DU MOYEN AGE
Messieurs,
Six ans se sont écoulés depuis le jour où le ministre de l'instruction publique fondait, à la Faculté des Lettres do Paris, une conférence de langue et de littérature françaises du moyen âge, et, sur la proposition du conseil des professeurs, me chargeait de cette conférence.
Pendant six ans j'ai poursuivi ici l'étude de nos' vieux textes et l'histoire de notre langue, en même temps que, dans une enceinte voisine, à l'École pratique des Hautes Études, je continuais l'enseignement de la grammaire comparée des langues romanes.
Durant l'année scolaire qui vient de finir, un changement considérable s'est produit. Nos études, encore nouvelles, ont reçu une consécration solennelle et définitive ; la conférence a été transformée en chaire. Le vœu de la Faculté, qui appelait depuis longtemps cette transformation, avait été entendu par un ministre dévoué à la cause de l'enseignement supérieur et favorablement accueilli par des Chambres que l'intérêt des hautes études n'a jamais laissées indifi'érentes. Et la bienveillance de la Faculté et celle du ministre m'appelaient de nouveau à l'honneur d'occuper cette chaire, et m'invitaient à venir prendre place auprès de tant d'hommes éminents par la science et l'art de la parole.
i Leçon d^ouverture du cours de langue et liliérature françaises du moyen âge, à la Faculté des Lettres de Paris (4 décembre 1883).
Cet honneur, ce n'est que justice de le rapporter aux études que je représente. Ce sont elles que le ministre a voulu consacrer, alors que, sous ses auspices, le conseil supérieur de Tinstruction publique leur donnait une part de plus en plus considérable dans les programmes de renseignement secondaire et supérieur. Si je me sens heureux de voir la place qu*elles ont définitivement conquise dans TUniversité, Je sens aussi retendue de la tâche qui m*est confiée : du moins tous mes efforts tendront à me rendre et à rester digne du choix qui a remis entre mes mains le dépôt de cet enseignement : ce sera encore le meilleur moyen de témoigner ma reconnaissance.
Je n'ai point inauguré tout de suite les leçons que réclamait la situation nouvelle; et j*ai continué, pendant le cours de Tannée scolaire 1882-1883, n'en voulant point interrompre le cours, celles que j'avais commencées, en qualité de maître de conférences, à la Faculté et à rÉcole pratique des Hautes Études. Aujourd'hui, après avoir quitté cette École des Hautes Ëtudes, qui a vu mes débuts dans la carrière scientifique, et à laquelle m'attachaient par des liens si étroits dix ans d'enseignement et de collaboration avec des maîtres éminents ; aujourd'hui j'abandonne, non sans regret, cet enseignement de la grammaire comparée des langues romanes, que j'avais été chargé d y organiser. Les légitimes exigences de la science, le titre même de la chaire que j'occupe, m'imposent une limite dont je suis forcé de reconnaître l'absolue nécessité. Permettez-moi de vous exposer les raisons qui m'obli-* gent à me restreindre, et, par la même occasion, de vous expliquer le caractère général que je désire donner à mon enseignement et la méthode qui doit le diriger.
Grâce à une armée sans cesse grandissante de chercheurs et de savants, les études de philologie romane font de jour en jour des progrès si considérables que désormais elles ne peuvent plus guère être embrassées dans un seul et même cours. Comment suivre dans leur marche simultanée ces vastes recherches sur l'histoire du français et du provençal, de Tespagnol et du portugais, de l'italien et du roumain ? Une exposition aussi large perd en force et en profondeur ce qu'elle gagne en étendue. Pour demeurer à la hauteur qu'il doit garder, l'enseignement doit se resserrer; il lai faut se restreindre pour ne pas baisser; l'écueil et le danger pour les études scientifiques, c'est d'être superficielles.
D'un autre côté, il est nécessaire de donner en Sorbonne, dans la Faculté des Lettres, un développement plus considérable à l'étude du français. Si la conférence de langues romanes à l'École des Hautes Études a surtout formé des élèves étrangers qui à leur tour sont devenus professeurs dans les gymnases, les universités d'Allemagne, de
Suisse, de Roumanie, de* Bohême, de Suède, etc., la complexité d'un pareil enseignement écartait par cola môme les étudiants français plus directement curieux des études nationales. Or, il importe de créer en France une école française qui poursuive avant tout Tétude scientifique de la langue dans toute Tétendue de son développement historique. Ajoutons, et cela va sans dire, l'étude de Tanciénne littérature : cette dernière étude, jusqu'ici, n'avait pu être représentée dans les conférences que je faisais à la Faculté, et cette lacune devait être comblée.
Mais, si je restreins mon enseignement à celui de la langue et de l'ancienne littérature, je n'ai pas l'intention dé le resserrer dans des limites tellement étroites qu'il me soit interdit de porter un regard sur la langue et la littérature des autres peuples romans. Je désire lui donner assez de largeur pour que vous puissiez toujours saisir les nombreux rapports qui unissent entre elles les langues et les littératures néo-latines. Tel chapitre de Thistoire de la poésie française est un chapitre de l'histoire de la poésie italienne ou espagnole ; telle question de grammaire française doit trouver sa solution dans l'étude des phénomènes linguistiques d'au-delà des Alpes ou d'au-delà des Pyrénées. Ces rapports généraux ne seront jamais perdus de vue. Le français reste l'objet principal de notre recherche; mais, derrière le français, à l'occasion. Ton verra paraître au second plan l'une ou l'autre des langues sœurs, l'une ou l'autre des littératures romanes primitives.
Tel sera l'esprit général de mon enseignement. Maintenant, pénétrant plus avant dans le détail, je dois vous exposer ce que je me propose de faire dans chacune de mes leçons.
A côté des leçons d'exposition générale dont je vous entretiendrai tout à l'heure, je crois utile d'ouvrir des conférences où les auditeurs travaillent de concert avec le maître. Nous expliquerons en commun les textes d'ancien français portés au programme de la licence es lettres et de l'agrégation de grammaire. Cette explication sera avant tout pratique. Il ne s'agira pas de faire de la haute critique, et de rechercher à propos de chaque vers, à travers les variantes des manuscrits, des rajeunissements ou des anciennes traductions rigoureusement classés en famille, les leçons d'un original, d'un prototype perdu. Ce n'est pas que parfois, dans certains cas importants ou curieux, choisis comme exemples, nous nous interdisions des excursions sur ce terrain de la critique transcendante ; mais ces cas ne seront que l'exception ; et, en thèse générale, nous nous contenterons de bien comprendre le texte
que les programmes mettent entre nos mains, d*en expliquer les diverses formes grammaticales et de déterminer les traits principaux de la langue française au xi® siècle.
Vu leur caractère d'enseignement pratique, ces conférences seront fermées. Les auditeurs inscrits expliqueront les textes sous ma direction. Je désire qu'ils ne se bornent pas au rôle d'élèves, et qu'ils ne craignent pas, au besoin, de m'interroger. Chacun trouvera son profit à un échange d'observations qui rendent plus intimes les rapports du maître avec les auditeurs, et son action plus efficace. Âi-je besoin de dire que j'accueillerai avec sympathie, avec plaisir toute demande d'explications supplémentaires ? Tous les mardis, après la leçon d'histoire littéraire, je resterai à la Faculté, me tenant à la disposition des étudiants désireux d'obtenir des conseils et des directions pour leurs travaux personnels.
J'espère que l'explication des textes portés au programme ne prendra pas toute l'année scolaire, mais que le deuxième semestre nous laissera deux mois ou plus que je voudrais consacrer à des conférences d'un caractère à la fois plus élevé et plus pratique. J'en voudrais faire des conférences de recherches scientifiques originales. Réunissant quelques auditeurs curieux de poursuivre des études qui auront eu le don de les intéresser, j'aborderais avec eux quelques-uns des nombreux problèmes de littérature ou de langue que nous aurons rencontrés sur notre chemin. Il y a là une riche mine de sujets de thèses, dont nous pourrons tracer les plans, que nous pourrons signaler aux futurs candidats au doctorat. Â vous. Messieurs, de faire que ce souhait ne reste pas à l'état de simple vœu.
J arrive maintenant aux leçons proprement dites. Une leçon est consacrée à la grammaire historique de la langue française ; une autre, à l'histoire de l'ancienne littérature. Je parlerai d'abord de la langue.
Le titre officiel de la chaire est : Littérature française du moyen âge^ et histoire de la langue française. L'opposition des deux parties du titre montre clairement que nous avons à traiter l'histoire générale de la langue, des origines à nos jours, et non pas seulement Thistoire de l'ancienne langue ; étude immense, infinie, à l'embrasser dans tous ses détails, et où maintes régions restent encore à découvrir et à explorer.
Dans la leçon d'ouverture que je faisais il y a six ans^, je montrais
i Voir plus haut, pp. 3-22.
retendue de cette étude qui doit porter sur Thistoire des sons, des mots considérés dans leur forme, leur origine et leur signification, des formes grammaticales et de la syntaxe, et j'exposais la quantité et la complexité des problèmes qu'elle a à résoudre. Un exemple très élémentaire vous en donnera une idée. Prenez une phrase latine, la plus facile, la plus simple : Credo hominem esse raiione prœditum; traduisezla maintenant : Je crois que Vhomme est doué de raison, et comparez vos deux phrases. Elles présentent entre elles des différences tellement frappantes, que vous songez à peine à les rapprocher. Et cependant les éléments de la phrase française sortent du latin par une lente série de changements insensibles. Les mots latins se sont déformés dans la prononciation et ont pris un aspect nouveau {credo, cred, creidy erei, croi^ crois; hominem^ homene, homne, homme; ratione, rait/on, rayzon, raison)^ ou ils sont sortis de l'usage pour être remplacés par des mots nouveaux (prœditum, dotatum^ dodadu, dodad, doded, doé, doué). Des flexions nouvelles ont graduellement paru : l'article / = illNm dans Vhomme^ le pronom personnel ego^ iego^ ieo, jeo, je^ dansyi? crois ; la syntaxe a été bouleversée, credo hominem esse devient credo quod homo est; ratione devient de ratione. Je simplifie encore et supprime, pour abréger, des faits notables, tels que la substitution de l'accusatif Vhomme à l'ancien nominatif li homs, répondant au latin {quod) homo {est) *. Celui qui pourrait embrasser d'un coup d'œil les divers changements phonétiques, morphologiques, syntactiques, significationnels (pardonnez-moi ce barbarisme), qui auront amené, à travers les âges, la phrase latine que nous supposons à la phrase 'française, aura un tableau en raccourci des modifications infiniment complexes qui de la langue de Plante ont fait celle de Molière.
Nous n'avons point Tintention de suivre ici tous ces changements, et de rechercher par le menu l'histoire complète de la langue. Une carrière d'homme ne suffirait pas à épuiser une telle recherche. Dans ces trois dernières années, j'ai appliqué cette méthode micrographique à Fétude de quelques points de syntaxe française, et l'année scolaire 1882-1883 s'est passée tout entière à étudier ce que les six cas de la déclinaison sont devenus dans le passage du latin au français, et
^ Le tableau suivant peut donner une idée des transformations successives de cette phrase :
Lat. classique : ertdo hominem eue ratione prœditum^ Lat. populaire : erédo quod homo est de ratione dotatut^
créd qued hom est de ratyon dodats^
(iego) ereid qued (li) hom est de raison dodez,
ieo crei que li hom-s est de raison doea,
jo eroi que li hom-s Sèt de raison douez,
je crois que l'homme est de raison doué,
je crois (prononcez erwè, erwà) que l'homme est doué de raison .
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MhIm !»i \ï\ laiiHUo du moyc^n A^o est Torigine de la langue moderne, jitM (MrtiiHti lliiHiiU(,l(iuoM ({u'ello a produites n'intéressent pas toutes (Hitlu hMi|JUti inniInt'tMi. DiiuN lo jou infiniment varié de son activité, liMMilu'ii du niniri, du fnruidN f^nunmaticales, de constructions, ont |iurii i|iil n'uiil. iiian)u4 d'nuruiiu oniprointo sensible les formes postériMuroM, Ihiu pnrdu riMlruInto n'ont prolon^'t^o dans les formes modernes MU liMir diumunt unlit^Huoo, Vti Hont och tournures, et ces tournures ntuditt^i qui liMulMUMUti nouM lu priHt) do notre recherche; les autres titM'uul luU»(^oM du \^\\\\\ puiii(|Uo lo m<\Yon Age no doit servir ici qu'à h>)uhu tuuiplu du r\ittUfio luoduruo,
\\\\ ooliu iMudu nw d<ViU|ioru uuo oouoluitiou gt^nOralo qu*il importe
dès maintenant de mettre en lumière. C'est que notre langue moderne est pleine de débris des formations antérieures, débris dont elle est impuissante à rendre compte. Et remarquez bien que je ne parle pas ici des lois générales auxquelles se soumet la langue vivante, lois dont nous comprenons et sentons Faction, sans en reconnaître toutefois Torigine et la raison d*étre (l'histoire seule nous peut la donner), mais de faits isolés, incompréhensibles en eux-mêmes, et irréductibles aux lois actuelles du français.
Dans les phrases les plus courantes, nous répétons des sons, des expressions et des tournures qu*expliquent des lois générales antérieures aujourd'hui disparues, et qui ont survécu dans Tusage moderne, comme les derniers témoins vivants de ces lois, comme les dernières formules d'un autre âge. Il n'est guère d'expression familière qui, ainsi interrogée dans sa raison d'être, ne réveille soudain tout un monde évanoui, et ne fasse reparaître à nos regards étonnés les habitudes de langage des ancêtres. Les exemples on sont infinis : en voici quelquesuns. Nous suivons l'ordre des divisions de la grammaire.
Nous commençons par les sons. Une loi générale de la prononciation réduit, du xiv^ au xvi* siècle, la diphtongue ié ké dans tous les mots en 'Chié,'ffié^'illiérpiié^ c'est-à-dire après ch, g, l mouillée, n mouillée : cachier^ bergier, oreilïier, araigniée^ sont ainsi devenus cacher^ berger^ oreiller^ araignée. Seul, le mot chien ^ où la diphthongue ié reconnaît une même origine, a échappé à cette réduction. Pourquoi ? Parce que là la diphthongue lié a été saisie par Yn suivante qui Ta transformée en nasale, et cristallisant sous cette forme nouvelle, elle n*a plus été reconnue parla langue quand, au xiv° siècle, celle-ci a réduit le son ii ké, La diphthongue primitive ié vit donc dans ce seul mot comme le dernier témoin d'une formation qui a régné des origines au xiv*' siècle. — La vojelle nasale sortie de Ye est en qui se prononçait, jusqu'au xii" siècle, in ; par exemple, le mot que nous prononçons dan (de dentem) se prononçait dint\ Au xii" siècle, le dialecte de l'Ile-de-France change cet in en an^ et partout, dans la langue, en reçoit cette nouvelle prononciation an y partout, sauf dans la diphthongue ien [mien^ tien, sieti, etc.], qui nous conserve encore aujourd'hui un souvenir de la prononciation générale du xi® et du xii® siècle.
Passons au lexique. Les vicissitudes du lexique ont été depuis longtemps reconnues par les écrivains et les grammairiens. Hahent sua faia verba. Les mots naissent, se développent et meurent comme des êtres organisés. Ce qui est vrai du mot^ l'est également de ses diverses acceptions. Les significations premières disparaissent après avoir donné une ample famille de rejetons, je veux dire de sens dérivés ; mais, en y cherchant bien, on trouvera égaré dans quelque coin de la langue, un emploi qui fait soudain revivre à nos yeux la
signification première depuis longtemps éteinte dans la langue générale. Le sens premier de cueillir [colHjere] a disparu, pour vivre dans son composé et remplaçant recueillir ; du sens spécial recueillir [des fruits, des fleurs) en les détachant de la iige^ la langue est arrivée au sens de détacher de la tige, et Tidée de recueillir a disparu : cueillir une rose. Voilà ce que nous montre Tusage général de la langue actuelle. Mais, prenons les termes de métier, et nous verrons l'ouvrier verrier cueillir le verre au bout de sa canne^ le maçon cueillir le plâtre avec sa truelle. C*est là que s*est réfugiée et qu'est encore vivante la signification qu*avait le mot dans la vieille langue. — La préposition en pour la conscience actuelle de la langue est le sjnonyme de dans, avec cette particularité qu'elle s'emploie devant des noms indéterminés : être en France^ aller en Italie, porter en terre, être en danger. Mais comment expliquer : Jésus est mort en croix ? et portrait en pied ? ou casque en iêie ? Remontons au moyen âge, à l'époque où en avait encore le sens de sur qu'il tenait du latin, et où l'on continuait à dire seoir en cheval comme on disait en latin sedere in equo. Les trois exemples que nous venons de citer sont donc les derniers débris de Tusage général de la vieille langue qui attribuait à en le sens de sur à côté de celui de dans.
Arrivons aux formes grammaticales. Dans les noms, le vieux français connaissait une déclinaison à deux cas, sujet et régime, que la langue a abandonnée pour ne garder que la forme du régime. Quelques mots seulement ont conservé la forme du sujet, parce qu'ils étaient d'un emploi fréquent au vocatif et que le vocatif se confondait avec le cas sujet. Voilà pourquoi on a dit sœur = sbror, et non soureur = sororem, prêtre et non prouvaire, peintre et non peinteur, etc. Dans quelques cas, les deux formes ont duré jusqu'à nos jours, chacune avec un emploi spécial : chantre et chanteur, sire et seigneur, etc. Mais, dans l'un et l'autre cas, le nominatif s'emploie avec la valeur d'un régime aussi bien qu'avec celle d'un sujet : la forme seule s'est maintenue, non la fonction. Un seul mot a échappé à cette réduction et a gardé à la fois la forme et la fonction du nominatif, puisqu'il reproduit phonétiquement un nominatif latin, et ne peut être employé que comme siyet du verbe ; c'est le pronom on, ton. On dit est littéralement le latin homo dicit, dernier débris, toujours vivant, d'une construction disparue dès le moyen âge, et qui, par delà le moyen âge, nous fait remonter jusqu'à l'étage latin. — La conjugaison nous oflfre à chaque pas des exemples de ce genre. Que sont nos soi-disant verbes irréguliers, sinon les survivants des systèmes de conjugaison antérieurs, issus du latin? Les exemples ici sont trop abondants et trop connus pour qu'il soit utile d'en rappeler.
C'est surtout dans la syntaxe que ces restes des anciens usages linguistiques se pressent nombreux et serrés. Jadis la langue disait :
manger pain, se nourrir avec pain, donner pour pain, etc. ; rarticlo partitif a pénétré les constructions de ce genre, et Ton a dit : manger du pain, se nourrir avec du pain, donner pour du pain. Seule l'expression 86 nourrir de pain a résisté à la pénétration de Tarticle partitif du, et la langue au lieu de dire se nourrir de àwpain, a continué, mais là seulement, Tusage du moyen âge. — Jusqu'au xvi*' siècle on dit : Je le vous dis^ tu le fious dis^ il le nous dit ; à partir de cette époque, la langue intervertit Tordre des pronoms :^ vous le dis^ tu nous le dis, il nous le dit ; mais Tancienne construction se maintient dans il le lui dit (au lieu de iLlui le dit), — L'ancien français traduisait la double construction du comparatif latin doctior quant Peirus et doctior Petro par plv^s savant que Pierre et plus savant de Pierre; plus savant que Pierre se maintient )usqu*à nos jours : plus savant de Pierre disparait, sauf dans la construction iplus d^un, mqins d'un; ils sont plus de quatre; il a moins de vingt ans. — C'eit une construction usuelle de la vieille langue que d*intercaler le complément du verbe entre Tauxiliaire avoir et le participe passé s'accordant avec ce complément. E?ijîn cette beauté m'a la place rendue^ dit Malherbe. Les exemples de cette construction abondent encore dans la poésie du xvii^' siècle. Tournure disparue totalement aujourd'hui, même de là langue poétique, sauf quand le complément est Tun ou l'autre de ces deux mots, tout, rien : il a tout fait, il n'a rien dit. — Pourquoi la préposition de après les particules négatives j[?a«, point : pas d'argent, pas de suisse : point é^ affaires? Pourquoi il n'a pas damis^ à côté de il n'a pas un ami ? Simple souvenir, aujourd'hui incompris, de l'emploi primitif ^epas et point comme substantifs : // n*a point d'argent^ c'est à-dire, il n'a même pas un point, pas la plus petite quantité d'argent ; le de est le de partitif qu'on trouve après beaucoup, peu^ trop, assez, — Jadis la préposition par pouvait s'employer devant l'infinitif. Cet usage général se maintient jusqu'au xvii^ siècle. Encore dans La Fontaine : « Et ne confondons point, par trop approfondir^ leurs aflfaires avec les nôtres. » Tournure disparue excepté au cas où par est amené par comtnencer ou finir : Il a commencé par rire ; il finira bien par avouer.
Voilà assez d'exemples. Ils suffisent à nous montrer combien la langue actuelle, cette langue qui vit dans notre pensée, sur nos lèvres, contient de débris des temps passés ; véritables fossiles, puisque la langue moderne n'en peut plus rendre compte avec ses lois générales de formation ou de construction, mais fossiles toujours vivants, puisqu'ils ont encore leurs fonctions propres et leurs emplois spéciaux.
Cette permanence des traces d'organismes antérieurs dans l'orgakiisme linguistique actuel reporte invinciblement notre pensée sur des faits analogues que présentent des sciences que je puis appeler voisines, les sciences naturelles^ Dans la vie organique des végétaux et des
animaux, comme dans la vie linguistique, nous retrouvons Taction dea mêmes lois. Les êtres vivants eux aussi offrent des exemples innombrables de débris d'organismes antérieurs, fossiles vivants, puisque la force organique les a adaptés à des fonctions nouvelles, mais véritables fossiles, puisqu'ils no sont pas expliqués par les conditions actuelles de la vie et n'ont leur raison d'être que dans les formes antérieures par lesquelles a passé l'espèce.
Et la comparaison s'étend plus loin. Dans le langage comme dans la matière organisée, nous assistons à cette lutte pour Texistence, à cette concurrence vitale qui sacrifie des espèces à des espèces voi* sines, mieux armées pour le combat de la vie. Souvent, dans une langue, le hasard de la formation met en présence des expressions, des formes, identiques d'emploi ou de signification. La langue choisit Tuno d*entre elles pour la faire triompher, et abandonne les autres qu'elle condamne à disparaître, à moins que l'adaptation à des fonc* tiens nouvelles ne les rappelle à la vie. D'une façon générale, la biologie tout entière n'est que l'histoire des différenciations que les organismes d'un même type ont subies en s'adaptant à des milieux divers ; de même, la linguistique n'est que l'histoire des évolutions, diverses suivant les races et les lieux, par lesquelles a passé le type primitif. Celte coïncidence est frappante entre les lois de la matière organisée et les lois inconscientes que suit l'esprit dans le développement naturel du langage. Ne semble-t-elle pas nous dire que la vie, sous quelque forme qu'elle se présente, est soumise aux mêmes lois, et si ce n'est pas dépasser les justes limites de rinduction, que l'esprit et la matière ne sont que les deux faces d'uno même force à jamais inconns^issable, l'Être ?
J'ai hâte d'abandonner ces considérations trop ambitieuses, mais qu'appelaient si naturellement les faits que nous avons observés, et je reviens à la question.
Vous voyez comment je comprends l'enseignement de la grammaire historique du français : suivre le latin populaire dans ses développements successifs, en éliminant tout ce qui n'a pas atteint la langue moderne ; montrer, d'un côté, la naissance et la formation des lois générales qui régissent cette langue moderne, de l'autre, la disparition des lois ou des faits généraux de la vieille langue qui, en s'éteignant, ont laissé, dans nombre de cas, des souvenirs plus ou moins obscurs, des traces plus ou moins effacées de leur existence. Ainsi la langue moderne sera expliquée dans ses lois générales et dans ses nombreux archaïsmes. Je compte donner deux ans à cette étude ; dans la première année, nous verrons Thistoire do la prononciation, du lexique, des formes grammaticales ; dans la seconde, celle de la syntaxe.
Arrivé à ce point, nous n'avons exposé qu'une partie de notre pro-
gramme : un autre sujet nous appelle, aussi vaste et d'un intérêt aussi vif, l'histoire de notre vieille littérature.
Une première question se pose d*abord : quelles sont les limites de cette histoire? Les origines, on les voit bien ; elles se confondent avec les origines de la langue. Mais où s'arrête la littérature du moyen âge ?
Une division, adoptée par des critiques autorisés, établit une correspondance entre son histoire et celle du français. Le développement linguistique de ce dernier présente, nous l'avons vu, trois périodes : Tancien français, des origines au xii® siècle ; le moyen français, du XIV* à la fin du xvi« ; le français moderne, du xvii* à nos jours. De même Thistoire littéraire pourrait se diviser en trois sections : l'ancienne littérature, héroïque et féodale, qui s'ouvre avec ces chefsd'œuvre qu'on appelle la Chanson de saint Alexis et la Chanson de Roland ; la littérature du moyen français, qui fleurit sous les Valois, moins chevaleresque, moins courtoise, plus terre à terre, et d'allure souvent lourde et pédantesque ; on peut la faire dater d'Ëustache Deschamps et d'Alain Chartier-; la littérature moderne, notre littérature classique ; sur son seuil, se dresse l'énergique et sévère figure de Malherbe.
Cette division est séduisante et a quelque chose de spécieux, mais, à l'examiner de près, ne repose pas sur une base solide. La deuxième période, malgré certains traits qui lui sont propres et la séparent des deux autres, se divise incontestablement en deux tronçons dont Tun va rejoindre la première, dont l'autre prépare et amorce la troisième. En réalité, si l'on en embrasse d'un regard le développement complet, notre littérature et plus particulièrement notre poésie (nous pouvons écarter la prose quand il s'agit du moyen âge, elle n'y joue qu'un rôle tout à fait secondaire) est partagée en deux périodes d'inégale longueur par un grand fait, la Renaissance des lettres. Dans ce mouve* ment de la Renaissance, qui s'étend sur un siècle et plus de notre histoire, on peut même saisir une date précise. Le manifeste de la Pléiade, lancé par Joachim du Bellay, en février 1550, date la naissance de la poésie moderne, et la fin de la poésie du moyen âge. ' C'est une opinion encore bien accréditée que la poésie moderne commence avec Malherbe. Malherbe cependant n'est pas un créateur, ce n'est qu'un réformateur. Celui qu'on peut saluer comme le père de la poésie moderne, c'est Ronsard. A lui la gloire d'avoir ouvert la voie
à Malherbe, et par Malherbe à Boileau et à tout le zyn® siècle. Car e'-esi lui qui, directement ou par ses disciples, a introduit dans notre littérature tous ces genres antiques. Tode, la tragédie, la comédie, la satire, le poème épique considéré comme œuvre savante et artificielle. C'est lui qui, poursuivant Tœuvre de Lemaire de Belges et de Técole savante du commencement du xvi® siècle, mais la poursuivant avec plus de vigueur, de suite, de logique, et surtout avec un art supérieur, a naturalisé dans notre poésie cette mythologie ancienne dont les fictions devaient désormais s*imposer à tous nos poètes jusqu'à Lamartine, et régnent encore aujourd'hui dans les arts plastiques. C'est lui qui a donné à notre poésie lyrique cette richesse de rythmes savants, ingénieux, harmonieux, trop oubliés du xvii« et du xviii*» siècles, et dont la réapparition au xix^ a fait une partie du succès de Técole romantique. C'est à lui enfin qu'on doit ce vaste effort pour débarrasser la langue de tous les éléments latins introduits par les rhéioriqueure de l'âge précédent, pour lui donner un vocabulaire nouveau, tout français dans ses éléments, d'une singulière richesse, d'une ampleur jusqu'alors inconnue. Comparez la phrase poétique de 1515 ou de 1530 à la phrase poétique de 1570 ou de 1580, et vous mesurerez le progrès accompli. Pendant quarante ans qu'a duré le règne incontesté de Ronsard, cette forme de poésie, nouvelle dans ses sujets, nouvelle dans son style, a définitivement triomphé, est entrée dans le domaine commun de la république des lettres, est devenue la propriété de tous.
C'est de tous ces avantages qu'hérita la génération de Malherbe. Malherbe recueillit tout naturellement, et à son insu, le meilleur de ce qu avait produit la Pléiade, et il ne vit plus, il ne dut plus voir que les excès et les erreurs où elle était tombée, les défauts et les faiblesses qu'elle avait laissés dans son œuvre. De là la réaction à laquelle il attacha son nom. Il crut opposer école à école en rejetant une partie de l'héritage de Ronsard, et, en réalité il en conserva la plus grande partie, la plus considérable, qu'il soumit à un travail d'épuration légitime et nécessaire. Il chercha à donner à la langue poétique cette perfection de forme, cette mesure dans le goût, dont la Pléiade avait eu le vif sentiment, l'aspiration généreuse, mais qu'elle n'avait guère su réaliser. Après lui, et en s'inspirant de quelques modèles admirables qu'il a laissés, le xvii° siècle reprit l'œuvre ébauchée, et, la resserrant dans des limites plus étroites encore, avec un art et un génie supérieurs, la porta à la perfection.
Ainsi se forma une littérature qui eut pour caractères essentiels d'être artistique, savante, classique. Elle fut artistique et savante, parce qu'elle s'inspira de l'imitation de plus en plus éclairée des chefsd'œuvre antiques ; elle y apprit le goût et la juste notion du beau; et,
dressée à Técole des grands maîtres de la Grèce et de Rome, grâce à la perfection de la forme, elle devint à son tour classique^ c'est-à-dire qu'elle devint capable, comme les modèles grecs et latins, de former rintelligence, d'apprendre à penser et à coordonner ses pensées, en un mot à composer. En même temps qu'elle enseigna cet art de la composition, cet art de développer les diverse^ parties d'un sujet de manière à leur faire rendre une impression simple et unique, elle en* soigna à sentir, à goiUer et à poursuivre ce je ne sais quoi qu'on appelle la perfection.
Mais ces qualités éminentes qui font de notre littérature du XVII® siècle l'éternel honneur de notre pajs et une des plus belles dont se soit jusqu'ici enrichi le trésor commun de l'humanité, ces qualités éminentes en font aussi Tapanage d'un nombre trop restreint de personnes. Pour comprendre et goûter la plupart de ces chefs-d'œuvre (j'excepte La Fontaine, Molière et les sermons de Bossuet), il faut une initiation spéciale, une éducation classique, quelque teinture de Tant!'qui té.
Or, parmi les trente-six millions d'habitants qui composent notre nation, combien ont reçu cette initiation? six à huit cent mille, un million au plus peut-être. Toute la population des campagnes, presque toute la population ouvrière des villes demeure étrangère à notre littérature classique ; ces chefs-d'œuvre sont lettre morte pour elle, et leurs oreilles restent sourdes à la mélodie de cette poésie enchanteresse. Notre grande littérature n'est pas populaire.
Il s'en va autrement de la littérature du moyen âge. D'inspiration populaire, elle sort de la foule. Elle est l'écho des passions et des sentiments de tous, et, faite pour tous, est goûtée et comprise de tous. Seigneurs et vassaux, nobles et vilains, serfs et bourgeois, écoutent avec ravissement les beaux récits des trouvères qui chantent les exploits de Roland et d'Olivier, qui disent la grandeur de Charlemagne ou de Guillaume d'Orange ; rient des mêmes contes et des mêmes fableaux ; assistent avec la même émotion aux drames qui représentent à leurs yeux les mystères de la Passion, les martyres ou les miracles des saints.
Mais cette littérature ignore l'art. Quand la pensée est forte et le sentiment profond, l'expression devient forte. Si certains de nos vieux poèmes (en général les plus anciens et les plus voisins de l'inspiration populaire) peuvent être regardés comme des chefs-d'œuvre, ce sont les produits d'un art qui s'ignore ou d'un art à peine conscient, fiien peu nombreux sont les écrivains qui ont le sentiment du goût et la notion nette du beau. On chante pour chanter; on conte pour conter, avec plus ou moins de bonheur. On ne songe guère à polir une œuvre, et à
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A iM6 (lo ce» analyses littéraires prennent place des études sur Thisiolro (loH grands genres littéraires.
Notre littérature classique a emprunté ses genres à la Grèce et à Jtorno; lo moyen Age a créé les siens. Delà une étude toute nouvelle »tiir lu K<»»<'*'«" ot lo développement do ces genres, étude d'un intérêt supt^rimir, (pli totuîho aux problèmes los plus délicats et les plus difficiles do lu pwy l'holo^'io et do Tart populaires. Ce n'est plus l'œuvre d'hommes, du poiN(nn Udhv^ quo nous avons ici à considérer; c'est Tœuvre anonyme d'un piMiplo ontior, ti^uvro immonso à laquelle pendant plusieurs siècles \\\\\ (ravullh* HUMM rolAolio dos générations d'hommes.
V'M. uIuhI ipio, »ortlo8 dos oliants primitifs qui dans chaque province, duuK ohuquo vlllo o.\|éhnuont quoique héros local, los chansons de geste» \\m\\\\ pur \iuo Morto d'ultmotion Irrésistible, se fondre dans l'unité de
groupes supérieurs, donnèrent ce splendide épanouissement des cycles épiques, et après avoir pendant quatre ou cinq siècles rayonné sur le sol de la France, et épuisé, à la fin du moyen âge, leur vitalité dans les romans de chevalerie, allèrent, à Tépoque moderne, aboutir misé«> rablement à la Bibliothèque bleue. C'est ainsi que, né de Tofôce dialogué de Noël ou de Pâques, le drame religieux, grandissant à Tombre des cathédrales, s^émancipant ensuite de TËglise, aboutit à ces im^ menses mystères du xv* et du xvi° siècles, et après avoir édifié, charmé, amusé dans de monstrueuses représentations des populations entières de villes, tué par le théâtre classique de la Pléiade et du xvii® siècle, s*en alla finir obscurément sa longue destinée au fond des campagnes, dans les représentations foraines de la Passion, avec des marionnettes pour acteurs. C'est ainsi encore que, porté par de mystérieuses migrations des bords du Gange aux bords de la Seine ou de la Loire, le conte ou fableau s*épanouit dans toute la richesse de sa fantaisie au xnio et au xiv® siècles, pour disparaître tout à coup, ou plutôt pour reparaître sous une double forme, d'un côté, sur la scène dans la farce qui doit bientôt être une des origines do la comédie; de l'autre, dans la nouvelle italienne et française qui aboutira à son tour au genre littéraire le plus fécond et le plus vaste de notre époque, le roman. Quelles sont les forces qui ont produit, dirigé ces grands mouvements littéraires? Voilà le problème qui s'impose à notre recherche. Essayer de découvrir, de saisir sur le fait et de suivre le jeu de ces forces obscures et latentes, quel sujet plus grand et d'une portée plus vaste ? Cette étude nous fera pénétrer, non moins que l'histoire de la langue, jusqu'au fond de l'âme de la nation : elle nous montrera les dons de création d'une race ingénieuse, vive, alerte; les tendances obscures et les sympathies secrètes qui ont dirigé à son insu sa pensée et ses goûts : elle nous expliquera une partie do son génie. Elle nous donnera du même coup son esthétique, non Testhétique, consciente et maîtresse d'elle-même, du génie qui poursuit un idéal, lutte à le saisir et à l'emprisonner dans le moule d'une forme sublime ; mais l'esthétique inconsciente de la foule ignorante et naïve qui mot d'elle-même la poésie, la foi, l'enthousiasme dont son âme déborde, dans l'œuvre qu'elle voit jouer, qu'elle entend conter, et la transfigure de toute la puissance de son sentiment. Tel l'enfant, au jeu de sa naïve et complaisante imagination, pare et revêt de splendeur le jouet banal qu'il tient dans sa main.
Aussi pour juger ces œuvres, plus grandes encore par l'effet qu'elles ont produit que par leur valeur propre, faut-il, par une largo sympathie, par une connaissance approfondie des temps et des mœurs, retrouver cette inspiration populaire d'où elles ont jailli; il faut se refaire l'homme du moyen âge, en reprendre les sentiments, les impressions,
ri-rt l"^;"i~r-ri ir -i ^-'-tr-.* t. .1* ri^tiif. e*: ^^e Strie dlkecpeuses Cr- ,-.Tcr-r* 1- 1 z*z:z^^ 1^ rrir.T^r.rr :i, i». ir r->e:ix cir«, de créer i.L.-::.:'e Lr.crxr^ "^j-.-- -^ *-- * -- i^i^ «5 *- ht* siècle. Dans 1 -L de 5^^ pli? •j-i'.z'ù^'ié :-Tri^f<. 1t5 il ;**--:v* *fcr /« Boy-jur de Ff-r*. I:-'rr:* i •.•- : 'î L-\ '. /~-' --• . il :c-:Laiî par certains e'.vh a'i ;,:/'!-:i^ c^ crljincs ce I e.»::-re î.;i::-aiîe, caries ffisioires d^ ft^/r/v^f'oe > :ri^ ^* /'i; "■..-•:- . qii izrTneai les premiers livres ri'îfi /fc/^/'V, ne soLt r^i'cLe ii^:at::a iniirecte d'un f'Oème français, le Floorent ; or ce pc*rii*e rexoLte, [ar ses élêcienis primitifs, à Tépoque ni^îrovin^'if^nne et est un des débris les plus notables du cjcle méroviii{(iftn.
M. Hajna, ayant touché à la question des origines, a Tonla aborder le \ii'i)h\hiï(i do front etTétudier dans toute son étendue. De ses longues et \u\nn\M*Miiii recherches, exposées en leçons publiques à l'université de Milun i)\\ il était d'abord professeur, il a tiré le livre que nous annon- (;on4 mijoiinlhui, l'un de» plus considérables qui aient depuis longtemps piu'ii mv Thintoiro littéraire de l'ancienne France.
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VliMMioiii iMii«ulio dix huit olmpltros avoo doux appendices. Ces dix-
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huit chapitres peuvent se diviser en deux sections ; pour la commodité de notre analyse nous supposerons cette division générale établie.
Dans la première section (ch. i-ix), M. Bajna se propose de reconstituer Tépopée mérovingienne ; dans la seconde (ch. x-xviii), il en recherche les origines, la formation et le développement.
Section I. L'auteur (ch. i) commence par établir que, aussi haut que l'on peut remonter dans Thistoire des Germains, on les trouve en possession d'une épopée historique. Ils ont Tusage de célébrer dans des chants guerriers leurs héros anciens ou contemporains. Tacite, au II® siècle, nous les fait voir chantant le grand chef chérusque Arminius. Deux siècles plus tard, Cassiodore et, après lui, Jornandès nous montrent chez les Goths une épopée historique en pleine floraison : autour du nom d'Ermanric se groupe un ensemble de poèmes et de traditions poétiques. Chez les Lombards, de nombreuses traditions poétiques sont encore facilement reconnaissables dans la prose tardive de Paul Diacre. L'épopée saxonne a laissé jusqu'à nos jours d'importants monuments. Chez les Bourguignons, les témoignages contemporains d'écrivains latins, tels que Sidoine Apollinaire, prouve Tusage des chants guerriers à la cour des princes burgondes. Enfin, si l'on n'a aucun témoignage touchant les Francs avant la conquête, nous savons cependant que les princes mérovingiens et carolingiens connaissaient également des chants narratifs ; témoin les allusions de Fortunat, et plus tard, les assertions formelles d'Eginhard et du poète saxon.
Cette poésie narrative était historique et non mythique : non pas que l'élément mythique ne s'y vînt mêler, mais par accident, et en tant que le mythe était reçu par la tradition comme l'histoire des épopées primitives. M. Kajna, qui combat ici une école allemande, tire ingénieusement des rares témoignages dont il dispose la preuve de cette hypothèse qui est la clef de voûte de son système.
Le premier chapitre repose sur un nombre restreint, trop restreint de textes, connus d'ailleurs et cités plus ou moins complètement par les historiens de nos origines littéraires. M. Rajna a le mérite de les avoir tous réunis en un faisceau unique de preuves qui donnent pour les Germains la certitude qu'ils chantaient leurs héros guerriers dans des poésies narratives d'un caractère historique, a memoriœ et annalium genus », et pour les Francs la présomption très vraisemblable qu'avant la conquête de la Gaule ils n'ont pas fait exception à la règle générale. Arrive la conquête. Les Francs mérovingiens chantent-ils leurs princes et chefs? Oui, répond M. Rajna, qui emploie les chapitres ii-ix à établir l'existence d'une épopée mérovingienne. Deux ordres de preuves sont à sa disposition : 1** les traditions poétiques dont sont remplis les récits de Grégoire, de Frédégairo et les Gesia regunifrancorum ; 2"» di-
Le Origini dell'Epopea francese, indagale da Pio Hajna, Fircnzc, 1884. Un vol. grand in-8® do xiii el 550 pages.
M. Pio Rajna, professeur à l'université de Florence, porte un nom bien connu des romanistes. Il a débuté par des recherches sur les origines françaises de la poésie épique italienne, et une série d'heureuses découvertes lui a permis de renouveler ou, pour mieux dire, de créer Thistoire littéraire épique de Tltalie au xiii» et au xiv« siècle. Dans l'un de ses plus importants ouvrages, les Recherches sur les Royaux de France (Ricerche intorno ai Reali di Francia)^ il touchait par certains côtés au problème des origines de l'épopée française, car les Histoires de Fioravanie (Storie di Fioràvanie), qui forment les premiers livres des Reali, ne sont qu'une imitation indirecte d'un poème français, le Floovent ; or ce poème remonte, par ses éléments primitifs, à l'époque mérovingienne et est un des débris les plus notables du cjcle mérovingien.
M. Rajna, ajant touché à la question des origines, a voulu aborder le problème de front et l'étudier dans toute son étendue. De ses longues et minutieuses recherches, exposées en leçons publiques à l'université de Milan où il était d'abord professeur, il a tiré le livre que nous annonçons aujourd'hui, l'un des plus considérables qui aient depuis longtemps paru sur l'histoire littéraire de l'ancienne France.
L'ouvrage s'ouvre par une Introduction^ où l'auteur exprime sur l'épopée et ses origines ses vues personnelles telles qu'elles se dégagent de l'étude spéciale à laquelle il a soumis l'épopée germanique et l'épopée française. Cette introduction n'est que la conclusion du livre généralisée et devrait le terminer, si l'auteur n'avait sans doute craint de détourner Tesprit du lecteur des conclusions particulières qu'il donne au problème capital dont il a cherché la solution.
Viennent ensuite dix-huit chapitres avec deux appendices. Ces dix-
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et ses soldats qu'intriguaient et effrayaient les cris de joie des Francs saluant leur vieux chef, la situation des deux princes sur chaque rive du fleuve, le passage du Wéser à la nage, la fuite de Bertoald dans la forêt, le dialogue de Bertoald avec Clotaire, le duel solitaire et le retour du vieux Clotaire au milieu des Francs haletants d'émotion, et, après la défaite des Saxons, le couronnement tragiquement épique de la guerre, le massacre universel de tous les hommes qui dépassent la hauteur de Tépée royale, tout ce récit, par les invraisemblances et les contre-sens historiques accumulés à plaisir, et par cette minutie de détails pittoresques qui relèvent de la poésie, et par le souffle épique qui anime les pages du chroniqueur, décèle, à n'en pas douter, une traduction latine d'un poème épique.
Les plus éminents critiques, depuis Adrien de Valois, sont tous d'accord à voir dans ce récit un poème, et, s'il pouvait rester le moindre doute, un passage de la Vifa S. Faronis de Helgaire suffirait à le dissiper. Car Helgaire (moine du ix® siècle) résumant ici, comme le montre M. Rajna, un passage d'une Vita S. Chillent, vie perdue qui date de la fin du vu® siècle, raconte comment Bertoald avant fait insulter Clotaire par ses ambassadeurs, Clotaire, au mépris du droit des gens, condamna à mort les messagers qui furent sauvés par saint Faron, puis marcha contre les Saxons et les extermina, ne laissant vivants que les enfants mâles qui ne dépassaient pas la hauteur de son épée. A la suite de cette victoire, ajoute le chroniqueur, fut fait un chant populaire dont Helgaire reproduit en son latin quatre ou cinq vers. Le témoignage est donc formel, et nous avons dans le récit des Gesta un important fragment d'une chanson de geste du vii° siècle.
Ici s'arrête la première partie des restitutions entreprises par l'auteur.
Dans la seconde, la méthode change. L'auteur étudie des chansons de geste françaises et en recherche les origines mérovingiennes. Il commence par cette chanson de geste de Floovent qui, à tant de titres, a appelé dans ces dernières années Tattention de la critique et dont nous avons été le premier à reconnaitre la haute importance pour l'histoire des traditions mérovingiennes *. Il n'a pas de peine à réfuter les critiques allemands qui nous reprochaient d'en avoir exagéré la valeur et ne voyaient dans ce poème rien d'archaïque, sauf le nom qui se serait conservé, on ne sait comment, dans la tradition écrite. On sait que ce nom de Floovent^ d'après la belle étymologie trouvée par M. G. Paris, est un mot franc, ffiodovinc, signifiant le fils de Clovis. M. Rajna ne veut pas avec nous reconnaître Dagobert dans ce fils de Clovis, mais, prenant ce nom de Hlodovinc à la lettre, y voit plutôt Théodoric. Son argumentation ne nous convainc pas : mais il n'en
* [De Floovante, ,, et de Merovingo eyclo., . Paris, Vieweg, 1877 ; thèse do doctoral à la Faculté des Lettres].
42 ÉTUDES PHANÇAISES
vers poèmes français du xii®, du mif ou du xiv^ siècle, qui remontent, à D*en pas douter, à des poèmes plus anciens, dérivant de poèmes mérovingiens perdus. Ainsi l'épopée mérovingienne se laissera saisir dans les échos qu*en ont recueillis les historiens contemporains et dans les derniers débris qu*en auront gardés les remaniements poétiques postérieurs.
A la première série appartient l'histoire de Childéric (eh, ii), de Clovis (eh. m), de Théodoric et de Théodebert (ch. iv), de Clotaire II et de Dagobert (ch. v).
A la seconde série appartiennent les chansons de geste de Flaovent (ch. vi), de Oisberi au fer visage (fragment épique, ch. vu), de SihiUé (ch. viiil, de Mainet et des Quatre fils Aymon, de Girart de RottssiUon et Hugues d^ Auvergne [ch. ix).
M. Rajna a beau jeu de montrer que Thistoire de Childéric n'est que Técho d'un poème germanique ; cette révolte des Francs, cet exil du prince en Thuringe, ce partage de la pièce d'or, ce retour préparé par la ruse politique de Yiomadus et la sottise des Gallo-Romains, cet amour de la reine Basine pour le prince franc, sont autant de traits qui indiquent une composition poétique et une composition d'origine germanique. Sur la première version donnée par Grégoire, les Gesta regum francorum et Frédégaire ajoutent chacun leurs variantes. Il faut voir avec quelle habileté M. Rajna démêle tous ces éléments et montre la formation de la légende qui raconte les célèbres visions de Childéric.
Je ne puis m'attarder aux discussions ingénieuses, subtiles, souvent profondes auxquelles M. Rajna soumet le récit du mariage de Clovis et des dernières années de son règne, celui de la guerre de Thuringe avec Théodoric et de la guerre des Frisons avec Théodebert. Sur certains points, il a été précédé par des critiques antérieurs, Ozanam, Fauriel, Junghaus ; ailleurs il est original. Signalons le rapprochement que fait M. Rajna entre l'histoire de Théodebert et de sa lutte contre le Frison Cochilaïc et le fragment du Béovulf où nous voyons les Francs triompher du géant frison Hagjlàc ( — Cochilaïc) ; la tradition poétique de cette lutte était encore vivante au x® siècle, comme le montre un passage du traité de Monstris,
Le chapitre v est consacré à l'analyse du récit de la guerre saxonne de Clotaire II et de Dagobert. Ce récit, ignoré de Frédégaire, le contemporain de Clotaire II, et qui est recueilli pour la première fois par l'auteur des Gesta regum francorum, ce grand amateur de légendes populaires, nous raconte la lutte épique de Bertoald, le chef des Saxons, contre Dagobert d'abord, puis contre son père Clotaire, venu du fond des Ardennes aux bords du Wéser pour porter secours à son fils blessé et sur le point d'être vaincu.
Cette arrivée miraculeuse du vieux Clotaire, la scène entre Bertoald
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et ses soldats qu'intriguaient et effrayaient les cris de joie des Francs saluant leur vieux chef, la situation des deux princes sur chaque rive du fleuve, le passage du Wéser à la nage, la fuite de Bertoald dans la forêt, le dialogue de Bertoald avec Clotaire, le duel solitaire et le retour du vieux Clotaire au milieu des Francs haletants d'émotion, et, après la défaite des Saxons, le couronnement tragiquement épique de la guerre, le massacre universel de tous les hommes qui dépassent la hauteur de l'épée royale, tout ce récit, par les invraisemblances et les contre-sens historiques accumulés à plaisir, et par cette minutie de détails pittoresques qui relèvent de la poésie, et par le souffle épique qui anime les pages du chroniqueur, décèle, à n'en pas douter, une traduction latine d'un poème épique.
Les plus éminents critiques, depuis Adrien de Valois, sont tous d'accord à voir dans ce récit un poème, et, s'il pouvait rester le moindre doute, un passage de la Vifa S. Faronin de Helgaire suffirait à le dissiper. Car Helgaire (moine du ix® siècle) résumant ici, comme le montre M. Rajna, un passage d'une Viia S. Chil/ent, vie perdue qui date de la fin du vu® siècle, raconte comment Bertoald avant fait insulter Clotaire par ses ambassadeurs, Clotaire, au mépris du droit des gens, condamna à mort les messagers qui furent sauvés par saint Faron, puis marcha contre les Saxons et les extermina, ne laissant vivants que les enfants mâles qui ne dépassaient pas la hauteur de son épée. A la suite de cette victoire, ajoute le chroniqueur, fut fait un chant populaire dont Helgaire reproduit en son latin quatre ou cinq vers. Le témoignage est donc formel, et nous avons dans le récit des Gesta un important fragment d'une chanson de geste du vn° siècle.
Ici s'arrête la première partie des restitutions entreprises par l'auteur.
Dans la seconde, la méthode change. L'auteur étudie des chansons de geste françaises et en recherche les origines mérovingiennes. Il commence par cette chanson de geste de Floovenl qui, à tant de titres, a appelé dans ces dernières années l'attention de la critique et dont nous avons été le premier à reconnaître la haute importance pour l'histoire des traditions mérovingiennes *. Il n'a pas de peine à réfuter les critiques allemands qui nous reprochaient d'en avoir exagéré la valeur et ne voyaient dans ce poème rien d'archaïque, sauf le nom qui se serait conservé, on ne sait comment, dans la tradition écrite. On sait que ce nom de Floovent, d'après la belle étymologie trouvée par M. G. Paris, est un mot franc, Hlodovinc^ signifiant h fils de Glovis, M. Rajna ne veut pas avec nous reconnaître Dagobert dans ce fils de Clovis, mais, prenant ce nom de Hlodovinc à la lettre, y voit plutôt Théodoric. Son argumentation ne nous convainc pas : mais il n'en
^ [De Floovante, ,, et de Merovingo cyclo,, . Paris, Vieweg, 1877 ; thèse de doctorat à la Faculté des Lettres].
reste pas moins acquis que, dans cette histoire, plus ou moins profondément transformée par la poésie ultérieure, du roi Floovent, fils de Clovis, nous avons un précieux monument des chansons de geste mérovingiennes.
La légende italienne de Gishert au fier visage^ racontée longuement dans les Reali di Franria^ vient d*un poème français perdu auquel il est fait allusion dans le poème de Gajdon. Ce Gilbert ou Girbert, dans Torgueil de sa puissance, ayant blasphémé Dieu, aurait été soudain puni par le ciel irrité. Grégoire raconte une légende analogue sur Caribert : faut-il voir dans le poème français un souvenir de la légende de Caribert? On n'ose l'affirmer. Toutefois M. Rajna ne veut pas négliger cet indice d'une tradition poétique populaire, si faible qu*en soit la valeur.
Dans le poème (franco- vénitien) de Sibille^ on a une variante de rhistoire de l'épouse de Charlemagne, faussement accusée et injustement condamnée. M. Rajna cherche à retrouver une origine historique à cette légende où les uns ont vu un mythe, les autres un lieu commun de la poésie populaire. Cette origine historique, il la demande à l'histoire lombarde.
Avec Mainei et les Quatre Fils Aijmon, nous sommes sur un terrain solide : l'histoire poétique de Tenfance persécutée de Charlemagne (dans Mainet)^ comme l'avait jadis bien vu M. G. Paris, s'applique parfaitement à la jeunesse de Charles Martel. M. Rajna, avec une rare vigueur d'argumentation, met hors doute que le souvenir des luttes do Charles Martel contre Chilpéric et son ministre Raginfred (des chroniqueurs presque contemporains, par une confusion très commune du nom de Chilpéric avec celui de CliihUric, disent déjà : Chikiéric et Raginfred) s'est conservé dans le récit des persécutions dirigées contre l'aïeul de Charlemagne par Heudri et Rainfroi [Heudri et Rainfroi sont les formes françaises des noms de Childèric et Ragijifred],
Avec non moins d'art, il fait rentrer dans l'histoire de la jeunesse de Charles Martel, fils bâtard de Pépin d'Héristal, la légende poétique relative à la mère de Charlemagne, Berte, victime de la servante qui se substitue à elle dans la couche royale auprès de Pépin le Bref.
Enfin, prenant avantage de la belle découverte de M. Auguste Longnon qui rattache à l'histoire des luttes de Charles Martel contre le roi de Gascogne Eudon ou Yon (l'aïeul du célèbre Gaïfier ou Waïfre) l'épisode le plus notable du poème des Quatre Fils Aymon^ il montre que Charles Martel est le premier inspirateur des poèmes appliqués plus tard à son petit-fils Charlemagne et que plusieurs poèmes du cycle carolingien dérivent en droite ligne du cycle de Charles Martel.
Je ne puis qu'indiquer rapidement le résultat le plus apparent de toutes ces recherches. Assurément, avant M. Rajna, on avait bien vu