendiis militum, quam de salule animarum sibi commissarum. »)
D'après ce f-moignage, les idées d'Arnauld auraient eu quelque retentissfiment à Paris.