LE ORIGINI DELL'EPOPEA FRANCESE
qu*il ne fallait pas hésiter à remonter jusque avant Charlemagne pour retrouver l'origine des nombreuses traditions poétiques du xii® et du XIII® siècle. M. Gaston Paris, en particulier, dans un chapitre de son Bistaire poétique de Charlemagne^ avait indiqué déjà plusieurs des points sur lesquels porte l'observation pénétrante de M. Rajna. Mais M. Rajna a poussé sa pointe avec une telle sûreté et une telle vigueur qu'on ne doit plus hésiter à le suivre dans la route frayée par ses devanciers, et par lui largement ouverte.
Avec le chapitre ix se termine ce que j'appelle la première section de l'ouvrage, la première partie de la thèse : l'auteur a démontré l'existence d'une poésie narrative mérovingienne qui célébrait Childéric, Clovis, ses fils et ses petits-fils, Clotaire II et Dagobert, et les chefs de la seconde race, les Pépins de Landen et d'Héristal et Charles Martel. Autour de Charles Martel, en particulier, se groupent trois séries de poèmes, ce qu'on pourrait appeler trois gestes, la geste personnelle à Charles, la geste des vassaux révoltés (Renaud do Montauban, Girart de Roussillon, etc.), la geste des luttes contre les Sarrazins.
Section II [ch. x-xviii). Ici l'auteur aborde les problèmes longs et difficiles que soulève cette épopée mérovingienne.
Avant d'en entreprendre l'analyse, une observation préjudicielle qui sera peut-être la critique la plus grave que nous ayons à adresser à M. Rajna. Elle a rapport au style de l'auteur.
L'ouvrage est écrit avec une élégante facilité. Mais le style gracieux, aisé, a parfois les défauts de ses qualités et devient trop ingénieux et raffiné : l'auteur joue avec sa plume. De là, çx et là, une certaine coquetterie et, je dirais presque, une afl'éterie qui, sans nuire à la vigueur de la pensée ni à la portée de la démonstration, gênent quelquefois dans l'expression de l'argumentation. Ce défaut est surtout sensible dans la deuxième partie où les questions à résoudre, empiétant les unes sur les autres, se confondant par certains points, n'ont pas la netteté de contours des problèmes détachés que présente nécessairement la première partie. A diverses reprises, l'auteur pousse sa pointe, revient sur ses pas, tourne agilement autour des problèmes avant de les résoudre définitivement. Pour donner plus de netteté à notre analyse, nous serons obligé de briser en deux ou trois endroits l'ordre suivi par l'auteur. L'ouvrage aurait sans doute gagné, au point de vue littéraire, à une allure plus simple et plus droite, à moins de mouvements et de contre-mouvements, si agil e qu'en soit la manœuvre.
Cette réserve faite, poursuivons notre examen.
Et d'abord ce qui frappe, ce sont les rapports intimes qui unissent l'épopée mérovingienne et l'épopée carolingienne ; mêmes traits généraux, mêmes lieux communs (ch. x). Dans le seul fragment épique de
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( 1'i*mmI (lit hM^Oii»'iil lU (ritiluolion vu von latins (remis en prose) d'une chanson ili« |iH»*lti lit) I ytlH ihi (Iullluuiii0 I voir i\, Purin, Ilitt, pottigue de Charlemaçnt, p. 50 ¥\ |i ^Ittl. H n¥ Itituvii lUim \\i\ mu. du x* ilùolo, ducouvert à la Haye.
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poème français du même sujet dont on possède un notable fragment du XI® siècle (Gormond et hemhard] ; or il est démontré que cette cantilène, poème germanique d'inspiration religieuse et monacale, n^arien à voir avec la chanson de geste qui contait les exploits de Louis ; 2" enfin sur la cantilène de saint Faron ; or cette prétendue cantilène n*est qu'une citation de la chanson de geste parfaitement constituée dont il faut reconnaître un fragment dans le récit du duel de Clotaire avec Bertoald. On avait cité Texemple, — déjà réfuté par M. Paul Mejer, — des romances espagnols, courts poèmes Ijrico-épiques qui sembleraient avoir donné naissance au poème épique du Cid, Mais voilà que M. Mila y Fontanals démontre que le romancero est postérieur au Foenia del Cid, et que le poème épique a donné naissance aux cantilènes espagnoles, au lieu d*en sortir.
Donc il faut admettre la continuité absolue de Tépopée franque mérovingienne avec Tépopée romane carolingienne. Il j a eu changement de langue (ch. xi et première partie du ch. xiv) ; mais ce changement de langue, devant lequel se sont jadis arrêtés MM. 6. Pax'is et Paul Mejer comme devant un obstacle insurmontable, n'ofire aucune difficulté à expliquer, bien plus s'impose de lui-même. Les Francs ajant désappris leur langue pour parler roman, il a dû j avoir une période où ils parlaient le franc et comprenaient le roman, une seconde période où ils parlaient les deux idiomes et une troisième période où ils parlaient le roman et comprenaient seulement le franc. C'est par cette marche que s'explique la disparition de l'idiome franc, et d'une marche semblable on possède d'autres exemples nombreux *. Or, quoi d'étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des princes et des seigneurs francs, s'adressant d'ailleurs à deux sortes de populations, l'aristocratie germanique et la population romane, usassent tour à tour les deux idiomes et tantôt traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou reçus de tradition, tantôt en composassent en roman? Le « bilinguisme » était donc une nécessité de l'époque.
> Pourquoi M. Rajoa n'a-t-il pas cité, entre autres exemples, celui que présente Phistoire des Normands, si analogue à celle des Francs Saliens. Ce sont, eux aussi, des bas Allemands qui viennent, un peu plus tard, s'établir dans la Neustrie pour se fondre, eux aussi, au milieu des populations romanes. Les chroniques normandes nous montrent parfaitement la coexistence du danois et da roman en Normandie. Guillaume, au zi* siècle, envoie son ûls Richard de Rouen à Bayeux pour apprendre le danois, parce qu'à Bayeux on parle plus danois que roman, tandis qu'à Rouen c^est le contraire : c Rotomagensis civitas romana poilus quam danisca ulitur elo' quentia et Bayocensis fruitur frequentius danisca lingua quam romana. t (DudoQ de Saint-Quentin, éd. Lair, p. 221.) Adbemar dit explicitement que les Danois abandonnèrent leur langue nationale pour parler le roman : « Omnis eorum Normanuo* rum qui juxta Franciam inhabitaverunt muUitudo fi'lem Christi susccpit, ti gentilem linguam omiUens, Latino sermoni assuefaeta est • [Ckronieon AdKemari Ckabannen^iê monaehi S. Sparehii EngolUminsii, a principio monarehia F ranci ée ad annum cioxxxx, dans Labbé, Nova Bibiiothtea manmcripiarum, u, 166J.
Que conclure sur les origines de l'épopée française ? Est -il besoin d'indiquer cette conclusion ? Notre épopée sort de Tépopée germanique (ch. xiii). Allons plus à fond dans la question. Il ne peut y avoir que quatre origines possibles : Torigine celtique, l'origine latine, l'origine romane et l'origine germanique. On a de solides raisons pour écarter dès l'abord les deux premières hypothèses. Reste l'hypothèse de l'origine romane. C'est l'hypothèse qui était le plus en faveur ; soutenue d'abord par M. G. Paris et M. Paul Meyer, elle avait rallié la plupart des romanistes, entre autres l'auteur de cet article. Elle avait pour elle les présomptions les plus grandes. En effet, de la fusion opérée entre les FrancsL Austrasiens et les Romans après Charlemagne était sortie une civilisation nouvelle, un peuple nouveau avec ses tendances propres et son originalité. Le x° siècle est l'époque de cette fusion intime, do cette combinaison chimique des races qui fond ensemble Francs et Romans pour en faire des Français. Quoi de plus naturel que d'admettre que cette nouvelle nation se soit créé sa poésie et qu'il lui faille rapporter l'origine de l'épopée du xi°, du xii® et du xiu® siècle? Oui, si loi faits n'allaient contre. Cette épopée des xi^'-xiii* siècles n'est pas née après Charlemagne ; elle lui est antérieure, elle est contemporaine de Charles Martel, témoin Mainet, Renaud ds Montauhan; elle est plus ancienne encore, témoin, entre autres le Floovant qui remonte au moins à Dagobert. Donc la fusion des Francs avec les Romans après le traité de Verdun, la naissance de la nationalité française, n'a rien à voir avec l'origine de notre épopée. Voudrait-on reculer la date de la fusion et la reporter au vi^, au vii^ siècle, et faire naître la nationalité nouvelle do la fusion des Francs Neustriens avec les Gallo-Romains? Cette hypothèse n'explique en rien le problème qu'il faut résoudre et se heurte de môme contre les faits. Ici M. Rajna rencontre la théorie soutenue avec tant de vigueur par M. Fustel de Coulanges, théorie qui nie la suprématie des Francs et la réalité de la conquête en Gaule. Il la soumet à une critique vive, véhémente, violente même, irrésistible. Il reprend, un à un, pour les détruire, les arguments du célèbre auteur des Insiiiutions mérovingiennes, et entasse dans soixante-quinze pages serrées de texte une série de preuves qui entraînent la conviction. 11 y a eu conquête, les Francs mérovingiens ont formé une minorité, mai 3 une minorité privilégiée, à qui appartenaient l'autorité et les honneurs, surtout les honneurs d'une aristocratie guerrière. Et c'est précisément parce que ces Francs formaient une aristocratie guerrière que l'épopée, qui est la littérature propres de ces aristocraties, a pu pénétrer et se fixer sur le territoire de la Gaule et que, quand les Francs désapprirent leur langue pour parler celle des vaincus, leur épopée adopta également la langue des vaincus et devint une épopée romane, une épopée française.
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Il est Yraîsemblable que, si les invasions austrasiennes n'étaient venues renforcer dans Test de la Gaule Télément germanique, Tépopée de la race mérovingienne qui, vers le vii« siècle, pouvait déjà être devenue romane (la Viia S, Faronis nous montre que la chanson de Bertoald et Clo taire était rédigée en roman), aurait disparu sans produire de rejetons. Mais elle fut ranimée par un afflux nouveau d'élément germanique. De là une nouvelle épopée, certainement germanique, qui se romanisa peut-être au ix" ou au x« siècle.
Si cette épopée plonge par ses racines dans la poésie germanique primitive, on s'explique maintenant (ch. xiv, deuxième partie) pourquoi elle refleurit spécialement dans les provinces du nord et de l'est de la France, provinces qui ont subi le plus fortement l'influence germanique ; pourquoi elle nous conserve si fidèlement dans sa forme la plus ancienne (par exemple dans la Chanson de Roland) une image, non des mœurs contemporaines du temps où elles ont été rédigées, mais des mœurs germaniques les plus anciennes (la poésie, le plus souvent, a fixé pour des siècles des types primitifs une fois saisis); pourquoi enfin (ch. xv-xvi) elle présente tant de traits communs avec la poésie germanique de la seconde époque (viii-xiii° siècles), issue comme elle de la même source.
Notre analyse vient de retracer dans ses grandes lignes la théorie de M. Rajna^ ; elle ne peut donner une idée de la magistrale puissance avec laquelle cette théorie est exposée, tour à tour d'une analyse minutieuse et subtile et d'une synthèse vigoureuse. La masse infinie des faits étudiés, des textes discutés, l'auteur la porte et la distribue avec aisance, la domine sans cesse par la vue toujours présente de l'ensemble. Malgré les défauts que nous avons signalés plus haut et qui viennent de l'abus de qualités originales, de l'excès de souplesse d'une intelligence vive et alerte, la démonstration, dans son ensemble, marche d'un pas égal, assuré, d'une allure ferme. Depuis Y Histoire poétique de Charlemagne de M. G. Paris, c'est sans contredit l'œuvre la plus puissante qu'ait suscitée l'étude de notre vieille poésie.
Assurément, dans le détail, la critique aura à contester plus d'une assertion téméraire, plus d'un rapprochement hasardé. Dans la première section où l'auteur poursuit à la piste l'épopée mérovingienne et les chroniques du temps, à côté d'argumentations décisives, il en
1 Elle omet le ch. xviii, la Rythmique de Tépopée, un des plus remarquables du livre, où hauteur soumeitant à uue critique profonde toutes les hypothèses faites sur les origines des vers épiques français, rejette rori^âne latine savante ou populaire, et Voiigiiie germanique, et penche, sans oser se décider, pour une origine celtique. Le ch. XIX et dernier suit Pextension primitive de Tépopée dans l'est et le sud-est de la France (ancienne Bourgogne] et donne la conclusion finale de Tœuvre.
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On [rjiirrait mulû;dier ces réserves : il n'en resterait pas moins un cnseriilde de preuves soliies établiisani un lien d'ascendance directe de l'épopée caruliiiçTionne à rêi»»«i.ée niéioviujrienne, et de celle-ci à Tépopée gerniani.jue primitive. N eût-on que le récit des Gesla regum frnncoruin sur la guerre saxonne, pour la période neustrienne des princes mérovingiens, et pour la période austrasienne Alainet et Renaud de MoJitauban que la démonstration serait faite. Ces deux poèmes nous prouvent, sans contestation possible, l'existence au xii® siècle et au xni^ d'une tradition poétique do Charles Martel, non cléricale, latine et savante, mais populaire et orale ; le récit de la guerre saxonne nous prouve la constitution au vu® siècle d'une épopée, romane ou gnnntinique, qui a déjà tous les traits et tous les cai*actères de l'épopée carolingionno. Ceci suffit à établir solidement une thèse qui, à nous, nouj* parait maintenant parfaitement démontrée.
NoUH étions depuis longtemps arrivé aux mômes résultats que M. Htyna, sur Toxistonco d'une épopée mérovingienne *, et sur la non-
» Voir notro livre D9 Fioovante.,. etd$ Merovingo cyclo, Pari», 1877.
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existence des cantilènes * ; mais ii*ajant pas reconnu le lien qui unit cette épopée mérovingienne à l'épopée carolingienne, nous avions cru celle-ci d'origine romane. Nous nous rallions maintenant à la théorie de M. Eâjna.
Ainsi, pour résumer ses conclusions et en dégager les conséquences qu'elles contiennent, les princes mérovingiens, continuant la tradition de leurs frères Germains, ont développé en Gaule une poésie qui, quand la Gaule fut romanisée^ devint elle-même romane et française. Une fois entrée dans la vie de la nation, cette poésie, poursuivant un développement cette fois spontané et original, aboutit à ce puissant épanouissement qui est la gloire de la France littéraire du moyen âge, tandis que l'épopée germanique, dans son propre pays, après le x^ siècle, s'épuisait et disparaissait.
A Torigine et p3ndant longtemps, l'épopée romane est aristocratique et guerrière. Les seigneurs ont autour d'eux des poètes chargés de célébrer leurs exploits dans des récits en vers, véritables annales poétiques — memoriœ et amialium genus. — C'est parce que ce sont des chants narratifs qu'ils peuvent s'étendre et s'élever plus tard à la dignité de chansons de geste. Des poésies lyriques, des odes, si développées qu elles fussent, seraient restées stériles ou auraient donné de tout autres fruits.
Ces chants, les poètes des divers âges se les transmettaient, souvent en les refondant et les remaniant au goût du jour, en même temps que l'histoire contemporaine, toujours active et vivante, dans ces temps barbares, féconds en héroïsmes sauvages, leur fournissait l'occasion de chants nouveaux.
Le glorieux et puissant règne de Charlemague donne la cohésion et l'unité à cette littérature en groupant autour d*un nom et d'une figure un ensemble de poèmes isolés et en donnant naissance à une nouvelle floraison de poèmes. Le développement du régime féodal sous les derniers Carolingiens et les premiers Capétiens ne put être que favorable à cette littérature aristocratique qui commença à perdre sa sève primitive, sa vigueur, son originalité, à la fin du xn° siècle, avec le triomphe de la monarchie et l'avènement d'un ordre social plus régulier et plus stable. La poésie épique, dans ce milieu plus bourgeois, prit un caractère d'agrément et de politesse tout nouveau ; elle devint une littérature d'amusement.
Dans cette production de huit ou dix siècles, nous ne connaissons que la seconde et la troisième floraison, celle des xi'^-xiii*' siècles et celle des xiii^^-xv®. La première, celle des vi«-x« siècles, semblable à une végétation souterraine, échappe à peu près à nos regards. Mais,
^ Dès 1878, dans nos leçons à la FacuUé des Lettres.
pour ne laisser que de rares débris, À grand'peine mis au jour par une pénétrante et subtile érudition, elle n'en est pas moins réelle, et n'a dans sa formation rien de mystérieux. On a souvent opposé à l'épopée savante et littéraire, à l'épopée artificielle de Virgile, de Tasse, de Camoens, de Milton, l'épopée naturelle, épopée nationale anonjme, puisant sa vie et sa force dans l'inspiration populaire ; opposition plus spécieuse que réelle. Cette dernière épopée, qui serait Qée on ne sait d'où ni comment, sous le regard scrutateur et perspicace de la critique, se résout en un ensemble d'œuvres personnelles, dues à des poètes et des artistes de profession. M. Gaston Paris a montré dans sa belle étude sur le poème latin de Ganelon (Carmen deprodkione Guenonis) que le texte de la Chanson de Roland que nous possédons du xi° siècle est un remaniement d'un texte antérieur dû à un poète de grand talent dont on peut reconnaître l'œuvre et constater la manière. M. Paul Meyer, dans ses savantes introductions à ses éditions de Baoul de Cambrai et de Girard de Roussillon^ nous fait assister à la naissance et aux transformations des traditions poétiques et des chansons de geste, sous la plume plus ou moins habile et inventive de poètes et de remanieurs. Ce qui est vrai des textes de la seconde époque l'est également des œuvres de la première. Pour être anonymes, elles n'en sont pas moins personnelles. Que dans ces œuvres Tinspiration ait été heureuse et que plusieurs de ces poèmes, répondant au goût du public, soient devenus populaires, la chose est possible, et de fait elle s'est produite. Ces poèmes auront eu simplement du succès ; ce n'est pas à dire qu'ils soient sortis de l'inspiration populaire. Celle-ci a une action bien restreinte et un rôle bien minime, impuissante à rien produire, ou du moins à rien conserver. Les plus grands événements historiques passent sur le peuple sans laisser de traces dans sa mémoire. La génération contemporaine en emporte avec elle le souvenir dans l'oubli de la tombe, à moins qu'un poème, dicté à son auteur par l'impression immédiate des faits, devenu ensuite populaire, n'en transmette la tradition aux générations futures. C'est le poète qui crée la poésie populaire, et non la poésie populaire le poète.
La formation de notre épopée suppose une suite de chanteurs et d'écoles poétiques qui se sont succédé pendant des siècles. Il est curieux qu'on n'en trouve aucune trace dans les documents historiques du haut moyen âge ; et le silence des chroniqueurs sur ce point serait la plus grande objection à faire à la théorie que nous exposons si Ton ne savait que les maigres chroniques mérovingiennes et carolingiennes ne sont guère que des annales monastiques relatant les faits de la vie politique, et gardant un silence presque absolu sur les conditions sociales et l'état de la culture en Gaule. Tout ce qui touche à la littérature populaire est méprisé par les clercs, et même, chez ceux du xu« et du xiii® siècle,