‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 11 sur 41 · SUR QUELQUES BIZARRES TRANSFORMATIONS DE SENS · texte numérisé non relu

SUR QUELQUES BIZARRES TRANSFORMATIONS DE SENS

ensuite les surfaces (généralement circulaires) qui portent Tindicalion des heures.

Chasser est d*abord « chercher à prendre dos animaux à la chasse » [caplare feras) ; comme l'animal que l'on chasse, que l'on essaie do prendre, cherche à échapper à la poursuito par la fuite, . do là le sens de a faire fuir ». De vicieux à charmant^ la transition est donnée par la signification de fnaïicieux : c'est ainsi qu'en français, dans la langue populaire, on dit : « cet enfant a du vice », pour dire : « il est rusé, spirituel ». De mémo l'historique du mot apprend que schlecht a bon, juste », pour arriver au sens de mauvaiSy a passé par ceux de droit, simple, commun, médiocre, vil, mauvais.

L'histoire de ces mots rend compte de leurs transformations de sens. Toutefois le psychologue peut aller plus loin que le philologue et rechercher quelle est la marche de l'esprit dans ce développement. Il s'assurera que ces transformations ne sont qu'un cas particulier d'une loi générale.

Prenons le mot cadran : les transformations de sens do ce mot donnent lieu à trois observations.

l^' Quand il s'est agi de désigner le gnomon, on a considéré un quelconque des caractères de l'objet. Le caractère choisi a été tout à fait secondaire, la forme. C'oit qu'en effet, le déterminant qui sert à dénommer l'objet n'en exprime pas nécessairement la nature intime'. Le nom n'est pas créé pour définir la chose, pour la faire connaitre en exprimant sa fonction, son essence ; mais seulement pour la désigner, pour en éveiller l'image ; parce que le langage n'exprime point toutes les idées qui sont dans la pensée, mais seulement quelques-unes qui servent à rappeler les autres. Or, pour arriver à ce résultat, on peut se contenter du moindre signe, le plus incomplet, le plus imparfait possible, s'il est établi, de quelque manière que ce soit, entre les gens qui se parlent entre eux, qu'un rapport existe entre ce signe et la chose signifiée *.

1 Par exemple, le carillon est proprement un • groupe de quatre [cloches) • fquadrillonemj; cahier est ua • groupe de quatre (feuillels) ■ (quaternionem) ; une confiture est une < préparation > (con/ècturaj ; un soldat est un • homme payé • (soldé); un chnpelet est une • petite couronne > [chapel, chapeau [couronne]); un bottgeoir est uno pièce < orrondio > (bouge); des Innettes sont do < petites lunes ■, et^*., etc. Rien dans tous ces mots n'indique élymologiquement les idées essentielles do cloches ^ de feuillets ^ de fi-uîts, à''homme de guerre ^ do grains bénits et consacrés^ de chandelier ^ de verres servant à protéger la vue, etc., etc.

* Autrement, en effet, le langage serait incompréhcnsihie. Généralement dans la langue familière, où Ton voit nettement agir les forces qui dirigent le langage, on supprime les mots exprimant les déterminés pour ne conserver que les déterminants. Les mots qui expriment le tout, le genre, sont sous-entendus, et rendus inutiles par la présence des mots exprimant la partie, iVspèce, etc. On entendra demander dans une épicerie : • Un quart de café > * et non un guart de livre de café • ; dans un restauraut : « un pommes • et non : < un bsfsteack-pommes * ; dans un bureau d'om-*

2'^ Une seconde observation, c'est que le substantif commence par être qualificatif*. Pour éveiller dans Tesprit l'image de l'objet, il signale à l'attention une seule qualité servant à le désigner. Mais peu à peu, à force de réunir dans la pensée l'image de l'objet et l'épithète qui a servi à le caractériser, l'esprit, par une erreur de raisonnement, que les philosophes a^i^eWeni paraîogis7ne - ^ perd de vue la signification restreinte de cette épithète, et il lui attache la représentation totale de l'objet avec sa fonction propre et toutes ses qualités secondaires. C'est alors seulement que le mot, d'adjectif devient substantif. Cadran n'est plus « ce qui a une surface rectangulaire », c'est le gnomon même, avec sa fonction propre, aussi bien qu'avec sa forme et ses diverses qualités 5.

Cette transformation de l'adjectif en substantif est importante à noter, car l'erreur de raisonnement qui la produit est une des forces vives du langage.

3^ Si, à présent, il se rencontre un autre objçt ayant une qualité quelconque^ commune avec le premier; ce rapport suffira pour que l'épithète qui avait donné son nom au premier objet devienne celui du second. On invente les horloges et les pendules avec leur surface circulaire portant indication des heures. On rapproche ces surfaces de celle du gnomon. Le caractère, le déterminant commun, sera cette fonction de marquer les heures à l'aide de nombres écrits. Le mot de cadran qui ne signifie plus surface carrée, mais surface indiquant les heures (à l'aide d'un style), passera au second objet.

Ce passage présente deux moments. D'abord, les gens qui employaient le mot cadran dans cette nouvelle acception, créée par extension, savaient qu'ils faisaient une W7^/ap^(?ré». Le mot cadran éveillait à la fois l'image du gnomon et celle du cadran de l'horloge. Mais peu à

nibus : c un numéro Madeleine • et non : « un numéro pour VomnihM qui ta de la Bastille à la Madeleine^ etc. > Si les mois qui loffi quem ent ipfirBisseni essentiels sont supprimés, c'est que les idées qu'ils expriment sont dans Pesprit des interlocuteurs; renonciation des déterminants suffit à faire reconnaître la nature des <léterminés.

* Cf. A. Darmesteter, Traité de la formation des mots composés dans la langue française^ p. 12 et suiv. [et la Vie des Mots],

* Ce paralogisme est une variante du fameux paralogisme eum hoe^ ergo propler hoc. Les gelées blanches et la lune rousse se produisent en mdme temps ; donc la lune rousse est la cause des gelées blanches. La forme rectangulaire et Tindication des heures sont concomitantes dans le gnomon; donc le moi cadran^ qui logiquement désigne et ne désigne que la forme rectangulaire, exprimera l'indication des heures.

* Nous assiston3 actuellement à une transformation du môme genre dans un mot populaire de création récente. Un porte-bonheur est encore pour beaucoup de personnes c un [hijou] de bon augure > ; c'est-à-dire que le mot est encore adjectif. Avant peu certainement pour la plupart des gens, s'il no Test déjà maintenant pour une classe do gens (ceux qui en font le commerce), le porte- bonheur sera tout simplement un

bracelet d'une certaine fortne. Porte-bonheur n'exprimera plos une qualité, mais éveillera l'image complète d'un objet. L'adjectif aura disparu devant le substantif.

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