CHAPITRE Tï
Séjour d'Arnaulcl en France auprès d'Abélard. — A quelle époque fut-il son disciple? — Concile de Soissons (M 21). — Arnauld est-il le clerc qui accompagna Abclard au Paraclet?
Ainsi, quand Arnauld eut acquis toutes les connaissances que son pays pouvait lui donner, emporté par la renaissance littéraire, par ce besoin d'apprendre qui possédait alors la jeunesse de son pays, attiré par la renommée d'Abélard, il suivit en France « la fleur de la noblesse italienne ' » . On ignore la date précise de son départ. Du Boulayle dit élève de l'Université de Paris-. En admettant comme vraie cette assertion, que justifie une lettre de l'abbé Foulques, il nous reste encore deux questions à résoudre : A quelles époques Abélard enseigna-t-il la philosophie à Paris? A laquelle de ces périodes d'enseignement faut-il rapporter l'arrivée d'Arnauld près de son maître? — Abélard apparut à Irois reprises différentes dans sa chaire de Paris. Une première fois, en 1108, il vint combattre le chef du réalisme, Guillaume de Champeaux '; et, quand son rival fut pionui à l'évèché
1. U flore délia nobiltà italiana. (GHadagnini. VHad'Arnahh).
2. Du Boulay : Histoire de l'I'nivctsHë de Paris. Tome U, page 10.
3. lUst. Calam., V. — Avant d'enseigner il Paris, AbiMard y était venu plusieurs fois. Il nous raconte lui-même sa vie militante et l'origine de ses malheurs. « Enfin j'arrivai h Paris (nous dit-il) anprt''s de Guillaume de
deChâlons (1113), Abélard quitta Paris pour se rendre auprès d'Anselme de Laon. — De retour à Paris vers 11 13, il enseigna pendant quatre années, avant de se faire moine à Saint-Denys. Longtemps après il reprit ses cours interrompus, à la grande joie de son auditoire, et c'est le plus brillant de ses élèves qui, cette fois, nous donne la date de son apparition. «J'étais tout jeune , dit Jean de Salisbury , lorsque je vins dans les Gaules pour y faire mes études. C'était l'année qui suivit celle où le roi des Anglais, Henri, lion de justice, quittâtes choses humaines. Je me rendis auprès du péripatéticien Palatin qui alors présidait sur la montagne Sainte-Geneviève, docteur illustre, admirable à tous. Là, à ses pieds, je reçus les premiers éléments de l'art dialectique, et, suivant la mesure de mon faible entendement, je recueillis avec toute l'avidité de mon âme tout ce qui sortait de sa bouche. Puis, après son départ qui me parut trop prompt, je m'attachai au maître Albéric, qui excellait parmi les autres comme le dialecticien le plus réputé, et qui était effectivement l'adversaire le plus énergique de la secte des nominaux '. »
Champeaux, mon maître, qui passait avec raison pour le premier dialecticien de son temps. Je demeurai quelque temps son disciple; je fus d'abord dans ses bonnes grâces; mais je ne tardai pas à lui déplaire, attendu que j'essayai de réfuter quelques-unes de ses idées, quej'engag-eai souvent contre lui des discussions philosophiques, et sortis quelquefois vainqueur de la lutte : présomption que mes condisciples les plus distingués supportaient avec d'autant plus d'impatience que j'étais plus jeune qu'eux et que j'étudiais depuis moins de temps. Tels furent les
commencements de mes infortunes » Voir M. Charles de Rémusat.
Vie d'Abélord. Tome I*^' .)
\. Traduction de M. Ch. Rémusat. Abélard. Tome I, page 171. — Voici le texte : « Quum primum adolescens admodum studiorum causa migras-
Or Henri I" mourut en décembre H 35. C'est donc en 1130' qn'Ahélard coniplail Jean de Salisbury parmi ses disciples. Trois ans après (1139) Arnanid était condamné au silence et chassé de l'Italie par Innocent. Il avait déjà soulevé la multitude de Brescia contre l'évêque, dénoncé les vices du clergé, et propagé l'esprit de réforme dans la Lombardie entière. Évidemment il était depuis longtemps loin de son maître. Cependant on ne saurait admettre qu'il ait étudié sous Abélard avant i 113. Il avait au moins dix-huit ans lorsqu'il se rendit à l'Université de Paris; et, si l'on songe que quarante-trois ans s'écoulèrent entre l'époque où il aurait terminé ses études, qui furent longues, et l'année de sa mort, on repoussera cette hypothèse: car, en 1155, Arnauld de Brescia serait déjà parvenu à une vieillesse avancée; et ce fut alors qu'il déploya le plus d'énergie et d'activité. C'est donc pendant sa seconde période d'enseignement qu'Abélard le reçut au nombre de ses disciples à Paris, de 1115 à 1119.
Tout le monde connaît l'histoire d'Abélard jusqu'à cette époque, et le succès qui l'avait suivi de chaire en chaire depuisle jouroù, à peine âgé de vingt-trois ans.
sem in Gallias anno altero postquam illustris [rex Anglorum Henricus, Léo justiti.T, rébus excessit humanis, contuli me ad peripateticum Palatinum, qui tune in monte S. (ienovefa^ clarus doctor et admiralnlis omnibus pnvsidebat. Ibi ad pedes ej us prima artis hujus rudimenta accepi, et pro module ingenioli mei quidquid excidebat ab ore ejus tota mentis aviditate excipiebam. Deinde post discessnni ojus, qui mibi pnvproperus visus est, adhi-esi magristro Alberico, qui inter ceteros opinatissimusDialecticusenitebat, eterat re vera nominalis sectii' acerrimus impujînator.» (Juann. Sarisb. in iMetalot:. Lib. Il, cap. x.)
1. D'après M. Ch. de Rt^musat, c'est vers 1136 qu'Abélard reprenait ses leçons à Paris, et « retrouvait la vogue de sa jeunesse. » Arnauld, dit Giin • ther, resta longtemps en France. Il est donc t^vident que ce n'est pas pendant cette pcM-iode qu'il fut l'élève d'Abélard.
il avait pris la parole à Melun. Doué d'une éloquence qui savait donner des charmes aux plus arides subtilités de la dialectique, il vit bientôt (chose étonnante dans ce siècle encore à demi barbare) se presser autour de sa chaire une foule de jeunes gens avides de discussions et de lumières ; besoin nouveau que peu d'années avant lui on soupçonnait à peine.
Personne ne put résister à un tel rival, pas même ses anciens maîtres : il les vainquit tous deux ' et plus tard leurs élèves Lotulfe et Albéric, se créant autant d'ennemis qu'il faisait d'écoles désertes. Mais que lui importait? Il fallait avant tout déraciner les vieilles idées des écoles d'alors, en montrer le vide à ses disciples, au grand jour de la raison et du libre examen.
Le moment de son plus grand succès est celui oii, banni de Laon par Anselme ^, près duquel il était allé étudier les Écritures;, il revint à Paris, et ouvrit au
1. Guillaume de Champeaux et Anselme de Laon (voir M. de Rémusat). Il eut pour premier maître, d'après Othon de Freisingen, Roscelin, le chef du nominalisme. « Habuit primo pr;eceptorem Rozelinum quemdam, qui primus temporibus nostris in logica sententiam vocum instituit, et post ad gravissimos viros Anselmum Laudunensem, Guilhelmum Campellensem, Catalauni episcopum, migrans, ipsorumque dictorum pondus, lanquam subtilitatis acumine vacuum judicans, non diu sustinuit. » Ott. Fris, de gest. Frid. 1, cap. xlvii.
2. Abélard ne fait pas grand cas du talent d'Anselme. Le jugement qu'il en porte nous inspire quelque estime pour l'orateur, mais un profond mépris pour le philosophe. « J'allai trouver ce vieillard, qui s'était fait un nom plutôt par sa longue expérience que par son mérite et par sa mémoire ... [Il maniait la parole avec une admirable facilité; mais son éloquence était creuse et vide. C'était une flamme qui remplissait la maison de fumée, sans l'éclairer de lumière. Arbre au brillant feuillage à regarder de. loin, mais stérile à le voir de près et d'un œil attentif, m'en étant approché pour cueillir ses fruits, je remarquai qu'il ressemblait au figuier de l'Écriture, ou bien au vieux chêne que Lucain compare à Pompée.... Aussi je ne restai que peu de jours oisif et couché sous son ombre. » — Les centurialeurs de Magdcbourg, moins sévères, disent d'Anselme : « Homme instruit et honorable (vir doctus et honestus). »
cloître Notre-Dame un cours de dialectique et de théologie. C'est précisément de 1 1 14 à 1 1 15.
Le talent et le génie du maître sont h leur apogée; Paris voit affluer dans ses murs des milliers d'étudiants ' que toutes les contrées de l'Europe envoient à cette nouvelle Athènes; car il n'est pas d'études complètes, si Abélard n'y a mis la dernière main.
Quand Arnauld passa les Alpes avec la jeunesse d'élite qui de Rome et de l'Italie accourait vers le maître, celui-ci était donc dans la plénitude de son talent. Un passage d'une lettre de l'abbé Foulques, écrite plus tard, confirme cette hypothèse : « Naguère la gloire de ce monde t'a flatté des plus douces illusions, et t'a empêché de songer que nous sommes soumis aux vicissitudes du sort. Naguère Rome t'a envoyé ses enfants à former; et celle qui jadis versait à la jeunesse studieuse tous les trésors de la science t'a déclaré," en t'envoyant ses élèves, qu'elle te le cédait en sagesse. Ni les longues distances, ni les cimes des montagnes, ni les profondeurs des vallées, ni les routes pleines de périls et de brigands, ne purent arrêter cette jeunesse empressée. Ni la mer qui nous sépare, ni la fureur orageuse des vagues, n'ont effrayé la foule des étudiants anglais. Au seul bruit de ton nom, bravant tous les dangers, ils ont afflué vers toi. La lointaine Bretagne t'a confié le soin d'instruire ses brutes; en voyant leur rudesse adoucie, l'Anjou t'a donné les siennes à polir. Les habitants du Poitou, les Basques, l'Espagne, la Normandie, la Flandre,
1. Utriusque lectionis studio scholse multiplicatK... {Hist. calam., V.)
l'Allemagne, laSouabe, n'ont pas cessé d'honorer, de louer, de vanter (on génie. Enfin ceux qui habitent Paris ou les contrées de la France les plus voisines ou même les plus éloignées, ayant soif de ta science, comme si toi seul pouvais la dispenser, attirés par ton éclatant génie, ta suave éloquence, ton langage simple et facile, sont accourus vers toi comme vers la source la plus pure de la philosophie \ »
Abélard va jouir pendant quelques années d'un bonheur sans mélange, mais hélas ! trop complet pour pouvoir durer. Jeune encore, beau, riche, aimé et écouté de disciples enthousiastes, adoré d'Héloïse, « la première femme de son siècle ' » , et (chose singulière) oublié par l'Église, qui laissera pendant quatre ans le hardi novateur propager des idées si différentes de celles du temps, aucune joie ne doit lui manquer.
Qui pourra nous dire quelles pensées fermentaient dans l'esprit d'Arnauld, lorsque, au milieu delà foule qui se pressait aux pieds du maître, il écoutait pensif son éloquence et ses hardiesses? Abélard lui inspirait une sympathie irrésistible ; comme le jour oij , l'imagination éblouie, il s'était épris des héros de Tite- Live , il se passionnait pour cet homme, et surtout pour ce principe nouveau d'une justice souveraine : que l'homme est libre d'appliquer à toutes les maximes, à toutes les institutions, à toutes les sciences, la lumière de la raison. Qui nous dira com-