‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 44 sur 176 · CHAPITRE Vï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vï

Saint Bernard. — Concile de Sens (1140). —Condamnation de Pierre Abélard et d'Arnauld de Brescia. — Arnauld avait-il écrit quelque livre de théologie? — Comparaison du maître et du disciple.

Vingt ans s'étaient écoulés depuis le concile de Soissons. Le temps et la prudence d'Abélard avait calmé peuàpeu l'irritation de ses ennemis. Saint Bernard entretenait avec lui des relations convenables. Redevenu confiant dans la fortune, il recommençait à enseigner ouvertement la doctrine qui l'avait fait condamner vingt ans plus tôt. Il n'entre pas dans notre sujet de reprendre la vie d'Abélard ' oii nous l'avons laissée pour la mener jusqu'au fameux concile de Sens, où, retrouvant Arnauld, il vient naturellement prendre place dans notre récit. Un mot seulement sur sa position et l'état des esprits au moment du concile.

Abélard, disons-nous, comptant sur l'autorité de son âge, sur celle de ses amis et sur la disparition de ses anciens rivaux", s'abandonna à une sécurité nouvelle pour lui. 11 arrive souvent que l'âme accablée du fardeau d'un lourd malheur réagit fortement au

1. Pour tout ce qui concerne Abélard, nous avons consulté M. Ch. de Rémusat.

2. Anselme de Laon était mort depuis l'année H17. « Claruit cicca annum 1110... obiit anno iiil n {Centuriaieur s de Mug(lebourg,X.{[^ ceninvie; p. G97). — Saint Norbert était mort en 1134; et Albéric de Reims, archevêque de Bourges, depuis six ans, ne songeait plus à persécuter son ancien rival. — Quant à Guillaume de Champeuux, il n'avait administré son diocèse que sept années à partir de 1113.

moindre calme, oiil)lianl les maux passés, imprévoyante des maux à venir; c'est ce ([ue fitAbélard. Ses hardiesses n'épargnaient rien. Ce qui était grave surtout et devait retomber sur lui, c'était le mouvement irrésistible qui entraînait tous les esprits vers cette liberté de penser proclamée par le maître; c'était la propagation de ses idées répandues et augmentées par une foule de disciples'. Ceux-ci, que ne retenaient ni l'âge, ni le malheur, ni l'autorité d'ennemis puissants, dépassèrent bientôt leur maître, qui savait toujours donner quelque palliatif à une vérité hardie. Abélard retrouvait, avec sa chère renommée d'autrefois, la haine encore vigilante de ses ennemis. Au lieu de redoubler de prudence, il s'attaque de nouveau aux vices et à l'ignorance des couvents, à la cupidité des évoques; il dénonce même les miracles de saint Norbert : « Nous ne connaissons pas de satire plus vive contre le clergé, dit M. de Rémusat, que le plus important de ses sermons, celui pour la fête de saint Jean-Baptiste. C'est là qu'il a l'audace d'accuser formellement saint Norbert d'avoir essayé de frauduleux miracles, et travaillé de connivence avec Farsit, son coapôtre^ à ressusciter un mort. 11 dénonce avec un ton de dérision, qui semble en avance de six siècles, les recettes cachées, les remèdes et les ruses dont se servent les nouveaux saints pour conjurer les maux de prétendus inlirmes, et raconte jusqu'à un complot que

1. « Celui qui prèrho publiquement (M;int publiquement convaincu, ils cesseront aussi de parler, les autres pbilosopbes, (pii cbausient la lumière en triK'bres, qui discutent dans les carrefours sur les cboses divines, méditant le mal au tond do leurs cœurs et l'cV'rivant sur leurs tablettes...» (Sanct. Uern. eiiist, 188.) — « Il marche accompaj^m'' d'une fjrande l'oule et do ses disciples... » (S. Rern. epùt. Xi2.)

Norbert aurait formé avec une mendiante pour tromper la crédulité des fidèles'. »

Qu'on s'étonne maintenant de l'orage qui vint s'abattre sur lui au concile de Sens. Abélard ménageait davantage l'abbé de Citeaux ; mais le zèle de ce docte entremetteur des choses de Dieu n'avait pas besoin d'être excité par des attaques personnelles. Aussi il se trouva prêt, quand il y eut enfin une raison plausible de commencer la persécution. Abélard ne pouvait compter ni sur l'indulgence ni sur la justice de juges si souvent irrités, a On s'en prit d'abord à ses disciples qu'on accusa d'exagérer sa doctrine; puis on les soupçonna de la révéler, et on lui en demanda compte^.» Deux lettres curieuses, que notre cadre ne nous permet pas de citer, sont arrivées jusqu'à nous. L'une est de Gautier de Mortagne, l'autre de Hugues Métel. Us soumettent tous deux à Abélard leurs doutes sur sa bonne foi et ses doctrines avec une politesse moqueuse et des précautions oratoires oii l'on devine bien qu'ils iront plus loin. Au reste, le dernier, dans une lettre au Pape, l'accable déjà d'injures de toutes sortes. « C'est une hydre nouvelle, un nouveau Phaéton , un autre Prométhée, un Antée à la force d'un géant; c'est le vase d'Ezéchiel qui bout allumé par l'aquilon. Ainsi la France est frappée des plus cruelles plaies de l'Egypte ; car elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au Saint-Père d'y porter remède, c'est à lui à' allumer le cautère qui guérira ces consciences cautérisées. Qu'il se presse, s'il ne veut pas

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