‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 47 sur 176 · Epist · texte numérisé non relu

Epist

îi. Rien n'est plus vraisemblable; car ce n'était certes pas dans le caractère d'Abélard de solliciter une pareille mesure. La suite l'a bien prouvé.

6. On se rappelle qu'au commencement du concile de Soissons, Abélard s'était fait écouter du peuple : « Comme cet homme entraîne après lui la

C'est surtout ce résultat occulte, que ne pouvait réparer une condamnation du concile ou une sentence du Pape, qui jeta saint Bernard en de si grandes perplexités. Cette longue et intéressante histoire du concile nous donne mieux que toutes les sources contemporaines la mesure du talent d'Abélard et de l'intluence qu'il avait conservée. En effet combien la terreur qu'elle causait à l'abbé de Clairvaux lui fitelle faire de choses contraires à sa dignité, à la gravité de son rôle et à l'esprit de charité de l'Évangile ' ! Tant qu'Abélard se contente d'écrire sur des points ardus de théologie, l'abbé Bernard le ménage ; mais voici qu'excité par Arnauld son ami, par Arnauld qui ne peut comprendre qu'on ne pousse pas ses idées jusqu'à leurs dernières conséquences, par Arnauld que cette terrible logique doit conduire au bûcher, et qui a sans doute communiqué à son ami un peu de son enthousiasme désintéressé, voici, disons-nous, qu'Abélard jette le masque, et convie saint Bernard à une discussion publique.

Qu'on se figure l'attente que dut causer ce curieux événement". La situation est tellement singulière

inultitudc el trouve crc^ance chez le peuple, il faut le plus tôt possible porter remède à la contagicn. » (S. Bern.,epist. 191.)

1. « C'était un orateur éloquent (dit Rémusat), un brillant écrivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant médiateur dans les affaires of\ il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son caractère, sa foi en lui même exaltée par l'excès de ses sacrifices. La justesse, la modération, l'impartialité lui étaient difficiles ; il y avait de l'aveuglement dans son génie ; et à enté des rares qualités qui l'ont placé si haut dans l'I-'iglise et dans l'histoire, on reconnaît à mille traits de sa vie que ce grand honune était un moine. » (Ahélar'l, [ome I, p. 100.)

2. ...«Voyant tout le monde se préparer à ce concile comme à un spectacle... » (S. Ucrn. ei.ist. 189.)

qu'elle jette tous les intéressés hors de leur caractère accoutumé. Saint Bernard, l'arbitre de tant de démêlés, réduit ici au simple rôle de théologien et de controversiste que. lui impose Abélard, semble oublier tout à coup que la force est toute de son côté, que le peuple le \énère, qu'il n'a qu'à paraître pour voir la foule à ses genoux, empressée de baiser ses mains et ses vêtements, qu'il fait des miracles, que le Pape est son ami, et que le roi lui-même le regarde comme un saint. Certes, dans une pareille position, on doit s'attendre à voir l'illustre moine se tenir dans un calme majestueux du haut de la sphère élevée d'où il domine déjà le monde chrétien. Mais non ; saint Bernard se dit qu'après tout il n'y a pas pour réussir de moyens à dédaigner. 11 oublie bientôt le soin de sa réputation pour dresser contre Abélard des batteries peu dignes de lui *. Il écrit d'abord à l'archevêque de Sens', qui doit présider le concile, aux évêques convoqués, dont il ne connaît pas parfaitement l'opinion et qu'il ne peut sonder de vive voix. Quant aux autres, il n'a qu'à dire un mot pour les entraîner à son avis. En effet les uns, disgraciés du Pape, ont regagné par son influence les bonnes grâces de la cour de Rome; les autres lui doivent leurs évêchés. Quelques-uns, peu sûrs des dispositions du Saint-Siège, comptent sur le saint abbé pour les soutenir en temps utile. Enfin quelques écrivains pensent qu'il

1. « 11 poursuivit son adversaire (disent les apologistes) avec son invincible vigueur. » (Ch. de Rémusat. Abélard, \, p. 196.)

2. «Celui-ci (dit saint Bernard, epist. 189) fit appel à un grand nombre de partisans, réunit des alliés... »

prépara uik; sédition du peuple ', au cas que les choses ne tourneraient pas comme il l'avait prévu. C'était un excellent moyen d'intimidation, du caractère tremblant et pusillanime dont il connaissait Abélard. Le peuple serait venu lapider cet impie, poussé par le bras de Dieu. Ajoutons à cela qu'il restait encore parmi les membres du concile quelques anciens ennemis d'Abélard , dont il n'était pas besoin d'exciter la haine jalouse. Il ne lui restait plus à enlever à son adversaire que la protection civile; c'est ce qu'il fit sans doute, ayant eu plusieurs occasions d'entretenir le roi, au moment de la

i. Othon de Freisingen et Bérenger n'ont pas été contredits. « Craignant une sédition du peuple, il en appela au saint Siège Apostolique , » dit Othon {degest. Frid., I, 48). — Pierre Bt^renger, l'ardent apologiste de son maître, a fait une véritable invective contre saint Bernard. « L'ouvrage, dit M. de Rémusat, est rempli de verve et d'audace. Au milieu des longueurs, des puérilités, des plaisanteries grossières que tolérait le goût du temps, de ces citations innombrables , ornement obligé d'un ouvrage destiné aux gens instruits, on y trouve un vrai talent satirique, un esprit libre et pénétrant, quelquefois une argumentation vive et des traits d'éloquence. C'est une Provinciale du douzième siècle. » (De Rémusat. Abélard, l, p. 234.) — Nous ne citerons ici que les deux passages qui confirment l'assertion de l'évèque de Freisingen : ... «Tu haranguais le peuple, atin qu'il adressât pour lui une prière à Dieu ; et intérieurement tu te disposais il le proscrire du monde chrétien. Que pouvait faire la foule? Comment aurait-elle prié, ne connaissant pas celui pour qui il fallait prier? Toi, l'homme de Dieu, qui avais fait des miracles, qui étais assis avec Marie aux pieds de Jésus, qui conservais toutes ses paroles dans ton cœur, tu aurais dû brûler, sous les regards du Très-Haut, le plus pur encens de la sainte prière, pour que Pierre, ton accusé, revînt à la résipiscence, et devint tel qu'aucun soup(,'on ne put le souiller. Mais peut-être l'aimais-tu mieux ainsi, afin de trouver en lui une bonne prise à la censure. » lOper. Aheet., p. .■i03.) — Plus loin : «Mais tu voulais, disent les fauteurs de l'abbé, coniger Pierre. Homme de bien , si tn avais l'intention de rappeler Pierre il la pureté d'une foi intacte, pourquoi donc, en présence du peuple, lui imprimais-tu le caractère du blasphème éternel? D'autre part, si lu enlevais il Pierre l'amour du peuple, comment l'appivtais-tu ii le corriger? De l'eiisoiiible de tes actions il résulte que ce (lui t'a enllanimé contre Pierre n'est pas l'envie de le eorri},'er, mais le désir d'une vengeance personnelle. » (Oper. Abirl., p. 307.)

cérémonie de l'adoration des reliques dans la cathédrale de Sens. Voilà donc les esprits prévenus; la bienveillance ne pourra se glisser nulle part. Les juges seront inflexibles. Il tient Abélard avec autant de certitude que si on le lui abandonnait pieds et mains liés.

Et maintenant saint Bernard s'avance, « humble comme un enfant, non préparé {imparatus), » comptant sur la grâce divine. Pour Abélard, il est sorti de sa timidité accoutumée, il a beaucoup promis; nous aimons à nous figurer les encouragements secrets que lui donne Arnauld *, l'éloquence avec laquelle il lui montre le grand rôle qu'il doit jouer au concile, les belles vérités morales qu'il saura opposer à Tabbé fanatique ^ la manière dont il soutiendra, au nom de ses disciples, la liberté de penser, et combien c'est une chose juste de défendre avec foi une idée nouvelle, dont l'extension peut servir au bonheur des hommes.

Abélard s'est laissé entraîner; sa noble imagination s'arrête un moment sur ces chimères; il se prépare avec ardeur à la discussion, à laquelle doit assister son ami pour l'encourager du regard et du geste. Le peuple attend, prévenu contre lui, mobile pourtant, encore indécis sur celui qu'il applaudira. Le Pape à Rome, les Pères, le concile et les moines, savent qu'ils condamneront toujours (ils ont toute licence; ils sont

1. « Arnauld employait tous ses efforts à défendre avec acharnement et persistance, en môme temps que ce dernier et plus encore que lui, toutes ses erreurs déjà, incriminées et condamnées par l'Hlglise. » (S. Bern. opist. 195.)

2. Héloïse appelle quelque part saint Bernard un faux apôtre; cela peut donner une idée de ce qu'en pensaient Abélard et Arnauld,

puissants, respectés, écoutés; ils jettent le blâme ou l'approbation autour d'eux). Et cependant ils sont émus dans l'attente de ce qui va arriver. Hélas ! il n'arriveia rien qui doive ajouter à la gloire de l'illustre jdîilosoplie. Abélard, Arnauld et leurs amis ont essayé aussi de faire dans le peuple un peu de propagande : mais quels pauvres movens que les leurs, comparés à ceux de saint Bernard et de ses auxiliaires !

Dès le commencement du concile , qui s'assembla le 2 juin 1140, tout se réunit pour frapper le peuple d'admiration et de respect pour l'Église, de mépris, d'indifférence ou de pitié pour Abélard. — Citons ici un remarquable passage de M. de Rémusat : « Ce fut une une grande solennité rendue plus imposante par une pompe royale, épiscopale, guerrière, et dont l'effet était tout favorable à l'Église, qui faisait ainsi parler la religion à l'imagination populaire, tandis que la théologie philosophique ne s'adressait qu'à l'intelligence. D'un côté, une vaste cathédrale, des débris sacrés dans une châsse étincelante, la mitre et la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'épée, les vêtements de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques blasonnées, les chants religieux qui semblent s'élever vers le ciel avec la fumée de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui s'agenouillent; enfin, au milieu de ces pieuses magnificences, un moine austère et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'Église ; et de l'autre, un homme d'une renommée étrange et suspecte, célèbre par de tristes aventures, par des tentatives stériles, par des humiliations bizarres, à la fois altier et faible,

n'ayant jamais pris que des positions téméraires sans en avoir su garder aucune, appuyé seulement par une bande de bruyants disciples, simples sans humilité, fiers sans puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde, ni celles de l'Église, libres d'esprit, ce qui ne plaît à personne, si ce n'est l'avant-veille des révolutions *. »

Enfin le jour de la discussion arriva. Saint Bernard, qui déjà présidait le concile par la puissance sans nom qu'il avait acquise sur tous ses membres, eut encore l'air de le présider ostensiblement par la manière dont il s'y posa, et les questions qu'il fit à son adversaire. Celui-ci, étonné de cette manœuvre, ne voyant autour de lui que des visages ennemis, que des juges partiaux, oublia en un instant toute sa résolution, et sortit en déclarant qu'il ne reconnaissait pour juge que le Pontife de Rome.

Cette décision, à laquelle saint Bernard ne s'attendait pas, augmenta sa colère. 11 passa outre, obtint du concile la condamnation des articles incriminés , comptant bien faire approuver toutes ses actions par la cour de Rome. A cette fin, il se remit à écrire lettre sur lettre au Pape et aux cardinaux. 11 y en a sept^ qu'il faut placer ici, où il déploie toute son éloquence et toute sa rhétorique contre un ennemi déjà vaincu.

Il nous semble assez naturel qu'Abélard ait été condamné au concile, en se plaçant au point de vue de ses juges, effrayés de propositions que la plupart

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