‹ Arnauld de VilleneuveChapitre 1 sur 23 · Arnauld de Villeneuve · texte numérisé non relu

Arnauld de Villeneuve

Mort vers i3i 2. Si grande qu’ait été la renommée d’ARNAULD de Villeneuve, les circonstances de sa vie sont très mal connues.

V* SIÈCLE

Le lieu de sa naissance est même si peu certain, qu’on a désigné tour à tour Milan, Bordeaux, Liria au royaume de Valence, Villeneuve près Vence, Villeneuve près Béziers, Villeneuve près Montpellier, et, dans la Catalogne, tel ou tel des dix-huit bourgs de cette province cpii portent le nom de Villa-Nueva. Nous avons d’abord à rechercher ce que valent ces diverses conjectures.

La première sera facilement écartée. Manget, dans sa Bibliothèque des médecius, et Freind, dans son Histoire de la médecine, le font naître à Milan; ce qu’ils font, disent-ils, sur son propre témoignage. On lit en effet dans les Œuvres d’Arnauld, au feuillet 69 v°, col. 1 , de l’édition de 1 52 0, la phrase suivante : Qnando ex milio et panico fit lalis cibus guod sunt excorticala, lune vocatur pistum in lingua nostra, et coctum penniscent cum vino et aliguantulum salis, et vocatur pistum in vino seu pistinum, et iste cibus est in usu apiul illos de civitate unde fui, et est civitas Mediolanum. C’est bien là, sans aucun doute, une information précise et formelle. Cependant Manget et Freind n’auraient pas dû s’y fier, car le traité d’où nous venons de l’extraire n’est pas d’Arnauld; il est de Magnino, médecin milanais. Pourquoi les éditeurs d’Arnauld ont-ils inséré dans ses Œuvres ce traité de Magnino? C’est ce que nous expliquerons plus loin. 11 nous sulîit présentement de faire voir que l’origine lombarde d’Arnauld est mal prouvée. Mais du moins elle se fonde sur une trompeuse apparence, et, pour le dire natif de Bordeaux, on n'avait ni texte ni tradition, on n’avait rien. L’inventeur de cette fable paraît être un certain Jean de Gaufreteau, Bordelais trop jaloux de la gloire de son pays. S’il l’a prise quelque part, où l’a-t-il prise? C’est ce qu’il ne dit pas et ce que nous ignorons.

Les anciens témoignages, dont aucun ne mentionne Bordeaux, sont maintenant à produire. L’un des plus importants est celui de Jean Villani, contemporain d’Arnauld, qui s’exprime ainsi: Nel detto anno (l’année i3io' mastro Arnaldo de Villanova, di Proenza, gran savio filosofo, in Parigi guestionava , e annunziava, etc. etc. Ce que répète en

Manget, Bibliol.

script, mcd., t. IV, p. 53 1. — Freind, Hist. de la méd..

Gautreteau (J.

de' . Chron. bordeloise, 1. 1 , p. a-6.

Villani (Gior. ) , Storia, lib. IX, c. ni.

XIVe SIÈCLE.

Antonini- Clir. , 1. XXI; cap. m,

Antonio, Bibl.

hisp. vet. , t. II,

Pierre - Joseph , Vie d’Arnauld, p. j 4- — Niceron, Mém. , t. XXXIV, p. 82. — Achard, Dict. de la Prov., t. IV, p. 3 18.

Astruc, Mém., P- >52-

Éphémér. méd.

de Montp., t. II,

latin, très fidèlement, Antonin, archevêque de Florence : Eodem anno, quidam Arnaldas de Villanova, Provincialis, magnus philo sophus . Pcirisiis dogmatizabat., et per prophetias Danielis et sibyllæ Erythrææ nitebatur adventum Antichristi et persecutionem ecclesiæ futurcun esse inter 1300 et lâOO Domini annum, quasi in 1376 anno. Super qua materia librum edidit intitulatum : De speculatione adventus Antichristi. Il faut reconnaître que Thomas Murchi et Symphorien Champier, dans les préfaces qu’ils ont jointes l’un et l’autre aux OEuvres d’Arnauld, Paul Lang, dans sa chronique citée par Antonio, et d’autres encore ont certainement pu, sur une attestation semblable, attribuer à la Provence l’honneur d’avoir produit ce médecin , ce chimiste illustre, ce téméraire théologien.

Mais où Villani plaçait- il la limite de la Provence? Il était facile, en reculant cette limite vers l’ouest et le sud, d’attribuer à la Provence plusieurs villes , plusieurs bourgs , appelés Villeneuve. C’est une facilité de laquelle ont abusé quelques interjdrètes de l’annaliste florentin. Ils ont ainsi voulu se donner la liberté de choisir, parmi ces lieux divers, celui cpii leur convenait le mieux. On ne sera pas étonné que de si libres choix aient provoqué de grosses querelles entre les Provençaux de la vraie Provence et leurs rivaux de la Narbonnaise ou du Languedoc.

Nous produirons d’abord l’opinion de Pierre-Joseph de Haitze, auteur d’un long roman sur la vie d’Arnauld, plus tard abrégé par Niceron et par Achard. Comme citoyen de la ville d’Aix, Pierre-Joseph de Haitze entend qû’Arnauld soit né dans le bourg de Villeneuve au diocèse de Vence; ce que répète Achard, en sa qualité de Marseillais. D’autre part, Astruc, étant de Montpellier, soutient que la Provence s’est ^autrefois étendue jusqu’au territoire de cette ville, et, comme il existe dans ce territoire un village aussi nommé Villeneuve, c’est là qu’il fait naître Arnauld; ce que ne manque pas de confirmer un autre médecin de Montpellier, le docteur Pouzin , dans une biographie succincte , où nous avons vainement cherché quelque information nouvelle.

Hazon adhère pareillement à l’opinion d’Astruc. Mais si H«*on. Notice

Montpellier a jamais fait partie de la Provence, pourquoi p‘ ,a

pas de meme Agde et Béziers? Astruc prétend avoir dans

son parti le docte Paul Colomiès, qui désigne, comme lieu Coiomii» (P

natal d’Arnauld, Villeneuve dans la Gaule narbonnaise. °PeraP-,a

Il se trompe, Colomiès donnant à cette Villeneuve le titre

d 'oppidum, que n’a jamais obtenu de personne le village

voisin de Montpellier. Evidemment, pour Colomiès, comme

pour Van der Linden et Mercklin, Y oppidum Villanovanum Lindcni»* re-

in Gallia narbçnensi est Villeneuve-la-Grande, au diocèse nov- *• 1 r 9°-

de Béziers.

On le voit, toutes ces conjectures procèdent du texte de Villani, plus ou moins librement interprété. On appréciera quelles doivent être rejete'es, quand nous en aurons fait connaître plusieurs autres qui procèdent de textes différents, de même date et non moins authentiques.

En tête d’ùn des ouvrages d’Arnauld, le commentaire sur le Rcgimcn Salernitanum , on lit, dans le n° 1 4732 (fol. 7 1 ) de la Bibliothèque nationale: Incipit Regimentum sanitatis, compositum seu ordinatum a magistro Arnaldo de Villanova, Cathalano, omnium medicorum nunc vivenlium gemma. Voilà donc un témoignage indubitablement contemporain qui ne confirme aucunement tout ce que l’on a cru pouvoir tirer du texte de Villani. Nous sommes passés de Provence en Catalogne. On lit pareillement au titre et à Yexplicit du même commentaire, dans le n° 6978 de la même bibliothèque, a mag. Arnaldo de Villanova, Calhalano. Réclame-t-on des autorités plus considérables que des copistes? Elles ne manquent pas.

Durand de Saint-Pourçain , frère Prêcheur, qui fut évêque du Pui en 1 3 1 8 et de Meaux en 1 3 26 , ayant occasion de nommer notre docteur dans son traité De visionc divinœ essentiœ ante diem judicii, l’appelle aussi Catalan. Ajoutons que cette opinion est la plus généralement admise. Il est dit Catalan par Bernard de Luxembourg et par Gabriel Du Préau dans Amaidus. — p> leurs Catalogues des hérétiques, par Nicolas Eymeric dans rScor E,mch' son Directorium inguisitorum , ainsi que par Bzovius, par Dirç>tn’er"'1' Nl Oudin et beaucoup d’autres. Enfin les premiers éditeurs part. Il.qnæst. j8.

\IVC SIÈCLE.

Escolano (G.) , Hist. de Valencia.

Manget, ofr. cit., t. IV, p. 53., — Lindenius renov. , t. I, p. 90.

de ses Œuvres, au xve siècle, n’ont pas même eu sur ce point la moindre incertitude; pour tous ceux qui ont cru devoir désigner sa patrie, Arnauld a été Catalan.

Il est vrai que tel n’a point été le sentiment de tous les Espagnols. Ainsi Jérôme Paulo, de Barcelone, et Jean Nunez s’accordent à prétendre qu’il est né sur le territoire de Valence, en la ville ou près la ville de Liria; ce que mentionne Gaspard Escolano, mais sans adhérer, quoique Valençais, à une assertion qui ne lui paraît pas mériter une entière confiance. Il est remarquable qu’en France trois diocèses se disputent ce glorieux personnage, tandis qu’en Espagne Barcelone le donne à Valence et Valence le rend à Barcelone. Mais n’a-t-il pas été condamné comme hérétique ? Il faut néanmoins arriver à dire, au risque d’affliger les Valençais, qu’il existe, pour placer le lieu de sa naissance au territoire de Valence, un témoignage plus considérable que tous les autres, celui de Clément’ V. Dans une lettre que nous citerons plus loin tout entière, ce pape, dont Arnauld était un des familiers, le dit positivement clerc de. Valence : Magister Arnalclus de Viïlanova, clericus Valentinœ diœcesis, phy siens noster. Cela ne paraît-il pas tout à fait décisif?

Pour conclure, nous rejetons sans hésiter l’assertion de Villani, qui s’est trompé, croyant Arnauld né dans notre Provence, parce qu’il a vécu longtemps en France et plus ou moins longtemps à la cour d’Avignon. Il était certainement Espagnol, peut-être Catalan, plutôt Valençais, s’il n’était pas tout à la fois, comme nous le supposons, l’un et l’autre. C’est une supposition qu’il faut expliquer et justifier. Tous les historiens rapportent que, les Maures ayant été chassés du territoire de Valence vers l’année 12/io, on fît venir dans ce pays presque désert, pour le peupler, huit cent quatre -vingt -quatre familles tirées de la Catalogne et de f Aragon. Si donc Arnauld, comme on l’assure, est mort dans la soixante-troisième année de son âge, il est né bien peu de temps après cet événement. Que son père ait été l’un de ces émigrés catalans, Arnauld sera dit à juste titre, comme fils

r* sikci.k

d’un tel père, Catalan et Valençais : Catalan à cause de sa race, Valençais à cause de son lieu natal. Enfin, ce qui justifie cette supposition, par laquelle se trouvent conciliés les plus graves témoignages, c’est que Valence était alors un diocèse et non pas un état; il n’y avait pas, à proprement parler, un royaume, encore moins un peuple valençais. Dans ce pays, récemment conquis sur les Maures par les rois d’Aragon, les étrangers, Aragonais et Catalans, vivaient côte «à côte sans se confondre, et vécurent ainsi longtemps.

La naissance d’Arnauld paraît avoir été tout à fait plébéienne. Il déclare lui-même, dans l’épître dédicatoire de son traité De vinis, qu’il éprouva dans sa jeunesse toutes les angoisses de la misère; ce qui fait dire à Pierre-Joseph de llaitze que « la Providence voulut l’élever aux sciences par « la route la plus sure, qui est celle du détachement des ri- « chesses. » En ce cas , il ignora le secret dessein de la Providence, car'il l’avivement accusée de l’avoir si mal traité. Il fut du moins, assure-t-on, la souche de plusieurs maisons illustres. C’est ce que raconte La Mothe-le-Vayer : « Cet Ar- « nauld de Villeneuve estoit, dit-il, un des plus renommés « médecins de. son temps, qui se servoit des remèdes cliymi- « ques fort heureusement; et pour ce qu’il acquit par là de « grands moïens auprès des papes et des rois de Sicile , il a « laissé des meilleures maisons de Provence qui portent son « nom. » Il y a plus: ces meilleures maisons de Provence se sont elles- mêmes fait gloire de cette paternité tout à fait imaginaire. Olaus Borrichius raconte qu’étant, vers l’année 1 665 , ert la ville d’Avignon, il y fit la rencontre d’un très noble baron, nommé de Villeneuve-Montpezat, qui, comme petit-neveu d’Arnauld, trinepos Amaldi, s’était beaucoup occupé de chimie et s’était rendu fort habile dans cette science héréditaire. Pierre-Joseph de Haitze n’a pourtant pas admis cette fable, dont Astruc a très bien prouvé la frivolité.

En voici d’autres. Quelques lignes auraient suffi pour écrire toute la vie d’Arnauld sur les indications des anciens annalistes. Ces indications sont, en effet, bien peu nombreuses;

Pierre - Joseph .

Vie d'Arnauld ,

La Mothe-le- Vayer. Œuvres .

Borrichius, L)c ortu et progr. chemiæ , p. 1 19.

Pierre - Joseph .

Vie d'Arnauld .

p. 1 65. — Astruc.

Mémoires, p. 1 5 A -

XIVe SIÈCLE.

elles ne sont pas beaucoup plus intéressantes, et, quand elles offrent une date, elles se rapportent à des années que séparent de longs intervalles. L’imagination des biographes s’est chargée de combler les lacunes. Ainsi Pierre de Haitze affirme que, sous l’heureuse impulsion de sa détresse providentielle, Arnauld « prit le parti de cultiver les belles-lettres. » Nous savons, au contraire, quelle l’empêcha de les cultiver autant qu’il l’aurait voulu. Il déclare lui-même, dans la préface d’un autre traité, le Novum lumen, qu’il était, en matière de littérature, dépourvu des notions premières. C’est probablement ce qu’il veut dire encore lorsqu’il s’appelle, dans une autre préface, homo sylvester, practicus rüsticanus (De conservancla juvent. Præf. ). Il aurait pu , d’ailleurs , se dispenser Astruc, Mém., de faire cet aveu. Comme Astruc et d’autres l’ont déjà remarqué, ses écrits sont d’un style dont l’incorrection et la barbarie doivent être, même pour son temps, signalées. En fait, Arnauld, né très pauvre, rechercha l’aisance, sinon la richesse, et comme on était plus certain d’y parvenir par les sciences pratiques que par les arts ou les lettres, il négligea les lettres et s’employa de tous ses efforts à devenir le plus tôt possible chimiste, physicien, médecin. Il avait sans doute appris de quelqu’un ce distique badin , souvent et tristement cité par les pauvres régents de philosophie :

Dat Galenus opes, dat Justinianus honores,

Sed gémis et species cogitur ire pedes.

Ibid., p. 2 1,22.

— Achard, ouvr.

cité, p. 3i8. — Niceron , vol. cité , p. 83. — Rouard, Notice, p. 35.

Bibl. de Metz, i73.

Les biographes sont encore moins exacts cjAiand ils nous montrent ensuite le jeune Arnauld allant faire ses premières études dans la ville d’Aix, àl’éçole où s’étaient, disent-ils, formés avant lui Raimond de Penafort et Guillaume Duranti, l’illustre « Spéculateur». La ville d’Aix ne possédait pas encore une école publique; Raimond de Penafort et Guillaume Duranti se sont formés ailleurs ; enfin , pour ce qui regarde Arnauld de Villeneuve, son séjour dans la ville d’Aix, au temps de son enfance, est absolument chimérique. Ses premiers maîtres furent quelques religieux dominicains. Dans une

lettre inédite aux frères Prêcheurs de Paris, il remercie Dieu de l’avoir fait élever dans un couvent de leur ordre : Hujus religionis serenitatem œterna pie tus mihi conférons in nutricern, lactavit ejus uberibus, educavit laboribus et solidis pabulis enutrivit, ut insiti amoris germen spiriluale vinculo naluralis debiti perpeluo firmarelur in corde meo. Les dominicains avaient sans doute ouvert en Espagne, comme ailleurs, des écoles gratuites pour les enfants pauvres. C’était de là qu’ils tiraient leurs novices. Arnauld ajoute que sa première ambition fut d’être admis un jour dans leur confrérie : Puerilibus amis cor rneum specialiter ferebatur ad obseguium ordinis et amplexum.

Mais on peut sur ce point hésiter à le croire, car il fait cette tardive déclaration à des gens qu’il veut séduire, dans un moment où il avait grand besoin de leur appui.

Ayant, poursuivent les biographes, quitté la ville d’Aiv,

Arnauld se rendit à Paris, où il séjourna dix ans. De Paris les mêmes biographes le transportent à Montpellier, où, di- Amaldi Opéra, sent-ils, il étudia la médecine pendant vingt ans. Quelques- ^atan™ p'®™; uns ajoutent qu’il entendit à Montpellier ce Jean Calamida Joseph , ouvr. rm . dont il a plusieurs fois parlé dans ses écrits, l’appelant son îrijfôpèra.^al maître et prenant soin de consigner, pour l’instruction des -Casteiianus(p '. médecins futurs, de quelle maniéré ce grand praticien trai- P. 153. tait habituellement telle ou telle affection. Enfin, on le fait Br^vI™Jdl °^r“c; aller de Montpellier en Espagne, où, dit-on, il fréquenta les 'npræfal ;

philosophes et les médecins arabes. Toute cette narration ub.'iv.c. x ?*>!"’ est encore de pure fantaisie. Rien 11e prouve qu’Arnauld ait fait, au temps de sa jeunesse, un séjour quelconque soit à Paris, soit à Montpellier. Quand il parle de Jean Calamida, c’est la ville de Naples qu’il assigne pour théâtre à ses belles opérations. Or, il dit expressément qu’il l’eut pour maître (i An,a ,li ^1 ■jj* en cette ville. Si donc il commença le cours de ses études /Tu.' dans son pays natal, il vint, cela n’est pas douteux, dans la ville de Naples se faire initier par un habile homme à la pratique de la médecine. Rentré plus tard à Valence, il fréquenta particulièrement les médecins musulmans, apprit leur langue et lut avec passion les livres de leurs maîtres.

Toutes ses doctrines sont, il l’a reconnu maintes fois, celles

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