‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 48 sur 176 · De Réniusat. ^ôeVa/y/, I, page 20o · texte numérisé non relu

De Réniusat. ^ôeVa/y/, I, page 20o

2. S. Bern., epist. 337, liU, 189, 333, 338, 102, 193. {V.nux pièces justificatives.)

ne comprenaient (|u'à peine. Cependant nous pensons, avec M. de Rurnusat, ([ii'Ahélanl n't'lait pas hérétique. S'il a attaqué le dogme, c'est presque sans s'en douter, insensiblement entraîné par la subtilité du sujet, « safis intention », pour nous servir d'une expression d'Abélard. Il n'était pas hérétique, parce qu'il ne voulait pas l'être '. Après avoir étudié la vie et les idées d'Abélard, on reste convaincu qu'il était l'un des meilleurs chrétiens du douzième siècle , se laissant aller de bonne foi à des observations théologiques dont il n'admettait pas la gravité. L'importance et le respect qu'il accorde aux points du dogme qu'il discute en sont la meilleure preuve. Quoique Pierre le Vénérable ait dit de lui : « Quand l'étude et mes efforts l'eurent rendu à la foi catholique... »-, il ne faut pas prendre cette phrase à la lettre. Le bon abbé s'attribue une conversion qui est plus que douteuse, puisque Abélard a toujours pensé qu'il n'avait pas commis d'erreur. Personne ne désirait plus que lui, au fond de son âme, être catholique orthodoxe. Il se soumit toujours d'ailleurs à la hiérarchie pontificale, et, malgré les hardiesses de sa critique, conserva une tournure d'esprit mystique, qui est bien de son siècle. Saint Bernard obtint rapidement ce qu'il souhaitait, l'approbation du Pape, plus une bulle d'excommunication ^ contre Abélard et tous ceux dont la doctrine

1. « ... ne pouvant supporter les persécutions de certaines gens qui me traitent d'hérétique, nom que j'ai en grande horreur.... » ^Y. plus loin la lettre de Pierre le Vi'iu'rablc à Hi'loise).

2. « Postquam litteris et labore mer» apostolicie fuloi rcdditus est... » (S. Vener., Pet. epist. IV, 21.)

3. Epist. 194. S. llern —\(nr oii.t jiièrei Ju^tificntires la traduction du dernier paragraphe de cette lettre.

se rapprochait de la sienne en quelques points. Arnauld en faisait évidemment partie.

Innocent écrivit ensuite la lettre suivante aux archevêques de Sens et de Reims :

« Par le présent écrit, nous mandons à votre fraternité de faire enfermer séparément dans des cloîtres, où bon vous semblera, Pierre Abélard et Arnauld de Brescia , fabricateurs d'un dogme pervers , ennemis déclarés de la foi catholique, et de détruire par le feu les livres de leur erreur, partout où on les trouvera.

« Donné à Latran, le 17 des Calendes d'août.

« Ne montrez cet écrit à personne jusqu'au moment où cette lettre sera présentée aux archevêques eux-mêmes dans le colloque de Paris qui est prochain*. »

Cette lettre a donné lieu à une supposition que nous n'admettons pas. Elle a fait croire aux historiens d' Arnauld qu'il avait écrit des livres comme son maître; mais il paraît à peu près certain, sinon qu'Arnauld n'a jamais écrit, du moins qu'il n'a composé aucuns livres de théologie, les seuls qui pussent être atteints par cette condamnation.

D'après l'idée que nous ont laissée de lui ses con-

1. Innocentius Episcopus, servus servorum Dei, venerabilibus fratribus Samsoni Rhemensi , Henrico Scnonensi Archiepiscopis, et carissimo in Christo filio Bernardo Clartevallis Abbati, Salutem et Apostolicam Benedictionem.

Per praesentia scripta fraternitati vestrœ mandarnus, quatenus Petrum Abailardum et Amaldum de Brixia perversi dogmatis fabricatores et catholic;e fidei impugnatores in religiosis locis, ubi vobis meliiis visum fuerit, separatim faciatis includi, et libros erroris eorum, ubicumque repcrti fuerint, igné comburi. Datum Laterani XVII. Kal. Augusti.— Transcripta ista noiite ostendere cuiquam, donec ipsa; littene in Parisiacensi colloquio, quod prope est, prœsentatie fuerint ipsis Archiepiscopis.

temporains, Arnauld ne se plaisait aucunement à discuter le dogme. Ce n'est pas sur ce point, nous l'avons déjà dit, que son génie s'accordait avec celui d'Abélard. Si Arnauld de Brescia avait écrit, étant en France, quelque livre hérétique et condamnable, que de censeurs il aurait trouvés pour relever le titre pernicieux et le faire ainsi parvenir jusqu'à nous, et non-seulement le titre, mais encore les idées ! 11 ne manquait pas d'écrivains dans les écoles rivales; il ne manquait pas de contradicteurs et de gens empressés de se faire un nom au milieu de ces discussions théologiques; et le zèle vengeur de saint Bernard, en doutonsnous?

Par ces mots « les livres de leur erreur », il ne s'agit évidemment que des livres d'Abélard*. On sait d'ailleurs que saint Bernard (et d'après lui Innocent) les associait souvent ainsi, les rendant mutuellement responsables en vertu de leur intimité. Il est donc certain qu'ArnauId , étant en France, n'a pas écrit de livre de théologie.

Revenu en Italie, il aima mieux sans doute propager ses idées par la prédication , puisqu'un livre latin eût été inutile au peuple, et que les Italiens ne soupçonnaient pas encore qu'on pût écrire la langue vulgaire-.

Quoi qu'il en soit, Arnauld n'était plus en sûreté

1. Le concile de Sens, pendant qu'il était occupé ;\ condamner les livres d'Abélard, aurait tout naturellement condamne ceux d'Arnauld, dautant plus que. celui-ci assistait au concile.

2. 11 reste peut-être de lui des proclamations en lanjjue latine, adressées aux sénateurs romains. La langue latine était celle des actes de la nouvelle république. Qui sait si la l>il)liothéi|ue .secrète du Vatican ne nous livrera pas un jour ces trésors?

en France, et se voyait contraint de redouter le pire des maux : une séquestration dans un couvent. II partit à la hâte, condamné, mais non vaincu.

Son maître, s'acheminant vers Rome, dont il voulait implorer la vaine justice, avait trouvé sur sa route le tranquille et dernier asile de Cluny. Saint Bernard pouvait se féliciter : son ennemi vaincu, fugitif, fatigué pour toujours de tant de luttes stériles^ ne demandait qu'à y mourir en paix, sous la protection et avec l'amitié de l'abbé Pierre, cet autre moine illustre et poli dans un siècle barbare, si différent de son émule , l'austère Bernard. Nous citerons seulement ici la lettre simple et courte qu'il écrivit au Pape en faveur d'Abélard :

« Maître Pierre, très-bien connu, je pense, de votre sagesse, venant tout récemment de France, passa par Cluny. Nous lui avons demandé oii il allait. — Ne pouvant supporter, me répondit-il , les persécutions de certaines gens, qui me traitent d'hérétique (nom que j'ai en grande horreur), j'en ai appelé au Siège Apostolique, et je veux y avoir recours. — Je louai son dessein. Je l'encourageai à chercher le refuge habituel assuré à tous. La justice Apostolique, ai-je ajouté, qui n'a jamais manqué à un étranger ou à un pèlerin, ne saurait vous manquer. — Je lui lis même espérer sa grâce, s'il en était besoin. Sur ces entrefaites arriva le seigneur abbé de Cîteaux , qui traita avec nous et avec Abélard même de sa réconciliation avec le seigneur de Clairvaux, à cause duquel il en avait appelé. Nous aussi avons donné nos soins à cette réconciliation , et avons exhorté Pierre à se rendre avec l'abbé de Cîteaux auprès de Bernard.

Nous l'avons en outre averti d'éloigner de ses lèvres et d'effacer dans ses livres ce qu'il pourrait avoir dit ou écrit qui otîeusàt les oreilles catholiques; sage exhortation que d'autres hommes de bien lui lirent aussi. Et les choses se passèrent ainsi : il partit, revint, et au retour raconta que, par la médiation de l'abbé de (Jîteaux, les anciennes querelles s'étant assoupies, il s'était réconcilié avec le seigneur de Clairvaux. Cependant, averti par nous, ou plutôt, comme nous le croyons, inspiré de Dieu, renonçant au bruit des écoles et aux passions de l'étude , il choisit votre Cluny pour y toujours demeurer. Dans la pensée que ce séjour convenait à sa vieillesse , à sa faiblesse de corps, à sa piété, convaincu en outre que sa science, qui ne \ous est pas entièrement inconnue, pouvait être utile au grand nombre de nos frères, nous avons acquiescé à son désir, et, si cela plaisait à votre bienfaisance, nous lui avons permis bien volontiers et de grand cœur de demeurer avec nous, vos dévoués en toutes choses, comme vous le savez. Je vous en prie donc, moi votre dévoué en toute occasion, tout le couvent de Cluny vous en prie, Pierre vous prie lui-même en son nom, au nôtre, au nom de vos fils porteurs de la présente nouvelle, au nom de cette lettre qu'il m'a conjuré de vous écrire; laissez-le terminer dans votre Cluny les jours de vieillesse, peu nombreux sans doute, qu'il lui reste encore à vivre. Puissent les instances de quelques personnes ne point le faire chasser ni déplacer de la demeure qu'il se réjouit d'avoir trouvée, comme le passereau aime le nid qui semble le protéger ! De la même manière que vous honorez les gens de bien et l'avez

chéri lui-même, veuillez l'abiiler sous l'égide protectrice du Siège Apostolique '. »

Celui-ci en était arrivé au dernier degré de dégoût, de découragement et de fatigue; il poussa l'insoucieux oubli de sa dignité jusqu'à faire un voyage pour se réconcilier avec l'abbé de Clairvaux. C'était lui, le persécuté, qui allait implorer le persécuteur. Pierre le Vénérable ne dit qu'un mot de cette entrevue, sur laquelle on n'a d'ailleurs aucun détail. Les tourments, l'âge et la maladie avaient amené jusque-là le maître infortuné d'Arnauld. Il mourut bientôt" (21 avril 1142) de chagrin et de vieillesse, au moment où son disciple plein d'ardeur allait continuer la lutte de la vie. Nous ne pouvons nous empêcher de répéter, en jetant un coup d'œil sur la carrière qu'il lui reste à parcourir, qu'Arnauld était bien différent de son maître.

Abélard, enfant de la catholique Bretagne, né à une époque oii la monarchie féodale ne tenait nul compte de la liberté individuelle , où quelques provinces à peine avaient fait un premier effort pour l'affranchissement de leurs communes, Abélard, disons-nous, ne manqua pas d'une certaine audace en proclamant si haut le droit imprescriptible de la liberté de penser. S'il s'en tint toute sa vie à la théorie, il faut se rap* peler combien les disputes de l'école l'éloignaient des études positives et pratiques, que les meilleurs esprits du temps négligeaient d'ailleurs ^

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