‹ ArrasChapitre 3 sur 3 · AURAS · texte numérisé non relu

AURAS

rftoi (avant 1« bonibatdemtii

Oichè Mttion phologripliiq!

'après le hointurilcmem).

Il est des villes qu'on aime comme des personnes : Arras m'inspirait un sentiment de cet ordre. Au bout d'une interminable promenade, j'en trouvais l'approche délicieuse. Je laissais derrière moi le pays noir, et la face austère du puissant labeur industriel. C'était la marge du pays vert et, au loin, la magie de l'Occident. Des souffles plus frais, déjà chargés d'odeurs pastorales, agitaient les hauts peupliers qui bordaient la grand'route et le canal. Lorsque je venais des Flandres, quelquefois je prenais le chemin de halage, le plus souvent je suivais le pavé du Roi. Longue marche monotone parmi les plaines, au bout de laquelle j'arrivais sur les hauteurs de Saint-Laurent : avec ses clochers, ses tours, son beffroi svelte et gigantesque, Arras

bleuissait au milieu des collines, et semblait pénétré de lumière comme un manteau d'Assomption. Je longeais les remparts dont le pied trempait* dans des nappes d'eau sommeillante. Les rumeurs du soir m'enveloppaient comme d'un murmure familier. Arras a conservé de très rares vestiges du moyen âge ; et cependant, je ne sais pourquoi, nulle part le passé ne me semblait plus vivant. Dans l'accueil de mes amis, c'était le génie cordial du vieil Artois qui rayonnait. Victor Barbier, le plus souriant des érudits locaux, le chercheur passionné, l'âme des sociétés savantes et des sociétés joyeuses, symbolisait et maintenait une longue tradition d'humour et de gaîté. Il adorait sa ville et son quartier, et les mettait volontiers en chansons, comme l'eût fait un jongleur au temps de saint Louis. Le bon chanoine Rohart, au milieu de ses sourds-muets, rappelait les anciens maîtres des Hôtels Dieu et des Maladreries, tout fleuris de douceur et de miséricorde. Ils nous quittèrent trop tôt à notre gré, au seuil même de la vieillesse : aujourd'hui, les plaindrons-nous encore ? Et autour d'eux, tant d'autres se pressaient,

Que je suyvoye au temps jadis,

Si bien chantans, si bien parians, Si plaisans en faictz et en dictz...

« Arras li biaus ! » comme disaient nos pères. Tous ses vieux chanteurs lui ont voué la plus tendre affection. Il faut ouïr les déchirants adieux que lui adressent les deux pauvres trouvères devenus lépreux, Jehan Bodel et Baude Fastoul, avant d'aller s'enfouir dans leurs logis de misère. Lorsqu'Adan de le Haie y revenait, à mesure qu'il en était plus proche» il trouvait le pays plus riant, l'air plus suave, l'humanité plus douce.

De tant coin plus aproisme mon pais Me renouvelé amors plus et esprent, Et plus me semble en aprochant jolis Et plus li airs et plus truis douce gent.

Et lorsqu'Adan de le Haie en était éloigné, il lui suffisait de fermer les yeux pour en ressaisir l'éblouissant reflet, l'atmosphère des grandes fêtes qui brûle et flambe.

Encor me semble-il que je voie Que li airs arde et reflamboie De vos f estes et de vo gieu.

C'est qu'Arras était, aux jours où ces vers naquirent, la lumière de l'Occident et la ville sainte des poètes. D'abord capitale du comté de Flandre, Arras s'épanouit dans toute sa splendeur sous les comtes d'Artois (i 180-1384). Ce n'étaient que tournois, joutes et cortèges. Et les bourgeois valaient des seigneurs. Ils s'enrichissaient si bien par trafic et marchandise que d'opulents banquiers, comme les Crespin et les Louchart prêtaient leurs deniers aux rois et aux bonnes villes. Les Louchart mettaient leur image dans l'église Saint-Donatien de Bruges. Mais comme ils étaient avides et sans scrupules, des moines n'en aperçurent pas moins, un jour, le diable en personne assis sur leur coffre-fort. Depuis longtemps, les artisans d'Arras excellaient à travailler les métaux précieux, les pierreries et les étoffes. Dans les temps gallo-romains, les Atrébates fabriquaient déjà des vêtements dont le luxe scandalisait saint Jérôme. On connut partout, au moyen âge, ces tapisseries de haute lisse qui, en

Italie et en Angleterre, portèrent le nom même d'Arras, ces tentures dont les personnages, d'après un poète anglais, s'animaient d'une vie mystérieuse au souffle de la nuit. Et la cité d'Artois elle-même est restée, dans la mémoire de ceux qui étudient le passé, comme une somptueuse tapisserie de haute lisse.

Dans quelle jolie, subtile et limpide lumière, l'imagination baigne tous ces passants d'autrefois I — la lumière du gai savoir où se joue tant d'or léger, tant d'argent clair, tant de fraîcheur matinale et d'allègre printemps. Les voici, ces bonnes gens de métier qui furent si bien inspirés en protégeant Tan de ménestrandie, les voici attablés dans les tavernes où les mènent Jehan Bodel et Adan de 'le Haie. L'hôte est jovial, et peut-être un peu louche, car il s'entend avec toute espèce de peuple, et il n'héberge point que des prud'hommes. Mais qu'importe : la compagnie est haute en couleur, et la chère est de haut goût. Les brocs d'étain reluisent et le vin d'Auxerre sort du tonneau qu'on vient de mettre en perce : clair comme larme de pécheur, il pétille, il étincelle, il grésille, il mange son écume.

— la —

Les buveurs songent. D'abord des silhouettes féminines, des ombres voluptueuses se lèvent dans leurs esprits. Tous les poètes qui ont quitté Arras y ont laissé leur cœur. Âlard de Caux déclare que nulle part ailleurs on ne sait ce que c'est que l'amour. Et le soupir d'Adan de le Haie est immortel :

De mon cuer serés trésorière Et li cors ira d'autre part...

C'est que les dames d'Arras étaient gracieuses et coquettes. Quand elles sont vêtues et parées, disent les satiriques, leur tête est dorée comme une image pieuse ou un crucifix ; elles s'entendent à tourner le visage de tous côtés et à distribuer des œillades; elles portent des ceintures à créneaux, et montrent volontiers si elles sont finement chaussées. Il est une de ces apparitions qui éclipse toutes les autres. Adan, en son Jeu de la Feuillée, trace de sa jeune épouse Maroie un portrait exquis et naturel, souple et vivant, et qui séduit encore, malgré les siècles écoulés. Les dames qu'illustrent les sonnets de la Pléiade nous paraissent souvent

bien roides, dures et métalliques au prix de la délicieuse Artésienne.

Et le rêve s'élargit. Les cantilènes rustiques de Robin et de Manon serpentent dans les vallées. Parmi ces bois qui ondulent sur les collines, agités par lé vent nocturne, Hellequin, génie des ténèbres et de la tempête, chevauche avec sa « maisnie », son cortège fantastique. Sur un rayon de lune arrivent les dames de la forêt, Morgue, Arsile et Maglore. Loin, bien loin, au bout du monde, vers l'Orient, dans des pays de cauchemar, Iconium, Orcanie, Oliferne, l' Arbre-Sec, surgit Tervagant, la grande et hideuse idole d'or. C'est là- bas que les chevaliers vont combattre les païens, et que la nuit est toute illuminée d'anges qui viennent, après la bataille, cueillir les âmes des héros pour les emporter en Paradis. Jehan Bodel, dans les plus belles scènes de son Jeu de saint Nicolas, tend une main à l'auteur de la Chanson de Roland, et l'autre à Corneille. Et dans le Jeu de la Feuillée d'Adan de le Haie, s'annoncent déjà les merveilles qui enchanteront les nuits de Shakespeare. Aux deux siècles suivants, les Miracles et les Mystères seront bien gauches, plats et monotones : mais,

dans les œuvres de ces deux élus, il passe déjà des souffles, il palpite des rayons qui sont les messagers de la Renaissance.

Autour d'eux, le monde de l'au-delà se mêle constamment à celui des humains. Ces trouvères en usent familièrement avec le surnaturel. Ils ne doutent point que saint Antoine n'ait emmené avec lui son compagnon dans le royaume des Cieux, où il s'appelle saint Vérin. Ils ont inventé un patron pour les ivrognes, saint Tortu, qui opère les plus grands miracles, qui donne aux vieillards la jeunesse et aux femmes une humeur accommodante, qui fait cabrioler les gens sérieux, qui vous met des araignées dans les yeux et qui vous montre trois objets pour un, et quoi encore ? De temps à autre, on reçoit des visites d'en haut. Dieu le Père descend à l'hôtel du Prince du Puy pour y apprendre à faire des motets, et les membres de la Confrérie le régalent de tours et de divertissements qui sont d'allure assez gauloise.

La douce mère Dieu aime son de viele.

C'est pourquoi elle descendit du ciel pour apaiser

— is —

les querelles de deux jongleurs, et leur donna la sainte Chandelle qui fut un grand remède contre le mal des Ardents.

Arras fut vraiment, au siècle de saint Louis, la capitale littéraire de la civilisation romane.

Arras est escole de tous biens entendre ; Qui voudrait d* Arras le plus caitif prendre, En autres pals se peut pour bon vendre.

U s'y fit alors plus de chansons, de motets et de jeux partis qu'il ne neige d'aubépines en mai dans les venelles d'Artois.

A la veille de la Révolution, des jeunes gens s'assemblèrent dans un faubourg d'Arias, à Blangy, pour dire des vers et respirer des roses. Sous les treilles et les berceaux de verdure, ils récitaient des bouquets à Chloris. C'étaient les Rosati. On voyait fréquenter parmi eux un avocat de bonnes manières, et qui parlait d'un ton amène, et aussi un jeune lieutenant au Corps Royal du Génie.

Ils s'appelaient Maximilien Robespierre et Lazare Carnot. La face du destin devait bientôt pour eux devenir moins frivole.

Tel est l'impérissable parfum d'Arras. Aussi n'est-il point surprenant que, pour l'avoir respiré dans mes lectures, lorsque j'apercevais à l'horizon la ville des ménestrels et des Rosati, elle me semblait comme enveloppée d'une fumée d'harmonie, et bruissante de violes, de théorbes et de clavecins, de galoubets et d'épinettes, — toutes les musiques de tous les temps — mêlées dans une songerie confuse.

C'est la mère Michel qui a perdu son chat...

Je n'oublierai jamais cet instant miraculeux. Jamais je ne me suis aussi pleinement, et avec autant de plaisir, exilé dans les jours d'autrefois. Une cavalcade splendide, comme on sait les organiser dans les Pays-Bas, serpentait dans les rues d'Arras. Pour voir défiler le cortège, nous nous étions arrêtés au pied du beffroi. Les Atrébates chevelus avaient passé, et le moyen âge et les barons d'Artois et de Bourgogne, et les mousquetaires et les chevau-légers du roi très-chrétien. Une fanfare débouchait sur la Petite Place, en tenue du xvm* siècle. Les musiciens avaient tous des tricornes, des habits à la française, des jaquettes à fleurs et des

souliers à boucles. Us étaient amusants à regarder comme les primitives images d'Épinal. Tout à coup, comme ils défilaient devant les ogives de l'hôtel de ville, ils se prirent à jouer l'ariette populaire qui met aux prises la mère Michel et le père Lustucru. En même temps, du haut de la tour géante, les notes frêles et dansantes du carillon qui voisin avec les nuages, la lune et les étoiles, s'abattirent en une averse étincelante sur les pignons à fanfreluches et sur la foule en fête. Parmi les compagnons qui soufflaient dans leurs instruments de cuivre, je reconnus bientôt Fanfan la Tulipe, François les Bas-Bleus, Cadet Roussel et Jean de Nivelle, et d'autres bonshommes encore qui m'effrayaient un peu et m'émerveillaient dans mon enfance, sur les assiettes fleuries et sur les carreaux de Delft.

Les naïves enseignes en bas-relief, sur les pignons, s'animaient chane vie mystérieuse dans leurs cadres de pierre. L'Amiral au bonnet pointu regarda plus attentivement, avec sa lunette d'approche, les galères recourbées qui voguent sur la mer. La Sirène aux cheveux blonds fit jouer les reflets de son miroir. Les trois Coquelets battirent des ailes. Le Paon fit la roue. La Baleine frétilla sans grâce.

Le oûcher de la Salamandre flamboya. Et le sabot de la Licorne gratta le piédestal du cartouche où elle était représentée au naturel.

Excusez-moi si je m'attarde avec tant de complaisance à évoquer ces rêveries ingénues, au moment même où se poursuit, sans répit et sans relâche, l'agonie d'Arras. Permettez-moi de goûter un peu longuement cette volupté mélancolique. Le charme et le génie du lieu, chose infiniment subtile et que Ton ne peut définir. Je ne l'emprisonnerai jamais en ces phrases imparfaites. Mais il faut bien que je m'efforce à vous montrer combien nous les goûtions, quel attrait ils exerçaient sur ceux mêmes d'entre nous qu'ils n'avaient point imprégnés dès l'enfance.

Ces ménétriers illustraient, de leur pittoresque et divertissante présence, un des plus beaux sites d'histoire que je connaisse. Il n'est point, dans tous les Pays-Bas, d'ensemble architectural que l'on puisse comparer aux deux places d'Arras. Assurément, on trouve dans les Flandres et le Brabant des édifices plus importants et plus riches que ceux qui les composent. Mais si l'on songe à leur étendue, et à l'unité qui en gouverne les

rythmes essentiels, il n'est rien qui en approche. Arras renferme d'autres demeures élégantes et curieuses : on peut même dire que les rues d' Arras constituent un véritable musée rétrospectif de l'architecture civile. Mais l'importance, le prestige et le renom des Places sont tels que je laisserai le reste de côté. Je signale seulement Saint-Jean- Baptiste, une église ogivale du xvi e siècle, la plus ancienne d' Arras ; les amples, majestueux et solennels bâtiments de l'abbaye Saint- Waast, construits dans le style académique du XVIII e siècle ; et surtout la citadelle qu'a élevée Vauban de 1 670 à 1 674, avec la vaste esplanade que bordent des corps-delogis bien alignés, percés de fenêtres à larges encadrements de pierre, et une chapelle dont le fronton classique se découpe parmi les arbres : sans doute, le long de ces murailles, des gardes-françaises et des chevau-légers tricotaient des bas de laine pour occuper leurs loisirs entre deux de ces guerres d'ancien régime qui nous paraissent aujourd'hui, par comparaison, des jeux innocents.

Retournons sous le balcon de l'Hôtel de Ville. La Petite Place qui se développe devant nous avec ses pignons et ses arcades est déjà imposante. Si par

la rue de la Taillerie, de construction pareille, nous gagnons la Grande Place, les piliers des galeries présentent un aspect de foule, semblent échapper au dénombrement, s'enfoncent dans le lointain souvent un peu voilé de brume, et donnent le vertige des multitudes.

La Petite Place était, depuis longtemps, le centre et le cœur même de la ville. Elle jouait le même rôle que le forum ou l'agora dans les cités antiques. Jadis le terrain n'en était pas libre et dégagé comme aujourd'hui ; il était tout peuplé d'édifices divers, la chapelle et la pyramide gothique du Saint-Cierge, la Croix de Grès, une colonne surmontée d'un lion, une lourde et massive forteresse, la Maison-Rouge, dressée par Philippe le Bon pour tenir en respect les mutins. Tous disparurent au xviii 4 siècle et à la Révolution.

La Petite Place était aussi encombrée par les « hobettes » des changeurs et des rôtisseurs. De temps à autre on y voyait des danseurs de corde, des opérateurs, des marchands de mithridate et d'orviétan. C'est là qu'avaient lieu les réjouissances publiques, les joutes et feux de joie. Parfois aussi les malcontents s'y assemblaient pour Eure émeute

et sédition, et il arrivait qu'en ce même lieu leurs chefs étaient punis de mort, comme il advint en 1578 du jurisconsulte Nicolas Gosson, décapité «à la grande claireté des fallots, torses et flambeaux », pour s'être entendu avec le prince d'Orange contre le roi catholique.

Une de ces deux Places — dont il est difficile de préciser l'origine et l'ancienneté relative — fut en l'an 1015 le théâtre d'une scène extrêmement singulière. Ogine de Luxembourg, épouse de Baudouin le Barbu, comte de Flandre, après être demeurée longtemps stérile, se trouva enceinte vers l'âge de cinquante ans. Des bruits fâcheux coururent, car ces naissances qui viennent tard déconcertent beaucoup d'espérances. On prétendit sans doute que Baudouin et Ogine préparaient l'avènement d'un héritier supposé, et que cette grossesse n'était qu'une comédie. Pour couper court à ces rumeurs, lorsque la délivrance approchait, Baudouin fit dresser, sur le marché public, une tente spacieuse et d'un travail magnifique. La gisante y fut amenée ; les femmes des barons du pays furent convoquées à son chevet, et, devant elles, elle mit au monde un fils qu'elles déclarèrent authentique et légitime.

Au xiv 9 siècle, les échevins étaient obligés de recourir à la cloche de l'église Saint-Géry pour les besoins municipaux. De plus la halle échevinale était insuffisante. De là, au xv e et au xvi e siècles, la construction du superbe édifice qui faisait la fierté d'Arras. L'édification en fut lente. La haute tour poussa comme un arbre robuste, au milieu des ouragans. Les guerres et les troubles éclataient. L'élan des pierres s'arrêtait un moment, puis reprenait le chemin du ciel. C'est que l'idée qui les emportait était impérissable, l'idée qui a dressé le beffroi, l'idée qui le redressera.

Dès l'an 1463, les fondements en étaient jetés, le soubassement commencé. En 1499, le premier étage était presque terminé, on put y installer, au moyen d'un « carpentaige » à hauteur des abatsons, la Banclocque qui sonna la joyeuse entrée de Philippe d'Autriche, père de Charles-Quint. Et pourtant le duel de Louis XI et du Téméraire avait interrompu les travaux. L'ascension continua. Toujours plus haut ! Le premier étage était une tour carrée dont chaque angle s'étayait de deux contreforts qui se terminaient par des pinacles ornés d animaux et de crosses végé-

taies. Une galerie ajourée régnait au sommet. Deux étages octogones s'y ajoutent avec leurs belvédères de dentelles. Plus haut encore! La plante merveilleuse continue son essor vertigineux vers le royaume des oiseaux et des nuées, et s'épanouit en une fleur énorme d un dessin riche et tourmenté, la couronne d'Empire. Mais ce n'est point là le vrai symbole de la cité. Cet emblème rappelle seulement une domination passagère. Plus haut ! Le lion de Flandre est debout à plus de deux cents pieds du sol, fouettant l'air de sa queue en panache, et tenant une hampe où tourne un soleil d'or. Paul Verlaine l'a ainsi salué :

Belle, très au-dessus de toute la contrée,

Se dresse éperdument la tour démesurée

D'un gothique beffroi sur le ciel balancé,

Attestant les devoirs et les droits du passé,

Et tout en haut de lui le grand lion de Flandre

Hurle en cris d'or dans l'air moderne : « Viens les prendre. »

En effet cette tour puissante et grêle, où la grâce se marie avec la majesté, cette tour qui semble prête à osciller dans le vent comme la tige d'un lis, messagère de deuil et d'allégresse, de menace et de bon accueil, d'alarme, de colère et de gloire,

proclamait surtout l'orgueil d'avoir créé de la force et de la sécurité entre de solides murailles, d'avoir ouvert des refuges aux pauvres membres de Dieu que tourmentent la maladie et la vieillesse ou qui errent dans la campagne, d'avoir produit de fiers artisans pour l'ornement de la cité et de gentils poètes à la louange de Notre-Dame et de saint Nicolas; enfin, par delà tous les régimes et toutes les croyances, cette infrangible amitié qui doit unir tous les fils d'une même terre, et les vivants entre eux, et les vivants à ceux qui ne sont plus et à ceux qui attendent de naître. '

Pour qu'elle pût parler plus clairement encore, et chanter sur la ville, lorsque les gens d'Arras l'eurent terminée, ils y logèrent tout un peuple harmonieux de cloches, la cloche du Sang, celle du Couvre-Feu, celle du Guet, la Banclocque, d'autres moins considérables. En 1541, l'horloger Jacques Halot fut chargé d'y installer une horloge à musique ; c'est vers 1695 qu'on y établit le carillon que nous avons connu.

Achevé par Jacques le Giron de Marchiennes, le beffroi fut inauguré en 1554» comme le montre l'inscription qui suit :

L'an -rail cincq cens cinquante quatre, Par un second jour de juillet, Jehan Delamotte et Pierre Goulatre Firent en ce lieu le premier ghuet.

Estant nouveau le Belfroi faict Par ung nommé Jacques Caron, Maistre en cest art, ung des parfaicts, Car il avoit ung grand renom.

En 1501, l'érection de l'Hôtel de Ville fut décidée par une assemblée de notables. La première réunion des échevinsy eut lieu en 1517. Cest un édifice gothique, mais, par son allure, tout proche de la Renaissance. Il est né au joyeux crépuscule du style flamboyant. Il semble tenir tout entier en équilibre sur les colonnes asymétriques, si frêles, qui portent sa galerie antérieure. Puis il regarde la place par une foule d'ouvertures, fenêtres ogivales et œils-de-bœuf de l'étage, lucarnes du toit. Ces lucarnes surtout sont expressives et amusantes. Les pentes du toit d'ardoise n'en finissent plus; on prévoit les grandes pluies, sous ce climat du Nord : mais qu'importent à cette réunion folle de petites commères éveillées et narquoises les bises d'au- % tomne et les averses qui clapotent. Les plomberies qui les coiffent leur font des bonnets à fanfre-

luches. Vienne le vent» vienne l'ondée ; la girouette qui les surmonte en tournera plus vite : au retour du beau temps, le soleil d'or qui les couronne en reluira davantage.

De siècle en siècle, l'Hôtel de Ville s'agrandit. En 1572, il s'embellit, sur la gauche, des ciselures et des colonnes torses de Mathias Tesson. Au xix e siècle, surtout vers la droite, il dut subir les enlaidissements de Grigny, qui avait l'imagination romantique. Mais, vu de la Petite Place, l'ensemble restait admirable.

Considérons maintenant les deux Places dans leur parfaite harmonie et leur prodigieuse unité. Les logis qui les bordaient, avant le xiii* siècle, étaient construits en bois avec galeries et pignons sur rue. Elles surplombaient de vastes « boves », parfois superposées ; les voûtes de certaines d'entre elles sont supportées par des colonnes qui les divisent en nefs. On en usait parfois comme de tavernes et salles de beuverie. Mais leur principal emploi est indiqué par Guichardin : « En toutes (les maisons) il y a des caves et des celliers voûtez et pavez très bien, et de grand artifice ; d'autant que les caves sont merveilleusement larges et pro-

fondes, et les ont exprès faictes ainsi belles et accommodées pour s'en servir en temps de guerre, et (fautant qu'ils prétendent au besoing (ainsi que autres fois leur est advenu) y retirer leur famille et ménage pour les défendre de la furie de la batterie du canon de l'ennemy, et en dedans endurer toutes les extrêmitez que peut causer un long siège. » Ces hypogées sont aujourd'hui de grand service !

La seule maison du moyen âge qui subsiste en ces quartiers est la maison Del eau, sur la Grande Place : elle remonte en partie au xiii* siècle; sa tourelle et ses deux gables à pas de moineaux sont du xvi e . C'est vers 1660 que l'on commença de bâtir en pierre ; les Places prirent alors cet aspect qu'elles ont conservé jusqu'à nos jours. Au xvm e siècle, en un temps qui ne respectait guère les édifices du passé, et notamment à Arras, le mayeur et les échevins prirent un arrêté qui leur fait grandement honneur. Ils décidèrent (5 mai 1778) que sur les deux Places on ne pourrait reconstruire ou réparer un pignon qu'à la condition de « substituer brique pour brique et pierre pour pierre ».En quoi ces ancêtres nous ont légué un admirable exemple

de discipline esthétique. En effet, nulle part le caprice individuel n'est plus désastreux qu'en matière architecturale.

« Dans l'état actuel, nous apprend M. le Gentil» un historien local qui écrivait en 1880, la Petite Place qui a une superficie de soixante-un ares soixante-dix centiares, la Grande Place, Forum spatiosum et admit pulchrutn, dont l'étendue est d'un hectare soixante-dix centiares, comptent avec la rue de la Taillerie 155 maisons supportées par 340 colonnes; savoir : 52 maisons et 109 colonnes pour la Petite Place, 23 maisons et 54 colonnes pour la rue de la Taillerie, et 75 maisons et 182 colonnes pour la Grande Place. » Voici, avec des variantes, quels caractères généraux présente chacune de ces habitations. Des colonnes doriques, fines et dures, taillées d'une seule pièce dans le grès, soutiennent des arcs en anse de panier derrière lesquels s'ouvrent les galeries qui précèdent les rez-de-chaussée. Les façades présentent deux étages. Elles se terminent par un fronton cintré où s'accotent deux consoles, ou parfois même deux doubles consoles renversées. L'œil suit avec volupté la fuite onduleuse de ces arabesques qui se lèvent

les unes après les autres, diverses et semblables. Paul Verlaine s'exprime ainsi, dans un sonnet tumultueux et débridé où il agite les visions à la fois aigres et vagues qu'il rapporte d'un vagabondage à travers « les Nords noirs, les verts Pas-de- Calais » :

Les fourbouyères, leurs pipes et leurs bourriques Dévalaient sur Arras, la ville aux toits follets Poignardant, espagnols, les ciels épais de Flandre.

Le pauvre Lélian répétait avec ingénuité ce qu'il avait ouï dire. Pour nos pères des âges romaiir tiques, tout était espagnol en Artois et dans les Flandres. C'est qu'à leur appétit, rien n'était beau qui ne vint de loin, rien ne méritait considération qui ne décelât une origine exotique. A leurs yeux, le clair de lune lui-même était allemand. Je ne connais pas de snobisme plus détestable. Il m'agaçait autrefois : aujourd'hui il m'est douloureux. Sachons donc reconnaître les vertus originales d'un terroir, de ses fils et des œuvres qui en ont jailli. N'allons pas chercher au loin les architectes de ces maisons wallonnes : ils sont Wallons. Les Pays- Bas ne doivent presque rien à leurs maîtres loin-

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tains. Sous la diversité des dominations successives, ils sont toujours restés profondément euxmêmes. Ces courbes, ces volutes, ces enroulements, ces déroulements, ces tortils de flamme, vous les trouverez dans l'essor de Jean Bologne, dans les lanières de feu que déchaînent les brasiers de Rubens ou d'Emile Verhaeren, chez tous les représentants de ce groupe humain qui ont magnifié la fête ardente de la vie. Ce qui frémit et bouillonne dans cette végétation de pierre, c'est la sève delà terre natale et l'indomptable génie des aïeux. Aussi bien, ces logis ne prennent jamais tant de valeur, ne sont jamais si expressifs ni si beaux que lorsqu'une multitude affairée se presse à leur pied. Depuis que les grains se vendent sur échantillon, le marché d'Arras a perdu beaucoup de son ancienne importance. Mais je l'ai traversé il y a quelque trente ans, lorsque les moissons de l'Artois y affluaient encore. Les sacs empilés formaient de véritables rues, où se démenaient de hauts paysans dont les cheveux étaient blonds, les yeux pâles et les moustaches longues comme celles des Gaulois. Ils échangeaient à distance des quolibets dans leur patois rude et jovial. De belles filles pas-

saient, balançaient leurs larges hanches et leurs poitrines puissantes, comme dans un tableau de Jules Breton, en riant sous leurs lourds cheveux noirs. Rangés autour de la place, d'énormes chariots attendaient, très bas sur roues, pareils à ceux qui cheminent dans les scènes rustiques de Breughel le Vieux. Et sous les arcades s'entassaient des tonneaux, des caisses, des paquets de cordes lovés comme des reptiles, de la faïence, de la quincaillerie, de la ferraille, une foule d'objets hétéroclites. Parmi tout cela, l'odeur des estaminets, des pipes, des « bistouilles », de la bière aigrelette ; la descente lente et balancée des pigeons familiers, et, à intervalles réguliers, les mélodies du carillon qui semblait secouer, sur les pignons à colifichets, des averses de lutins et de gnomes. Dans le plus joli décor du monde, la fête triomphale du blé menait sa grande rumeur paisible.

Mais cette ville, qui a connu tant de luxe et de prospérité, se trouve être aussi, par ses annales, un des lieux les plus tragiques du vieux monde. Rarement je me suis promené autour d'Arras, au fort de Tété, sans être surpris par un orage. Dans les champs qui l'avoîsinent, les épis sont souvent couchés. Son atmosphère historique elle aussi est chargée d'électricité, et fut souvent déchirée par les éclats de la foudre. Maintes fois les remous de la sombre aventure humaine y produisirent un maelstrom de fureur, de feu et de sang. On y vécut avec splendeur, mais aussi avec violence.

L'antique Nemetocenna était située au seuil des grandes plaines par où déferlent les invasions. Elle avait déjà souffert lors des diverses révoltes qui

agitèrent les Gaules. Vers Tan 410, les Vandales s'emparèrent de la cité, et immolèrent l'évêque saint Diogène au pied de l'autel. Les Hérules parurent ensuite pour exercer les mêmes cruautés. Enfin Attila et ses Huns achevèrent la destruction de la ville.

Elle se releva. Saint Waast y avait rétabli la religion chrétienne et les comtes de Flandre y résidaient, lorsqu'en 881, les Northmans s'en emparèrent, la saccagèrent entièrement et ruinèrent la cathédrale. Les reliques de saint Waast furent emportées à Beau vais. Après quelques années, la châsse revint au milieu des acclamations et des cantiques, et de nouveau la ville surgit de ses cendres. Dans l'espace d'un siècle, elle fut assiégée par le roi Eudes de France, par Charles le Simple, par Lothaire et par Hugues Capet.

Elle appartint successivement aux comtes de Flandre, aux comtes d'Artois, aux ducs de Bourgogne, aux rois d'Espagne et enfin aux rois de France. Ce destin varié n'alla point sans vicissitudes et tribulations.

Lorsque Jean sans Peur eut fait assassiner le duc d'Orléans, la ville d'Arras, comprise dans les

domaines de Bourgogne, vit se déployer autour de sesmurs lesarméesde Charles VI (1414). La guerre était alors, si l'on ne songe point à la misère du menu peuple, une galante entreprise et un agréable passe-temps. Il arrivait bien qu'on tuât quelques gendarmes ou qu'on incendiât un faubourg, mais entre temps, Armagnacs et Bourguignons se conviaient à des joutes et passes d'armes, à des festins sous la tente, où ils échangeaient volontiers des présents.

En 1477, à la mort de Charles le Téméraire, Louis XI réclama l'Artois en vertu du droit de garde que la loi du pays lui donnait sur les biens de Marie de Bourgogne. Avec des forces imposantes, il se présenta devant Arras, qui était divisé en deux parts, la Cité et la Ville. D'abord la Cité, qui dépendait plus étroitement de sa couronne, lui fut livrée. Puis on envoya des députés dans la ville, notamment le chancelier de France et le seigneur du Boschage, pour en négocier la remise. Le populaire s'émut, et l'ambassade fut obligée de se cacher dans une cave de l'abbaye de Saint- Waast. Mais le 4 mars 1477, Louis entra dans la ville, où il joua du bon apôtre, promit

d'oublier les excès des bourgeois et renouvela leurs franchises.

Cependant, des envoyés d'Arras vers la duchesse Marie étaient arrêtés à Hesdin, amenés à Aire où on leur dressa un banquet au milieu duquel parut Olivier le Dain ; il leur donna incontinent Tordre de le suivre sur la place publique, où quatorze d'entre eux furent décollés. Les gens d'Arras, furieux, sonnèrent la bancloque et foulèrent aux pieds la bannière des lys. Le roi amena contre eux sa bonne artillerie. On trancha, dans la Cité, avec une doloire de tonnelier, la tête des prisonniers qui tombèrent d'abord entre ses mains. Une brèche fut ouverte dans les remparts de la ville, et les mutins se soumirent. Louis XI, tout dévot qu'il était, mit en pénitence Dieu lui-même et monsieur saint Waast. Car, entrant dans l'église du monastère, il refusa l'eau bénite qu'on lui offrait à la porte, et ne voulut pas baiser les reliques qu'on avait préparées dans le chœur. Puis la besogne du coupe-tête recommença.

Cependant ceux d'Arras ne se résignaient point. Ils avertirent les Douaïsieris d'une surprise que Louis XI préparait contre eux. Cette fois la fureur

du roi fut terrible. Il se livra sans réserve au goût qu'il avait pour la vengeance. Il fit crier dans Arras Tordre à tous les habitants, hommes, femmes, enfants, prêtres, prud'hommes, de sortir pour jamais de la ville et de la cité. U appela des marchands de Normandie, de Toulouse, de partout, et leur offrit les biens des exilés. Arras perdit son nom et s'appela Franchise. Franchise ne prospéra jamais et, à l'avènement de Charles VIII, Anne de Beaujeu, régente, rappela les bannis dans leurs foyers. Mais l'outrage était infligé; longtemps la plaie devait rester cuisante. Parmi les gens du Nord, les Arrageois furent ceux qui acceptèrent le plus difficilement leur retour à la France. « Ils sont plus Espagnols que les Castillans », disait un jour le cardinal de Richelieu à Puységur.

Ils n'étaient point Espagnols en réalité. Ce qui maintint leur insigne fidélité envers les maisons de Bourgogne et d'Espagne, ce fut, avec l'amour de leurs franchises particulières, le souvenir d'un indigne traitement infligé à la population d'une bonne ville. On a beau avoir l'esprit subtil et orné, et parler à voix de sirène, on a beau être le

plus habile et le plus profond politique d'un siècle, si Ton se comporte vilainement à l'endroit d'une cité, eût- on même sur elle, par la race et par l'histoire, les droits d'un souverain légitime, on engendre un ressentiment qu'il est difficile d'éteindre.

En 1492, le boulanger Jean Lemaire, dit Grisart, livra les clefs de la ville aux troupes de Maximilien, roi des Romains, héritier de Bourgogne. Les Arrageois n'eurent point sujet de s'en réjouir. Aussitôt entrés dans les murs, les troupes allemandes du Saint-Empire se mirent à piller, suivant leur coutume. « Les marchans de France, dit Molinet, avoient lors très bien fourny le marchiet d'Arras de frians vins. » On creva les tonneaux, on but ce qu'on pouvait et on laissa couler le reste. Ce fat le début d'interminables orgies et d'incessantes rapines . Mal payés, les soudards prétendaient s'indemniser sur l'habitant. Dom Gérard Robert, moine de Saint-Waast, ne tarit point sur les épreuves que les Allemands infligèrent à son abbaye. Par un jour de jeûne, neuf d'entre eux s'invitèrent à souper. « On leur fit tuer carpes, appointer harengs blancs et saurs, autres viandes

larguement pour les contenter. » Ils s'empiffrèrent si bien, qu'ils « rendirent grâce sur la table ». Une autre fois, ils vinrent très nombreux « en la chambre du grenetier, prendre par violence robes et couvertoirs ». Enfin, dans Péglise du couvent, ils enlevèrent une table d'autel d'argent doré, le reliquaire de la vraie Croix « aournée de pierres et de perles, pesant quinze marcqs d'or » ; la piscine, « pesant trois mille livres de plomb » ; ils volèrent même un clocher, pour le plomb qui le garnissait. Après quoi, dix ou douze d'entre eux, par dérision, revêtirent des chapes et des ornements sacerdotaux. Le reste du pays fut traité à l'avenant. C'est ainsi que les lansquenets se comportaient en territoire du Saint-Empire.

Ce fut en 1640, qu'Arras rentra sous le pouvoir des rois de France. En vingt-quatre jours, par les ordres des maréchaux de la Meilleraye, de Châtillon et de Chaulnes, Arras fut investi : les lignes avaient cinq lieues d'étendue, les fossés étaient profonds de dix pieds et larges de douze. Mais il advint que les assiégeants furent assiégés euxmêmes par Ferdinand, cardinal-infant d'Espagne. Dans un doute que les maréchaux lui soumet-

taient, Richelieu leur fit cette réponse : « Le roi vous a donné à tous trois le commandement de son armée, il vous en croit capables. Peu lui importe que vous sortiez des lignes ou que vous n'en sortiez pas; mais si vous ne prenez point Arras, vous en répondrez sur votre tête. »

Tandis que le cardinal-infant et son conseil perdaient leur temps en délibérations, La Meilleraye recevait des renforts et des convois de vivres . On combattait ferme des deux côtés : dans la même action, Châtillon eut son cheval tué d'un coup de canon, et son baudrier rompu par un coup de mousquet; on lui annonça faussement que son fils venait de succomber; il s'écria : « Il est bien heureux d'être mort dans une si belle occasion pour le service du roi. » Et il continua sa tâche.

La brèche étant ouverte, O'Neil qui commandait la place, inclinait à la rendre. Le peuple pénétra dans le conseil de guerre et témoigna son mécontentement par des clameurs. Mais les portes de la ville furent ouvertes le 9 août. Les vainqueurs montrèrent une très grande modération dans les conditions qu'ils consentirent. La liberté

de conscience établie dans le royaume ne leur fut pas imposée : la religion catholique était seule reconnue dans ce pays de foi espagnole, de même qu'en Alsace on toléra le protestantisme après la Révocation. L'on prierait même le roide n'y envoyer aucun gouverneur, officier ou soldat, d'une autre croyance. Le conseil d'Artois, les États d'Artois subsistaient. Louis XIII ordonna aux maréchaux de « donner ordre à la police des gens de guerre, de sorte que les bourgeois n'en eussent aucun mécontentement ». On leur enleva leurs armes, mais « il sera à propos de leur faire connaître adroitement qu'on désire plutôt ceU d eux, parce que c'est la coutume qui se pratique en villes prises, que par méfiance qu'on ait de leur personne ». Ces instructions royales sont un modèle de tact et de générosité.

En 1654, ' es Espagnols tâchèrent, mais sans succès, de reprendre Arras, et ce nouveau siège fat l'occasion de l'un des duels les plus mémorables de l'art militaire, puisqu'il mit aux prises Turenne et Condé, qui avait pris du service contre son pays.

Le sang des hommes ruissela encore à Arras

pendant la Révolution, mais ce fut sur l'échafaud. Les passions y prirent une violence extrême. La Terreur s'y incarna en Joseph le Bon, Peffrayant proconsul. D'abord maire d'Arras, il fut, comme représentant du peuple, chargé d'une mission dans le Pas-de-Calais, le I er novembre 1793. La guillotine fonctionna en permanence sur la place de la Comédie : le tribunal révolutionnaire y envoya cinq cents personnes pendant la courte période où il siégea ; un gentilhomme, sa fille et sa domestique périrent pour avoir possédé un perroquet qui, ayant été élevé à Bruxelles, criait : « Vive l'Empereur. » L'odeur du sang corrompu montait des pavés. « Tous les voyageurs, dit un représentant du peuple à l'armée du Nord, allongent leur route de quinze ou vingt lieues pour ne pas passer dans la ville d'Arras. »

Sur quel étrange creuset d'humanité nous venons de nous pencher ! Dans le nimbe dont notre esprit environne la cité superbe et fatale, que de lueurs différentes, pourpre que répandent les veines des martyrs, des héros et des criminels, flamme des torches et des cierges, des incendies, des bûchers, des feux de joie, des apothéoses.

- ARRAS »f Sa.nt.Jka

Tout notre énigmatique destin, éblouissant et sombre, lamentable et sublime. Mais le glaive d'extermination, encore une fois, s'est montré dans les nuées. Voici la dernière tragédie, sans doute la plus chargée de signification sinistre. Il ne s'agit plus de dissensions religieuses, politiques, nationales : une force élémentaire et monstrueuse, issue des premiers âges de la terre, contemporaine I d'horreurs qui ne tourmentaient plus que nos

songes, servie d'ailleurs par la réflexion et la science, fait peser sur nos têtes une menace d'Apocalypse.

Les documents abondent déjà sur l'agonie d'Arras. D'autres encore viendront. Ce n'est pas t * ici le lieu de la raconter longuement. J'en rappel-

I lerai seulement les principales phases.

u Depuis plus de deux ans, la bataille gronde

I au pied des collines d'Artois. Depuis plus de

deux ans, l'ennemi, arrêté dans sa marche vers le Détroit, se venge sur la cité qui se dresse i** devant lui, prend pour cible les monuments et les

" 1 hôpitaux, s'acharne à ruiner des ruines, à blesser

des blessures et à tuer des mourants. Le bombardement commença le 5 octobre 1914. Depuis lors,

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avec des intermittences, il continue. I e 7 octobre, l'hôtel de ville était en flammes. Le ai, une pluie de gros obus s'abattit sur le beffroi, resté debout; au soixante-neuvième, il s'écroula.

Cependant les victimes se multipliaient : femmes, enfants, sauveteurs, religieuses au chevet des malades, infirmes, vieillards. Voici, parmi tant d'autres, une scène affreuse qui eut lieu le 30 octobre 1914. J'emprunte quelques lignes à un témoin oculaire, M. le vicaire général Guillemant :

« Une nouvelle détonation : c'est l'Hospice des vieillards qui est atteint. Les pauvres vieilles, qui devait quitter Arras prochainement, se trouvaient réunies au premier étage. Elles sont projetées avec le plancher, les meubles et les lits, au rez-de-chaussée, habité lui-même. C'est une cont fusion inexprimable, un nuage de plâtre, des cris, du sang. Quand on peut se reconnaître dans ce chaos, il y a trente morts et dix-sept blessés, méconnaissables... »

Le s juillet 191 5, des bombes incendiaires arrivèrent en rafales sur le palais Saint-Waast : dans le brasier qu'elles allumèrent, tous les imprimés de la Védastine, une partie des archives départe-

mentales périrent et, pendant que flambait le noble édifice, les Allemands, pour empêcher tout sauvetage, l'encerclèrent d'un barrage d'obus.

Je dois aussi me contenter d'un bref hommage à ceux dont l'infatigable dévouement éclaira ces heures sombres. On vit à plusieurs reprises M. le préfet Briens et son secrétaire général, M. Gerbore, manœuvrer des pompes à incendie sous les bombes; ils demeurèrent dans la ville jusqu'au jour où ils furent contraints d'installer leurs bureaux à Boulogne-sur-Mer ; ils reviennent aussi souvent qu'il leur est possible, réconforter de leur présence leurs administrés. En Mgr Lobbedey, qui présidait alors aux destinées spirituelles du diocèse d'Arras, nous nous plaisions à reconnaître un de ces évêq'ues qui, au décKn du monde antique, consolèrent le peuple des cités dont les Barbares assiégeaient les murailles. Le vieux maire d'Arras, âgé de soixante-seize ans, M. Rohart-Courtin, est toujours à son poste. Le chef de bureau aux archives de la Préfecture, M. Lavoine, au péril de sa vie, a sauvé ce qu'il a pu des trésors du passé. Je ne puis parler de tous. Pour les héros et pour les criminels, l'Histoire apprête ses tables d'or et d'airain.

Grâce à la bienveillance de M. le préfet, le 28 août 19 16, j'ai pu passer quelques heures dans la cité dolente. Je transcris quelques notes prises sur le vif.

L'auto préfectorale me prend vers neuf heures du matin, au pied de la colline de Montreuil-sur- Mer, par un temps changeant de fin d'été. Jusqu'aux approches d'Arras, la route est modérément animée : quelques files de « lorries », munitions et ravitaillement. Tout a l'air tranquille sous le soleil de l'après-août, chaud et doré. On recueille les moissons : les « moyettes » s'alignent sur la glèbe. Et pourtant l'ennemi est tout proche. Çà et là, un logis défoncé, des arbres fauchés en rafale, plus loin les hautes tours de Mont-Saint-

Éloi, déchiquetées en arabesques, amenuisées comme des cheminées d'usine, révèlent la présence hostile.

De loin en loin, sur la route, lorsqu'on passe en vue des tranchées allemandes, entre les arbres, des écrans sont tendus pour masquer les automobiles, — des rideaux d'écorce, de filet comme en emploient les pêcheurs. Un de ces passages s'appelle le « tournant de la mort », parce que beaucoup y sont déjà tombés sous les projectiles de l'ennemi, toujours aux aguets.

Nous entrons à Arras par la porte Baudimont, Tout de suite on passe devant des maisons en partie effondrées par des démolitions brusques. Des lacunes éclatent aux regards, dans les murs, dans les toits avec le choc de l'inattendu, — les vides d'une mâchoire dont les dents périssent une à une.

Auprès de la préfecture, sur un monticule de gazon, Saint-Nicolas, un petit sanctuaire de style classique, montre un fronton écorné et un fragment de clocher resté debout. Un angle de la préfecture a été jeté bas, brutalement. En avant du palais, un corps-de-logis montre l'immense éventrement d'une chambre, une vaste trouée

produite par deux obus qui venaient en tir croisé» en sens inverse l'un de l'autre, Arras étant saisi par les deux pinces d'une tenaille.

Et tout cela semble enveloppé d'une paix, d'une tranquillité provinciale : — une ville de rentiers. De jolies fleurs fraîches palpitent dans les parterres de la Préfecture. Un jardinier travaille parmi les artichauts et les salades d'un potager fort bien tenu. Le brave homme se plaint seulement du médiocre respect que les marmites témoignent à l'endroit de ses légumes. Cependant l'artillerie anglaise, en batterie à quelque cinq ou six cents pas, s'éveille avec un fracas énorme et déchirant, et nous rappelle à la réalité, que l'on pourrait oublier devant ces tilleuls splendides, nourris de la terre grasse du Nord, et qui remuent leurs chevelures lumineuses dans le vent.

Je suis, dans leur tournée qui précède le lunch, M. le préfet et M. Gerbore. On sort des boutiques, on vient au-devant d'eux : les gens sont heureux de cette visite de l'État, de la France qui ne les oublie pas, qui leur délègue toutes les semaines une cordiale poignée de mains. Beaucoup de visages sont restés hilares, avec un air de sécu-

rite et de bonne humeur. Parfois, sur ces faces artésiennes, généralement riantes, dans ces yeux gris qui pétillent de gatté contenue, on distingue un peu plus de sérieux, un" peu plus de gravité que de coutume, mais aucune dépression, rien d'assombri. Et ces braves gens vivent depuis près de deux ans sous l'averse de mort.

Une corvée de soldats anglais dépave une partie de la rue. Leurs uniformes qui dessinent leurs corps, les armets qui leur protègent la tête, verdis comme le bronze antique, leur donnent un air médiéval. Ils installent sous terre un réseau téléphonique qu'on ne peut plus laisser en plein vent, car les fils sont constamment tranchés par les éclate des projectiles.

Plus on approche des Places, plus l'impression de cataclysme s'accentue. Au cours d'une conversation — le procureur de la République, le médecin de l'Hôpital général se joignent à nous, — j'apprends que 68 pour 100 des immeubles sont endommagés. Une rencontre étrange : parmi d'affreuses destructions, la petite maison de Maximilien Robespierre se dresse intacte, nette, proprette et tranquille.

Nous nous arrêtons devant l'Hôtel de Ville, sur quoi l'ennemi s'est particulièrement acharné. Reste debout un moignon du beffroi, informe, d'une blancheur de spectre, les ossements livides de la vieille tour chantante et fleurie. A droite, subsistent quelques dentelles de pierre qui s'effritent, un fragment des architectures compliquées de Grigny . Derrière, s'empile un tas confus de décombres envahies par les herbes sauvages.

Et la Petite Place ? — Sur le rang de gauche, à le prendre du beffroi, une brèche monstrueuse s'ouvre et bâille hideusement; neuf des pignons monumentaux, i la file, ont été jetés bas et réduits en miettes. Çà et là, des logis éventrés étalent leurs plaies, laissent pendre leurs entrailles lamentables. Le côté oriental de la Grande Place a beaucoup souffert : bien des maisons sont effondrées ou crevées. Une toiture en zinc étincelle, paradoxalement suspendue à mi-chemin du sol. Dans l'encadrement d'une fenêtre disparue, un petit foxterrier allonge curieusement vers la Place sa tète blanche marquée de taches fauves. Notre passage est un événement.

Dans une rue latérale, un paysage de guerre

- Si —

civile. Au début, une barricade. Cette vote resserrée est un couloir de décombres, de ferrailles déjetées et tordi par une lèpi toutes ces et attitude bou:

Des maîst branlants : il

ment de résidus de toute sorte. Une armature de verrière, arrachée à sou cadre, a demi chavirée, mord la perspective de la rue.

ainsi dévêtues, lamentables, mais assurément moins souillées, moins profanées que celles où se vautrent les Boches, là-bas, derrière les lignes.

Je ne puis, pour des raisons que Ton conçoit, préciser où j'ai trouvé des aspects de forteresse, des fourrés de fils barbelés, quelques-uns déjà anciens et rouilles, avec des airs de ronciers d'automne. Vous vous rappelez la plaisanterie d'Alphonse Daudet : « On a torpillé l'Esplanade... Le café de la Comédie est imprenable. » Elle est devenue une réalité dans cette ville étrange.

Maintenant, nous descendons vers le palais Saint-Waast. Dans une maison de bonne apparence, par les fenêtres ouvertes, nous apercevons un mess d'officiers anglais : l'un d'eux, étendu dans un fauteuil, feuilletant un magazine, quite at home; — un peu partout, dans des vases grêles, sur les cheminées, sur les tables où les nappes claires sont disposées pour le lunch, de délicates (leurs aux nuances vives. Mais tout près de là une pauvre femme nous aborde, toute consternée ; son enfant a été grièvement blessé, la veille, en jouant dans un grand jardin qui verdoie et sourit derrière un hôtel. Elle veut absolument nous montrer le

coin où son petit a été abattu par un de ces projectiles sournois et brutaux qui, de temps à autre, en plein calme, s'abattent sur la ville.

Caprices du ciel. Les nuages secouent d'étincelantes averses, avec des intervalles de lumière infiniment pure, qui ruisselle à dots de cristal sur toute cette désolation, — une de ces claires journées de septentrion où jadis triomphait la grâce architecturale d'Arras.

Une avalanche de lourdes pierres barre la rue en pente. Les ruines de la cathédrale présentent un aspect chaotique et gigantesque. C'était, il faut bien l'avouer, un édifice assez froid, lourd et emphatique : style méridional, traduit par des tempéraments un peu pléthoriques, style décoratif et ampoulé, dans le goût de la Compagnie de Jésus. A demi écroulée, laissant voir le ciel entre ses piliers massifs, elle prend une allure piranésique, la dignité que les siècles ont conférée aux Thermes de Caracalla. Colonnes, chapiteaux, fragments d'arcs de voûtes, tout est resté d'une blancheur neigeuse. Arras ne travaille plus, n'exhale plus de 'suie, de fumée, ne noircit plus les murs, et tout devient de plus en plus blême, de plus en plus

livide, de plus en plus fantômal. Arras agonise dans un blanc linceul.

Après le lunch, une visite à l'hôpital Saint- Jean . Les nobles bâtiments de briques aux fenêtres encadrées de pierre sont déchiquetés par places et réduits en lambeaux, car ils ont été soumis à un bombardement systématique et sévère.^ Des vignes dorées, frêles et légères, frémissent dans le soleil. Les malades sont soignés par des Augustines dans une cave voûtée, une cave spacieuse d'autrefois, éclairée par une large baie qui laisse entrer le grand jour. On est tout réconforté, malgré les misères, les maladies, les blessures, de voir aller et venir les religieuses, drues, vigoureuses, avenantes, de race rustique, semble-t-il, et bien plantées, dans une parfaite insouciance du danger continuel.

Le docteur Latour, qui est à la tête de l'Hôpital généra^m'emmène versles quartiers delà Gare, qui sont eux aussi extrêmement bouleversés. Un énorme obus a ouvert la chaussée, effondré la voûte sous laquelle coulait la rivière, et les eaux du Crinchon reparaissent au jour d'une manière inattendue.

Mon compagnon me parle du grand courage des Arrageois, et de la soudaineté des explosions, souvent meurtrières. Ces bombardements intermittents sont plus dangereux, pour la vie des habitants, que ceux qui, au début, se prolongeaient pendant des heures. Les rues ont l'air tranquille; les passants rares s'y promènent avec lenteur, d'un air indifférent. Puis, tout à coup, au premier obus, tout le monde rentre, et c'est la solitude. Souvent on vient chercher le docteur pour un blessé : alors il se trouve seul dans la ville figée, où tout se terre sous la pluie de fer et de feu. Mais, d'habitude, les ménagères continuent de balayer le devant de leurs portes ; les bonnes gens ramassent du crottin

en loques : les lamelles de ses verrières tremblent à tous les souffles. Tout autour, c'est un site de tremblement de terre. On vit sous l'oeil de l'enne-

mi. Des affiches, de loin en loin, avertissent les passants de ne pas occuper le milieu de la chaussée, les soldats de marcher à la file pour échapper le plus possible aux voyageurs aériens. Nous nous promenons le masque en main, par précaution contre les gaz toxiques : il est interdit de n'en point porter avec soi.

Sur bien des points, les Allemands ne sont pas éloignés d'un kilomètre. Au bout d'un boulevard, nous apercevons leurs tranchées comme des coulées de lave, et, au-dessus, les ruines spectrales, comme baignées d'un éternel clair de lune, d'un village qu'ils occupent encore. Ces ruines rappellent celles des Baux et des Aliscamps. Quelle surprise au seuil du pays noir ! D'autant plus frappante que la lumière, sous le .ciel lavé de pluie, est extraordinairement argentine et subtile cet après-midi. La Bête est là, près de nous, accroupie. Il semble qu'on l'entende haleter. Nous rencontrons quelques-uns des héros qui les bravent. Une escouade de soldats anglais revient des tranchées. Sous le casque plat,

couleur de vieil airain, dans leurs faces amaigries et cuivrées leurs yeux brillent avecun éclat fiévreux. Leur airsombre et résolu annonce toute la souffrance et toute l'énergie que met en œuvre cette guerre inexpiable.

Nous regagnons les malheureuses Places. Devant te Palais de Justice, dont les murs noircis sont striés de lézardes et d'écorchures, rien ne subsiste

laisse couler à flots la lumière pure du ciel, qui est d'un bleu intense, rayonnant, léger, délicieux. Le cloître est livré à l'oseille sauvage. Le jardin, où les arbustes poussent au hasard, s'étouffent les uns les autres, ondule dans le vent comme une forêt vierge.

Tel est l'indigne traitement que subit Arras. Et pourtant, comme nous revenions dans la sérénité du soir, parmi de calmes paysages qui formaient autour de nous une harmonie verte et dorée, toutes les pensées que je roulais dans mon esprit n'étaient point amères ni désespérées :

— Certes, le calvaire est douloureux, que gravit le peuple de l'Artois, et toute la France avec lui. Mais cette ville qui s'écroule d'heure en heure est debout sur la digue qui contient le torrent de la lave infernale. Elle a beau s'insurger contre ses limites, insulter, éclabousser, souiller tout ce qui l'avoisine. Elle est enfermée en un lit dont elle ne sortira plus, et qui se rétrécira sans cesse. Mais ce fragment de beffroi, d'une pâleur surnaturelle, est le tronçon d'une épée avec lequel on porte toujours des coups redoutables. Et l'Archange à qui elle appartient a déclaré aux Puissances des Ténèbres :

Client i6 :!i, - ARRAS

Uitht stiliOC phoiOgr.phiqui;

ARRAS reste suspendu aux nuise

vous n'irez pas plus loin. De son geste mutilé, le vieux gardien des altières franchises annonce la délivrance certaine à ses frères captifs, là-bas, derrière les lignes.

Bien des fils de France et d'Angleterre, hélas ! sont tombés et tomberont encore dans ces plaines. Mais les hommes qui montent la garde à l'extrémité de ces collines, auréolées de tant de sacrifices, ont juré, la main dans la main, que la civilisation ne devait pas mourir, et que l'humanité continuerait librement sa grande marche vers l'avenir mystérieux.

Et le beffroi rejaillira de ses cendres. Et de nouveau il chantera vers le soleil, tandis qu'à ses pieds le travail s'épanouira dans les vallées. Rappelezvous : la Belgique émergeait à peine d'un déluge de sang lorsque rayonna l'épiphanie de Rubens. Car la sève des Pays-Bas est intarissable, et le nom de leur génie est Résurrection.

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