‹ Arnauld de Brescia et les Romains du XIIe siècleChapitre 53 sur 176 · Ott. Fris., de gest» Frid. II · texte numérisé non relu

Ott. Fris., de gest» Frid. II

admirablement servi par les moines dévoués ' qu'il employait à sa police-, et pour qui les voyages étaient faciles (chaque monastère leur offrant une gratuite et généreuse hospitalité), saint Bernard sut bientôt quel chemin Arnauld fugitif avait suivi ^ Il apprit aussi sans doute qu'il retrouvait en Suisse des partisans et des amis, qu'il y méditait une installation, et que l'évêque de Constance laissait charitablement vivre en paix cet homme traqué par tous. Il crut qu'au premier signe l'évêque Hermann lui obéirait : de plus grands s'étaient inclinés! Tranquille, sûr de son influence, l'abbé vindicatif envoya la lettre suivante à l'évêque par quelque moine chargé probablement d'ajouter encore des menaces verbales :

1. «... Ces choses ont pu parvenir jusqu'à nous, quoique si éloignés... » (S. Bern., epist. d93.)

2. Parmi eux il faut remarquer Nicolas, d'abord moine de Montier-Ramey (près deTroyes), admis plus tard à Clairvaux (v. S. Bern., éd. Mabillon, préf. du tome 111, pages 712 et suiv.). Secrétaire et confident de saint Bernard, il fut chargé des missions les plus délicates, dès l'année 1140. « Ce Nicolas, mon serviteur dévoué et le vôtre, écrit-il au Pape Innocent {epist. 189), vous dira mieux cela de vive voix. » Il s'agissait, on le sait, de la condamnation d'Abélard. — Et Pierre le Vénérable! quelle estime, quelle affection ne montre-t-il pas dans ses lettres pour cet habile et séduisant négociateur ! Dans l'épître 264« du Recueil des lettres de sai7it Bernard, Pierre de Cluny écrit ces mots : « Je veux que ta sainteté (il s'adresse à saint Bernard) vienne me voir prochainement, moi, ton ami, par l'entremise de son Nicolas, qui demeurera en ma compagnie jusqu'aux octaves du Seigneur. En Nicolas repose en partie ton âme, à ce qu'il me semble, et bien certainement mon âme entière. » La 388* du même recueil contient ces paroles : « Au sujet de l'élection de Grenoble, j'ai confié ma pensée intime à Nicolas, mon très-cher ami et ton fidèle serviteur, pour qu'elle te soit fidèlement rapportée. »

Cependant cet homme finit par tromper la confiance de saint Bernard; et celui-ci, plein d'indignation, ne sachant comment peindre le traître au pape Eugène, s'écrie en finissant : « Il est pire encore qu'Arnauld de Brescia. » (V. aux Pièces justificatives cette lettre, écrite, d'après Mabillon, en 1151.)

3. « ... Et maintenant, comme je l'ai appris, c'est chez vous qu'il opère l'iniquité...» (S. Bern., epist, 195.)

<( Si le père de famille savait à quelle heure doit venir le voleur, cela certes le mettrait en éveil, et il ne souffrirait pas que sa ifiaison fût transpercée. Savezvous que le voleur a envahi de nuit la maison, non point la vôtre, mais celle du Seigneur, qui, il est vrai, vous a été confiée ? L'on ne peut douter que vous ne sachiez ce qui se passe auprès de vous, lorsque cela a pu parvenir jusqu'à nous, quoique si éloignés. 11 ne faut pas s'étonner si vous ne prévoyiez pas l'heure, et si vous n'avez pu observer la nocturne entrée du voleur; mais il faut s'étonner si, maintenant qu'il est sous votre main, vous ne le reconnaissez pas, ne le saisissez pas, et ne l'empêchez pas d'emporter vos dépouilles, que dis-je? les plus précieux trésors du Christ, c'est-à-dire les âmes qu'il a marquées de son sceau, qu'il a rachetées de son sang. Peut-être êtesvous encore incertain, et vous demandez-vous de qui je veux parler. Je parle d'Arnauld de Brescia, lequel plut à Dieu qu'il eût une doctrine aussi saine que sa vie est austère. Et si vous voulez le savoir, c'est un homme qui ne mange ni ne boit, ne pensant qu'à manger et à boire avec le diable le sang des âmes, au nombre de ceux dont la vigilance apostolique prend note, ayant les dehors de la piété, sans en avoir la vertu. Et le Seigneur : « Ils viendront à vous, dit-il, « sous la toison des agneaux, mais intérieurement ils (( sont des loups ravissants. » — Celui-ci donc, jusqu'à ces temps-ci, partout oii il a demeuré, a laissé derrière ses pas de si immondes et de si cruels vestiges, que là oîi une fois il a iixé son pied, jamais il n'oserait y revenir ensuite. Enlin il a atrocement remué la terre où il est né, el l'a mise en {'eu. Et pour ce, accusé devant

le seigneur Pape du plus répréhensible des schismes, il fut chassé de son sol natal, et même forcé de renoncer au retour, si ce n'est avec la permission de son évêque. C'est depuis, pour la même l'aison, qu'il a été aussi expulsé du royaume de France, cet insigne schis • matique ! Car, en exécration à Pierre l'Apôtre, il s'était attaché à Pierre Abélard. Il employait tous ses efforts à défendre avec acharnement et persistance, en même temps que ce dernier et plus encore que lui, toutes ses erreurs déjà incriminées et condamnées par l'Église; et tout cela n'a point apaisé sa fureur. Mais il étendit encore sa main. Car, ainsi vagabond et fugitif sur la terre, comme un lion rugissant, tournoyant et cherchant quelqu'un à dévorer, parce qu'il ne le peut plus chez les siens, il s'en va maintenant chez les étrangers. — Et maintenant, comme je l'ai appris, c'est chez vous qu'il opère l'iniquité et dévore votre peuple comme une bouchée de pain. Sa bouche est remplie de malédiction et d'amertume ; ses pieds sont agiles pour répandre le sang. Le repentir et le malheur sont dans ses voies, et il ignore la route de la paix. Ennemi de la croix du Christ, semeur de la discorde , fabricateur de schismes , perturbateur de la paix, changeant l'unité en division, ses dents sont des armes et des flèches, et sa langue est un glaive aigu. Ses paroles sont plus douces que l'huile, et en réalité ce sont des dards. Et ainsi il sait attirer à lui par de mielleux discours et par le semblant des vertus les riches et les puissants, selon cette parole : « Il s'assied (( avec les riches, au milieu des embûches, dans des « lieux cachés, afin de mettre à mort l'innocent. » Enfin, lorsqu'il sera sans crainte, après avoir capté

leui' l)ieiiveillance el leur familiarité, vous verrez riioniine s'insurger ouvertement contre le clergé; vous le verrez, fort de la tyrannie militaire, s'insurger contre les évèques eux-mêmes, et se déchaîner bientôt contre l'ordre ecclésiastique tout entier. Connaissant cela, je ne sais si vous pouvez rien faire de mieux ni de plus salutaire, que, suivant le précepte de l'apôtre, ctôter le mal du milieu de vous. Un ami de l'époux, cependant, prendrait plutôt soin de le lier que de le mettre en fuite, pour qu'il ne puisse plus errer et ainsi nuire encore. Car le seigneur Pape, sur le rapport du mal que faisait cet homme, a ordonné lui aussi par lettre de faire cela, lorsqu'il était encore au milieu de nous; mais il ne s'est trouvé personne /jo^^r faire le bien. En un mot, si l'Écriture nous a salutairement avertis de nous emparer des jeunes renards qui saccagent la vigne, est-ce qu'à plus forte raison il ne faut pas charger de liens un loup bien plus grand, bien plus féroce, afin qu'il n'envahisse point les bergeries du Christ, et ne puisse tuer et égorger les brebis ' ? »

Quelle lettre ! Saint Bernard prend soin de raconter à sa manière l'histoire d'Arnauld, et puis quand il a dit à l'évêque comme dernier et meilleur moyen d'intimidation : « Enfin vous verrez l'homme s'insurger contre les évêques eux-mêmes, et se déchaîner contre l'ordre ecclésiastique tout entier, » quand, dis-je, il a touché la corde sensible de l'intérêt, il ajoute charitablement : « Vous ne pouvez donc rien faire de mieux que d'ôter le mal du milieu de vous. » Et que dire de la fin de cette curieuse lettie !

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