Ch. deRémusat
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ment s'est formée celle! longiu! amitié entre le maître et le disciple? Comment Abélard le distingua d'abord? Nous avons cherché inutilement l'origine d'une liaison qu'un passage de saint Bernard rend incontestable.
Que de fois, en lisant l'iiisloire d'Abélard racontée par lui-même, il nous est arrivé de fermer le livre avec découragement, n'y trouvant pas un seul mot qui pût nous éclairer! Abélard, si expansif quand il parle de lui-môme, de ses succès ou de ses malheurs, garde un profond silence sur les contemporains illustres, qui ont été ses élèves ou ses amis. Ce serait à douter qu'il en ait eu. En effet, ils étaient plutôt ses admirateurs. Gui de Castello', qui devint pape, Jean de Salisbury, qui parle du maître avec tant de respect, cet évêque de Chartres-, qui le soutint au concile de Soissons, plus tard Pierre le Vénérable et bien d'autres, n'ont pas eu pour lui cette tendresse et ce dévouement que l'indignation véhémente de saint Bernard nous fait soupçonner chez Arnauld^ Il est probable que, malgré les vingt années qui les séparaient, ces deux esprits progressistes se comprirent de bonne heure. Les revers d'Abélard et sans doute quelques services rendus au maître par l'élève cimentèrent cette amitié que saint Bernard et la tradition ont con-
1. Gui de Gastello l'ut disciple d'Abélard, ainsi que Pierre de Novare. (Duchesnc. Notœ Hist. tahnn.)
2. GeolVroy U, successeur d'Yves dans l'évèché de Chartres. (^'. de Uémusat. Abélard. \, p. 89.)
3. Saint Bern. i^pît. 189: «Antécédente quoque ipsuni ejus arniigero Arnaldo de Brixia. ...»
4. « 11 s'est attaché à Pierre Abélard en e.xécration à Pierre l'apôtre. >' (S. Bern. epist. 195.)
Un malheur aussi violent que sa félicité avait été grande vint frapper Abélard (1119). Désespéré, couvert de confusion, il se fit moine à Saint-Denys': résolution qu'il regretta plus tard, quand il vit de ses yeux quelle corruption régnait dans le couvent^ où il était venu abriter sa dignité. Abélard, avec cette franchise dont il eut tant de fois à déplorer les effets, laissa voir aux moines combien il méprisait leur manière de vivre, et se fit parmi eux de nouveaux ennemis. Également privé dans ce cloître dissolu des distractions du monde et du recueillement de la solitude, il dut y passer de bien tristes jours. Enfin, à la grande satisfaction des disciples qui le pleuraient, et des moines qui maudissaient leur censeur^, il obtint de se retirer dans un village de la Brie, à Maisoncelle, et d'y reprendre ses cours, recommençant pour l'amour de Dieu ce qu'il avait fait jusque-là pour la gloire et l'argent ^ Qu'on juge du plaisir des élèves et de l'entrain du maître qui retrouvait, après sa longue réclusion, son cher auditoire toujours fervent et prêt à applaudir.
1. « Occasione quadam satis nota non bene tractatus, monachus in monasterio S. Dionysii effectus est. » (Otto Fris, de gest. Frid. Imp. I, 47.) D'après Othon de Freisingen, Abélard, devenu moine, se consacra tout entier à l'étude, et lit encore des progrès dans la science. Nous savons aussi par ce chroniqueur qu'il recommença à enseigner. Mais il se tait sur la corruption du couvent de Saint-Denys. — « Ibi die noctuque lectioni ac meditationi incubans, de acuto acutior, de litterato efficitur litteratior, in tan. tum ut post aliquod tempus ab obedientia abbatis sui solutus ad publicum prodiret, docendique rursus officiura assumeret. » (Ott. Fris. 1,47.)